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Full text of "Les mystères de Paris"

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l^IS^ 


LES 


HÏSTÈRIS  DE  PARIS 


Par  Engène  Sue. 


NOl'VELLE  EDITION 

REVlTE     ET      CORRIGÉE. 


TOME  X. 


SOCIETE  BELGE  DE  LIBRAIRIE 

HALMAN  ET  C*. 
4^44 


MAY  1 8 1976 


LES    ADIEUX. 


Le  lendemain  de  celle  soirtc  où  le  comte  de  Salnt- 
Réniy  avait  élési  indignement  joué  par  son  (ils,  une 
scène  touchante  se  passait  à  Saint-Lazare,  à  l'heure 
de  la  récréalion  des  détenues. 

Ce  jour-là,  pendant  la  jiromenade  des  autres  pri- 
sonnières, Fleur-de-Marie  était  assise  sur  un  banc 
avoisinant  le  bassin  du  préau  ,  et  déjà  surnommé  le 
ha)ic  (le  la  Goualcusc.  Par  une  sorte  de  convention 
tacite,  les  détenues  lui  abandonnaient  cette  place, 
qu'elle  aimait ,  car  la  douce  influence  de  la  jeune 
fille  avait  encore  augmenté. 

BCGÈJE  »CE.— T,  X.  J 


G  LES    ADIEUX. 

La  Gonnlcuse  niïectionnait  ce  banc  situé  près  du 
^asl^ill ,  i)arce  qu'au  moins  !c  j'cu  de  mousse  qui  ve- 
loulail  les  margelles  de  ce  réservoir  lui  rappelait  la 
verdure  des  champs ,  de  même  que  l'eau  limpide 
doiU  il  était  rempli  lui  rappelait  la  petite  rivière  du 
village  de  Bouquevaî. 

Pour  le  regard  attristé  du  prisonnier  ,  une  touffe 
d'herbe  est  une  prairie...  une  fleur  est  un  parterre... 

Confiante  dans  les  affectueuses  promesses  de  ma- 
dr.me  d'îlarville,  Fîeur-de-Marie  s'était  attendue 
depuis  deux  jours  à  quitter  Saint-Lazare. 

Quoiqu'elle  n'eût  aucune  raison  de  s'inquiéter  du 
retard  que  l'on  apportait  à  sa  sortie  de  prison ,  la 
jeune  fille,  dans  son  habitude  du  malheur,  osait  à 
peine  espérer  d'être  bientôt  libre... 

Depuis  son  retour  parmi  ces  créatures  dont  l'as- 
pect, dont  le  langage  ravivaient  à  chaque  instant 
dans  son  âme  le  souvenir  incurable  de  sa  première 
honte,  la  tristesse  de  Fleur-de-Marie  avait  encore 
augmenté ,  et  était  devenue  plus  accablante  encore. 

Ce  n'est  pas  tout. 

Un  nouveau  sujet  de  trouble,  de  chagrin,  presque 
d'épouvante  pour  elle,  naissait  de  l'exaltation  pas- 
sionnée de  sa  reconnaissance  envers  Ro'lolphe. 

Chose  étrange!  e'ic  ne  sondait  la  profondeur  (ie 
l'abîme  où  elle  avait  été  plongée  que  pour  mesurer 
la  disiaîice  qui  la  séparait  de  cet  homme  dont  la 
craudcur  lu:  semblait  surhumaine...  de  cet  homme 


LES    ADIEnX.  -  7 

à  la  fois  (l'une  bonté  si  auguste...  et  d'une  puissance 
si  redoutable  aux  ujcchanls... 

Malgré  le  respect  dont  était  empreinte  son  adora- 
tion pour  lui,  quelquefois,  bêlas I  Fleur-de-Marie 
craignait  de  reconnaître  dans  cette  adoration  les 
caractères  de  Tamour...  mais  d'un  amour  aussi 
caché  que  profond,  aussi  chaste  que  caché  ,  aussi 
désespéré  que  chaste. 

La  malheureuse  enfant  n'avait  cru  lire  dans  son 
cœur  cette  désolante  révélation  qu'après  son  entre- 
tien avec  madame  d'Harville,  éprise  elle-même  pour 
Rodolphe  d'une  passion  qu'il  ignorait. 

Après  le  départ  et  les  promesses  de  la  marquise, 
Fleur-de-Marie  aurait  dû  être  transportée  de  joie  en 
songeant  à  ses  amis  de  Bouqueval,  à  Rodolphe 
qu'elle  allait  revoir... 

Il  n'en  i^ut  rien. 

Son  cœur  se  serra  douloureusement...  sans  cesse 
revenaient  à  son  souvenir  les  paroles  acerbes,  les  re- 
gards hautains,  scrutateurs,  de  madame  d'Harville , 
lorsque  la  pauvre  prisonnière  s'était  élevée  jusqu'à 
l'enthousiasme  en  parlant  de  son  bienfaiteur. 

Par  une  singulière  intuition  ,  la  Goualeuse  avait 
ainsi  surpris  une  partie  du  secret  de  madame  d'Har- 
ville. 

c  L'exaltation  de  ma  reconnaissance  pour  M.  Ro- 
dolphe a  blessé  cette  jeune  dame  si  belle  et  d'un  rang 
si  élevé,  pensa  Fleur-de-Marie.  Maintenant  je  com- 


ê  LES    ADIEUX. 

prends  ramertume  de  ses  paroles,  elles  exprimaient 
une  jalousie  dédaigneuse? 

c  Elle  !  jalouse  de  moi?  il  faut  donc  qu'elle  l'aime 
et  que  je  Taime  aussi...  lui?...  il  faut  donc  que  . 
mon  amour  se  soit  trahi  malgré  moi  !... 

<  L'aimer...  moi,  moi...  créature  à  jamais  flétrie, 
ingrate  et  misérable  que  je  suis!...  Oh!  si  cela 
était...  mieux  vaudrait  cent  fuis  la  mort...  > 

Hâtons-nous  de  le  dire  ,  la  malheureuse  enfant , 
qui  semblait  vouée  à  tous  les  martyres,  s'exagérait 
ce  qu'elle  appelait  son  amour. 

A  sa  gratitude  profonde  envers  Rodolphe  se  joi- 
gnait une  admiration  involontaire  pour  la  grâce  ,  la 
force,  la  beauté  qui  le  distinguaient  entre  tous; 
rien  de  plus  immatériel ,  rien  de  plus  pur  que  cette 
admiration,  mais  elle  existait  vive  et  puissante, 
parce  que  la  beauté  physique  est  toujours  attrayante. 

Et  puis  enfin  la  voix  du  sang ,  si  souvent  niée , 
muette ,  ignorante  ou  méconnue  ,  se  fait  parfois  en- 
tendre ;  ces  élans  de  tendresse  passionnée  qui  entraî- 
naient Fleur-de-Marie  vers  Rodolphe  ,  et  dont  elle 
s'effrayait ,  parce  que  dans  son  ignorance  elle  en 
dénaturait  la  tendance,  ces  élans  résultaient  de 
mystérieuses  sympathies  aussi  évidentes,  mais  aussi 
inexplicables  que  la  ressemblance  des  traits... 

En  un  mot  Fleur-de-Mai  ie  ,  apprenant  qu'elle 
claii  fille  de  Rodolphe  ,  se  fût  expliqué  la  vive  at- 
traciion  quelle  ressentait  pour  lui;  alors,  complète- 


LES    ADIEUX.  Ô 

ment  éclairée,  elle  eût  admiré  sans  scrupule  la 
beauté  de  son  père. 

Ainsi  s'explique  rabattement  de  Fleur-de-^ïarie, 
quoiqu'elle  dût  s'attendre  d'un  moment  à  l'autre  , 
d'après  la  promesse  de  madame  d'Harville,  à  quitter 
Saint-Lazare. 

Fleur-de-Marie  ,  mélancolique  et  pensive  ,  était 
donc  assise  sur  son  banc  auprès  du  bassin,  regardant 
avec  une  sorte  d'intérêt  macbinal  les  jeux  de  quel- 
ques oiseaux  effrontés  qui  venaient  s'ébattre  sur  les 
margelles  de  pierre.  Un  moment  elle  avait  cessé 
de  travailler  à  une  petite  brassière  d'enfant  qu'elle 
finissait  d*burler. 

Est-il  besoin  de  dire  que  cette  brassière  apparte- 
nait à  la  nouvelle  layette  si  généreusement  offerte  à 
Mont-Saint-Jean  par  les  prisonnières  ,  grâce  à  la 
louchante  intervention  de  Fleur-de-Marie? 

La  pauvre  et  difforme  protégée  de  la  Goualeuse 
était  assise  à  ses  pieds  ;  tout  en  s'occupant  de  par- 
faire un  petit  bonnet ,  de  temps  à  autre,  elle  jetait 
sur  sa  bienfaitrice  un  regard  à  la  fois  reconnaissant, 
timide  et  dévoué...  le  regard  d'un  chien  sur  son 
maître. 

La  beauté,  le  charme,  la  douceur  adorable  de 
Fleur-de-Marie ,  inspiraient  à  cette  femme  avilie 
autant  d'attrait  que  de  respect. 

Il  y  a  toujours  quelque  chose  de  saint ,  de  grand, 
dans  les  aspirations  d'un  cœur  même  dégradé,  qui, 


iO  LES   ADIEUX. 

pour  la  première  fois  ,  s'ouvre  à  la  reconnaissance  ; 
et  jusqu'alors  personne  n'avait  mis  Mont-Saint-Jcan 
à  même  cVéprouver  la  religieuse  ardeur  de  ce  senti- 
ment si  nouveau  pour  elle. 

Au  bout  de  quelques  minutes ,  Fleur-de-Marie 
tressaillit  légèrement,  essuya  une  larme  et  se  remit  à 
coudre  avec  activité. 

€  Vous  ne  voulez  donc  pas  vous  reposer  de  tra- 
vailler pendant  la  récréaiion,  mon  bon  ange  sauveur? 
dit  Mont-Saint-Jean  à  la  Goualeuse. 

—  Je  n'ai  pas  donné  d'argent  pour  acheter  la 
layette...  je  dois  fournir  ma  part  en  ouvrage...,  re- 
prit la  jeune  lille. 

—  Votre  part!...  mon  bon  Dieu!...  mais  sans 
vous  ,  au  lieu  de  celte  bonne  toile  bien  blanclie  ,  de 
cette  futaine  bien  chaude  pour  habiller  mon  enfant, 
je  n'aurais  que  ces  haillons  que  l'on  traînait  dans  la 
boue  de  la  cour. . .  Je  suis  bien  reconnaissante  envers 
mes  compagnes,  elles  ont  été  très-bonnes  pour  moi... 
c'est  vrai...  mais  vous  !  Oh!  vous  !...  Commeni  donc 
que  je  vous  dirai  cela  ?  ajouta  la  pauvre  créature  en 
hésitant  et  très-embarrassée  d'exprimer  sa  pensée. 
Tenez ,  reprit-elle ,  voilà  le  soleil ,  n'est-ce  pas?... 
voilà  le  soleil?... 

—  Oui,  Mont-Saint-Jean.,,  voyons,  je  vous 
écoute,  répondit  Fleur-de-Marie  en  inclinant  son 
visage  enchanteur  vers  la  figure  hideuse  de  sa  com- 
pagne. 


LES    ADIEUX .  Il 

—  Mon  Dieu...  vous  allez  vous  moquer  de  moi , 
reprit  celle-ci  Iristemcnt ,  je  veux  me  mêler  de  par- 
ler... et  je  ne  le  sais  pas... 

—  Dites  toujours,  Monl-Saint-Jean. 

—  Avez-vous  des  bons  yeux  d'ange!  dit  la  prison- 
nière en  contemplant  Fleur-de-Marie  dans  une  sorte 
d'extase;  ils  m'encouragent...  vos  Ions  yeux... 
Voyons,  je  vas  tâcher  de  dire  ce  que  je  voulais.  Voilà 
le  soleil ,  n'est-ce  pas?  il  est  bien  chauil,  il  égayé  la 
prison  ,  il  est  bien  agréable  à  voir  et  à  sentir  ,  pas 
vrai? 

—  Sans  doute... 

— Mais  une  supposition...  ce  soleil...  ne  s'est  pas 
fait  tout  seul ,  et  si  on  est  reconnaissant  pour  lui ,  à 
plus  forte  raison  pour... 

—  Pour  celui  qui  l'a  créé  ,  n'est-ce  pas,  Mont- 
Saint- Jean?...  Vous  avez  raison...  aussi,  celui-là  on 
doit  le  prier,  l'adorer...  c'est  Dieu. 

—  C*est  ça...  voilà  mon  idée,  s'écria  joyeusement 
la  prisonnière  ;  c'est  ça  ,  je  dois  être  reconnaissante 
pour  mes  compagnes  ;  mais  je  dois  vous  prier,  vous 
adorer ,  vous  ,  la  Goualeuse  ,  car  c'est  vous  qui  les 
avez  rendues  bonnes  pour  moi,  au  lieu  de  méchantes 
qu'elles  étaient. 

—  C'est  Dieu  qu'il  faut  remercier,  Mont-Saint- 
Jean  ,  et  non  pas  moi. 

—  Oh  !  si...  vous,  vous...  je  vous  vols...  vous 
m'avez  fait  du  bien  cl  par  vous  ci  par  les  autres. 


12  LES   ADIEUX. 

—  Mais  si  je  suis  bonne  comme  vous  dites,  Mont- 
Saint-Jcan  ,  c'est  Dieu  qui  m'a  faite  ainsi...  c'est 
donc  lui  qu'il  faut  remercier. 

—  Ah  !  dame...  alors  peut-être  bien...  puisque 
vous  le  dites  ,  reprit  la  prisonnière  indécise  ;  si  ça 
vous  fait  plaisir...  comme  ça...  à  la  bonne  heure... 

—  Oui,  ma  pauvre  Mont-Saint  Jean...  implorez- 
le  souvent...  Ce  sera  la  meilleure  manière  de  me 
prouver  que  vous  m'aimez  un  peu... 

—  Si  je  vous  aime  !  laGoualeuse,  mon  Dieu,  mon 
Dieu  !  Mais  vous  ne  vous  souvenez  donc  plus  de  ce 
que  vous  disiez  aux  autres  détenues  pour  les  empê- 
cher de  me  battre  :  Ce  n'est  pas  seulement  elle  que 
vous  battez  y  cest  aussi  son  enfant...  ?  Eh  bien  !... 
c'est  tout  de  même  pour  vous  aimer;  ca  n'est  pas 
seulement  pour  moi  que  je  vous  aime ,  c'est  aussi 
pour  mon  enfant. 

—  Merci,  merci,  Mont-Saint- Jean,  vous  mefaites 
plaisir  en  me  disant  cela.    » 

Et  Fleur-de-Marie  émue  tendit  sa  main  à  sa  com- 
pagne. 

((  Quelle  belle  petite  menotte  de  fée  !...  est-elle 
blanche  et  mignonne  !  i  dit  Mont-Saint-Jean  en  se 
reculant  comme  si  elle  eût  craint  de  toucher  de  ses 
vilaines  mains  rouges  et  sordides  cette  main  char- 
mante. 

Pourtant,  après  un  moment  d'hésitation,  elle 
effleura  respectueusement  de  ses  lèvres  le  bout  des 


LES    ADIEUX.  13 

doigts  effilés  que  lui  préseniaii  Fleur-cîe-Marie  ;  puis, 
s'agenouillanl  brusquement,  elle  se  mit  à  la  contem- 
pler fixement  dans  un  recueillement  attentif  et  pro- 
fond. 

€  Mais  venez  donc  vous  asseoir  là. ..  près  de  moi, 
lui  dit  la  Goualeuse. 

—  Oh  !  pour  ça ,  non  ,  par  exemple...  jamais. .. 
jamais... 

—  Pourquoi  cela  ? 

—  Respect  à  la  discipline,  comme  disait  autrefois 
mon  brave  Mont-Saint-Jean;  soldats  ensemble, 
officiers  ensemble,  chacun  avec  ses  pareils. 

—  Vous  êtes  folle...  il  n  y  a  aucune  différence 
entre  nous  deux... 

—  Aucune  différence...  mon  bon  Dieu  !  Et  vous 
dites  ça  ,  quand  je  vous  vois  comme  je  vous  vois  , 
aussi  belle  qu'une  reine;  oh!  tenez...  qu'est-ce  que 
cela  vous  fait?...  laissez-moi  là,  à  genoux,  vous  bien, 
bien  regarder  comme  tout  à  Theure...  Dame...  qui 
sait...  quoique  je  sois  un  vrai  monstre,  mon  enfant 
vous  ressemblera  peut-être.. .  On  dit  que  quelquefois 
par  un  regard...  ça  arrive.    > 

Puis,  par  un  scrupule  d'une  incroyable  délicatesse 
chez  une  créature  de  cette  espèce,  craignant  d'avoir 
peut-être  humilié  ou  blessé  Fleur-de-Marie  par  ce 
vœu  singulier,  Mont-Saint-Jean  ajouta  tristement: 

<  iSon,  non,  je  dis  cela  en  plaisantant,  aile/  ,  la 
Goualeuse...  je  ne  me  permettrais  pas  de  vous  rc- 


14  LES    ADIEUX. 

garder  dans  celte  idée-là...  sans  que  vous  me  le  per- 
meiliez...  Mon  enfant  sera  aussi  laid  que  moi... 
qu'est-ce  que  ça  me  fait?...  je  ne  Ton  aimerai  pas 
moins  ;  pauvre  petit  malheureux,  il  n'a  pas  demandé 
à  naîlre,  comme  on  dit...  El  s'il  vit...  qu'esl-ce  qu'il 
deviendra?  dit-elle  d'un  air  sombre  et  abatiu. 
Hélas!. . .  oui. . .  qu'est-ce  qu'il  deviendra, mon  Dieu?> 

La  Goualeuse  tressaillit  à  ces  paroles. 

En  effet,  que  pouvait  devenir  l'enfant  de  colle 
misérable,  avilie  ,  dégradée,  pauvre  et  méprisée  ?... 
Quel  sort!...  quel  avenir!... 

«  Ne  pensez  pas  à  cela,  Mont-Saint-Jean,  reprit 
Fleur-de-Marie  ;  espérez  que  votre  enfant  trouvera 
des  personnes  charitables  sur  son  chemin. 

—  Oh  !  on  n'a  pas  deux  fois  la  chance ,  voyez- 
vous,  la  Goualeuse,  dit  amèrement  Mont  Sainl-Jean 
en  secouant  la  tête.  Je  vous  ai  rencontrée...  vous... 
c'est  déjà  un  grand  hasard...  El,  tenez,  soit  dit  sans 
vous  offenser ,  j'aurais  mieux  aimé  que  mon  enfant 
ait  eu  ce  bonheur-là  que  moi.  Ce  vœu-là...  c'est 
tout  ce  que  je  peux  lui  donner. 

—  Priez,  priez,  Dieu  vous  exaucera. 

—  Allons ,  je  prierai ,  si  ça  vous  fait  plaisir ,  la 
Goualeuse,  ça  me  portera  peut-élre  bonheur;  au 
fait,  qui  m'aurait  dit,  quand  la  Louve  me  battait,  et 
et  que  j'étais  le  pâliras  de  tout  le  monde  ,  qu'il  se 
trouverait  là  un  bon  petit  ange  sauveur  qui,  avec  sa 
jolie  voix  douce,  serait  plus  fort  que  tout  le  monde, 


LES    ADIEUX.  1 

et  que  la  Louve,  qui  est  si  forte  et  si  méchante  ?. . . 

—  Oui,  mais  la  Louve  a  été  bien  bonne  pour 
vous...  quand  elle  a  réfléchi  que  vous  éiiez  double- 
meiu  à  plaindre. 

—  Oh  !  ça  c'est  vrai...  grâce  à  vous,  et  je  ne  Tou- 
blierai  jamais...  Mais  dites  donc,  la  Goualeuse  , 
pourquoi  donc  a-t-elle,  depuis  l'autre  jour,  demandé 
à  changer  de  quartier,  la  Louve...  elle  qui,  malgré 
ses  colères,  avait  Tair  de  ne  pouvoir  plus  se  passer 
de  vous  ? 

—  Elle  est  un  peu  capricieuse... 

—  C'est  drôle...  une  femme  qui  est  venue  ce 
malin  du  quartier  de  la  prison  où  est  la  Louve  dit 
qu'elle  est  toute  changée... 

—  Comment  cela  ? 

—  Au  lieu  de  quereller  ou  de  menacer  le  monde, 
elle  est  triste,  triste...  et  s'isole  dans  les  coins;  si 
on  lui  parle ,  elle  vous  tourne  le  dos  et  ne  vous  ré- 
pond pas...  A  présent  la  voir  muette,  elle  qui  criait 
toujours,  c'est  étonnant,  n'est-ce  pas?  Et  puis  cette 
femme  m'a  dit  encore  une  chose ,  mais  pour  cela, 
je  ne  le  crois  pas. 

—  Quoi  donc  ?... 

—  Elle  dit  avoir  vu  pleurer  la  Louve...  Pleurer 
la  Louve!  c'est  impossible... 

—  Pauvre  Lonve...  c'est  à  cause  de  moi  qu'elle 
a  voulu  changer  de  quartier...  je  l'ai  chagrinée  sans 
le  vouloir,  dit  la  Goualeuse  en  soupirant. 


16  LES    ADIEUX. 

—  Vous ,  chagriner  quelqu'un ,  mon  bon  ange 
sauveur!...   > 

A  ce  moment  rinspectrice ,  madame  Armand, 
entra  dans  le  préau. 

Après  avoir  cherché  des  yeux  Fieur-de-Marie,  elle 
vint  à  elle  Tair  satisfait  et  souriant. 

((   Bonne  nouvelle,  mon  enfant... 

—  Que  dites-vous,  madame  ?  s'écria  la  Goualeusc 
en  se  levant. 

—  Vos  amis  ne  vous  ont  pas  oubliée,  ils  ont  ob- 
tenu votre  mise  en  liberté...  Monsieur  le  directeur 
vient  d'en  recevoir  Tavis. 

—  Il  serait  possible ,  madame  !  Ah  !  quel  bon- 
heur, mon  Dieu!...  » 

Et  Témution  de  Flcur-de-Marie  fut  si  violente , 
qu'elle  pâlit ,  mit  sa  main  sur  son  cœur  qui  battait 
avec  violence,  et  retomba  sur  son  banc. 

<  Calmez-vous,  mon  enfant,  lui  dit  madame 
Armand  avec  bonté  ;  heureusement  ces  secousses-là 
sont  sans  danger. 

—  Ah  !  madame  ,  que  de  reconnaissance  !... 

—  C'est  sans  doute  madame  la  marquise  d'Ilar- 
ville  qui  a  obtenu  voire  liberté...  il  y  a  là  une  vieille 
dame  chargée  de  vous  conduire  chez  les  personnes 
qui  s'intéressent  à  vous...  Aitendoz-moi ,  je  vais 
revenir  vous  prendre ,  j'ai  quelques  mots  à  dire 
à  l'aiclier.    » 

II  serait  difficile  de  peindre  l'expression  de  morne 


LES    ADIFI'X.  11 

(lésolalion  qui  assombrit  les  Iraiis  de  Mont-Sainl- 
Jean ,  en  apprenant  que  son  bon  ange  sauveur, 
comme  elle  appelaitlaGoualeuse,  allait  quitter  Saint- 
Lazare. 

La  douleur  de  cette  femme  était  moins  causée  par 
la  crainte  de  redevenir  le  souffre -douleur  de  la 
prison  que  par  le  chagrin  de  se  voir  séparée  du 
seul  être  qui  lui  eût  jamais  témoigné  quelque 
intérêt. 

Toujours  assise  au  pied  du  banc,  Mont-Sainl-Jean 
porta  ses  deux  mains  aux  deux  touffes  de  cheveux 
hérissés  qui  sortaient  en  désordre  de  son  vieux 
bonnet  noir,  comme  pour  se  les  arracher;  puis, 
cette  violente  affliction  faisant  place  à  rabattement, 
elle  laissa  retomber  sa  tète,  et  resta  muette,  immo- 
bile, le  front  caché  dans  ses  mains,  les  coudes  ap- 
puyés sur  ses  genoux. 

Malgré  sa  joie  de  quitter  la  prison,  Fleur-de-Marie 
ne  put  s'empêcher  de  frissonner  un  moment  au 
souvenir  de  la  Chouette  et  du  Maîire-d'Ecole ,  se 
rappelant  que  ces  deux  monstres  lui  avaient  fait 
jurer  de  ne  pas  informer  ses  bienfaiteurs  de  son 
triste  sort. 

Mais  ces  funestes  pensées  s'effacèrent  bientôt  de 
Tesprit  de  Fleur-de-Marie  ,  devant  Tespoir  de  revoir 
Bouqueval  ,  madame  George  ,  Rodolphe  ,  à  qui 
elle  voulait  recommander  la  Louve  et  Martial  ;  il 
lui  semblait  même  que  le  sentiment  exalté  qu  elle 


18  LES   ADIEUX. 

se  reprochait  d'éprouver  pour  son  bienfaiteur, 
n'étant  plus  nourri  par  le  chagrin  et  par  la  solitude, 
se  calmerait  dès  qu'elle  reprendrait  ses  occupations 
rustiques  qu'elle  aimait  tant  à  partager  avec  les  bons 
et  simples  habitants  de  la  ferme. 

Étonnée  du  silence  de  sa  compagne,  silence  dont 
elle  ne  soupçonnait  pas  la  cause,  la  Goualeuse  lui 
toucha  légèrement  Tépaule  ,  en  lui  disant  : 

«  Mont-Saint-Jean,  puisque  me  voilà  libre...  ne 
pourrais-je  pas  vous  êire  utile  à  quelque  chose?  » 

En  sentant  la  main  de  la  Goualeuse  ,  la  prison- 
nière tressaillit,  laissa  retomber  ses  bras  sur  ses 
genoux,  et  tourna  vers  la  jeune  fille  son  visage  ruis- 
selant de  larmes. 

Une  si  amère  douleur  éclatait  sur  la  figure  de 
Mont-Saini-Jean,  que  sa  laideur  disparaissait. 

I  Mon  Dieu!...  qu'avez-vous?  lui  dit  la  Goua- 
leuse; comme  vous  pleurez! 

—  Vous  vous  en  allez!  murmura  la  détenue 
d'une  voix  entrecoupée  de  sanglots  ;  je  n'avais  pour- 
tant jamais  pensé  que  d'un  moment  à  l'autre  vous 
partiriez  d'ici...  et  que  je  ne  vous  verrais  plus... 
plus...  jamais... 

—  Je  vous  assure  que  je  me  souviendrai  toujours 
de  votre  amiiié...  Mont-Saint-Jeai!. 

—  Mon  Dieu  ,  mon  Dieu  1...  et  dire  que  je  vous 
aimais  déjà  tant  !...  Quand  j'étais  là  assise  par  terre 
à  vos  pieds..,  il  me  semblait  que  j'élais  sauvée,,. 


LES    ADIEUX.  19 

que  je  iTavais  plus  rien  à  craiiulre.  Ce  n'est  pas  pour 
les  coups  que  les  auliC6  vont  peul-elre  recommen- 
cer à  me  donner  que  je  dis  cela...  j'ai  !a  vie  dure... 
Mais  enfin  il  me  semblait  que  vous  étiez  ma  bonne 
chance  et  que  vous  porteriez  bonheur  à  mon  enfant, 
rien  que  parce  que  vous  aviez  pitié  de  moi.  C'est 
vrai,  allez,  ça  ;  quand  on  est  habitué  à  êlre  maltraité, 
on  est  plus  sensible  que  d'autres  à  la  bonté.  >  Puis, 
s'interrompanl  pour  éclater  encore  en  sanglots,  elle 
s'écria  u  Allons,  c'est  finil...  c'est  fini  !...  Au  fait... 
ça  devait  arriver  un  jour  ou  l'autre...  mon  tort  est 
de  n'y  avoir  jamais  pensé...  C'est  fini...  c'est  fini... 
plus  rien... 

—  Allons ,  courage,  je  me  souviendrai  de  vous , 
comme  vous  vous  souviendrez  de  moi. 

—  Oh!  pour  ça,  on  me  couperait  en  morceaux 
plutôt  que  de  me  faire  vous  renier  ou  vous  oublier  ; 
je  deviendrais  vieille,  vieille  comme  les  rues,  que 
j'aurais  toujours  devant  les  yeux  votre  belle  figure 
d'ange.  Le  premier  mot  que  j'apprendrai  à  mon  en- 
fant, ça  sera  votre  nom  ,  la  Goualeuse  ,  car  il  vous 
aura  dû  de  n'être  pas  mort  de  froid. 

—  Écoutez-moi,  Mont-Saint-Jcan,  dit  Fleur-de- 
Marie  ,  touchée  de  l'affection  de  cette  misérable  , 
je  lie  puis  rien  vous  promettre  pour  vous...  quoique 
je  connaisse  des  personnes  bien  charitables;  mais 
pour  votre  enfant...  c'est  différent...  il  est  innocent 
de  tout ,  lui ,  et  les  personnes  dont  je  votis  parle 


20  LES    ADIFl'X. 

voudront  peut  élro  bien  se  charger  <\g  le   faire 
élever  quand  vous  poarrez  vous  en  séparer... 

—  M'en  séparer...  jamais,  oli  !  jamais  !  s'écria 
Monl-Saint-Jean  avec  exaltation.  Qu'est-ce  que  je 
deviendrais  donc  maintenant  que  j'ai  compté  sur 
lui?... 

—  Mais...  comment  Télèverez-vous ?  Fille  ou 
garçon  ,  il  faut  qu'il  soit  honnéle  ,  et  pour 
cela... 

—  Il  faut  cpi'il  mange  un  pain  honnête ,  n'est-ce 
pas  ,  la  Goualeuse?  Je  le  crois  bien  ,  c'est  mon  am- 
bition, je  me  le  dis  tous  les  jours  ;  aussi,  en  sortant 
d'ici,  je  ne  remettrai  pas  le  pied  sous  un  pont... 
je  me  ferai  chiffonnière  ,  balayeuse  des  rues ,  mais 
honnête  ;  on  doit  ça ,  sinon  à  soi ,  du  moins  à  son 
enfant,  quand  on  a  Vhonncur  d'en  avoir  un...  dit- 
elle  avec  une  sorte  de  fierté. 

—  Et  qui  gardera  votre  enfant  pendant  que  vous 
travaillerez  ?  reprit  la  Goualeuse  ;  ne  vaudrait-il  pas 
mieux ,  si  cela  est  possible  ,  comme  je  l'espère  ,  le 
placer  à  la  campagne  chez  de  braves  gens  qui  en 
feraient  une  brave  fille  de  ferme  ou  un  bon  cuhiva- 
leur?  Vous  viendriez  de  temps  en  temps  le  voir,  et 
un  jour  vous  trouveriez  peut-être  un  moyen  de  vous 
en  rapprocher  tout  à  fait  ;  à  la  campagne  on  vit  de 
si  peu  ! 

—  Mais  m'en  séparer,  m'en  séparer!  Je  mettais 
toute  ma  joie  en  lui,  moi  qui  n'ai  rien  qui  m'aime. 


LHS    ADIEUX.  21 

—  Il  faut  songer  plus  à  lui  qu'à  vous,  ma  pauvre 
Monl-Sainl-Jean  ;  dans  deux  ou  trois  jours,  j'écrirai 
à  madame  Armand,  el  si  la  demande  que  je  compte 
faire  en  faveur  de  votre  enfant  réussit,  vous  n'au- 
rez plus  à  dire  de  lui  ce  qui  tout  à  l'heure  m'a 
tant  navré  :  Hélas,  mon  Dieu!  que  deviendra- 
t'il?  » 

L'inspectrice,  madame  Armand ,  interrompit  cet 
entretien  ;  elle  venait  cherclier  Fleur-de-Marie. 

Après  avoir  de  nouveau  éclaté  en  sanglots  et 
baigné  de  larmes  désespérées  les  mains  de  la  jeune 
fille,  Monl-Saint-Jean  retomba  sur  le  banc  dans  un 
accablement  slupide ,  ne  songeant  pas  même  à  la 
promesse  que  Fleur-de-Marie  venait  de  lui  faire  à 
propos  de  son  enfant. 

c  Pauvre  créature  !  dit  madame  Armand  en  sor- 
tant du  préau  suivie  de  Fleur-de-Marie.  Sa  recon- 
naiî^sance  envers  vous  me  donne  meilleure  opinion 
d'elle.   î 

En  apprenant  que  la  Goualeusc  était  graciée,  les 
autres  détenues,  loin  de  se  montrer  jalouses  de 
cette  faveur,  en  témoignèrent  leur  joie  ;  quelques- 
unes  entourèrent  Fleur -de -Marie  ,  lui  firent  des 
adieux  pleins  de  cordialité  ,  et  la  félicitèrent  fran- 
chement de  sa  prompte  sortie  de  prison. 

i  (^est  égal,  dit  Tune  d'elles,  cette  petite  blon- 
dinette nous  a  fz\u  passer  un  beau  moment...  c'est 
quand  nous  avons  boursillé  pour  la  layette  de  Mont- 


32  LES   ADIECX. 

Saint -Jean.  On  se  souviendra  de  cela  à  Saint- 
Lazare.   I 

Lorsque  Fleur-de-Marie  eut  quitté  le  bâtiment 
des  prisons  sous  la  conduite  de  rinspeclricc,  celle- 
ci  lui  dit  : 

c  Maintenant,  mon  enfant,  rendez-vous  au  ves- 
tiaire où  vous  déposerez  vos  vêtemenis  de  détenue 
pour  reprendre  vos  habils  de  paysanne  qui,  par 
leur  simplicité  rustique  ,  vous  seyaient  si  bien  ; 
adieu...  vous  allez  être  heureuse,  car  vous  allez  vous 
trouver  sous  la  protection  de  personnes  recom- 
mandables,  et  vous  quittez  celle  maison  pour  n'y 
jamais  rentrer.  Mais...  tenez...  je  ne  suis  guère 
raisonnable ,  dit  madame  Armand  dont  les  yeux  se 
mouillèrent  de  larmes ,  il  m'est  impossible  de  vous 
cacher  combien  je  m'étais  déjà  attachée  à  vous , 
pauvre  petite  !  »  Puis,  voyant  le  regard  de  Fleur-de- 
Marie  devenir  humide  aussi ,  rinspectrice  ajouta  : 
c  Vous  ne  m'en  voudrez  pas,  je  l'espère,  d'attrister 
ainsi  voire  départ  ? 

—  Ah!  madame...  n'est-ce  pas  à  votre  recom- 
mandation que  cette  jeune  dame,  à  qui  je  dois  ma 
liberté,  s'est  intéressée  à  mon  sort? 

—  Oui,  et  je  suis  heureuse  de  ce  que  j'ai  fait; 
mes  pressentiments  ne  m'avaient  pas  trompée...  » 

A  ce  moment  une  cloche  sonna. 
i  Voici  l'heure  du  travail  des  ateliers,  il  faut  que 
je  rentre...  adieu  encore;  adieu,  ma  chère  enfant.  » 


LES    ADIEUX.  23 

Et  madame  Armand ,  aussi  émiic  que  Flcur-de- 
Maric,  l'embrassa  tendrement;  et  puis  elle  dit  à  un 
des  employés  de  la  maison  : 

c  Conduisez  mademoiselle  au  vcsliaire. 

Un  quart  d'heure  après,  Fieur- de-Marie,  velue  en 
paysanne  ainsi  que  nous  Tavons  vue  à  la  ferme  de 
Eouqueval,  enlrail  dans  le  greffe  où  ralteudait  ma- 
dame Séraphin. 

La  femme  de  charge  du  notaire  Jacques  Ferrand 
venait  chercher  cette  malheureuse  enfant  pour  la 
conduire  à  Tile  du  Ravageur. 


II 


SOLVEMRS. 


Jacques  Ferraiid  avait  facilement  et  prompie- 
mcnt  obtenu  la  liberté  de  Fleur-dc-Marie  ,  liberté 
qui  dépendait  d'une  simple  décision  administralive. 

Instruit  par  la  Cbouetledu  séjour  de  la  Guualeiise 
à  Saint-Lazare,  il  s'était  aussitôt  adressé  à  Tun  de 
ses  clients,  homme  honorable  et  influent,  lui  disant 
qu'une  jeune  fdle  ,  d'abord  égarée  mais  sincèrement 
repentante  et  récemment  enfermée  à  Saint-Lazare  , 
risquait,  par  le  contact  des  autres  prisonnières  ,  de 
voir  s'affaiblir  pcut-ctrc  ses  bonnes  résolutions.  Celle 


2C  SOUVENirxS. 

jeune  fille  lui  ayant  clé  vivement  recommandée  par 
des  personnes  rosrentnbles  qui  devaient  se  charger 
d'elle  à  sa  sortie  de  prison,  avait  ajouté  Jacques 
Fcrrand,  il  priait  son  tout-puissant  client,  au 
nom  de  la  morale,  de  la  religion  et  de  la  réliabilila- 
îion  future  de  celle  infortunée,  de  solliciter  sa  libé- 
ration. 

Enfin  le  nolairo,  pour  se  mettre  à  Tabri  de  toute 
recherclie  ultérieure,  avait  surtout  et  instamment 
prié  son  client  de  ne  pas  le  nommer  dans  Taccom- 
plissement  de  cette  bonne  œuvre  ;  ce  vœu,  attribué 
à  la  modestie  p,hi!anthropique  de  Jacques  Ferrand  , 
homme  aussi  })ieu>:  que  respectable,  fut  scrupuleu- 
sement observé  ;  la  liberté  de  Fleur -de -Marie  fut 
demandée  et  obtenue  au  seul  nom  du  client  qui, 
pour  comble  d'obligeance,  envoya  directement  à 
Jacques  Ferrand  Tordre  de  sortie  ,  afin  qu'il  pût 
Fadrcsscr  aux  prolecteurs  de  la  jeune  fille. 

Madame  Séraphin,  en  remettant  cet  ordre  au 
directeur  de  la  prison,  ajouta  qu'elle  était  chargée 
de  conduire  laGoualcuse  auprès  des  personnes  qui 
s'intéressaient  à  elle. 

D'après  les  excellents  renseignements  donnés  par 
rinspeclricc  à  madame  diîarville  sur  Fleur -de- 
Marie,  personne  ne  douta  que  celle-ci  ne  dût  sa 
liberté  à  rinterveniion  de  la  marquise. 

La  femme  de  charge  du  notaire  ne  pouvait  donc 
en  rien  exciter  la  défiance  de  sa  victime. 


SOUVENIRS.  57 

Madame  Séraphin  avait  selon  l'occasion  ,  et  ainsi 
qu'on  le  dit  vulgairement,  Vair  bonne  femme;  il  fal- 
lait assez  d'observation  pour  remarquer  quelque 
chose  d'insidieux,  de  faux,  de  cruel  dans  son  regard 
patelin,  dans  son  sourire  hypocrile. 

Malgré  sa  profonde  scélératesse,  qui  l'avait  ren- 
due complice  ou  confidente  des  crimes  de  son  maî- 
tre, madame  Séraphin  ne  put  s'empêcher  d'être 
frappée  de  la  louchante  beauté  de  cette  jeune  fille , 
qu'elle  avait  livrée  tout  enfant  à  la  Chouette,  et 
qu'elle  conduisait  alors  à  une  mort  certaine... 

<  Eh  bien  !  ma  chère  demoiselle,  lui  dit  madame 
Séraphin  d'une  voix  mielleuse,  vous  devez  être 
bien  contente  de  sortir  de  prison? 

—  Oh  !  oui,  madame  ;  et  c'est  sans  doute  grâce  à 
la  protection  de  madame  d'Harville,  qui  a  été  si 
bonne  pour  moi  ! 

—  Vous  ne  vous  trompez  pas...  Mais  venez... 
nous  sommes  déjà  un  peu  en  relard...  et  nous  avons 
une  longue  route  à  faire. 

—  Nous  allons  à  la  ferme  de  Bouqueval,  chez  ma- 
dame George,  n'est-ce  pas...  madame?  s'écria  la 
Goualeuse. 

—  Oui..,  certainement,  nous  allons  à  la  campa- 
gne... chez  madame  George,)  dit  la  femme  de  charge 
pour  éloigner  tout  soupçon  de  l'esprit  de  Fleur-de- 
Marie.  Puis  elle  ajouta  avec  un  air  de  malicieuse 
bonhomie  :  <  Mais  ce  n'est  pas  tout,  avant  de  voir 


28  SOLVEMRS. 

madame  George,  une  petite  surprise  vous  attend, 
venez...  venez,  notre  fiacre  est  en  bas...  Quel  ouf! 
vous  allez  pousser  en  sortant  d'ici...  chère  demoi- 
selle... Allons,  partons...  Votre  servante,  messieurs.  > 

Et  madame  Séraphin  ,  après  avoir  salué  le  gref- 
fier et  son  commis,  descendit  avec  la  Goualeusc. 

Un  gardien  les  suivait,  chargé  de  faire  ouvrir  les 
portes. 

La  dernière  venait  de  se  refermer  sur  les  deux 
femmes,  et  elles  se  trouvaient  sous  le  vaste  porche 
qui  donne  sur  la  rue  du  Faubourg-Saint-Denis,  lors- 
qu'elles se  rencontrèrent  avec  une  jeune  fille  qui 
venait  sans  doute  visiter  quelque  prisonnière. 

C'était  Rigolette...  Rigolette  toujours  leste  et 
coquette.  Un  petit  bonnet  très-simple  ,  mais  bien 
frais  et  orné  de  faveurs  cerise  qui  accompagnaient 
à  merveille  ses  bandeaux  de  cheveux  noirs  ,  enca- 
drait son  joli  minois  ;  un  col  bien  blanc  se  rabattait 
sur  son  long  tartan  brun.  Elle  portait  au  bras  un 
cabas  de  paille  ;  grâce  à  sa  démarche  de  chatte  atten- 
tive et  proprette,  ses  brodequins  à  semelles  épaisses 
étaient  d'une  propreté  miraculeuse,  quoiqu'elle  vînt, 
hélas  !  de  bien  loin,  la  pauvre  enfant. 

c  Rigolette  !  >  s'écria  Fleur-de-Marie  en  recon- 
naissant son  ancienne  compagne  de  prison  (i)  et  de 
promenades  champêtres. 

(1)  Le  lecteur  se  souvient  peut-être  que  dans  le  récit  de  ses  pre- 
mières années  qu'elle  a  fait  à  Rodolphe  lors  de  son  enlrelicn  avec 


SOUVENIRS.  29 

«  La  Goualeuse  !  >  dit  à  son  tour  la  grisetle. 

Et  les  deux  jeunes  filles  se  jetèrent  dans  les  bras 
Tune  de  l'autre. 

Rien  de  plus  enchanteur  que  le  contraste  de  ces 
deux  enfants  de  seize  ans  ,  tendrement  embrassées, 
toutes  deux  si  charmantes,  et  pourtant  si  différentes 
de  physionomie  et  de  beauié. 

L'une  blonde  ,  aux  grands  yeux  bleus  mélancoli- 
ques, au  profil  d'une  angélique  purelc  idéale  un  peu 
pâli,  un  peu  attristé,  un  peu  spiritualisé  de  ces  ado- 
rables paysannes  de  Greuze  ;  d'un  coloris  si  frais  et 
si  transparent...  mélange  ineffable  de  rêverie,  de 
candeur  et  de  grâce... 

L'autre,  brune  piquante,  aux  joues  rondes  et  ver- 
meilles ,  aux  jolis  yeux  noirs  ,  au  rire  ingénu  ,  à  la 
mine  éveillée,  type  ravissant  de  jeunesse  ,  d'insou- 
ciance et  de  gaieté ,  exemple  rare  et  touchant  du 
bonheur  dans  l'indigence,  de  rhonnèlelé  dans  l'a- 
bandon, et  de  la  joie  dans  le  travail. 

Après  réchange  de  leurs  naïves  caresses,  les  deux 
jeunes  filles  se  regardèrent... 

Rigolelteétait  radieuse  de  celte  rencontre.. .Fleur- 
de-Marie  confuse... 

La  vue  de  son  amie  lui  rappelait  le  peu  de  ji!;;rs 


lui  chez  Togressc  ,  la  Gùualeuse  lui  avait  parlé  de  Ri^joleUe  ,  qui, 
enfant  Tajabond  comme  elle,  avait  été  enfermée  jusqu'à  seize  ans 
daus  une  maison  de  détenliou. 


50  SOUVENIRS. 

de  bonheur  calme  qui  avaient  précédé  sa  dégradavion 
première. 

«  C'est  toi...  quel  bonheur!...  disait  la  grisette. 

—  Mon  Dieu,  oui,  quelle  douce  surprise  !...  il  y  a 
longtemps  que  nous  ne  nous  sommes  vues  !...  ré- 
pondit la  Goualeuse. 

—  Ah  !  maintenant  je  ne  m'étonne  plus  de  ne 
l'avoir  pas  rencontrée  depuis  six  mois...,  reprit  Ri- 
golette  en  remarquant  les  vêlements  rustiques  de  la 
Goualeuse,  lu  habites  donc  la  campagne?... 

—  Oui...  depuis  quelque  temps,  dit  Fleur-de- 
Marie  en  baissant  les  yeux. 

—  Et  tu  viens ,  comme  moi ,  voir  quelqu'un  en 
prison  ? 

—  Oui...  je  viens...  je  viens  de  voir  quelqu'un, 
dit  Fleur-de-Marie  en  balbutiant  et  en  rougissant  de 
honte. 

—  Et  tu  t'en  retournes  chez  toi?  loin  de  Paris 
sans  doute?  chère  petite  Goualeuse...  toujours 
bonne,  je  te  reconnais  bien  là...  Te  rappelles-tu 
cette  pauvre  femme  en  couches  à  qui  tu  avais  donné 
ton  matelas,  du  linge  ,  et  le  peu  d'argent  qui  le  res- 
tait, et  que  nous  allions  dépenser  à  la  campagne?... 
car  alors  tu  étais  déjà  folle  de  la  campagne,  toi... 
mademoiselle  la  villageoise... 

—  Et  loi,  tu  ne  l'aimais  pas  beaucoup,  Rigolette. 
Éiais-iu  complaisante!  c'est  pour  moi  que  tu  y 
venais  pourtant. 


SOUVENIRS.  51 

—  Et  pour  moi  aussi...  car  loi  qui  étais  toujours 
un  peu  sérieuse,  lu  devenais  si  contenle,  si  gaie,  si 
folle  une  fois  au  milieu  des  cliamps  ou  des  bois... 
fjue  rien  que  de  t'y  voir...  c'était  pour  moi  un  plai- 
sir... Mais  laisse-moi  donc  encore  te  regarder! 
Comme  ce  joli  bonnet  rond  le  va  bien  !  es-lu  gen- 
tille ainsi  !  Décidément...  c'était  ta  vocation  de 
porter  un  bonnet  de  paysanne,  comme  la  mienne  de 
porter  un  bonnet  de  grisetle...  Te  voilà  selon  ton 
goût,  tu  dois  être  contenle...  ça  ne  m'étonne  pas... 
Quand  je  ne  l'ai  plus  vue ,  je  me  suis  dit  :  Celte 
bonne  petite  Goualeuse  n'est  pas  faite  pour  Paris, 
c'est  une  vraie  fleur  des  bois,  comme  dit  la  cbanson , 
et  ces  fleurs-là  ne  vivent  pas  dans  la  capitale,  l'air 
n'y  est  pas  bon  pour  elles...  Aussi  la  Goualeuse  se 
sera  mise  en  place  chez  de  braves  gens  à  la  campa- 
gne :  c'est  ce  que  tu  as  fait ,  n'est-ce  pas? 

—  Oui...,  dit  Fleur-do-Marie  en  rougissant. 

—  Seulement...  j'ai  un  reproche  à  le  faire.., 

—  A  moi?... 

—  Tu  aurais  dû  me  prévenir...  on  ne  se  quille 
pas  ainsi  du  jour  au  lendemain...  ou  du  moins  sans 
donner  de  ses  nouvelles. 

—  Je...  j'ai  quitté  Paris...  si  vite  ,  ditFleur-dc- 
Mariede  plus  en  plus  confuse  ,  que  je  n'ai  pas  pu... 

—  Oh  î  je  ne  l'en  veux  pas;  je  suis  trop  con- 
tente de  (e  revoir...  Au  fait,  lu  as  eu  bien  raison  de 
quitter  Paris,  va,  c'est  si  difficile  d'y  vivre  Iran- 


32  SOLYLMUS. 

quille ,  sans  compler  qu'une  pauvre  fillj  isolée 
comme  nous  sommes  peut  tourner  à  mal  sans  le 
vouloir...  Quand  on  n'a  personne  pour  vous  conseil- 
ler... on  a  si  peu  de  défense...  les  hommes  vous 
font  toujours  de  si  belles  promesses  !  et  puis,  dame, 
quelquefois  la  misère  est  si  dure...  Tiens  ,  le  sou- 
viens-tu delà  petite  Julie  qui  était  si  gentille?  et  de 
Rosine,  la  blonde  aux  yeux  noirs  ? 

—  Oui...  je  m'en  souviens. 

—  Eh  bien  !  ma  pauvre  Gouaîeuse,  elles  ont  été 
trompées  toutes  les  deux,  puis  abandonnées,  et 
enfin,  de  malheurs  en  malheurs,  elles  en  sont  tom- 
bées à  être  de  ces  vilaines  femmes  que  Ton  ren- 
ferme ici... 

—  Ah  !  mon  Dieu  !  »  s'écria  Fleur-de-Marie  qui 
baissa  la  tête  et  devint  pourpre. 

Rigolette,  se  trompant  sur  le  sens  de  rexclama- 
lion  de  son  amie,  reprit  : 

<  Elles  sont  coupables,  méprisables...  même,  si 
tu  veux,  je  ne  dis  pas  ;  mais,  vois-tu  ,  ma  bonne 
Gouaîeuse ,  parce  que  nous  avons  eu  le  bonheur  de 
rester  honnêtes,  loi  parce  que  tu  as  été  vivre  à  la 
campagne  auprès  de  braves  paysans  ,  moi  parce  que 
je  n'avais  pas  de  temps  à  perdre  avec  les  amoureux. .. 
que  je  leur  préférais  mes  oiseaux,  et  que  je  met- 
tais tout  mon  plaisir  à  avoir,  grâce  à  mon  travail, 
un  petit  ménage  bien  gentil,  il  ne  faut  pas  être  trop 
sévères  pour  les  autres...    Mon  Dieu,  qui  sait  si 


SOUVENIRS.  55 

l'occasion  ,  la  Ironipcrie,  la  misère,  uoul  pas  élé 
pour  beaucoup  dans  la  mauvaise  conduile  de  Rosine 
et  de  Julie...  et  si  à  leur  place  nous  n'aurions  pas 
fait  comme  elles! 

—  Oh  !  dit  amèrement  Fleur-de-Marie ,  je  ne  les 
accuse  pas...  je  les  plains... 

—  Allons,  allons,  nous  sommes  pressées,  ma 
chère  demoiselle,  dit  madame  Séraphin  en  offrant 
son  bras  à  sa  victime  avec  impatience. 

—  Madame,  donnez-nous  encore  quelques  mo- 
ments, il  y  a  si  longtemps  que  je  n'ai  vu  ma  pauvre 
Cioualeuse,  dit  Uigoleile. 

—  C'est  qu'il  est  lard  ,  mesdemoiselles ,  déjà 
trois  heures,  et  nous  avons  une  longue  course  à 
faire,  )répondit  madame  Séra})hin  fort  contrariée  de 
celte  rencontre  ;  puis  elle  ajouta  :  (  Je  vous  donne 
encore  dix  minutes... 

—  Et  toi?  reprit  Fleur-de-Marie  en  prenant  les 
mains  de  son  nmie  dans  les  siennes;  tu  as  un  caractère 
si  heureux  î  lu  es  toujours  gaie?  toujours  contente?... 

—  Je  rélais  il  y  a  quelques  jours...  contente  et 
gaie,  mais  maintenant... 

—  Tu  as  des  chagrins  ? 

—  Moi?  ah!  bien  oui ,  tu  me  connais...  un  vrai 
Roger  Bontcmps..,  Je  ne  suis  pas  changée...  mais 
malheureusement  tout  le  monde  n'est  pas  comme 
moi...  Et  comme  les  aulres  oni  des  chaj^rins ,  ça  fait 
que  j'en  ai... 


3*  SOtVENrRS. 

—  Toujours  bonne!... 

—  Que  veux-tu. . .  Figurc-ioi  que  je  viens  ici  pour 
nne  pauvre  fille...  une  voisine...  la  brebis  du  bon 
Dieu  qu'on  accuse  à  lort  et  qui  est  bien  à  plaindre, 
va;  elle  s'appelle  Louise  Morel ,  c'esl  la  lille  d"un 
honnêle  ouvrier  qui  est  devenu  fou  tant  il  était  mal- 
heureux... ) 

Au  nom  de  Louise  Morel ,  une  des  viciimes  du 
notaire,  madame  Séraphin  tressaillit  et  regarda  très- 
ailenlivemenl  Uigoletle. 

La  figure  de  la  griselle  lui  était  absolument  in- 
connue; néanmoins  la  femme  de  charge  prêta  dès 
lors  beaucoup  d'attention  à  Tentretien  des  deux 
jeunes  filles. 

«  Pauvre  femme  !  reprit  la  Goualeuse ,  comme 
elle  doit  être  conienle  de  ce  que  tu  ne  l'oublies  pas 
dans  son  malheur. 

—  Ce  n'est  pas  tout ,  c'est  comme  un  sort  ;  telle 
que  tu  me  vois,  je  viens  de  bien  loin...  et  encore 
d'une  prison...  mais  d'une  prison  dhommes. 

—  D'une  prison  d'hommes,  toi? 

—  Ah  !  mon  Dieu!  oui ,  j'ai  là  une  autre  pauvre 
pratique  bien  tiisle...  aussi ,  tu  vois  mon  cabas  (et 
Rigolette  le  montra),  il  est  partagé  en  deux,  chacun 
a  son  côté  :  aujourd'hui  j'apporte  à  Louise  un  peu 
de  linge  ,  et  tantôt  j'ai  aussi  porté  quelque  chose  à 
ce  pauvre  Germain...  mon  prisonnier  s'appelle  Ger- 
main. Tiens ,  je  ne  peux  pa^  penser  à  ce  qui  vient 


SOUVENIRS.  55 

de  m'arriver  avec  lui  sans  avoir  envie  de  pleurer... 
c'est  bête,  je  sais  que  cela  n'en  vaut  pas  la  peine, 
mais  enfin  je  suis  comme  ça. 

—  Et  pourquoi  as  lu  envie  de  pleurer? 

—  Figure-toi  que  Germain  est  si  malheureux 
d'être  confondu  avec  ces  mauvais  hommes  de  la  pri- 
son ,  qu'il  est  tout  accablé  ,  n'ayant  de  goût  à  rien, 
ne  mangeant  pas  et  maigrissant  à  vue  d'œil...  Je 
m'aperçois  de  ça  ,  et  je  me  dis  :  11  n'a  pas  faim ,  je 
vais  lui  faire  une  petite  friandise  qu'il  aimait  bien 
quand  il  était  mon  voisin  ,  ça  le  ragoûtera...  Quand 
je  dis  friandise,  entendons-nous,  c'étaient  tout  bon- 
nement de  belles  pommes  de  terre  jaunes,  écrasées 
avec  un  peu  de  lait  et  de  sucre;  j'en  emplis  une 
jolie  lasse  bien  propre,  et  tantôt  je  lui  porte  ça  à 
sa  prison  en  lui  disant  que  j'avais  préparé  moi-même 
ce  pauvre  petit  régal,  comme  autrefois,  dans  le 
bon  temps ,  tu  comprends  ;  je  croyais  ainsi  lui  don- 
ner un  peu  en^ie  de  manger...  ah  bien!  oui... 

—  Comment  ? 

—  Ça  lui  a  donné  envie  de  pleurer,  quand  il  a 
reconnu  la  tasse  dans  laquelle  j'avais  si  souvent  pris 
mon  lait  devant  lui  ;  il  s'est  mis  à  fondre  en  larmes. . . 
et,  par-dessus  le  marché,  j'ai  fini  par  faire  comme  lui, 
quoique  j'aie  voulu  m'en  empêcher  ;  tu  vois  comme 
j'ai  de  la  chance,  je  croyais  bien  faire...  le  consoler, 
et  je  l'ai  attristé  davantage  encore. 

— Oui,  mais  ces  larmes-là  lui  auront  été  si  douces! 


3  0  SOUVENIRS. 

—  C'est  égal,  j'aurais  aulanl  aimé  le  consoler 
aulrcmcnt  ;  mais  je  le  parle  de  lui  sans  le  dire  qui  il 
est  :  c'est  un  ancien  voisin  à  moi...  le  plus  honnête 
garçon  du  monde,  aussi  doux,  aussi  limide  qu'une 
jeune  fille ,  et  que  j'aimais  comme  un  camarade, 
comme  un  frère. 

—  Oh  !  alors,  je  conçois  que  ses  chagrins  soient 
devenus  les  liens. 

—  N'est-ce  pas?  Mais  lu  vas  voir  comme  il  a  bon 
cœur  ;  quand  je  m'en  suis  allée,  je  lui  ai  demandé, 
comme  toujours,  ses  commissions,  lui  disant  en  riant, 
afin  de  l'égayer  un  peu  ,  que  j'étais  sa  petite  femme 
de  ménage  et  que  je  serais  bien  exacte,  bien  active, 
pour  garder  sa  pratique.  Alors  lui ,  s'efîorçant  de 
sourire  ,  m'a  demandé  de  lui  apporter  un  des  romans 
de  Walter  Scott  qu'il  m'avait  autrefois  lu  le  soir 
pendant  que  je  travaillais;  ce  roman-là  s'appelle 
Ivan...  Ivanhoé...  oui,  c'est  ça...  J'aimais  tant  ce 
livre-là  qu'il  me  l'avait  lu  deux  fois...  Pauvre  Ger- 
main, il  était  si  complaisant!... 

—  C'est  un  souvenir  de  cet  heureux  temps  passé 
qu'il  veut  avoir... 

—  Certainement ,  puisqu'il  m'a  priée  d'aller  dans 
le  même  cabine  de  lecture  ,  non  pour  louer ,  mais 
pour  acheter  les  mômes  volumes  que  nous  lisions 
ensemble...  Oui ,  les  acheter ,  et  lu  juges  ,  pour  lui 
c'est  un  sacrifice ,  car  il  est  aussi  pauvre  que  nous. 

—  Excellent  cœur  !  dit  la  Goualeuse  tout  émue. 


SOl.VEMKS.  51 


—  To  voilà  aussi  attendrie  que  moi...  quand  il 
m'a  chargée  de  celle  commission,  ma  bonne  petite 
Goualeuse  ;  mais  tu  comprends,  plus  je  me  sentais 
envie  de  pleurer...  plus  je  lâchais  de  rire  ;  car  pleu- 
rer deux  fois  dans  une  visite  faite  exprès  pour  Té- 
gayer,  c'était  trop  fort...  Aussi,  pour  cliasser  ça,  je 
me  suis  mise  à  lui  rappeler  les  drôles  d'histoires  d'ua 
juif...  un  personnage  de  ce  roman  qui  nous  amusait 
tant  autrefois...  Mais  plus  je  parlais,  plus  il  me  re- 
gardait avec  de  grosses,  grosses  larmes  dans  les 
yeux...  Dame  I  moi ,  ça  m'a  fendu  le  cœur;  j'avais 
beau  renfoncer  mes  larmes  depuis  un  quart  d'heure... 
j'ai  fini  par  faire  comme  lui  ;  quand  je  lai  quitté,  il 
sanglotait ,  et  je  me  disais ,  furieuse  de  ma  sotiise  : 
Si  c'est  comme  ça  que  je  le  console  et  que  je  l'égayé, 
c'est  bien  la  peine  d'aller  le  voir  ;  moi  qui  me  pro- 
mets toujours  de  le  faire  rire...  c'est  éionnant 
comme  j'y  réussis  !  > 

Au  nom  de  Germain  ,  autre  victime  du  notaire, 
madame  Séraphin  avait  redoublé  d'attention. 

<  El  qu'a-t-il  donc  fait ,  ce  jeune  homme ,  pour 
être  en  prison?  demanda  Fleur-de-Marie. 

—  Lui!  s'écria  Rigolette  dont  l'attendrissement 
cédait  à  l'indignation,  il  a  fait  qu'il  est  poursuivi  par 
un  vieux  monstre  de  notaire...  qui  est  aussi  le  dé- 
nonciateur de  Louise. 

—  De  Louise ,  que  lu  viens  voir  ici? 

—  Sans  doute  ;  elle  était  la  servante  du  notaire, 

TOME  X.  3 


SS  SOlVl.NJliS. 

Cl  GoriiKiii!  éiail  son  caissier...  Il  sérail  Irop  long  de 
le  dire  de  quoi  il  acciisc  bien  injuslcmcnl  ce  pauvre 
garçon...  Mais  ce  qu'il  y  a  de  sîir,  c'est  que  ce  mé- 
chant lionime  est  comn.c  un  enrage  aprè.s  ces  deux 
aialheureux  qui  ne  lui  ont  jamais  fait  de  mai...  Mais, 
patience,  palicîice,  chacun  aura  son  tour...  > 

Rigoletle  prononça  ces  derniers  mots  avec  une 
expression  qui  inquiéta  madame  Séraphin.  Se  mê- 
lant à  la  conversaiion  ,  au  lieu  d'y  demeurer  étran- 
gère, elle  dit  à  Fleur-de-Marie  d'un  air  patelin  : 

«  Ma  chère  demoiselle  ,  il  est  tard ,  il  faut  par- 
tir... on  nous  attend;  je  comprends  bien  que  ce 
que  vous  dit  mademoiselle  vous  intéresse  ;  car  moi, 
qui  ne  connais  pas  la  jeune  fille  et  le  jeune  liommc 
dont  elle  parle  ,  ça  me  désole  ;  mon  Dieu  !  est-il 
possible  qu'il  y  ait  des  gens  si  méchants!...  Et 
comment  donc  s'appelle-t-il  ce  vilain  notaire  dont 
vous  parlez,  mademoiselle?  » 

Rigoletle  n'avait  aucune  raison  de  se  défier  de 
madame  Séraphin  ;  néanmoins ,  se  souvenant  des 
recommandations  de  Rodolphe  ,  qui  lui  avait  enjoint 
la  plus  grande  réserve  au  sujet  de  la  proteciion  ca- 
chée qu'il  accordait  à  Germain  et  à  Louise,  elle 
regretta  de  s'être  laissé  entraîner  à  dire  :  Palience, 
chacun  aura  son  tour. 

«  Ce  méchant  homme  s'appelle  M.  Ferrand, 
madame,  »  reprit  donc  Rigoletle,  ajoutant  très- 
adroilcmenl ,  pour  réparer  sa  légère  indiscrétion  : 


SOUVENIRS.  5a 

f  Et  c'est  d'autant  plus  mal  à  lui  de  tourmenter 
Louise  et  Germain ,  que  personne  ne  s'intéresse  à 
eux...  excepté  moi...  ce  qui  ne  leur  sert  pas  à 
grand'cliose. 

—  Quel  malheur  !  reprit  madame  Séraphin  ;  j'a- 
vais espéré  le  contraire,  quand  vous  avez  dit  :  Mais 
patience..,  je  croyais  que  vous  comptiez  sur  quelque 
protecteur  pour  soutenir  ces  deux  infortunes  contre 
ce  méchant  notaire. 

—  Hélas  !  non ,  madame,  ajoula  Rigolette ,  afin 
de  détourner  complètement  les  soupçons  de  madame 
Séraphin.  Qui  serait  assez  généreux  pour  prendre  le 
pariide  cesdeux  pauvres  jeunesgens  contre  un  homme 
riche  et  puissani,  comme  l'est  ce  M.  Ferrand? 

—  Oh  1  il  y  a  des  cœurs  assez  généreux  pour  cela  ! 
reprit  Fleur-de-Marie  après  un  moment  de  réflexion 
et  avec  une  exaltation  contrainte.  Oui,  je  connais 
quelqu'un  qui  se  fait  un  devoir  de  proléger  ceux 
qui  souffrent  et  de  les  défendre  ;  car  celui  dont  je 
te  parle  est  aussi  secourable  aux  honnêtes  gens  que 
redoutable  aux  méchants,  i 

Rigolette  regarda  la  Goualeuse  avec  étonneraent, 
et  fut  sur  le  point  de  lui  dire ,  en  songeant  à  Rodol- 
phe, qu'elle  aussi  connaissait  quelqu'un  qui  prenait 
courageusement  le  parti  du  faible  contre  le  fort  ; 
mais ,  toujours  fidèle  aux  recommandations  de  son 
voisin  (ainsi  qu'elle  appelait  le  prince) ,  la  grisetîc 
1  ôpondit  à  Fleur-de-Marie  ; 


40  SOUVENIRS. 

c  Vraiment?  lu  connais  quelqu'un  d'assez  géné- 
reux pour  venir  aussi  en  aide  aux  pauvres  gens? 

—  Oui  !...  et  quoique  j'aie  déjà  eu  à  implorer  sa 
pitié,  sa  bienfaisance  pour  d'autres  personnes,  je 
suis  sûre  que  s'il  connaissait  le  malheur  immérité  de 
Louise  et  de  M.  Germain,  il  les  sauverait  et  punirait 
leur  persécuteur...  car  sa  justice  et  sa  bonté  sont 
inépuisables  comme  celles  de  Dieu.  > 

Madame  Séraphin  regarda  sa  victime  avec  sur- 
prise. 

«  Cette  petite  fille  serait-elle  donc  encore  plus 
dangereuse  que  nous  le  pensions?  se  dit-elle.  Si 
j'avais  pu  en  avoir  pitié,  ce  qu'elle  vient  de  dire 
rendrait  inévitable  Vaccîdent  qui  va  nous  en  débar- 
rasser. 

—  Ma  bonne  petite  Goualeuse ,  puisque  tu  as  une 
si  bonne  connaissance,  je  t'en  supplie,  recommande- 
lui  ma  Louise  et  mon  Germain  ,  car  ils  ne  méritent 
pas  leur  mauvais  sort ,  dit  Piigolette  en  songeaut  que 
ses  amis  ne  pouvaient  que  gagner  à  avoir  deux 
défenseurs  au  lieu  d'un. 

—  Sois  tranquille ,  je  le  promets  de  faire  ce  que 
je  pourrai  pour  tes  protégés  auprès  de  M.  Rodolphe, 
dit  Fleur-de-Marie. 

—  Rodolphe!...  s'écria  Rigolette  ,  étrangement 
surprise. 

—  Sans  doute...,  dit  la  Goualeuse. 

— M .  Rodolphe  ! , . .  un  commis  voyageur  ? 


SOUVENIRS.  41 

—  Je  ne  sais  pas  cequil  est...  Mais  pourquoi  cet 
étonnement? 

—  Parce  que  je  connais  aussi  un  M.  Rodol- 
phe. 

—  Ce  n'est  peut-être  pas  le  même. 

—  Voyons...  voyons  :  le  lien...  comment  est-il  ? 

—  Jeune  ! 

—  C'est  ça. 

—  Une  figure  pleine  de  noblesse  et  de  bonté... 

—  C'est  bien  ça  !...  Mais  ,  mon  Dieu  !  c'est  tout 
comme  le  mien  ,  dit  Piigoletle  ,  de  plus  en  plus  éton- 
née, et  elle  ajouta  :  Est-il  brun?  a-t-il  de  petites 
moustaches?... 

—  Oui. 

—  Enfin  il  est  grand  et  mince...  il  a  une  taille 
charmante...  et  l'air  si  comme  il  faut...  pour  un 
commis  voyageur...  Est-ce  toujours  bien  ça  ,  le 
tien  ? 

—  Sans  doute  ,  c'est  lui  ,  répondit  Fleur-de 
Marie  ;  seulement  ce  qui  m'étonne,  c'est  que  tu  crois 
qu'il  est  commis  voyageur. 

—  Quanta  cela,  j'en  suis  sûre...  il  me  l'a  dit... 

—  Tu  le  connais? 

—  Si  je  le  connais  ?  C'est  mon  voisin. 

—  M.Rodolphe? 

—  Il  a  une  chambre  au  quatrième  ,  à  côté  de  la 
mienne. 

—  Lui!...  lui!... 


42  SOUVENIRS. 

—  Qu'est-ce  qu'il  y  a  d'étonnant  à  cela?  C'est 
tout  simple...  Il  ne  gagne  guère  que  quinze  ou  dix- 
huit  cents  francs  par  an  ;  il  ne  peut  prendre  qu\m 
logement  modeste ,  quoiqu'il  ait  l'air  de  ne  pas  avoir 
beaucoup  d'ordre...  car  il  ne  sait  pas  seulement  ce 
que  ses  habits  lui  coûtent...  mon  cher  voisin. 

—  Non,  non. ..  ce  n'est  pas  le  même.,. ,  dit  Fleur- 
de-Marie  en  réfléchissant. 

—  Ah  çà,  le  tien  est  donc  un  phénix  pour  l'ordre  ? 

—  Celui  dont  je  te  parle ,  vois-tu  ,  Rigolette  ,  dit 
Fleur-de-Marie  avec  enthousiasme  ,  est  lout-puis- 
sant;...  on  ne  prononce  son  nom  qu'avec  amour  et 
vénération  ;...  son  aspect  trouble,  impose...  et  l'on 
est  tenté  de  s'agenouiller  devant  sa  grandeur  et  sa 
bonté. 

—  Alors  je  m'y  perds,  ma  pauvre  Goualeuse...  je 
dis  comme  toi  :  Ça  n'est  plus  le  même  ;  car  le  mien 
n'est  ni  tout-puissant,  ni  imposant.  Il  est  très-bon 
enfant,  très-gai,  étonne  s'agenouille  pas  devant  lui, 
au  contraire  ;  car  il  m'avait  promis  de  m'aider  à 
cirer  ma  chambre  ,  sans  compter  qu'il  devait  me 
mener  promener  le  dimanche...  Tu  vois  que  ça 
n'est  pas  un  gros  seigneur...  Mais  à  quoi  est-ce  que 
je  pense?  J'ai  joliment  le  cœur  à  la  promenade!... 
Et  Louise  ,  et  mon  pauvre  Germain  !  tant  qu'ils  se- 
ront en  prison  ,  il  n'y  aura  pas  de  plaisir  pour  moi. . .  > 

Depuis  quelques  moments  Fleur-de-Marie  réflé- 
chissait profondément ,  elle  s'élait  tout  à  coup  rap- 


SOlVF.Mr.S.  43 

pelé  que  lors  de  sa  première  entrevue  avec  Rodolphe 
clioz  roii;resse  ,  il  avait  rextérieur  el  le  langage  dcg 
iiôîcs  du  tapis-franc.  Ne  pouvait-il  pas  jouer  le  rôl  c 
de  commis  voyageur  auprès  de  Rigolelle? 

Mais  quel  était  le  but  de  celle  nouvelle  transfor- 
mation ? 

La  griselte  reprit,  voyant  Tair  pensif  de  Fleur- 
de-Marie  : 

«  H  n'y  a  pas  besoin  de  le  creuser  la  tête  pour 
cela ,  ma  bonne  Goualeuse  ;  nous  saurons  bien  si 
nous  connaissons  le  même  M.  Rodolphe  ;  quand  lu 
verras  le  lien  ,  parle-lui  de  moi;  quand  je  verrai  le 
mien  ,  je  lui  parlerai  de  loi...  De  cette  manière-là  , 
nous  saurons  tout  de  suite  à  quoi  nous  en  tenir. 

—  Et  où  demeures-tu,  Rigoletle? 

—  Rue  du  Temple,  n°  17. 

—  Voilà  qui  est  étrange  et  bon  à  savoir,  se  dit 
madame  Séraphin  ,  qui  avait  alleniivement  écouté 
celte  conversation.  Ce  M.  Piodolplie  ,  mystérieux  et 
tout-puissant  personnage  ,  qui  se  fait  sans  doute 
jiasser  pour  commis  voyageur  ,  occupe  un  logement 
voisin  de  celui  de  cette  petite  ouvrière  ,  qui  a  Tair 
d'en  savoir  plus  qu'elle  n'en  veut  dire  ,  et  ce  défen- 
seur des  opprimés  loge  ainsi  qu'elle  dans  la  maison 
de  Morel  et  de  Rradamanli...  Bon  ,  bon  ,  si  la  gri- 
selte et  le  prétendu  commis  voyageur  continuent  à 
se  mé'.er  de  ce  qui  ne  les  regarde  pas  ,  on  saura  cii 
les  trouver. 


44  SOUVENIRS, 

—  Lorsque  j'aurai  parlé  à  M.  Rodolphe ,  je  t'écri- 
rai ,  dit  la  Goualeuse ,  et  je  te  donnerai  mon  adresse 
pour  que  lu  puisses  me  répondre;  mais  répèle-moi 
la  tienne...  je  crains  de  l'oublier. 

—  Tiens,  j'ai  justement  sur  moi  une  des  cartes 
que  je  laisse  à  mes  pratiques.  El  elle  donna  à  Fleur- 
de-Marie  une  petite  carte  sur  laquelle  était  écrit  en 
magnifique  bâtarde:  Mademoiselle  Rigolelle,  coulu- 
ricrcy  rue  du  Temple,  17.  C'est  comme  imprimé, 
n'est-ce  pas?  ajouta  la  grisetle  ;  c'est  encore  ce 
pauvre  Germain  qui  me  les  a  écrites  dans  le  temps, 
ces  cartes-là  ;  il  était  si  bon,  si  prévenant!...  Tiens, 
vois-tu  ,  c'est  comme  un  fail  exprès ,  on  dirait  que 
je  ne  m'aperçois  de  toutes  ses  excellentes  qualités 
que  depuis  qu'il  est  malheureux...  et  maintenant  je 
suis  toujours  à  me  reprocher  d'avoir  attendu  si  tard 
pour  l'aimer. 

—  Tu  Taimes  donc  ? 

—  Ah  !  mon  Dieu  ,  oui  !...  Il  faut  bien  que  j'aie 
un  prétexte  pour  aller  le  voir  en  prison...  Avoue 
que  je  suis  une  drôle  de  fille  ,  dit  Rigolette  en  étouf- 
fant un  soupir  et  en  riant  dans  ses  larmes,  comme 
dit  le  poêle. 

—  Tu  es  bonne  et  généreuse  comme  toujours  ,  > 
dit  Flour-de-Marie  en  laessant  tendrement  les  mains 
de  son  amie. 

Madame  Séraphin  en  avait  sans  doute  assez 
appris  par  rentretien  dos  deux  jeunes  filles ,  car 


SOUVENIRS .  43 

elle  dit  presque  brusquemenl  à  Fleur-de-Marie  : 
<  Allons,  allons,  ma  chère  demoiselle,  partons  ; 
il  est  lard ,  voilà  un  quart  d'iieure  de  perdu. 

—  A-t-clle  l'air  bougon  ,  celte  vieille...  je  n'aime 
pas  sa  figure,  i-  dit  lout  bas  Rigolelle  à  Fleur-de- 
Marie.  Puis  elle  reprit  tout  liaul  ;«  Quand  tu  viendras 
à  Paris  ,  ma  bonne  Goualeuse  ,  ne  m'oublie  pas;  la 
visite  me  ferait  tant  de  plaisir  !  je  serais  si  conlente 
de  passer  une  journée  avec  loi ,  de  te  montrer  mon 
petit  ménage ,  ma  cliambre,  mes  oiseaux  !...  J'ai 
des  oiseaux...  c'est  mon  luxe. 

—  Je  lâcherai  de  l'aller  voir,  mais  cerlainement  je 
t'écrirai;  allons ,  adieu,  Piigolelte...  adieu...  Si  lu  sa- 
vais comme  je  suis  heureuse  de  l'avoir  rencontrée  î... 

—  Et  moi  donc...  Mais  ce  ne  sera  pas  la  der- 
nière fois  ,  je  l'espère;  ei  puis  je  suis  si  impatiente 
de  savoir  si  ton  M.  Rodolphe  est  le  même  que  le 
mien...  Écris-moi  bien  vile  à  ce  sujet,  je  l'en  prie... 

—  Oui ,  oui...  Adieu  ,  Rigolelle... 

—  Adieu  ,  ma  bonne  petite  Goualeuse...  > 

El  les  deux  jeunes  fdles  s'embrassèrent  tendre- 
ment en  dissimulant  leur  émotion. 

Rigolelle  entra  dans  la  prison  pour  voir  Louise , 
grâce  au  permis  que  lui  avait  fait  obtenir  Rodolphe. 
-  Fleur-de-Marie  monta  en  fiacre  avec  madame  Sé- 
raphin ,  qui  ordonna  au  cocher  d"aHer  aux  Bali- 
gnolles  cl  de  s'arrêter  à  la  barrière. 

Un  chemin  de  Iraverso  irès-courl  conduisait  de 


46  SOUVENIRS. 

cet  endroit  presque  direclemenl  au  bord  ilo  la 
Seine  ,  non  loin  de  Pile  du  Ravageur. 

Flei'.r-de-Marle,  ne  connaissaiU pas  Paris,  ifavail 
pu  s'apercevoir  que  !a  voilure  suivait  une  autre  roule 
qiie  celle  de  la  barrière  Saint-Dcni^.  Cefiil  seideuienl 
lorsque  le  fiacre  s'arrèla  aux  Baligi'.olles  qti'elledil 
à  madame  Séraphin  ,  qui  Tinvilait  à  descendre  : 

«  Mais  il  me  semble  ,  mad;»nie,  que  ce  n'est  pas 
là  le  chemin  de  Douqueval...  El  puis  comment 
irons-nous  à  pied  d'ici  jusqu'à  la  ferme? 

—  Tout  ce  que  je  puis  vous  dire ,  ma  chère  de- 
moiselle ,  reprit  cordialement  la  femme  de  charge  , 
c'est  que  j'exécute  les  ordres  de  vos  bienfaileurs... 
et  que  vous  leur  feriez  grand'peine  si  vous  hésitiez 
à  me  suivre... 

—  Oh  1  madame  ,  ne  le  pensez  pas  ,  s'écria  Fleur- 
de-Marie  ;  vous  êles  envoyée  par  eux  ,  je  n'ai  au- 
cune question  à  vous  adresser...  je  vous  suis  aveu- 
glément; dites-moi  seulement  si  madame  George 
se  porte  loujours  bien  ? 

—  Elle  se  porte  à  ravir. 

—  Et...  M.  Rodolphe? 

—  Parfaitement  bieti  aussi. 

—  Vous  le  connaissez  donc  ,  madame  !  Mais  tout 
à  l'heure,  quand  je  parlais  de  lui  avec  Rigoleite... 
vous  n'en  avez  rien  dit  ? 

—  Parce  que  je  ne  devais  rien  en  dire...  ai)pa- 
remmcnt.  J'ai  mes  ordres. 


SOUVENIRS.  4T 

—  C'est  lui  qui  vous  les  a  donnés  ? 

—  Est-elle  curieuse  ,  cette  chère  demoiselle,  est- 
elle  curieuse  !  dit  en  riant  la  femme  de  charge. 

—  Vous  avez  raison  ;  pardonnez  mes  questions  , 
madame.  Puisque  nous  allons  à  pied  à  Tendroit  où 
vous  me  conduisez  ,  ajouta  Flenr-de-Marie  en  sou- 
riant doucement ,  je  saurai  bientôt  ce  que  je  désire 
tant  de  savoir. 

—  En  effet,  ma  chère  demoiselle  ;  avant  un  quart 
d'heure. ..  nous  serons  arrivées,  j 

La  femme  de  charge  ,  ayant  laissé  derrière  elle 
les  dernières  maisons  des  Batignolles,  suivit  avec 
Fleur-de-Marie  un  chemin  gazonné  bordé  de 
noyers. 

Le  jour  était  tiède  et  beau  ,  le  ciel  à  demi  voilé 
de  nuages  empourprés  par  le  couchant  ;  le  soleil  , 
commençant  à  décliner  ,  jetait  ses  rayons  obliques 
sur  les  hauteurs  de  Colombe  ,  de  Tautre  côté  de  la 
Seine. 

A  mesure  que  Fieur-de-Marie  approchait  des 
bords  de  la  rivière ,  ses  joues  paies  se  coloraient 
légèrement;  elle  aspirait  avec  délices  Fair  vif  et  pur 
de  la  campagne. 

Sa  touchante  phvtionomie  exprimait  une  satis- 
faction si  douce  que  madame  Séraphin  lui  dit  : 

1  Vous  semblez  bien  contente,  ma  chère  de- 
moiselle ? 

—  Oh  !  oui,  madame...  je  vais  revoir  madame 


48  SOUVENIRS. 

George  ,  peut-être  M.  Rodolphe...  J'ai  de  pauvres 
créatures  très-malheureuses  à  leur  recommander... 
j'espère  qu'on  les  soulagera...  comment  ne  serais-je 
pas  contente?  Si  j'étais  triste,  comment  ma  Iris- 
tesse  ne  s'effacerait-elle  pas?  Et  puis,  voyez  donc... 
le  ciel  est  si  gai  avec  ses  nuages  roses  !  et  le  gazon... 
est-il  vert  malgré  la  saison  !  Et  là-bas...  là-bas... 
derrière  ces  saules,  la  rivière...  est-elle  grande,  mon 
Dieu  !  le  soleil  y  brille ,  c'est  éblouissant...  on  dirait 
des  reflets  d'or...  il  brillait  ainsi  tout  à  Theure  dans 
Teau  du  petit  bassin  de  la  prison...  Dieu  n'oublie 
pas  les  pauvres  prisonniers...  Il  leur  donne  aussi 
leur  rayon  de  soleil,  »  ajouta  Fleur-de-Marie  avec  une 
sorte  de  pieuse  reconnaissance  ;  puis ,  ramenée  par 
le  souvenir  de  sa  captivité  à  mieux  apprécier  encore 
le  bonheur  d'être  libre  ,  elle  s'écria  dans  un  élan  de 
joie  naïve  :  «Ah  !  madame...  et  là-bas  au  milieu  delà 
rivière,  voyez  donc  cette  jolie  petileîlebordéede  sau- 
les eide  peupliers,  avec  celte  maison  blanche  au  bord 
de  l'eau  !...  Comme  celte  habitaiion  doit  être  char- 
mante l'été ,  quand  tous  les  arbres  sont  couverts  de 
feuilles  !  Quel  silence  ,  quelle  fraîcheur  on  doit  y 
trouver  ! 

—  Ma  foi  î  dit  madame  Séraphin  avec  un  sourire 
étrange,  je  suis  ravie  que  vous  trouviez  cetleîle  jolie. 

—  Pourquoi  cela  ,  madame? 

—  Parce  que  nous  y  allons. 

—  Dans  celle  île  ? 


SOUVENIRS.  49 

—  Oui ,  cela  vous  surprend  ? 

—  Un  peu  ,  madame. 

—  Et  si  vous  trouviez  là  vos  amis  ? 

—  Que  dites-vous  ? 

—  Vos  amis  rassemblés  pour  fêter  voire  sortie  de 
prison?  ne  seriez-vous  pas  encore  plus  agréablement 
surprise  ? 

—  Il  serait  possible!...  Madame  George?.., 
M.  Rodolphe?... 

—  Tenez. . .  ma  chère  demoiselle ,  je  n'ai  pas  plus 
de  défense  qu'un  enfant...  Avec  votre  petit  air  in- 
nocent, vous  me  feriez  dire  ce  que  je  ne  dois  pas 
dire. 

—  Je  vais  les  revoir.. .  Oh  !  madame  ,  comme  mon 
cœur  bat  !... 

—  N'allez  donc  pas  si  vile  !  Je  conçois  votre  im- 
paiience,  mais  je  puis  à  peine  vous  suivre...  petite 
folle... 

—  Pardon,  madame,  j'ai  tant  de  hâte  d'arriver. . . 

—  C'est  bien  naturel...  je  ne  vous  en  fais  pas  un 
reproche,  au  contraire... 

—  Voici  le  chemin  qui  descend  ,  il  est  mauvais  ; 
voulez-vous  mon  bras,  madame? 

—  Ce  n'est  pas  de  refus ,  ma  chère  demoiselle... 
car  vous  êtes  leste  et  ingambe ,  et  moi  je  suis  vieille. 

—  Appuyez-vous  bien  sur  moi ,  madame,  n'ayez 
as  peur  de  me  fatiguer... 

—  Merci ,  ma  chère  demoiselle ,  votre  aide  n'est 


50  SOLVLMPxS. 

pas  de  irop,  celte  desccnle  est  si  rapide...  enfin  non 
voici  dans  une  belle  roule. 

—  Ah  !  madame,  il  est  donc  vrai,  je  vais  revoir 
madame  George?  Je  ne  puis  le  croire. 

—  Encore  un  peu  de  patience...  dans  un  quart 
d'heure...  vous  la  verrez  ,  et  vous  le  croirez  alors  ! 

—  Ce  que  je  ne  puis  pas  comprendre ,  ajouta 
Fleur-de-Marie  après  un  moment  de  réflexion,  c'est 
que  madame  George  m'attende  là  ,  au  lieu  de  m'at- 
lendre  à  la  ferme. 

—  Toujours  curieuse ,  cette  cbèrc  demoiselle , 
toujours  curieuse  !... 

— Comme  je  suis  indiscrète!  n'est-ce  pas,  madame? 
dit  Fleur-de-Marie  en  souriant. 

—  Aussi ,  pour  vous  punir,  j'ai  bien  envie  de  vous 
apprendre  la  surprise  que  vos  amis  vous  ménagent. 

—  Une  surprise?...  à  moi,  madame? 

—  Tenez  ,  laissez-moi  tranquille,  petite  espiègle, 
vous  me  feriez  encore  parler  malgré  moi.  > 

Nous  laisserons  madame  Séraphin  et  sa  victime 
dans  le  chemin  qui  conduit  à  la  rivière. 

Nons  les  précéderons  toutes  deux  de  quelques 
moments  à  l'île  du  Ravageur. 


m 


—  Eli  (jnoi  !  déjà  partir  ? 

—  Parlii?  lie  plus  entendre  vos  nobles  paroles! 
Non,  par  le  ciel  !  je  reste  ici  ,  maître... 

WoLFKiRG,  scène  II. 


LE    BATEAU. 


Pendant  la  nuit ,  l'aspect  de  Tîle  habitée  par  la 
famille  Martial  était  sinistre ,  mais  à  la  brillante 
clarté  du  soleil  rien  de  plus  riant  que  ce  séjour 
maudit. 

Cordée  de  saules  et  de  peupliers ,  presque  entiè- 
rement couverte  d'une  herbe  épaisse,  où  serpen- 
taient quelques  allées  de  sable  jaune ,  l'île  renfermait 
un  petit  jardin  potager  et  un  assez  grand  nombre 


52  LE    DATE AU. 

d^arbi'GS  à  fruits.  Au  milieu  de  ce  verger  ou  voyait 
la  baraque  à  toit  de  chaume  dans  laquelle  Martial 
voulait  se  retirer  avec  François  et  Âmandine.  De  ce 
côté,  nie  se  terminait  à  sa  pointe  par  une  sorte 
d'estacade  formée  de  gros  pieux  destinés  à  contenir 
Téboulement  des  terres. 

Devant  la  maison  ,  touchant  presque  au  débarca- 
dère ,  s'arrondissait  une  tonnelle  de  treillage  vert , 
destinée  à  supporter  pendant  Tété  les  tiges  grim- 
pantes de  la  vigne  vierge  et  du  houblon  ,  berceau  de 
verdure  sous  lequel  on  disposait  alors  les  tables  des 
buveurs. 

A  Tune  des  exlrémilés  de  la  maison ,  peinte  en 
blanc  et  recouverte  de  tuiles,  un  bûcher  surmonté 
d'un  grenier,  formait  en  retour  une  petite  aile  beau- 
coup plus  basse  que  le  corps  de  logis  ])rincipal. 
Presque  au-dessus  de  celle  aile  on  remarquait  une 
fenêtre  aux  volets  garnis  de  plaques  de  lôle,  et 
extérieurement  condamnés  par  deux  barres  de  fer 
transversales,  que  de  forts  crampons  fixaient  au  mur. 

Trois  bachots  se  balança i-^nt,  amarrés  aux  pilotis 
du  débarcadère. 

Accroupi  au  fond  de  l'un  de  ces  bachots,  Nicolas 
s'assurait  du  libre  jeu  de  la  soupape  qu'il  y  avait 
adaptée. 

Debout  sur  un  banc  situé  en  dehors  de  la  ton- 
nelle, Calebasse,  la  main  placée  au-dessus  de  ses 
yeux  en  manière  d'abat-jour,  regardait  au  loin  dans  la 


LE  BATEAU.  bS 

direction  que  madame  Séraphin  et  Fleur-de-Marie 
devaient  suivre  pour  se  rendre  à  lîle. 

€  Personne  ne  paraît  encore  ,  ni  vieille,  ni  jeune, 
dit  Calebasse  en  descendant  de  son  banc  et  s'adres- 
sanl  à  Nicolas ,  ce  sera  comme  hier  !  Nous  aurons 
attendu  pour  le  roi  de  Prusse...  Si  ces  femmes  n'ar- 
rivent pas  avant  une  demi-heure...  il  faudra  partir; 
le  coup  de  Bras-Piouge  vaut  mieux,  il  nous  attend... 
La  courtière  doit  venir  à  cinq  heures  chez  lui , 
aux  Champs-Elysées...  il  faut  que  nous  soyons 
arrivés  avant  elle.  Ce  malin  la  Chouette  nous  l'a 
répété... 

—  Tu  as  raison ,  reprit  Nicolas  en  quittant  son 
bateau.  Que  le  tonnerre  écrase  cette  vieille  qui  nous 
fait  droguer  pour  rien  !  La  soupape  va...  comme  un 
charme...  Des  deux  affaires  nous  n'en  aurons  peut- 
être  pas  une... 

—  Du  reste ,  Bras-Rouge  et  Barbillon  ont  besoin 
de  nous...  à  eux  deux  ils  ne  peuvent  rien. 

—  C'est  vrai  ;  car  pendant  qu'on  fera  le  coup,  il 
faudra  que  Bras-Rouge  reste  en  dehors  de  son  ca- 
baret pour  être  au  guet ,  et  Barbillon  n'est  pas  assez 
fort  pour  entraîner  à  lui  tout  seul  la  courtière  dans 
le  caveau...  Elle  regimbera,  cette  vieille. 

—  Est-ce  que  la  Chouette  ne  nous  disait  pas,  en 
riant,  qu'elle  }  tenait  le  MuhrQ-d'École  en  pension. .. 
dans  ce  caveau  ? 

—  Pas  dans  celui-là..,  Daos  un  autre  qui  e§l 

m  X.  .  4 


B4  LE    BATEAU. 

bien  plus  profond  ,  et  qui  est  inondé  quand  la  rivièrû 
est  haute. 

—  Doit-il  raarronner  dans  ce  caveau  ,  le  Maître- 
d'École!...  Être  là  dedans  tout  seul ,  et  aveugle  ! 

—  11  y  verrait  clair  qu'il  n'y  verrait  pas  autre 
chose  :  le  caveau  est  noir  comme  un  four. 

—  C'est  égal ,  quand  il  a  fini  de  chanter ,  pour 
se  distraire  ,  toutes  les  romances  qu'il  sait,  le  temps 
doit  lui  paraître  joliment  long. 

—  La  Chouette  dit  qu'il  s'amuse  à  faire  la  chasse 
aux  rats ,  et  que  ce  caveau-là  est  très-giboyeux... 

—  Dis  donc,  ISicolas,  à  propos  de  particuliers  qui 
doivent  s'ennuyer  et  marronner  ,  reprit  Calebasse 
avec  un  sourire  féroce,  en  montrant  du  doigt  la 
fenêtre  garnie  de  plaques  de  tôle,  il  y  en  a  là  un 
qui  doit  se  manger  le  sang... 

—  Bah...  il  dort...  Depuis  ce  matin  il  ne  cogne 
plus...  et  son  chien  est  muet... 

—  Peut-être  qu'il  Ta  étranglé  pour  le  manger... 
Depuis  deux  jours  ils  doivent  tous  deux  enrager  la 
faim  ei  la  soif  là  dedans. 

-^  Ça  les  regarde...  Martial  peut  durer  encore 
longtemps  comme  ça ,  si  ça  l'amuse...  Quand  il  sera 
fini...  on  dira  qu'il  est  mort  de  maladie  ;  ça  ne  fera 
pas  un  pli. 

—  Tu  crois  ? 

—  Bien  sûr.  En  allant  ce  matin  à  Asnières ,  la 
llttèce  a  rencontré  le  père  Fcrot,  le  pêcheur.  Comme 


LE   EATEAf.  55 

il  s'étonnait  de  ne  pas  avoir  vu  son  ami  Martial  de- 
puis deux  jours,  la  mère  lui  a  dit  que  Martial  ne 
quittait  pas  son  lit ,  tant  il  était  malade  ,  et  qu'on 
désespérait  de  lui...  Le  père  Férot  a  avalé  ça  doux 
comme  miel...  il  le  redira  à  d'autres...  et  quand  la 
chose  arrivera...  elle  paraîtra  toute  simple. 

—  Oui ,  mais  il  ne  mourra  pas  encore  tout  de 
suite;  c'est  long  de  celte  manière-là... 

—  Qu'est-ce  que  lu  veux  ?  il  n'y  avait  pas  moyen 
d'en  venir  à  bout  autrement.  Cet  enragé  de  Martial, 
quand  il  s'y  met ,  est  méchant  ea  diable ,  et  fort 
comme  un  taureau,  par  là-dessus;  il  se  défiait, 
nous  n'aurions  pas  pu  l'approcher  sans  danger  ;  tan- 
dis que,  sa  porte  une  fois  bien  clouée  en  dehors , 
qu'est-ce  qu'il  pouvait  faire  ?  Sa  fenêtre  était  grillée. 

—  Tiens...  il  pouvait  desceller  les  barreaux... 
en  creusant  le  plâtre  avec  son  couteau,  ce  qu'il  au- 
rait fait,  si ,  montée  à  l'échelle  ,  je  ne  lui  avais  pas 
déchiqueté  les  mains  à  coups  de  hachette,  toutes  les 
fois  qu'il  voulait  commencer  son  ouvrage. 

—  Quelle  faction  !  dit  le  brigand  en  ricanant  ; 
c'est  toi  qui  as  dû  t'amuser  ! 

—  Il  fallait  bien  te  donner  le  temps  d'arriver 
avec  la  tôle  que  tu  avais  été  chercher  chez  le  père 
Micou. 

—  Devait-il  écumer...  cher  frère  ! 

—  Il  grinçait  des  dents  comme  un  possédé  ;  deux 
OU  lroi§  foi§  U  a  touIu  me  repousser  à  travers  ks 


56  LC  BAI  EAU. 

barreaux  à  grands  coups  de  bâlon  ;  mais  alors, 
n'ayant  plus  qu'une  main  de  libre,  il  ne  pouvait  pas 
travaillera  desceller  la  grille...  C'est  ce  qu'il  fallait. 

—  Heureusement  qu'il  n'y  a  pas  de  cheminée 
dans  sa  chambre  ! 

—  Et  que  la  porte  est  solide  et  qu'il  a  les  mains 
abîmées  !  sans  ça,  il  serait  capable  de  trouer  le  plan- 
cher... 

—  Et  les  poutres?  Il  passerait  donc  à  travers? 
Non,  non,  va,  il  n'y  a  pas  de  danger  qu'il  s'échappe  ; 
les  volets  sont  garnis  de  tôle  et  assurés  par  deux 
barres  de  fer  ;  la  porte., .  clouée  en  dehors  avec  des 
clous  à  bateau  de  trois  pouces...  Sa  bière  est  plus 
solide  que  si  elle  était  en  chêne  et  en  plomb. 

—  Dis  donc ,  et  quand,  en  sortant  de  prison  ,  la 
Louve  viendra  ici  pour  chercher  son  homme... 
comme  elle  l'appelle  ? 

—  Eh  bien  !  on  lui  dira  ;  Cherche... 

—  A  propos ,  sais-tu  que  si  ma  mère  n'avait  pas 
enfermé  ces  gueux  d'enfants ,  ils  auraient  été  capa- 
bles de  ronger  la  porte  comme  des  rats  pour  déli- 
vrer Martial?  Ce  petit  gredin  de  François  est  un  vrai 
démon  depuis  qu'il  se  doute  que  nous  avons  em- 
ballé le  grand  frère. 

—  Ah  çà  !  mais  est-ce  qu'on  va  les  laisser  dans  la 
chambre  d'en  haut,  pendant  que  nous  allons  quitter 
nie?  Leur  fenêtre  n'est  pas  grillée;  ils  n'ont  qu'à 
descendre  en  dehors. . .  > 


I.E  CATLAU.  51 

A  ce  moment,  des  cris  et  des  sanglots ,  partant 
de  la  maison  ,  aiiirèrenl  l'aîlenlion  de  Calebasse  et 
de  Nicolas. 

Ils  virent  la  porte  du  rez-de-chaussée  ,  jusqu'a- 
lors ouverte ,  se  fermer  violemment  ;  une  minute 
après,  la  figure  pale  et  sinistre  de  la  mère  Martial  ap- 
parut à  travers  les  barreaux  delà  fenêtre  de  la  cuisine. 

De  son  long  bras  décharné,  la  veuve  du  supplicié 
fit  signe  à  ses  enfants  de  venir  à  elle. 

c  Allons ,  il  y  a  du  grabuge  ;  je  parie  que  c'est 
encore  François  qui  se  rebiffe,  dit  Nicolas.  Gredin 
de  Martial  !  sans  lui ,  ce  gamin-là  aurait  été  tout 
seul...  Veille  toujours  bien  ,  et  si  lu  vois  venir  les 
deux  femelles,  appelle-moi.  ? 

Pendant  que  Calebasse,  remontée  sur  son  banc, 
épiait  au  loin  la  venue  de  madame  Séraphin  et  delà 
Gûualeuse,  Nicolas  entra  dans  la  maison. 

La  petite  Amandine,  agenouillée  au  milieu  de  la 
cuisine  ,  sanglotait  et  demandait  grâce  pour  son 
frère  François. 

Irrité,  menaçant,  celui-ci,  acculé  dans  un  des 
angles  de  celle  pièce,  brandissait  la  hachette  de 
Nicolas,  et  semblait  décidé  à  apporter  cette  fois  une 
résistance  désespérée  aux  volontés  de  sa  mère. 

Toujours  impassible ,  toujours  silencieuse  ,  mon- 
trant à  Nicolas  rentrée  du  caveau  qui  s'ouvrait  dans 
la  cuisine  et  dont  la  porte  était  entre-bâillée  ,  la 
veuve  fit  signe  à  son  fils  d'y  enfermer  François. 


3 s  LE  BATEAU. 

€  On  ne  m'enfermera  pas  là  dedans  !  s'écria  l'en- 
fant déterminé,  dont  les  yeux  Lrillaient  comme  ceux 
d'un  jeune  chat  sauvage.  Vous  voulez  nous  y  laisser 
mourir  de  faim  avec  Âmandine,  comme  notre  frère 
Martial. 

—  Maman...  pour  l'amour  de  Dieu  ,  laisse-nous 
en  haut  dans  noire  chambre,  comme  hier,  demanda 
la  petite  fille  d'un  ton  suppliant ,  en  joignant  les 
mains...  dans  le  caveau  noir,  nous  aurons  trop 
peur...  » 

La  veuve  regarda  Nicolas  d'un  air  impatient , 
comme  pour  lui  reprocher  de  n'avoir  pas  encore 
exécuté  ses  ordres,  puis  d'un  nouveau  geste  impé- 
rieux, lui  désigna  François. 

Voyant  son  frère  s'avancer  vers  lui ,  le  jeune 
garçon  brandit  sa  hachette  d'un  air  désespéré  et 
s'écria  : 

i  Si  on  veut  m'enfermer  là,  que  ce  soit  ma  mère, 
mon  frère  ou  Calebasse  ,  tant  pis...  je  frappe ,  et  la 
hache  coupe.  * 

Ainsi  que  la  veuve ,  Nicolas  sentait  Timminente 
nécessité  d'empêcher  les  deux  enfants  d'aller  au 
secours  de  Martial  pendant  que  la  maison  resterait 
seule ,  et  aussi  de  leur  dérober  la  connaissance  des 
scènes  qui  allaient  se  passer,  car  de  leur  fenêtre  on 
découvrait  la  rivière  où  l'on  voulait  noyer  Fleur  de 
Marie. 

Mais  Nicolas ,  aussi  féroce  que  lâche ,  et  se  sou- 


LE  RATEAU.  59 

ciani  peu  de  recevoir  un  coup  de  la  dangereuse 
liaclieiie  dont  son  jeune  frère  élait  armé  ,  hésitait 
à  s'approcher  de  lui. 

La  veuve ,  courroucée  de  l'hésilalion  de  son  fils 
aîné,  le  poussa  rudement  par  Fépaule  au-devant  de 
François. 

Mais  Nicolas,  reculant  de  nouveau,  s'écria  : 
i  Quand  il  m'aura  blessé...  qu'est-ce  que  je  ferai, 
la  mère  ?  Vous  savez  bien  que  je  vais  avoir  besoin 
de  mes  bras  tout  à  Iheure,  et  je  me  ressens  encore 
du  coup  que  ce  gueux  de  Martial  m'a  donné...  î 

La  veuve  haussa  les  épaules  avec  mépris ,  et  fit 
un  pas  vers  François. 

€  ÎN'approchez  pas,  ma  mère!  s'écria  François 
furieux,  ou  vous  allez  me  payer  tous  les  coups  que 
vous  nous  avez  donnés  à  nous  deux  Araandine. 

—  Mon  frère...  laisse-toi  plutôt  renfermer...  Oh  ! 
mon  Dieu  !...  ne  frappe  pas  notre  mère  !  >  s'écria 
Amandine  épouvantée. 

Tout  à  coup  Nicolas  vit  sur  une  chaise  une  grande 
couverture  de  laine  ,  dont  on  s'éiait  servi  pour  le 
repassage;  il  la  saisit,  la  déploya  à  moitié,  et  la 
lança  adroitement  sur  la  tète  de  François,  qui,  mal- 
gré ses  elî'orts ,  se  trouvant  engagé  sous  ses  plis 
épais,  ne  put  faire  usage  de  son  arme. 

Alors  Nicolas  se  précipita  sur  lui,  et  aidé  de  sa 
mère,  il  le  porta  dans  le  caveau. 
Amandine  était  restée  agenouillée  au  milieu  de 


60  LE  BATEAU. 

la  cuisine  ;  dès  qu'elle  vit  le  sort  de  son  frère  ,  elle 
se  leva  vivement,  et,  malgré  sa  terreur,  alla  d'elle- 
même  le  rejoindre  dans  le  sombre  réduit. 

La  porte  fut  fermée  à  double  tour  sur  le  frère  et 
sur  la  sœur. 

«  C'est  pourtant  la  faute  de  ce  gueux  de  Martial, 
si  ces  enfants  sont  maintenant  comme  des  déchaînés 
après  nous  !  s'écria  Nicolas. 

—  On  n'entend  plus  rien  dans  sa  chambre  depuis 
ce  malin,  dit  la  veuve  d'un  air  pensif,  et  elle  tres- 
saillit, plus  rien... 

—  C'est  ce  qui  prouve,  la  mère,  que  tu  as  bien 
fait  de  dire  tantôt  au  père  Férot,  le  pêcheur  d'As- 
nières,  que  Martial  était  depuis  deux  jours  dans  son 
lit,  malade  à  crever...  Comme  ça,  quand  tout  sera 
dit,  on  ne  s'étonnera  de  rien...  > 

Après  un  moment  de  silence  ,  et  comme  si  elle 
eût  voulu  échapper  à  une  pensée  pénible,  la  veuve 
reprit  brusquement  .* 

€  La  Chouette  est  venue  ici  pendant  que  j'étais  à 
Asnières  ? 

—  Oui,  la  mère. 

—  Pourquoi  n'esl-elle  pas  restée  pour  nous 
accompagner  chez  Bras-Rouge?.,.  Je  me  défie 
d'elle. 

—  Bah!...  vous  vous  défiez  de  tout  le  monde  , 
la  mère...  aujourd'hui  c'est  de  la  Chouette  ,  hier 
c'était  de  Bras-Rouge. 


IF,  r\TEAU,  61 

—  Bras-Rouge  est  libre,  mon  fils  est  à  Toulon. ,. 
et  ils  avaient  commis  le  même  vol. 

—  Quand  vous  répéterez  toujours  cela...  Bras- 
Rouge  a  échappé  ,  parce  qu'il  est  fin  comme  Tam- 
bre...  voilà  tout...  La  Chouelle  n'est  pas  restée  ici, 
parce  qu'elle  avait  roiulez-vous  à  deux  heures  ,  près 
l'Observatoire,  avec  le  grand  monsieur  en  deuil,  au 
compte  de  qui  elle  a  enlevé  celte  jeune  fille  de 
campagne  avec  l'aide  du  Maître-d'Ecole  et  de  Tor- 
tillard,  même  que  c'était  Barbillon  qui  menait  le 
fiacre  que  ce  grand  monsieur  en  deuil  avait  loué 
pour  cette  affaire.  Voyons,  la  mère  ,  comment  vou- 
lez-vous que  la  Chouette  nous  dénonce  ,  puisqu'elle 
nous  dit  les  coups  qu'elle  monte...  et  que  nous  ne 
lui  disons  pas  les  nôtres  ?. ..  Car  elle  ne  sait  rien  de 
la  noyade  de  tout  à  l'heure...  Soyez  tranquille,  allez, 
la  mère,  les  loups  ne  se  mangent  pas...  La  journée 
sera  bonne  ;  quand  je  pense  que  la  courtière  a  sou- 
vent pour  des  vingt,  des  trente  mille  francs  de  dia- 
mants dans  son  sac,  et  qu'avant  deux  heures  nous  la 
tiendrons  dans  le  caveau  de  Bras-Rouge  !...  Trente 
mille  francs  de  diamants  !...  pensez  donc  I 

—  Et  pendant  que  nous  tiendrons  la  courtière  , 
Bras-Rouge  restera  en  dehors  de  son  cabaret?  dit  la 
veuve  d'un  air  soupçonneux. 

— Et  où  voulez-vous  qu'il  soit?  S'il  vient  quelqu'un 
chez  lui,  ne  faut-il  pas  qu'il  réponde,  et  qu'il  empêche 
d'approcherde  l'endroit  où  nousferonsnolreaflaire?... 


G 2  LE  BATEAU. 

—  Nicolas  !...  Nicolas...  !...  cria  tout  à  coup  Ca- 
lebasse au  dehors  ,  voilà  les  deux  femmes... 

—  Vile  ,  vite  ,  la  mère,  voire  châle,  je  vais  vous 
conduire  à  lerre ,  ça  sera  autant  de  fait ,  î  dit  Ni- 
colas. 

La  veuve  avait  remplacé  sa  marmotte  de  deuil 
par  un  bonnet  de  tulle  noir.  Elle  s'enveloppa  dans 
un  grand  châle  de  tartan  à  carreaux  gris  et  blancs, 
ferma  la  porte  de  la  cuisine ,  plaça  la  clef  derrière 
un  des  volels  du  rez-de-chaussée,  et  suivit  son  fils  à 
l'embarcadère. 

Presque  malgré  elle  ,  avant  de  quiiler  l'île  ,  elle 
jeta  un  long  regard  sur  la  fenêire  de  Martial,  fronça 
les  sourcils,  pinça  ses  lèvres,  puis  après  un  brusque 
et  nouveau  tressaillement ,  elle  murmura  tout  bas  : 

<   C'est  sa  faute...  c'est  sa  faute... 

—  Nicolas...  les  vois-tu...  là-bas...  le  long  de  la 
butte?  Il  y  a  une  paysanne  et  une  bourgeoise, 
8'écria  Calebasse  en  monirant ,  de  l'autre  côié  de  la 
rivière  ,  madame  Séraphin  et  Fleur-de-Marie  qui 
descendaient  un  petit  sentier  contournant  un  escar- 
pement assez  élevé  d'où  Ton  dominait  un  four  à 
plâtre. 

—  Attendons  le  signal,  n'allons  pas  faire  de  mau- 
vaise besogne,  dit  Nicolas. 

—  Tu  es  donc  aveugle?  Esi-cc  que  lu  ne  recon- 
nais pas  la  grosse  femme  qui  est  venue  avant- 
hier?...  Vois  donc  son  châle  orange.  Et  la  peliic 


LE  BATEAU.  65 

paysanne,  comme  elle  se  dépêche  î...cllc  est  encore 
bonne  enfani  celle-là.,  on  voit  bien  qu'elle  ne  sait 
pas  ce  qui  Taiiend. 

—  Oui,  je  reconnais  la  grosse  femme.  Allons  ,  ça 
chauffe...  ça  chauffe.  Ah  çà  !  convenons  bien  du 
coup  ,  Calebasse  ,  dit  ^'icolas.  Je  prendrai  la  vieille 
et  la  jeune  ddns  le  bachot  à  soupape...  tu  me  suivras 
dans  l'autre,  bout  à  bout...  et  attention  à  ramer 
juste  pour  que  d'un  saut  je  puisse  me  lancer  dans 
ton  bateau  dès  que  j'aurai  fait  jouer  la  trappe  et  que 
le  mien  enfoncera. 

—  N'aie  pas  peur ,  ce  n'est  pas  la  première  fois 
que  je  rame,  n'est-ce  pas  ? 

—  Je  n'ai  pas  peur  de  me  noyer. . .  tu  sais  comme 
je  nage...  mais  si  je  ne  sautais  pas  à  temps  dans 
l'autre  bachot...  les  femelles,  en  se  débattant 
contre  la  noyade,  pourraient  s'accrocher  à  moi...  et 
merci...  je  n'ai  pas  em'ie  de  hire  nne  pleine  eau  avec 
elles. 

—  La  vieille  fait  signe  avec  son  mouchoir ,  dit 
Calebasse,  les  voilà  sur  la  grève. 

—  Allons,  allons,  embarquez,  la  mère,  dit  Nicolas 
en  démarrant,  venez  dans  le  bachot  à  soupape... 
Comme  ça ,  les  deux  femmes  ne  se  défieront  de 
rien...  El  loi ,  Calebasse ,  saute  dans  l'autre,  et  des 
bras...  ma  fille...  rame  dur...  Ah!  liens,  prends 
mon  croc,  mets-le  à  côté  de  toi,  il  est  pointu  comme 
une  lance...  ça  pourra  servir ,  et  en  route  !  >  dit  le 


6  4  IF.   BATF.M. 

bandit,  en  plaçant  dans  le  bateau  de  Calebasse  \\n 
long  croc  armé  d'un  fer  aigu. 

En  peu  d'insianls,  les  deux  bachots  conduits  Tun 
par  Nicolas,  Taulre  par  Calebasse,  abordèrent  sur 
la  grève  où  madame  Séraphin  cl  Fieur-de-Marie 
allendaient  depuis  quelques  minutes. 

Pendant  que  ÎNicolas  allachait  son  bateau  à  un 
pieu  placé  sur  le  rivage ,  madame  Séraphin  s'ap- 
procha ,  et  lui  dit  tout  bas  et  très-rapidement  : 

a  Dites  que  madameGeorge  nous  attend.  >Puis  la 
femme  de  charge  reprit  à  haute  voix  :  c  Nous  sommes 
un  peu  en  retard,  mon  garçon? 

—  Oui,  ma  brave  dame,  madame  George  vous 
a  déjà  demandées  plusieurs  fois. 

—  Vous  voyez ,  ma  chère  demoiselle ,  madame 
George  nous  attend,  >  dit  madame  Séraphin  en  se 
retournant  vers  Fieur-de-Marie  qui ,  malgré  sa  con- 
fiance ,  avait  senti  son  cœur  se  serrer  à  Faspect  des 
sinistres  figures  de  la  veuve  ,  de  Calebasse  et  de 
Nicolas...  Mais  le  nom  de  madame  George  la  ras- 
sura ,  et  elle  répondit  : 

<  Je  suis  aussi  bien  impatiente  de  voir  madame 
George;  heureusement  le  trajet  n'est  pas  long... 

—  Va-t-elle  être  contente  ,  cette  chère  dame!  > 
dit  madame  Séraphin.  Puis  s'adressant  à  Nicolas  : 
«  Voyons  ,  mon  garçon ,  approchez  encore  un  peu 
plus  votre  bateau  que  nous  puissions  monter.  >  Et 
elle  ajouta  tout  bas  :  <  Il  faut  absolument  noyer  la 


LE  BATEAU.  65 

petite;  si  elle  revient  sur  l'eau»   replongez-la... 

—  C'est  dit  ;  et  vous,  n'ayez  pas  peur  ;  quand  je 
vous  ferai  signe,  donnez-moi  la  main Elle  en- 
foncera toute  seule...  tout  est  préparé...  vous 
n'avez  rien  à  craindre  ,  >  répondit  tout  bas  Nicolas. 
Puis  ,  avec  une  impassibilité  féroce ,  sans  être  tou- 
ché de  la  beauté  ni  de  la  jeunesse  de  Fleur-de-Marie, 
il  lui  tendit  son  bras. 

La  jeune  fille  s'y  appuya  légèrement  et  entra  dans 
le  bateau. 

«  A  vous  ,  ma  brave  dame  ,  >  dit  Nicolas  à  ma- 
dame Séraphin. 

Et  il  lui  offrit  la  main  à  son  tour. 

Fut-ce  pressentiment,  défiance  ou  seulement 
crainte  de  ne  pas  sauter  assez  lestement  de  l'embar- 
cation dans  laquelle  se  trouvaient  la  Goualeuse  et 
iSicolas  lorsqu'elle  coulerait  à  fond ,  la  femme  de 
charge  de  Jacques  Ferrand  dit  à  Nicolas  en  se  re- 
culant : 

<  Au  fait...  moi  j'irai  dans  le  bateau  de  made- 
moiselle. 

Et  elle  se  plaça  près  de  Calebasse. 

c  A  la  bonne  heure  ,  »  dit  Nicolas  en  échangeant 
un  coup  d'œil  expressif  avec  sa  sœur. 

Et  du  bout  de  sa  rame  il  donna  une  vigoureuse 
impulsion  à  son  bachot. 

Sa  sœur  l'imita  lorsque  madame  Séraphin  fut  à 
côté  d'elle. 


66  LE  BATEAU. 

Debout ,  immobile  ,  sur  le  rivage,  indifférente  à 
cette  scène  ,  la  veuve,  pensive  et  absorbée  ,  atta- 
chait obstinément  son  regard  sur  la  fenélrc  de  Mar- 
tial que  Ton  distinguait  de  la  grève  à  travers  les 
peupliers. 

Pendant  ce  temps ,  les  deux  bachots ,  dont  le 
premier  portait  Fleur-de-Marie  et  TSicolas  ,  Tautrc 
madame  Séraphin  et  Calebasse,  s'éloignèrent  lenle- 
nienl  du  bord» 


IV 


BONHELR   DE  SE  REVOIR, 


Avant  d'apprendre  au  lecteur  le  dénoùment  du 
drame  qui  se  passait  dans  le  bateau  à  soupape  de 
Marital,  nous  reviendrons  sur  nos  pas. 

Peu  de  moments  après  que  Fleur-de- Marie  eut 
quitté  Saint-Lazare  avec  madame  Séraphin,  la  Louve 
était  aussi  sortie  de  prison. 

Grâce  aux  recommandations  de  madame  Armand 
et  du  directeur ,  qui  voulaient  la  récompenser  de 
sa  bonne  action  envers  Mont-Saint-Jeau  ,  on  avait 
gracié  la  maîtresse  de  Martial  de  quelques  jours  de 
captivité  qui  lui  restaient  à  $ubir. 


68  BONHEUR  DE  SE  REVOIR. 

Un  changement  complet  s'était  d'ailleurs  opéré 
dans  Tesprit  de  cette  créature  jusqu'alors  corrompue, 
avilie ,  indomptée. 

Ayant  sans  cesse  présent  à  la  pensée  le  tableau 
de  la  vie  paisible ,  rude  et  solitaire  évoquée  à  ses 
yeux  par  Fleur-de-Marie ,  la  Louve  avait  pris  en 
horreur  sa  vie  passée. 

Se  retirer  au  fond  des  forêts  avec  Martial...  tel 
était  alors  son  but  unique ,  son  idée  fixe ,  contre 
laquelle  tous  ses  anciens  et  mauvais  instincts  s'é- 
taient en  vain  révoltés  pendant  que,  séparée  de  la 
Goualeuse  dont  elle  avait  voulu  fuir  l'influence  crois- 
sante, cette  femme  élrange  s'était  retirée  dans  un 
autre  quartier  de  Saint-Lazare. 

Pour  opérer  cette  rapide  et  sincère  conversion  , 
encore  assurée,  consolidée  par  la  lutte  impuissante 
des  habitudes  perverses  de  sa  compagne,  Fleur-de- 
Marie  ,  suivant  l'impulsion  de  son  naïf  bon  sens, 
avait  ainsi  raisonné  : 

La  Louve,  créature  violente  et  résolue,  aime 
passionnément  Martial,  elle  doit  donc  accueillir 
avec  joie  la  possibilité  de  sortir  de  rignominieuse 
vie  dont  elle  a  honte  pour  la  première  fois  ,  et  de 
se  consacrer  tout  entière  à  cet  homme  i  udc  et  sau- 
vage dont  elle  rétléchit  tous  les  penchants  ,  à  cet 
liomme  qui  recherche  la  solitude  autant  par  goût 
qu'afin  d'échapper  à  la  réprobation  civ>»it  sa  détes- 
table famille  est  poursuivie. 


BONHEUR  DE  SE  REVOIR.  -  69 

Aidée  de  ces  seuls  éléments  puisés  dans  son  en- 
tretien avec  la  Louve,  Fleur-de-Marie  ,  en  donnant 
une  louable  direction  à  Tamour  farouche  et  au  carac- 
tère hardi  de  cette  créature ,  avait  donc  changé  une 
fille  perdue  en  honnête  femme...  Car  ne  rêver  qu'à 
épouser  Martial  pour  se  retirer  avec  lui  au  milieu 
des  bois  et  y  vivre  de  travail  et  de  privations,  n'est- 
ce  pas  absolument  le  vœu  d'une  honnête  femme? 

Confiante  dans  l'appui  que  Fleur-de-Marie  lui 
avait  promis  au  nom  d'un  bienfaiteur  inconnu  ,  la 
Louve  venait  donc  faire  cette  louable  proposition  à 
son  amant ,  non  sans  la  crainte  amère  d'un  refus  , 
car  la  Goualeuse  ,  en  l'amenant  à  rougir  du  passé , 
lui  avait  aussi  donné  la  conscience  de  sa  position 
envers  Martial. 

Une  t'ois  libre  ,  la  Louve  ne  songea  qu'à  revoir 
son  homme,  comme  elle  disait.  Elle  n'avait  pas  reçu 
de  nouvelles  de  lui  depuis  plusieurs  Jours,  Dans 
l'espoir  de  le  rencontrer  à  l'île  du  Ravageur ,  et 
décidée  à  l'y  attendre  s'il  ne  s'y  trouvait  pas  ,  elle 
monta  dans  un  cabriolet  de  régie  qu'elle  paya  lar- 
gement, et  se  fit  rapidement  conduire  au  pont 
d'Asnières,  qu'elle  traversa  environ  un  quart  d'heure 
avant  que  M""^  Séraphin  et  Fleur-de-Marie  ,  venant 
à  pied  depuis  la  barrière  ,  fussent  arrivées  sur  la 
grève  près  du  four  à  plâtre. 

Lorsque  Martial  ne  venait,  pas  prendre  la  Louve 
dans  son  bateau  pour  la  mener  dans  Tile,  elle 

El'GÈRE  SUE. — T.    X.  5 


70  EONHEUr.  DE  SE  REVOIR. 

s'aflrcssnit  à  un  vieux  pèclieiir  nommé  le  pèreForot, 
qui  liabilail  près  du  pont. 

A  quatre  heures  de  l'après-midi  ,  un  cabriolet 
s'arrêta  donc  à  Tenlrée  d'une  petite  rue  du  village 
d'Asnières.  La  Louve  donna  cent  sous  au  cocher, 
d'un  bond  fut  à  terre  ,  et  se  rendit  en  hâte  à  la  de- 
lîicurc  du  pèreFcrot  le  batelier. 

La  Louve,  ayant  quille  ses  habiis  de  prison, 
portait  une  robe  de  mérinos  vert  foncé  ,  un  châle 
rouge  h  palmes  façon  cachemire  ,  et  un  bonnet  de 
tulle  garni  de  rubans  ;  f  es  cheveux  épais  ,  crépus , 
étaient  à  peine  lissés.  Dans  son  ardeur  impatiente 
de  .revoir  Martial,  elle  s'était  habillée  avec  plus  de 
îiâte  que  de  soin. 

Après  une  si  longue  séparation,  toute  nuire  créa- 
ture eût  sans  doute  pris  le  temps  de  se  faire  belle 
pour  cette  première  entrevue  ;  mais  la  Louve  se 
souciait  peu  de  ces  délicatesses  et  de  ces  lenteurs. 
Avant  tout ,  elle  voulait  voir  son  homme  le  plus  tôt 
possible,  désir  impétueux,  non-seulement  causé  par 
un  de  ces  amours  passionnés  qui  exaltent  quelque- 
fois ces  créatures  jusqu'à  la  frénésie  ,  mais  encore 
par  le  besoin  de  confier  à  Martial  la  résolution  salu- 
taire qu'elle  avait  puisée  dans  son  entretien  avec 
Fleur-de-Marie. 

La  Louve  arriva  bientôt  à  la  maison  du  pêcheur. 

Assis  devant  sa  porte,  le  père  Férot,  vieillard  à 
clicveux  blancs,  raccommodait  ses  filets. 


BONHEUR  DE  SE   REVOIR.  ,  f  I 

Du  plus  loin  qu'elle  Taperçut ,  la  Louve  s'écria  : 
<  Voire  baleau...  pèreFérot...  vite...  vite  !... 

—  Ah  !  c'est  vous ,  mademoiselle  ?  bien  le  bon- 
jour... Il  y  a  longtemps  qu'on  ne  vous  a  vue  par  ici. 
•     —  Oui ,  mais  votre  bateau...  vite...  et  h  l'ile!... 

—  Ali  bien  !  c'est  comme  un  sort,  ma  brave  fille, 
impossible  pour  aujourd'hui. 

—  Comment  ? 

—  Mon  garçon  a  pris  mon  bachot  pour  s'en  aller 
à  Saint-Ouen  avec  les  autres  jouter  à  la  rame...  Il 
ne  reste  pas  un  baleau  sur  toute  la  rive  d'ici  jusqu'à 
la  gare... 

—  Mordieu  !  s'écria  la  Louve  en  frappant  du  pied 
et  en  serrant  les  poings,  c'est  fait  pour  moi  ! 

—  Vrai  !  foi  de  père  Férot...  je  suis  bien  fâché 
de  ne  pas  pouvoir  vous  conduire  à  l'île...  car  sans 
doute  qu'il  est  encore  plus  mal... 

—  Plus  mal...?  qui? 

—  Martial... 

—  Maniai  !  !  !  s'écria  la  Louve  en  saisissant  le 
père  Férot  au  collet,  mon  homme  est  malade? 

—  Vous  ne  le  savez  pas? 

—  Maniai  !  !  ! 

—  Sans  doute  ;  mais  vous  allez  déchirer  ma 
blouse...  tenez-vous  donc  tranquille. 

—  Il  est  malade  î  Et  depuis  quand? 

—  Depuis  deux  ou  trois  jours. 

—  C'est  faux  l  il  me  l'aurait  écrit. 


•ïa  BONHEUR  DE  SE  REVOIR. 

—  Ah  bien  oui  !  il  est  trop  malade  pour  écrire!... 

—  Trop  malade  pour  écrire?...  El  il  est  à  Tîle  ! 
vous  en  êtes  sûr? 

—  Je  vas  vous  dire...  Figurez- vous  que  ce  malin 
j'ai  rencontré  la  veuve  Martial...  Ordinairement, 
quand  je  la  vois  d'un  oôlé,  vous  entendez  bien  ,  je 
m'en  vas  de  l'autre. . .  car  je  n'aime  pas  sa  société. . . 
alors... 

—  Mais  mon  homme...  mon  homme  ,  où  est-il? 

—  Attendez  donc...  Me  trouvant  avec  sa  mère 
entre  quaire-z-yeux ,  je  n'ai  pas  osé  éviter  de  lui 
parler  ;  elle  a  Tair  si  mauvais  ,  que  j'en  ai  toujours 
peur...  c'est  plus  fort  que  moi...  «  Voilà  deux  jours 
que  je  n'ai  vu  votre  Martial ,  que  je  lui  dis  ;  il  est 
doncparii  en  ville?...  »  Là-dessus  elle  me  regarde 
avec  des  yeux...  mais  des  yeux...  qui  m'auraient 
tué  s'ils  avaient  été  des  pistolets,  comme  dit  cet  autre. 

—  Vous  me  faites  bouillir...  Après?  après?...  > 
Le  père  Férot  garda  un  moment  de  silence,  puis 

reprit  : 

I  Tenez  ,  vous  êtes  une  bonne  fille  ,  promettez- 
moi  le  secret,etje  vous  dirai  toute  la  chose...  comme 
je  le  sais... 

—  Sur  mon  homme  ? 

—  Oui...  car,  voyez-vous,  Martial  est  bon  enfant, 
quoicpie  mauvaise  tête,  cl,  s'il  lui  arrivait  malheur 
par  sa  vieille  scélérate  de  mère  ou  par  son  gueux  de 
frère,  ça  serait  dommage... 


BONHEUR  DE  SE  REVOIR.  7  3 

—  Mais  que  se  passe-t-il?...  Qu'est-ce  que  sa 
mère  et  son  frère  lui  ont  fait?  où  est-il?  hein?... 
parlez  donc  ! . . .  mais  parlez  donc  ! . . . 

—  Allons  ,  bon  ,  vous  voilà  encore  après  ma 
blouse!.,.  Lâchez-moi  donc  !...  Si  vous  m'interrom- 
pez toujours  en  me  détruisant  mes  effeis  ,  je  ne 
pourrai  jamais  finir  et  vous  ne  saurez  rien. 

—  Oh!  quelle  patience!  s'écria  la  Louve  en 
frappant  des  pieds  avec  colère. 

—  Vous  ne  répéterez  à  personne  ce  que  je  vous 
raconte  ? 

—  Non,  non,  non! 

—  Parole  d'honneur? 

—  Père  Férot,  vous  allez  me  donner  un  coup  de 
sang.., 

—  Oh  !  quelle  fille!  quelle  fille!...  a-t-elle  une 
mauvaise  tête!  Voyons,  m'y  voilà.  D'abord  il  faut 
vous  dire  que  Martial  est  déplus  en  plus  en  bisbille 
avec  sa  famille...  et  qu'ils  lui  feraient  quelque  mau- 
vais coup  que  cela  ne  m'étonnerait  pas...  C'est  pour 
ça  que  je  suis  fâché  de  ne  pas  avoir  mon  bachot,  car 
si  vous  comptez  sur  ceux  de  Tile  pour  y  aller...  vous 
avez  tort.*.  Ce  n'est  pas  Nicolas  ou  celte  vilaine 
Calebasse  qui  vous  y  conduiraient. 

—  Je  le  sais  bien...  Mais  que  vous  a  dit  la  mère 
de  mon  homme?  C'est  donc  à  l'île  qu'il  est  tombé 
malade  ? 

—  Ne  m'embrouillez  pas  ;  voilà  ce  que  c'est  :  ce 


74  BONHEUR  DE  SC  REVOIR. 

malin  je  dis  à  la  veuve  :  <  ïl  y  a  deux  jours  que  je 
n'ai  vu  Martial,  son  baclioleslau  [jieu...  il  est  donc 
en  ville?  >  Là-dessus  la  veuve  me  regarde  d'un  air 
méchant  :  c  //  est  malade  à  VUe,  el  si  malade  quil 
nen  reviendra  pas.  >  Je  me  dis  à  part  moi  :  Com- 
ment que  ça  se  fait?  H  y  a  trois  jours  que...  Eli 
bien  !  quoi  ?...  dit  le  père  Férot  en  s'interrompant  ; 
eh  bien!  où  allez-vous?...  Où  diable  court-elle  à 
présent?,..  > 

Croyant  la  vie  de  Martial  menacée  par  les  habi- 
tants de  nie  ,  la  Louve  éperdue  de  frayeur  ,  trans- 
portée de  rage,  n'écoulant  pas  davantage  le  pêcheur, 
s'était  mise  à  courir  le  long  de  la  Seine. 

Quelques  détails  topographiques  sont  indispen- 
sables à  rinieliigence  de  la  scène  suivante. 

L'ile  du  Ravageur  se  rapprochait  davantage  de 
la  rive  gauche  de  la  rivière  que  de  la  rive  droite,  où 
Fleur-de-Marie  et  madame  Séraphin  s'étaient  em- 
barquées. 

La  Louve  se  trouvait  sur  la  rive  gauche. 

Sans  être  très-escarpée  ,  la  hauteur  des  terres  de 
l'île  masquait  dans  toute  sa  longueur  la  vue  d'une 
rive  sur  l'autre.  Ainsi  la  maîtresse  de  Martial  n'avait 
pas  pu  voir  rembarquement  de  la  Goualeuse  ,  et  la 
famille  du  ravageur  n'avait  pu  voir  la  Louve  accou- 
rant à  ce  moment  même  le  long  de  la  rive  opposée. 

Rappelons  enfin  au  lecteur  que  la  maison  de  cam- 
pagne du  docteur  Griffon ,  où  habitait  temporaire- 


BONHEUR  DE  SE  REVOIR.  7.» 

ment  le  comte  cle  Saint-Rémy,  s'élevait  à  mi-côle 
et  près  de  la  plage  où  la  Louve  arrivait  éperdue. 

Elle  passa ,  sans  les  voir,  auprès  de  deux  per- 
sonnes qui ,  frappées  de  son  air  hagard,  se  retour- 
nèrent pour  la  suivre  de  loin...  Ces  deux  personnes 
étaient  le  comte  de  Saint-Rémy  et  le  docteur  Griffon. 

Le  premier  mouvement  de  la  Louve,  en  apprenant 
le  péril  de  son  amant,  avait  été  de  courir  impétueu- 
sement vers  l'endroit  où  .elle  le  savait  en  danger. 
Mais  à  mesure  qu'elle  approchait  de  l'île,  elle  son- 
geait à  la  difficulté  d'y  aborder.  Ainsi  que  le  lui 
avait  dit  le  vieux  pêcheur,  elle  ne  devait  compter 
sur  aucun  bateau  étranger,  et  personne  de  la  famille 
Martial  ne  voudrait  la  venir  chercher. 

Haletante,  le  teint  empourpré,  le  regard  élince- 
lant ,  elle  s'arrêta  donc  en  face  de  la  pointe  de 
l'île  qui,  formant  une  courbe  dans  cet  endroit,  se 
rapprochait  assez  du  rivage. 

A  travers  les  branches  effeuillées  des  saules  et  des 
peupliers ,  la  Louve  aperçut  le  toit  de  la  maison  où 
Maniai  se  mourait  peut-être... 

A  cette  vue,  poussant  un  gémissement  farouche , 
elle  arracha  son  châle,  son  bonnet,  laissa  glisser 
sa  robe  jusqu'à  ses  pieds  ,  ne  garda  que  son  jupon , 
se  jeta  intrépidement  dans  la  rivière,  y  marcha  tant 
qu'elle  eut  pied,  puis  le  perdant,  elle  se  mit  à  nager 
vigoureusement  vers  rîîc... 

Ce  fut  un  spectacle  d'une  énergie  sauvage... 


76  BONHEUR  DE  SE  REVOIR. 

A  chaque  brassée ,  Tépaisse  et  longue  chevelure 
de  la  Louve ,  dénouée  par  la  violence  de  ses  niou- 
vemenls  ,  frémissait  autour  de  sa  tête  comme  une 
crinière  brune  à  reflets  cuivrés. 

Sans  Tardenle  fixité  de  ses  yeux  incessamment 
attachés  sur  la  maison  de  Martial,  sans  la  contrac- 
tion de  ses  traits  crispés  par  de  terribles  angoisses, 
on  aurait  cru  que  la  maîtresse  du  braconnier  se 
jouait  dans  Tonde,  tant  celle  femme  nageait  libre- 
ment, fièrement.  Tatoués  en  souvenir  de  son  amant, 
ses  bras  blancs  et  nerveux ,  d'une  vigueur  toute 
virile  ,  fendaient  Teau  qui  rejaillissait  et  roulait  en 
perles  humides  sur  ses  larges  épaules,  sur  sa  robuste 
et  ferme  poitrine  qui  ruisselait  comme  un  marbre  à 
demi  submergé. 

Tout  à  coup  de  l'autre  côié  de  Tile...  retentit  un 
cri  de  détresse. ..  un  cri  d'agoiiie  terrible, désespéré... 

La  Louve  tressaillit  et  s'arrêta  court... 

Puis  se  soutenant  sur  Teau  d'une  main,  de  l'autre 
elle  rejeta  en  arrière  son  épaisse  chevelure ,  et 
écouta... 

Un  nouveau  cri  se  fit  entendre...  mais  plus 
faible...  mais  suppliant ,  convulsif...  expirant... 

Et  tout  retomba  dans  un  profond  silence... 

€  Mon  homme  !!!  »  cria  la  Louve  en  se  remettant 
à  nager  avec  fureur. 

Dans  son  trouble ,  elle  avait  cru  reconnaître  la 
voix  de  Martial. 


BONHEUR  DE  SE  REVOIR.  77 

Le  comte  et  le  docteur,  auprès  desquels  la  Louve 
était  passée  en  courant,  n'avaient  pu  la  suivre 
d'assez  près  pour  s'opposer  à  sa  témérité. 

Ils  arrivèrent  en  face  de  Tîle  au  moment  où  ve- 
naient de  retentir  les  deux  cris  effrayants. 

Ils  s'arrêtèrent  aussi  épouvantés  que  la  Louve... 

Voyant  celle-ci  lutter  intrépidement  contre  le 
courant,  ils  s'écrièrent  : 

t  La  malheureuse  va  se  noyer  !  > 

Ces  craintes  furent  vaines. 

La  maîtresse  de  Martial  nageait  comme  une  loutre  ; 
en  quelques  brassées  ,  l'intrépide  créature  aborda. 

Elle  avait  pris  pied  ,  et  s'aidait ,  pour  sortir  de 
/eau,  d'un  des  pieux  qui  formaient  à  l'extrémité  de 
l'île  une  sorte  d'cstacade  avancée,  lorsque  tout  à 
coup,  le  long  de  ces  pilotis,  emporté  par  le  cou- 
rant... passa  lentement  le  corps  d'une  jeune  fille 
vêtue  en  paysanne...  ses  vêtements  la  soutenaient 
encore  sur  l'eau. 

Se  cramponner  d'une  main  à  l'un  des  pieux ,  de 
l'autre  saisir  brusquement  au  passage  la  femme  par 
sa  robe,  tel  fut  le  mouvement  de  la  Louve,  mouve- 
ment aussi  rapide  que  la  pensée. 

Seulement  elle  attira  si  violemment  à  elle  et  en 
dedans  du  pilotis  la  malheureuse  qu'elle  sauvait  , 
que  celle-ci  disparut  un  instant  sous  Teau,  quoiqu'il 
y  eût  pied  à  cet  endroit. 

Douée  d'une  force  etd'une  adresse  peu  communes, 


18  BOXilEL'R  DE  SE  REVOIR. 

la  Louve  souleva  la  Goualcuse  (c'était  elle)  qu'elle 
n'avait  pas  encore  reconnue,  la  prit  etilre  ses  bras 
robustes  comme  on  prend  un  enfant ,  fit  encore 
quelques  pas  dans  la  rivière ,  et  la  déposa  enfin  sur 
la  berge  gazonnée  de  Tlle. 

€  Courage!...  courage!...  lui  cria  M.  de  Saint- 
Rémy,  témoin  comme  le  docteur  Griffon  de  ce  hardi 
sauvetage.  Nous  allons  passer  le  pont  d'Asnières  et 
venir  à  votre  secours  avec  un  bateau.  » 

Puis  tous  deux  se  dirigèrent  en  liàlc  vers  le  pont. 

Ces  paroles  n'arrivèrent  pas  jusqu'à  la  Louve. 

Répétons  que  de  la  rive  droite  de  la  Seine,  où  se 
trouvaient  encore  Nicolas,  Calebasse  et  sa  mère, 
après  leur  détestable  crime  ,  on  ne  pouvait  absolu- 
ment voir  ce  qui  se  passait  de  l'autre  côié  de  File , 
grâce  à  son  escarpement. 

Fleur-de-Marie,  brusquement  attirée  par  la  Louve 
en  dedans  de  l'estacade  ,  ayant  un  moment  plongé 
pour  ne  plus  reparaître  aux  yeux  de  ses  meurtriers, 
ceux-ci  durent  croire  leur  victime  noyée  et  engloutie. 

Quelques  minutes  après ,  le  courant  emportait  un 
autre  cadavre  entre  deux  eaux  ,  sans  que  la  Louve 
Taperçûl... 

C'était  le  corps  delà  femme  de  charge  du  notaire... 

Morte...  bien  morte,  celle-là... 

Nicolas  et  Calebasse  avaient  autant  d'intérêt  que 
Jacques  Ferrand  à  faire  disparailre  ce  témoin,  ce 
complice  de  leur  nouveau  crime  :  aussi ,  lorsque  le 


BONHEUR  DE  SE  REVOIR.  79 

bateau  à  soupape  s'était  enfoncé  avec  Fleur-de- 
Marie,  INicolas,  s'élançanl  clans  le  bachot  conduit 
par  sa  sœur,  et  dans  lequel  se  trouvait  madame  Sé- 
raphin, avait  imprimé  une  violente  secousse  à  cette 
embarcation ,  et  saisi  le  moment  où  la  femme  de 
charge  trébuchait  pour  la  précipiter  dans  la  rivière 
et  Ty  achever  d'un  coup  de  croc. 

Haletante,  épuisée,  la  Louve,  agenouillée  sur 
l'herbe  à  côté  de  Fieur-de-Marie,  reprenait  ses  forces 
et  examinait  les  traits  de  celle  qu'elle  venait  d'arra- 
cher à  la  mort. 

Qu'on  juge  de  sa  stupeur  en  reconnaissant  sa  com- 
pagne de  prison... 

Sa  compagne ,  qui  avait  eu  sur  sa  destinée  une 
influence  si  rapide  ,  si  bienfaisante... 

Bans  son  saisissement,  la  Louve  un  moment  ou- 
blia Martial. 

<   La  Goualeuse  !...  î)  s'écria-t-elle. 

Et  le  corps  penché  ,  appuyée  sur  ses  genoux  et 
sur  ses  mains,  la  lete  échevelée,  ses  vêtements  ruis- 
selant d'eau,  elle  contemplait  la  malheureuse  enfant 
étendue  presque  expirante  sur  le  gazon.  Pâle  ,  ina- 
nimée ,  les  yeux  demi-ouverts  et  sans  regards  ,  ses 
beaux  cheveux  blonds  collés  à  ses  tempes,  les  lèvres 
bleues,  ses  petites  mains  déjà  roidies,  glacées.,, 
on  l'eût  crue  morte. 

i  La  Goualeuse  ! . . .  répéta  la  Louve  ;  quel  hasard  î 


SO  BONHEUR  DE  SE  REVOIR. 

moi  qui  venais  dire  à  mon  homme  le  bien  et  le  mal 
qu'elle  m"a  fait,  avec  ses  paroles  et  ses  promesses... 
la  résolution  que  j'avais  prise...  Pauvre  petite,  je  la 
retrouve  ici,  morte...  Mais  non  !  non!...  s'écria  la 
Louve  en  s'approchant  encore  plus  de  Fleur-de- 
Marie,  et  sentant  un  souffle  imperceptible  s'échapper 
de  sa  bouche.  Non  !...  Mon  Dieu  ,  mon  Dieu  ,  elle 
respire  encore...  je  l'ai  sauvée  de  la  mort...  Ça  ne 
m'était  jamais  arrivé  de  Sauver  quelqu'un...  Ali!... 
ça  fait  du  bien...  ça  réchauffe...  Oui,  mais  mon 
homme,  il  faut  le  sauver  aussi,  lui. . .  Peut-être  qu'il 
nMe  à  celte  heure...  Sa  mère  et  son  frère  sont  ca- 
pables de  Tassassiner...  Je  ne  peux  pas  pourtant 
laisser  là  celte  pauvre  petite...  je  vais  l'emporter 
chez  la  veuve  ;  il  faudra  bien  qu'elle  la  secoure  et 
qu'elle  me  montre  Maniai...  ou  je  brise  tout,  je  tue 
tout...  Oh!  il  n'y  a  ni  mère,  ni  sœur,  ni  frère,  qui 
tiennent  quand  je  sens  mon  homme  là!  » 

Et ,  se  relevant  aussitôt,  la  Louve  emporta  Fleur- 
de-Marie  dans  ses  bras. 

Chargée  de  ce  léger  fardeau  ,  elle  courut  vers  la 
maison,  ne  doutant  pas  que  la  veuve  et  sa  fille, 
malgré  leur  méchanceté,  ne  donnassent  les  premiers 
secours  à  Fleur-de-Marie. 

Lorsque  la  maîtresse  de  Martial  fut  arrivée  au 
point  culminant  de  Tile  d'où  elle  pouvait  découvrir 
les  deux  rives  de  la  Seine ,  Nicolas ,  sa  mère  et 
Calebasse  s'étaient  éloignés... 


BONHEUR  DE  SE  REVOIR.  81 

Certains  de  raccomplissemenl  de  leur  double 
meurtre ,  ils  se  rendaient  alors  en  toute  hâte  chez 
Bras-Rouge. 

A  ce  moment  aussi  un  homme  qui ,  embusqué 
dans  un  des  renfoncements  du  rivage  caché  par  le 
four  à  plâtre,  avait  invisiblement  assisté  à  celte 
horrible  scène  ,  disparaissait ,  croyant ,  ainsi  que  les 
meurtriers  ,  le  crime  exécuté... 

Cet  homme  était  Jacques  Ferrand. 

Un  des  bateaux  de  Nicolas  se  balançait  amarré  à 
un  pieu  du  rivage  ,  à  l'endroit  où  s'étaient  embar- 
quées la  Goualeuse  et  madame  Séraphin. 

A  peine  Jacques  Ferrand  quittait-il  le  four  à 
plâtre  pour  regagner  Paris,  que  M.  de  Saint-Rémy 
et  le  docteur  Griffon  passaient  en  hâte  le  pont  d'As- 
nières  ,  accourant  vers  l'île  ,  comptant  s'y  rendre  à 
l'aide  du  bateau  de  Nicolas  qu'ils  avaient  aperçu  de 
loin. 

A  sa  grande  surprise  ,  en  arrivant  auprès  de  la 
maison  des  ravageurs,  la  Louve  trouva  la  porte 
fermée. 

Déposant  sous  la  tonnelle  Fleur-de-Marie  toujours 
évanouie,  elle  s'approcha  delà  maison...  elle  con- 
naissait la  croisée  de  la  chambre  de  Martial...  Quelle 
fut  sa  surprise  de  voir  les  volets  de  celte  fenêtre 
couverts  de  plaques  de  tôle,  et  assujettis  au  dehors 
par  deux  barres  de  fer  ! 

Devinant  une  partie  de  la  vérité,  la  Louve  poussa 


8ft  BONHEUR  DE  SE  REVOIR . 

un  cri  rauque  retentissant ,  et  se  mit  à  appeler  de 
toutes  ses  forces  : 

c  Martial!...  mon  homme  !  ï 

Rien  ne  lui  répondit. 

Epouvantée  de  ce  silence,  la  Louve  se  mit  à  tour- 
ner... à  tourner  autour  du  logis  comme  une  bête 
sauvage  qui  flaire  et  cherche  en  rugissant  Tenlrée 
de  la  tanière  où  est  enfermé  son  mâle. 

De  temps  en  temps  elle  criait  : 

f  Mon  homme ,  es-tu  là  ?  mon  homme  !  !  » 

Et  dans  sa  rage ,  elle  ébranlait  les  barreaux  de 
la  fenêtre  de  la  cuisine...  elle  frappait  la  muraille... 
elle  heurtait  à  la  porte... 

Tout  à  coup  un  bruit  sourd  lui  répondit  de  Tinté- 
rieur  de  la  maison. 

La  Louve  tressaillit...  écouta... 

Le  bruit  cessa. 

«Mon  homme  m'a  entendue...  il  faut  que  j'entre... 
quand  je  devrais  ronger  la  porte  avec  mes  dents  !  » 

Et  elle  se  mit  à  pousser  de  nouveau  son  cri  sau- 
vage. 

Plusieurs  coups  frappés  ,  mais  faiblement,  à  l'in- 
térieur des  volets  de  Martial,  répondirent  aux  hur- 
lements de  la  Louve. 

«  Il  est  là  !  s'écria-t-elle  en  s'arrôlanl  brusque- 
ment sous  la  fenêtre  de  son  amant.  Il  est  là  î  S'il  le 
faut ,  j'arracherai  la  tôle  avec  mes  ongles...  mais 
j'ouvrirai  ces  volets  !  » 


BO^^IECR  DE  SE  REVOTB.  83 

Ce  (lisant ,  elle  avisa  une  grande  échelle  à  demi 
engagée  derrière  nn  des  contrevents  delà  salle  basse; 
en  attirant  violemment  ce  contrevent  à  elle,  la 
Louve  fît  tomber  la  clef  cachée  par  la  veuve  sur  le 
rebord  de  la  croisée. 

i  Si  elle  ouvre ,  dit  la  Louve  en  essayant  la  clef 
dans  la  serrure  de  la  porte  d'entrée  ,  je  pourrai 
monter  à  sa  chambre...  Ça  ouvre  !  s'écria-t-elle  avec 
joie;  mon  homme  est  sauvé  !  > 

Une  fois  dans  la  cuisine  ,  elle  fut  frappée  des  cris 
des  deux  enfants  qui ,  renfermés  dans  le  caveau  et 
entendant  un  bruit  extraordinaire,  appelaient  à  leur 
secours. 

La  veuve  ,  croyant  que  personne  ne  viendrait 
dans  nie  ou  dans  la  maison  pendant  son  absence , 
s'était  contentée  d'enfermer  François  et  Amandine 
à  double  tour ,  laissant  la  clef  à  la  serrure. 

Mis  en  liberté  par  la  Louve  ,  le  frère  et  la  sœur 
sortirent  précipitamment  du  caveau. 

«  Oh  !  la  Louve ,  sauvez  mon  frère  Martial  , 
ils  veulent  le  faire  mourir!  s'écria  François;  depuis 
deux  jours  ils  l'ont  muré  dans  sa  chambre. 

—  Ils  ne  lui  oit  pas  fait  de  blessures  ? 

—  Non  ,  non  ,  je  ne  crois  pa:... 

—  J'arrive  à  temps  !  >  s'écria  la  Louve  en  courant 
à  l'escalier  ;  puis  s'arrêtant  après  avoir  gravi  quelques 
marches  :  «  Et  la  Goualeuse  que  j'oublie  !  dit-elle. 
Amandine.  ! .  du  feu  tout  de  suite. . .  toi  et  ton  frère. .  » 


84  DONHEUR  DE  SE  REVOIR. 

apportez  ici  près  de  la  cheminée  une  pauvre  fille 
qui  se  noyait  ;  je  l'ai  sauvée.  Elle  est  là  sous  la 
tonnelle...  François,  un  merlin...  une  hache... 
une  barre  de  fer ,  que  j'enfonce  la  porte  de  mon 
homme  ! 

—  Il  y  a  là  le  merlin  à  fendre  le  bois,  mais  c'est 
trop  lourd  pour  vous,  dit  le  jeune  garçon  en  traî- 
nant avec  peine  un  énorme  marteau. 

—  Trop  lourd  !  »  s'écria  la  Louve  ,  et  elle  enleva 
sans  peine  cette  masse  de  fer  qu'en  toute  autre 
circonstance  elle  eût  peut-être  difficilement  soûle  ~ 
vée. 

Puis  montant  l'escalier  quatre  à  quatre ,  elle  ré 
péta  aux  deux  enfants  : 

«  Courez  chercher  la  jeune  fille  et  approchez-la 
du  feu...  i 

En  deux  bonds  la  Louve  fut  au  fond  du  corridor, 
à  la  porte  de  Martial. 

€  Courage ,  mon  homme ,  voilà  ta  Louve  !  s'écria- 
t-elle  ;  et  levant  le  marteau  à  deux  mains  ,  d'un 
coup  furieux  elle  ébranla  la  porte. 

—  Elle  est  clouée  en  dehors...  Arrache  les  clous,  » 
cria  Martial  d'une  voix  faible. 

Se  jetant  aussitôt  à  genoux  dans  le  corridor  ,  à 
l'aide  du  bec  du  merlin  et  de  ses  ongles  qu'elle  meur- 
trit ,  de  ses  doigts  qu  elle  déchira  ,  la  Louve  parvint 
à  arracher  du  plancher  et  du  chambranle  plusieurs 
cjous  énormes  qui  condamnaient  la  porte. 


BONREUR  DE  SE  REVOIR.  85 

Enfin  cette  porte  s'ouvrit. 
Maniai ,  pâle  ,  les  mains  ensanglantées ,  tomba 
presque  sans  mouvement  dans  les  bras  de  la  Louve. 


hk   LOUVE    ET    MARTIAL. 


î  Enfin...  je  te  vois...  je  te  tiens...  je  l'ai...  > 
s'écria  la  Louve  en  recevant  et  en  serrant  Martial 
dans  ses  bras,  avec  un  accent  de  possession  et  de 
joie  d'une  énergie  sauvage  ;  puis  le  soutenant,  le 
portant  presque ,  elle  l'aida  à  s'asseoir  sur  un  banc 
placé  dans  le  corridor. 

Pendant  quelques  minutes  ,  Martial  resta  faible , 
hagard,  cherchant  à  se  remettre  de  cette  violente 
secousse  qui  avait  épuisé  ses  forces  défaillantes. 
La  Louve  sauvait  son  amant  au  moment  où,ancantî, 


88  LA  LOUVE  ET  MARTLVL. 

désespéré,  il  se  sentait  mourir,  moins  encore  par  le 
manque  tralimenls,  que  par  la  privation  d'air,  im- 
possible à  renouveler  dans  une  peliic  chambre  sans 
cheminée,  sans  issue  et  hermétiquement  fermée, 
grâce  à  l'atroce  prévoyance  de  Calebasse,  qui  avait 
bouché  avec  de  vieux  linges  jusqu'aux  moindres  fis- 
sures de  la  porte  et  de  la  croisée. 

Palpitante  de  bonheur  et  d'angoisse,  les  yeux 
mouillés  de  pleurs ,  la  Louve,  à  genoux,  épiait  les 
moindres  mouvements  de  la  physionomie  de  Martial. 

Celui-ci  semblait  peu  à  peu  renaître  en  aspirant 
à  longs  traits  un  air  pur  et  salubre. 

Après  quelques  tressaillements,  il  releva  sa  tête 
appesantie,  poussa  un  long  soupir  et  ouvrit  les  yeux. 

«  Martial...  c'est  moi...  c'est  ta  Louve!...  Com- 
ment vas-tu?... 

—  Mieux...  répondit-il  d'une  voix  faible. 

—  Mon  Dieu...  qu'est-ce  que  tu  veux?  de  l'eau  , 
du  vinaigre?... 

—  ÎSon,  non...  reprit  Martial,  de  moins  en  moins 
oppressé.  De  l'air...  oh!  de  l'air...  rien  que  de 
l'air!...  » 

La  Louve,  au  risque  de  se  couper  les  poings, brisa 
les  quatre  carreaux  d'une  fenêtre  qu'elle  n'aurait  pu 
ouvrir  sans  déranger  une  lourde  table. 

«  Je  respire  maintenant...  je  respire...  ma  tête 
se  dégage...»  dit  Martial  en  revenant  tout  à  fait  à  lui. 

Puis ,  comme  s'il  se  fût  alors  seulement  rappelé 


LA  LOUVE  ET  MARTIAL.  80 

le  service  que  sa  maîtresse  lui  avail  rendu,  il  s'écria 
avec  une  explosion  de  reconnaissance. ineffable  : 
«  Sans  toi ,  j'étais  mort ,  ma  brave  Louve... 

—  Bien,  bien...  comment  te  trouves-tu  à  celle 
heure? 

—  De  mieux  en  mieux... 

—  Tu  as  faim  ? 

—  Non  ,  je  me  sens  trop  faible...  Ce  qui  m'a  fait 
le  plus  souffrir,  c'était  le  manque  d'air.  Â  la  fin, 
j'étouffais...  j'étouffais...  c'était  affreux. 

—  El  maintenant  ? 

—  Je  revis...  je  sors  du  tombeau...  et  j'en  sors... 
grâce  à  toi  ! 

—  Mais  tes  mains...  tes  pauvres  mains!.,,  ces 
coupures!...  Qu'est-ce  qu'ils  l'ont  donc  fait,  mon 
Dieu?... 

—  Nicolas  et  Calebasse,  n'osant  pas  m'altaquer 
en  face  une  seconde  fois,  m'avaient  muré  dans  ma 
chambre  pour  m'y  laisser  mourir  de  faim...  J'ai 
voulu  les  empêcher  de  clouer  mes  volets...  ma  sœur 
m'a  coupé  les  mains  à  coups  de  hachette  ! 

—  Les  monstres  !  ils  voulaient  faire  croire  que 
tu  étais  mort  de  maladie  ;  la  mère  avait  déjà  répandu 
le  bruit  que  lu  te  trouvais  dans  un  état  désespéré... 
Ta  mère...  mon  homme...  tanière! 

—  Tiens,  ne  me  parle  pas  d'elle...,  î  dit  Martial 
avec  amertume  ;  puis,  remarquant  pour  la  première 
fois  les  vêtements  mouillés  et  l'élrange  accoulrement 


M  LA  LOCVE  ET  MARTIAL. 

de  la  Louve,  iî  s'écria:  c  Que  t'est-il  arrivé?...  tes 
cheveux  ruissellent...  tu  es  en  jupon...  il  est  trempé 
d'eau  î 

—  Qu*imporlc!...  enfin...  le  voilà  sauvé... 
sauvé  !  ! 

—  Mais  explique-moi  pourquoi  ta  es  ainsi 
mouillce. 

—  Je  le  savais  en  danger...  je  n'ai  pas  trouvé  de 
bateau... 

—  Et  tues  venue  à  la  nage? 

—  Oui...  mais  les  mains...  donne  que  je  les 
laise...  tu  souffres...  les  monstres  !...  Et  je  n'étais 
pas  là  ! 

—  Oh  !  ma  brave  Louve  ,  s'écria  Martial  avec 
eniliousiasme,  brave   entre   toutes    les   créatures 

raves  ! 

—  N*as-lu  pas  écrit  là  :  Mort  aux  lâches?  > 

Et  la  Louve  montra  son  bras  tatoué,  où  étaient 
écrits  ces  mois  en  caractères  indélébiles. 

<  Intrépide...  va...  Mais  le  froid  t'a  saisie...  lu 
trembles... 

—  Ça  n'est  pas  de  froid... 

—  C'est  égal.  Entre  là...  tu  prendras  le  manteau 
de  Calebasse ,  tu  l'envelopperas  dedans. 

—  Mais... 

—  Je  le  veux...» 

En  une  seconde,  la  Louve  fut  enveloppée  d'un 
manteau  de  tarlan  et  revint. 


LA  LOL'VB  ET  MARTIAL.  91 

<  Pour  moi.,,  risquer  de  te  noyer!...  répéta 
Martial  en  la  regardant  avec  exaltation. 

—  Au  contraire...  Une  pauvre  fille  se  noyait... 
je  Tai  sauvée...  en  abordant  à  l'île... 

—  Tu  l'as  sauvée...  aussi?  Où  est-elle? 

—  En  bas,  avec  les  enfants...  ils  la  soignent. 

—  Et  qui  est  cette  jeune  fille  ? 

—  Mon  Dieu!  si  tu  savais  quel  hasard...  quel 
heureux  hasard  !...  C'est  une  de  mes  compagnes  de 
Saint-Lazare...  une  fille  bien  extraordinaire...  va... 

—  Comment  cela? 

—  Figure-toi  que  je  Taimais  et  que  je  la  haïssais, 
parce  qu'elle  m'avait  mis  à  la  fois  la  mort  et  le  bon- 
heur dans  Tàme... 

—  Elle?... 

—  Oui...  à  propos  de  loi. 

—  De  moi  ? 

—  Ecoute...  Martial...»  Puis  s'inlerrompant ,  la 
Louve  ajouta  :  «  Tiens...  non,  non...  je  n'oserai 
jamais... 

—  Quoi  donc? 

—  Je  voulais  te  faire  une  demande...  J'étais  venue 
pour  te  voir  et  pour  cela...  car  en  parlant  de  Paris, 
je  ne  te  savais  pas  en  danger. 

—  Eh  bien!...  dis. 

—  Je  D'osé  plus. 

—  Tu  n'oses  plus...  après  ce  que  tu  viens  de 
faire  pour  moi? 


92  LA  LOUVE  ET  MARTIAL. 

—  Justement...  J'aurais  l'air  de  quémander  du 
retour  !... 

—  Quémander  du  retour!  Est-ce  que  je  ne  t'en 
dois  pas?  Est-ce  que  lu  ne  m'as  pas  déjà  soigné  nuit 
et  jour  dans  ma  maladie  l'an  passé  ? 

—  Est-ce  que  tu  n'es  pas  mon  homme? 

—  Aussi  tu  dois  me  parler  franchement ,  parce 
que  je  suis  ton  homme...  et  que  je  le  serai  toujours. 

—  Toujours...  Martial? 

—  Toujours...  vrai  comme  je  m'appelle  Martial... 
Pour  moi ,  il  n'y  aura  plus  dans  le  monde  d'autre 
femme  que  toi,  vois-tu,  la  Louve...  Que  tu  aies  été 
ceci  ou  cela...  tant  pis...  ça  me  regarde...  je  t'aime, 
tu  m'aimes...  et  je  te  dois  la  vie...  Seulement... 
depuis  que  tu  es  en  prison...  je  ne  suis  plus  le  même... 
Il  y  a  eu  bien  du  nouveau...  j'ai  réfléchi...  et  tu  ne 
seras  plus  ce  que  tu  as  été. 

—  Que  veux-tu  dire  ? 

—  Je  ne  veux  plus  te  quitter  maintenant...  mais 
je  ne  veux  pas  non  plus  quitter  François  et  Aman- 
dine... 

—  Ton  petit  frère  et  ta  petite  sœur? 

—  Oui  ;  d'aujourd'hui  il  faut  que  je  sois  pour  eux 
comme  qui  dirait  leur  père...  Tu  comprends,  ça  me 
donne  des  devoirs. . .  ça  me  range. . .  je  suis  obligé  de 
me  charger  d'eux. . .  On  voulait  en  faire  des  brigands 
finis...  pour  les  sauver...  je  les  emmène... 

—  Où  ça? 


LA  LOUVE  ET  MARTIAL.  Qô 

—  Je  n'en  sais  rien...  mais,  pour  sur,  loin  de 
Paris... 

—  Et  moi? 

—  Toi?  Je  t'emmène  aussi... 

—  Tu  m'emmènes?...»  s'écria  la  Louve  avec  une 
stupeur  joyeuse.  Elle  ne  pouvait  croire  à  un  tel 
bonheur.   <  Je  ne  le  quitterai  pas? 

—  Non. . .  ma  brave  Louve,  jamais. ..  Tu  m'aideras 
à  élever  ces  enfants...  Je  te  connais...  en  te  disant  : 
Je  veux  que  ma  pauvre  petite  Aniandine  soit  une 
honnête  fille...  parle-lui  ôans  ces  prix-là...  je  sais  ce 
que  lu  seras  pour  elle...  une  brave  mère... 

—  Oh!  merci,  Martial...  merci!... 

—  Nous  vivrons  en  honnêtes  ouvriers  ;  sois  tran- 
quille, nous  trouverons  de  l'ouvrage,  nous  travaille- 
rons comme  des  nègres...  Mais  au  moins  ces  enfants 
ne  seront  pas  des  gueux  comme  père  et  mère...  je  ne 
m'entendrai  plus  appeler  fils  et  frère  de  guillotiné... 
enfin  je  ne  passerai  pins  dans  les  rues...  où  l'on  te 
connaît...  Mais  qu'est-ce  que  lu  as?  qu'est-ce  que 
luas?... 

~  Martial...  j'ai  peur  de  devenir  folle... 

—  Folle? 

—  Folle  de  joie. 

—  Pourquoi  ? 

—  Parce  que,  vois-tu...  c'est  trop  ! 

—  Quoi?... 

—  Ce  que  tu  me  demandes  là... Oh  non  !  vois-tu, 


04  LÀ  LOUVE  ET  MARTIAL. 

c'est  trop...  A  moins  que  d'avoir  sauvé  la  Goualeusô 
ça  m'ait  porté  bonheur...  c'est  ça  pour  sûr... 

—  Mais,  encore  une  fois,  qu'est-ce  que  tu  as? 

—  Ce  que  tu  me  demandes  là...  oh!  Martial..* 
Martial!... 

—  Eh  bien?... 

—  Je  venais  te  le  demander  !.., 

—  De  quitter  Paris?... 

—  Oui..,  reprit-elle  précipitamment,  d'aller  avec 
loi  dans  les  bois. . .  où  nous  aurions  une  petite  maison 
bien  propre,  des  enfants  que  j'aimerais  !  oh!  que 
j'aimerais  !  Comme  ta  Louve  aimerait  les  enfants  de 
son  homme  !  ou  plutôt,  si  tu  le  voulais,  dit  la  Louve 
en  tremblant,  au  lieu  de  l'appeler  mon  homme...  je 
t'appellerais  mon  mari...  car  nous  n'aurions  pas  la 
place  sans  cela,  i  se  hâla-t-elle  d'ajouter  vivement. 

Martial  à  son  tour  regarda  la  Louve  avec  élonne- 
nient ,  ne  comprenant  rien  à  ces  paroles. 
<  De  quelle  place  parles-tu  ? 

—  D'une  place  de  garde-chasse... 

—  Que  j'aurais? 

—  Oui... 

—  Et  qui  me  la  donnerait  ? 

—  Les  protecteurs  de  la  jeune  fille  que  j'ai 
sauvée. 

—  Ils  ne  me  connaissent  pas  ! 

—  Mais,  moi,  je  lui  ai  parle  de  toi.,,  et  elle  nous 
recommandera  à  ses  prolecteurs. . . 


LA  LOUVE  ET  MARTIAL.  9 S 

—  El  à  propos  de  quoi  lui  as-tu  parlé  de  moi? 

—  De  quoi  veux-tu  que  je  parle  ? 

—  Bonne  Louve... 

—  Et  puis  ,  tu  conçois ,  en  prison  ,  la  confiance 
vient  ;  et  cette  jeunesse  éiait  si  gentille,  si  douce, 
que  malgré  moi  je  me  suis  sentie  attirée  vers  elle  , 
j'ai  tout  de  suite  comme  deviné  qu'elle  n'était  pas 
des  nôtres. 

—  Qui  est-elle  donc? 

—  Je  n'en  sais  rien,  je  n'y  comprends  rien,  mais 
de  ma  vie  je  n'ai  rien  vu,  rien  entendu  de  sembla- 
ble; c'est  comme  une  fée  pour  lire  ce  qu'on  a  dans 
le  cœur;  quand  je  lui  ai  eu  dit  combien  je  l'aimais, 
rien  que  pour  cela  elle  s'est  intéressée  à  nous...  Elle 
m'a  fait  honte  de  ma  vie  passée,  non  en  me  disant 
des  choses  dures,  lu  sais  comme  ça  aurait  pris  avec 
moi,  mais  en  me  parlant  d'une  vie  bien  laborieuse, 
bien  pénible ,  mais  tranquillement  passée  avec  toi 
selon  ton  goût,  au  fond  des  forêts.  Seulement,  dans 
son  idée,  au  lieu  d'être  braconnier...  tu  étais  garde- 
chasse  ;  au  lieu  d'être  ta  maîtresse...  j'étais  la  vraie 
femme;  et  puis  nous  avions  de  beaux  enfants... 
qui  couraient  au-devant  de  toi  quand  le  soir  tu  reve- 
nais de  tes  rondes  avec  tes  chiens,  ton  fusil  sur  l'é- 
paule ;  et  puis  nous  soupions  à  la  porte  de  notre 
cabane,  au  frais  de  la  nuit,  sous  de  grands  ari)res  ; 
et  puis  nous  nous  couchions  si  heureux ,  si  paisi- 
bles... Qu'est-ce  que  lu  veux  que  je  te  dise?,.. 


96  LA  LOUVE  ET  MARTIAL. 

malgré  moi  je  l'écoutais...  c'éiait  comme  un  charme. 
Si  lu  savais...  elle  parlait  si  bien,  si  bien...  que... 
tout  ce  qu'elle  disait,  je  croyais  le  voir  à  mesure  ;  je 
rêvais  tout  éveillée. 

—  Ah  !  oui  !  c'est  ça  qui  serait  une  belle  et  bonne 
vie,  dit  Martial  en  soupirant  à  son  tour.  Sans  être 
tout  à  fait  malsain  de  cœur,  ce  pauvre  François  a 
assez  fréquenté  Calebasse  et  Nicolas  pour  que  le 
bon  air  des  bois  lui  vaille  mieux  que  Pair  des  villes.. . 
Amandine  l'aiderait  au  ménage  ;  je  serais  aussi  bon 
garde  que  pas  un ,  vu  que  j'ai  été  fameux  bracon- 
nier.. .  Je  t'aurais  pour  ménagère,  ma  brave  Louve. . . 
et  puis,  comme  tu  dis,  avec  desenfanls...  qu'est-ce 
qui  nous  manquerait?...  Une  fois  qu'on  est  habitué 
à  sa  forêt,  on  y  est  comme  chez  soi  ;  on  y  vivrait  cent 
ans,  que  ça  passerait  comme  un  jour...  Mais,  voyons, 
je  suis  fou.  Tiens,  il  ne  fallait  pas  me  parler  de 
cette  belle  vie-là...  ça  donne  des  regrets,  voilà  tout. 

—  Je  te  laissais  aller...  parce  que  tu  dis  là  ce  que 
je  disais  à  la  Goualeuse. 

—  Comment? 

^  Oui,  en  écoutant  ces  contes  de  fée ,  je  lui 
disais  :  Quel  malheur  que  ces  châteaux  en  Espagne, 
comme  vous  appelez  ça,  la  Goualeuse,  ne  soient  pas 
la  vérité  !  Sais-tu  ce  qu'elle  m'a  répondu,  Martial? 
dit  la  Louve,  les  yeux  élincelanls  de  joie. 

—  Non  ! 

—  <  Que  Martial  vous  épouse,  promettez  de  vivre 


LA  LOUVE  ET  MARTIAL.  91 

lionnêlemcnt  loiis  deux  ,  et  cette  place,  qui  vous 
fait  tant  d'envie  ,  je  me  fais  fort  de  la  lui  faire  ob- 
tenir en  sortant  de  prison,  i  m'a-t-elle  répondu. 

—  A  moi,  une  place  de  garde? 

—  Oui...  à  toi... 

—  Mais  tu  as  raison ,  c'est  un  rêve.  S'il  ne  fallait 
que  t'épouser  pour  avoir  celte  place ,  ma  brave 
Louve,  ça  serait  fait  demain,  si  j'avais  de  quoi  ;  car 
depuis  aujourd'hui,  vois-lu...  tu  es  ma  femme... 
ma  vraie  femme... 

—  Martial...  je  suis  ta  vraie  femme?... 

—  Ma  vraie,  ma  seule,  et  je  veux  que  tu  m'appelles 
Ion  mari...  c'est  comme  si  le  maire  y  avait  passé. 

—  Oh!  la  Goualeuse  avait  raison...  c'est  fier  à 
dire,  mon  maril  Martial...  tu  verras  la  Louve  au 
ménage,  au  travail,  lu  la  verras... 

—  Mais  celle  place...  est-ce  que  tu  crois...? 

—  Pauvre  petite  Goualeuse,  si  elle  se  trompe... 
c'est  sur  les  autres  ;  car  elle  avait  l'air  de  bien  croire 
à  ce  qu'elle  me  disait...  D'ailleurs,  tantôt,  en  quit- 
tant la  prison  ,  Tinspeclrice  m'a  dit  que  les  protec- 
teurs de  la  Goualeuse,  gens  très-haut  placés,  l'avaient 
fait  sortir  aujourd'hui  même  ;  ça  prouve  qu'elle  a  des 
bienfaiteurs  puissants  ,  et  qu'elle  pourra  tenir  ce 
qu'elle  m'a  promis. 

—  Ah!  s'écria  tout  à  coup  Martial  en  se  levant, 
je  ne  sais  pas  à  quoi  nous  pensons. 

—  Quoi  donc?... 


08  LA  LOUVE  ET  MATlTIAL. 

—  Cette  jeune  fille...  elle  est  en  bas  ,  moufanle 
peut-être.  ..et  au  lieu  de  la  secourir. ..  nous  sommes  là... 

—  Rassure-toi,  François  et  Amandine  sont  auprès 
d'elle;  ils  seraient  montés  s'il  y  avait  eu  plus  de 
danger.  Mais  tu  as  raison  ,  allons  la  retrouver  ;  il 
faut  que  lu  la  voies,  celle  à  qui  nous  devrons  peut- 
être  noire  bonheur,  i 

El  Martial ,  s'appuyant  sur  le  bras  de  la  Louve» 
descendit  au  rez-de-chaussée. 

Avant  de  les  introduire  dans  la  cuisine,  disons  ce 
qui  s'était  passé  depuis  que  Fleur-de-Marie  avait 
été  confiée  aux  soins  des  deux  enfants. 


VI 


LE  DOCTEUR  GRIFFON. 


François  et  Amandine  venaient  de  transporter 
Fleur-de-Marie  près  du  feu  de  la  cuisine,  lorsque 
M.  de  Saint-Réniy  et  le  docteur  Griffon,  qui  avaient 
abordé  au  moyen  du  bateau  de  ^'icolas  ,  entrèrent 
dans  la  maison. 

Pendant  que  les  enfants  ranimaient  îe  foyer  et  y 
jetaient  quelques  fagots  de  peuplier ,  qui ,  bientôt 
embrasés ,  répandirent  une  vive  flamme,  le  docteur 
Griffon  donnait  à  la  jeune  fille  les  soins  les  plus 
empressée. 


100  LE  DOCTEUR  GRIFFON. 

<  La  malheureuse  enfanl  a  dix-sept  ans  à  peine  !  » 
s'écria  le  comleprofondémenlailendri.  Puis  s'adres- 
sant  au  docteur  :  i  Eh  bien  !  mon  ami  ? 

—  On  sent  à  peine  les  battements  du  pouls; 
mais  ,  chose  singulière  ,  la  peau  de  la  face  n'est  pas 
colorée  en  bleu  chez  ce  sujet ,  comme  cela  arrive 
ordinairement  après  une  asphyxie  par  submersion,  » 
répondit  le  docteur  avec  un  sang-froid  imperturba- 
ble, en  considérant  Fleur-de-Marie  d'un  air  profon- 
dément méditatif. 

Le  docteur  Griffon  était  un  grand  homme  maigre, 
pâle  et  complètement  chauve  ,  sauf  deux  touffes  de 
rares  cheveux  noirs  soigneusement  ramenés  de  der- 
rière la  nuque  et  aplatis  sur  ses  tempes  ;  sa  physio- 
nomie creusée,  sillonnée  par  les  fatigues  de  Télude, 
était  froide,  intelligente  et  réfléchie. 

D'un  savoir  immense,  d'une  expérience  consom- 
mée, praticien  habile  et  renommé ,  médecin  en  chef 
d'un  hospice  civil  (où  nous  le  retrouverons  plus  tard), 
le  docteur  Griffon  n'avait  qu'un  défaut,  celui  de  faire, 
si  cela  se  peut  dire  ,  complètement  abstraction  du 
malade  et  de  ne  s'occuper  que  de  la  maladie  :  jeune 
ou  vieux ,  femme  ou  homme  ,  riche  ou  pauvre,  peu 
lui  importail  ;  il  ne  songeait  qu'au  fait  médical  plus 
ou  moins  curieux  ou  intéressant,  au  point  de  vue 
scientifique  que  lui  offrait  le  sujet. 

Il  n"y  avait  pour  lui  que  des  sujets. 

<  Quelle  figure  charmante!...  combien  elle  est 


LE  DOCTEUR  GRIFFON.  !0I 

belle  encore  malgré  cette  effrayante  pâleur  !  dit  M.  de 
Saint-Rémy  en  contemplant  Fleur-de-Marie  avec 
tristesse.  Avez-vons  jamais  vu  des  traits  plus  doux, 
plus  candides  ,  mon  cher  docteur?...  Et  si  jeune... 
si  jeune  !... 

—  L'âge  ne  signifie  rien ,  dit  brusquement  le 
médecin,  pas  plus  que  la  présence  de  Teau  dans  les 
poumons,  que  Ton  croyait  autrefois  mortelle. ..  On  se 
trompait  grossièrement  ;  les  admirables  expériences 
de  Goodwin...  du  fameux  Goodwin,  Tont  prouvé 
de  reste. 

— Mais,  docteur... 

— Mais  c'est  un  fait,  répliqua  M.  Griffon,  absorbé 
par  l'amour  de  son  art.  Pour  reconnaître  la  présence 
d'un  liquide  étranger  dans  les  poumons,  Good^Yin  a 
plongé  plusieurs  fois  des  chats  et  des  chiens  dans 
des  baquets  d'encre  pendant  quelques  secondes,  les 
en  a  retirés  vivants,  et  a  disséqué  mes  gaillards 
quelque  temps  après...  Eh  bien  !  il  s'est  convaincu 
par  la  dissection  que  l'encre  avait  pénétré  dans  les 
poumons ,  et  que  la  présence  de  ce  liquide  dans  les 
organes  de  la  respiration  n'avait  pas  causé  la  mort 
des  sujets.  î 

Le  comte  connaissait  le  médecin,  excellenthomme 
au  fond,  mais  que  sa  passion  effrénée  pour  la  science 
faisait  souvent  paraître  dur,  presque  cruel. 

c  Avez- vous  au  moins  quelqueespoir?  luidemanda 
M.  de  Saint-Rémy  avec  impatience. 

TO«E  X.  7 


102  LE  DOCTEUR  GRIFFON. 

— Los  exlrémilés  du  sujet  sont  bien  froides ,  dit 
le  médecin,  il  reste  peu  d'espoir. 

— Ah!  mourir  à  cet  âg(?.-.  malheureuse  enfant  !... 
C*cst  affreux... 

—  Pupille  fise...  dilatée...,  reprit  le  docteur 
impassible  en  soulevant  du  bout  du  doigt  la  paupière 
glacée  de  Flcur-de-Marie. 

— Homme  étrange  !  s'écria  le  comte  presque  avec 
indignation,  on  vous  croirait  impitoyable,  ei  je  vous 
ai  vu  veiller,  auprès  démon  lit,  des  nuits  entières... 
J'eusse  été  votre  frère ,  que  vous  n'eussiez  pas  été 
pour  moi  plus  admirablement  dévoué,  i 

Le  docteur  Griffon,  toutens'occupant  de  secourir 
Fleur-de-Marie,  répondit  au  comte  sans  le  regarder 
et  avec  un  flegme  imperturbable  : 

<  Parbleu ,  si  vous  croyez  qu'on  rencontre  tous 
les  jours  une  fièvre  alaxique  aussi  merveilleusement 
Lien  compliquée,  aussi  curieuse  à  étudier  que  celle 
que  vous  aviez?  C'était  admirable...  mon  bon  ami , 
admirable!  Stupeur,  délire,  soubresauts  des  tendons, 
syncopes,  elle  réunissait  les  symptômes  les  plus 
variés ,  votre  chère  fièvre  ;  vous  avez  même  été  , 
chose  rare,  très-rare...  et  éminemment  intéressante... 
vous  avez  même  été  affecté  d'un  état  partiel  et 
momentané  de  paralysie,  s'il  vous  plaît.  Piien  que 
pour  ce  fait ,  votre  maladie  avait  droit  à  tout  mon 
dévouement  ;  vous  m'offriez  une  magnifique  étude  ; 
car,  franchement,  mon  cher  ami ,  tout  ce  que  je 


LE  DOCTEUR  GRIFFON.  103 

désire  au  monde ,  c'est  de  rencontrer  encore  une 
aussi  belle  fièvre...  mais  on  n'a  pas  ce  bonheur-là 
deux  fois,  n 

Le  comte  haussa  les  épaules  avec  impatience. 

Ce  fut  à  ce  moment  que  Martial  descendit,  appuyé 
sur  le  bras  de  la  Louve  ,  qui  avait  mis  ,  on  le  sait , 
par-dessus  ses  vêtements  mouillés  un  manteau  de 
tartan  appartenant  à  Calebasse. 

Frappé  de  la  pâleur  de  Tamant  de  la  Louve,  et 
remarquant  ses  mains  couvertes  de  sang  caillé ,  le 
comte  s'écria  : 

€  Quel  est  cet  homme  ? 

—  Mon  mari...,  répondit  la  Louve  en  regardant 
Martial  avec  une  expression  de  bonheur  et  de  noble 
fierté  impossible  à  rendre. 

—  Vous  avez  une  bonne  et  intrépide  femme , 
monsieur  ,  lui  dit  le  comte  ;  je  Tai  vue  sauver  celte 
malheureuse  enfant  avec  un  rare  courage. 

— Oh  oui  !  monsieur,  elle  est  bonne  et  intrépide, 
ma  femme-,  répondit  Martial  en  appuyant  sur  ces 
derniers  mots,  et  en  contemplant  à  son  tour  la 
Louve  d'un  air  à  la  fois  attendri  et  passionné.  Oui, 
intrépide  !...  car  elle  vient  de  me  sauver  aussi  la 
vie. 

—  Â  vous  ?  dit  le  comte  étonné. 

—  Voyez  ses  mains...  ses  pauvres  mains!...  dit 
la  Louve  en  essuyant  les  larmes  qui  adoucissaient 
Téclat  sauvage  de  ses  yeux. 


104  LE  DOCTEUR  GRIFFON. 

—  Ah  !  c'est  horrible  î  s'écria  le  comte  ,  ce  mal- 
heureux a  les  mains  hachées...  Voyez  donc,  doc- 
teur...  ) 

Détournant  légèrement  la  tète  et  regardant  par- 
dessus son  épaule  les  plaiesnombreuses  que  Calebasse 
avait  faites  aux  mains  de  Martial ,  le  docteur  Griffon 
dit  à  ce  dernier  : 

f  Ouvrez  et  fermez  la  main.  > 

Martial  exécuta  ce  mouvement  avec  assez  de  peine. 

Le  docteur  haussa  les  épaules,  continua  de  s'oc- 
cuper de  Fleur-de-Marie  ,  et  dit  dédaigneusement , 
comme  à  regret  : 

<  Ces  blessures  n'ont  absolument  rien  de  grave... 
il  n'y  a  aucun  tendon  de  lésé  ;  dans  huit  jours  ,  le 
sujet  pourra  se  servir  de  ses  mains. 

—  Vrai,  monsieur,  mon  mari  ne  sera  pas  estro- 
pié? s'écria  la  Louve  avec  reconnaissance. 

Le  docteur  secoua  la  tête  négativement. 

<  Et  la  Goualeuse,  monsieur?  elle  vivra,  n'est- 
ce  pas?  demanda  la  Louve.  Oh  !  il  faut  qu'elle  vive , 
moi  et  mon  mari  nous  lui  devons  tant  !...  <  Puis  se 
retournant  vers  Martial  :  Pauvre  petite...  >  la  voilà 
celle  dont  je  te  parlais. . .  c'est  elle  pourtant  qui  sera 
peut-être  la  cause  de  notre  bonheur  ;  c'est  elle  qui 
m'a  donné  l'idée  de  venir  à  toi  te  dire  tout  ce  que  je 
t'ai  dit...  Vois  donc  le  hasard  qui  fait  que  je  lasauve... 
et  ici  encore  ! 

—  C'est  notre  providence.,.,  dit  Martial  frappé 


LE  DOCTEUR  GRIFFON.  105 

de  la  beauté  de  la  Goualeuse.  Quelle  figure  d'ange  ! . . . 
oh  !  elle  vivra,  n'est-ce  pas,  monsieur  le  docteur? 

—  Je  n'en  sais  rien,  dit  le  docteur  ;  mais  d'abord 
peut-elle  rester  ici?  aura-t-elle  les  soins  néces- 
saires ? 

—  Ici  !  s'écria  la  Louve,  mais  on  assassine  ici  !... 

—  Tais-toi  !  tais-toi  !  >  dit  Martial. 

Le  comte  et  le  docteur  regardèrent  la  Louve  avec 
surprise. 

I  La  maison  de  l'île  est  mal  famée  dans  le  pays... 
cela  ne  m'étonnerait  guère,  dit  à  demi-voix  le  mé- 
decin à  M,  de  Saint-Rémy. 

—  Vous  avez  donc  été  victime  de  violences  ? 
demanda  le  comte  à  Martial.  Ces  blessures,  qui 
vous  les  a  faites? 

—  Ce  n'est  rien,  monsieur...  j'ai  eu  ici  une  dis- 
pute... une  batterie  s'en  est  suivie...  et  j'ai  été 
blessé...  Mais  celte  jeune  paysanne  ne  peut  pas  res- 
ter dans  la  maison,  ajouta-t-il  d'un  air  sombre,  je 
n'y  reste  pas  moi-même...  ni  ma  femme...  ni  mon 
frère,  ni  ma  sœur  que  voilà...  nous  allons  quitter 
l'île  pour  n'y  plus  jamais  revenir. 

— Oh  !  quel  bonheur  !  s'écrièrent  les  deux  enfants. 

—  Alors,  comment  faire  ?  dit  le  docteur  en  regar- 
dant Fleur-de-Marie.  H  est  impossible  de  songer  à 
transporter  le  sujet  à  Paris  dans  l'état  de  prostration 
où  il  se  trouve.  Mais  au  fait,  ma  maison  est  à  deux 
pas,  ma  jardinière  et  sa  fille  seront  d'excellentes 


106  LE  DOCTEUR  GRIFPON. 

gardes-malade...  Puisque  celle  asphyxiée  par  sub- 
mersion vous  intéresse,  vous  surveillerez  les  soins 
qu'on  lui  donnera,  mon  cher  Saint-Rémy,  el  je 
viendrai  la  voir  chaque  jour. 

—  Et  vous  jouez  Fliomme  dur,  impitoyable! 
s'écria  le  comte,  lorsque  vous  avez  le  cœur  le  plus 
généreux,  ainsi  que  le  prouve  cette  proposition... 

—  Si  le  sujet  succombe,  comme  cela  est  possi- 
ble, il  y  aura  lieu  à  une  autopsie  intéressante  qui 
me  permettra  de  contirmer  encore  une  fois  lesasser» 
lions  de  Goodwin. 

—  Ce  que  vous  dites  est  affreux!  s'écria  le  comte. 

—  Pour  qui  sait  y  lire,  le  cadavre  est  un  livre  où 
Ton  apprend  à  sauver  la  vie  des  malades,  dit  stoï- 
quement le  docteur  Griffon. 

—  Enfin  vous  faites  le  bien,  dit  amèrement  M.  de 
Saint-Rémy,  c'est  Timporlant.  Qu'importe  la  cause, 
pourvu  que  le  bienfait  subsiste?  Pauvre  enfant,  plus 
je  la  regarde,  plus  elle  m'intéresse. 

—  Et  elle  le  mérite,  allez,  monsieur,  reprit  la 
Louve  avec  exaltation  en  se  rapprochant. 

—  Vous  la  connaissez?  s'écria  le  comte. 

—  Si  je  la  connais,  monsieur  ?  C'est  à  elle  que  je 
devrai  le  bonheur  de  ma  vie  ;  en  la  sauvant,  je  n'ai 
pas  fait  autant  pour  elle  qu'elle  a  fait  pour  moi.  > 

Et  la  Louve  regarda  passionnément  son  mari, 
elle  ne  disait  plus  son  homme. 

«  Et  qui  est-elle  ?  demanda  le  comte. 


LE  DOCTEUR  GRIFFOX.  f07 

—  Un  ange,  monsieur,  lonl  ce  qu'il  y  a  de  meil- 
leur au  monde.  Oui ,  cl  quoiqu'elle  soit  mise  ea 
paysanne,  il  n'y  a  pas  une  bourgeoise,  pas  une 
grande  dame  pour  parler  aussi  bien  qu'elle,  avec  sa 
pijïite  voix  douce  comme  de  la  musique.  G'csi  une 
fièrc  fille,  allez,  et  courageuse,  et  bonne  ! 

—  Par  quel  accident  est-elle  donc  tombée  à  l'eau  ? 

—  Je  ne  sais,  monsieur. 

—  Ce  n'est  donc  pas  une  paysanne  ?  demanda  le 
comte. 

—  Une  paysanne  !  regardez  donc  ces  petites 
mains  blanches ,  monsieur. 

—  C'est  vrai ,  dit  M.  de  Saint-Rémy  ;  quel  sin- 
gulier mystère  !...  Mais  son  nom  de  famille  ? 

—  Allons,  reprit  le  docteur  en  interrompant  l'en- 
Ireiien,  il  faut  transporter  le  sujet  dans  le  bateau.  » 

Une  demi-lieure  après ,  Fleur-de-Marie ,  qui 
n'avait  pas  encore  repris  ses  sens,  était  amenée 
dans  la  maison  du  médecin,  couchée  dans  un  bon 
lit,  et  maternellement  veillée  par  la  jardinière  de 
M.  Griffon,  à  laquelle  s'adjoignit  la  Louve. 

Le  docteur  promit  à  M.  de  Saint-Uémy  ,  de  plus 
en  plus  intéressé  à  la  Goualeuse,  de  revenir  le  soir 
Kicme  la  visiter. 

Martial  partit  pour  Paris  avec  François  et  Aman- 
dii.e  ,  la  Louve  n'ayant  pas  voulu  quitter  Fleur- de- 
Marie  avant  de  la  voir  hors  de  danger. 

L'île  du  Ravageur  resta  déserte* 


408  LE  DOCTEUR  GRIFFON. 

Nous  retrouverons  bientôt  ses  sinistres  habitants 
chez  Bras -Rouge,  où  ils  doivent  se  réunir  à  la 
Chouette  pour  le  meurtre  de  la  courtière  en  dia- 
mants. 

En  attendant ,  nous  conduirons  le  lecteur  au 
rendez- vous  que  Tom ,  le  frère  de  Sarah,  avait 
donné  à  l'horrible  mégère  complice  du  Maîlre- 
d'École. 


vu 


Moitié  serpent  et  moitié  chat. 
Wolfuaxg,  1.  h. 


LE    PORTRAIT. 


Thomas  Seyion,  frère  de  la  comtesse  Sarah  Mac- 
Grégor,  se  promenail  impatiemment  sur  l'un  des 
boulevards  voisins  de  TObservatoire,  lorsqu'il  vit 
arriver  la  Chouette. 

L'horrible  vieille  était  coiffée  d'un  bonnet  blanc 
et  envel(>|-ipée  de  son  grand  tartan  rouge  ;  la  pointe 
d'un  stvlet  rond  comme  une  grosse  piume  et  très- 
acéré,  ayant  traversé  le  fond  du  large  cabas  de  paille 
qu'elle  portait  au  bras,  on  pouvait  voir  saillir  l'ex- 


no  LE    PORTRAIT. 

ircir.iié  de  celle  arme  homicide  qui  avait  appai  lenu 
an  Maîtrc-d'École. 

Tliomas  Seylon  ne  8'a|ierç.ul  pas  que  la  Choucile 
était  nrmôe. 

î  Trois  heures  sonnent  au  Luxembourg,  dit  la 
vieille,  j'arrive  comme  mars  eu  carême...  j'esp-èrc? 

—  Venez,  >  lui  répondit  Thomas  Seylon. 

Et  marchant  devant  elle,  il  traversa  quelques  ter- 
rains vagues,  entra  dans  une  ruelle  déserte  située 
près  de  la  rue  Cassini,  s'arrêia  vers  le  milieu  de  ce 
passage,  barre  par  un  tourniquet,  ouvrit  une  petite 
porte,  fit  signe  à  la  Chcuelle  de  le  suivre,  et  a{)rès 
avoir  fait  quelques  pas  avec  elle  dans  une  épaisse 
allée  d'arbres  verts,  il  lui  dit  : 

<   Attendez  là.    » 

El  il  disparut. 

«  Pourvu  qu'il  ne  me  fasse  pas  droguer  trop  long- 
temps, dit  la  Chouette  ;  il  faut  que  je  sois  chez  Bras- 
Rouge  à  cinq  heures  avec  les  Martial  pour  cslourhir 
la  courtière.  A  propos  de  ça,  et  mon  surin  (i).  Ah! 
le  gueux,  il  a  le  nez  à  la  fenêtre,  ajouta  la  vieille  en 
voyaiit  la  pointe  du  poignard  traverser  les  tresses 
de  son  cabas.  Voilà  ce  que  c'est  de  ne  lui  avoir  pas 
mis  son  manchon...  > 

Et  retirant  du  cabas  le  stylet  emmanché  d'une 
poignée  de  bois,  elle  le  plaça  de  façon  à  le  cacher 
complètement, 

(1)  Poijnard. 


LE    PORTRAiT.  111 

«  C'est  Toulil  de  Fourline ,  reprit-elle.  Est-ce 
qu'il  ne  me  le  demandait  pas  ,  censé  pour  luer  les 
rats  qui  viennent  lui  faire  des  risettes  dans  sa  cave  ?. . . 
Pauvres  bêles  !  plus  souvent...  Ils  n'ont  que  le  vieux 
sans  yeux  pour  se  divertir  et  leur  tenir  compagnie  ! 
C  est  bien  le  moins  qu'ils  le  grignotent  un  peu... 
Aussi  je  ne  veux  pas  qu'il  leur  fasse  du  mal,  à  ces 
ratons ,  et  je  garde  le  surin...  D'ailleurs  j'en  aurai 
besoin  tantôt  pour  la  courtière  peut-être...  trente 
mille  francs  de  diamants....  quelle  part  à  chacun  de 
nous!  La  journée  sera  bonne...  c'est  pas  comme 
Tautre  jour  ce  brigand  de  notaire  que  je  croyais 
rançonner.  Ah!  bien  oui!  j'ai  eu  beau  le  menacer, 
s'il  ne  me  donnait  pas  d'argent ,  de  dénoncer  que 
c'était  sa  bonne  qui  m'avait  fait  remettre  la  Goua- 
leuse  par  Tournemine  quand  elle  était  toute  petite, 
rien  ne  l'a  effrayé  !  Il  m'a  appelée  vieille  menteuse 
et  m'a  mise  à  la  porte...  Bon,  bon  !  je  ferai  écrire 
une  lettre  anonyme  à  ces  gens  de  la  ferme  où  était 
allée  la  Pégriolte  pour  leur  apprendre  que  c'est  le 
notaire  qui  l'a  fait  abandonner  autrefois...  Ils  con- 
naissent peut-être  sa  famille,  et  quand  elle  sortira 
-de  Saint-Lazare ,  ça  chauffera  pour  ce  gredin  de 
Jacques  Ferrand...  Mais  on  vient,  liens...  c'est  la 
petite  dame  pâle  qui  était  déguisée  en  homme  au 
tapis  franc  (Je  Cogresse  avec  le  grand  de  tout  à 
l'heure,  les  mêmes  que  nous  avons  volés  nous  deux 
Fourline  dans  les  décombres,  près  Notre-Dame, 


142  LE    PORTRAIT. 

ajouta  la  Chouette  en  voyant  Sarah  paraître  à  Tex- 
trémité  de  Fallée.  C'est  encore  quelque  coup  à  mon- 
ter ;  ça  doit  être  au  compte  de  celte  petite  dame- 
là,  que  nous  avons  enlevé  la  Goualeuse  à  la  ferme. 
Si  elle  paye  bien  pour  du  nouveau,  ça  me  chausse 
encore.  > 

En  approchant  de  la  Chouette  ,  qu'elle  revoyait 
pour  la  première  fois  depuis  la  scène  du  tapis  franc, 
la  physionomie  de  Sarah  exprima  ce  dédain,  ce 
dégoût  que  ressentent  les  gens  d'un  certain  monde, 
lorsqu'ils  sont  obligés  d'entrer  en  contact  avec  les 
misérables  qu'ils  prennent  pour  instruments  ou  pour 
complices. 

Thomas  Seyton,  qui  jusqu'alors  avait  activement 
servi  les  criminelles  machinations  de  sa  sœur,  bien 
qu'il  les  considérât  comme  à  peu  près  vaines,  s'était 
refusé  de  continuer  ce  misérable  rôle,  consentant 
néanmoins  à  mettre  pour  la  première  et  pour  la 
dernière  fois  sa  sœur  en  rapport  avec  la  Chouette  , 
sans  vouloir  se  mêler  des  nouveaux  projets  qu'elles  i 
allaient  ourdir. 

N'ayant  pu  ramener  ilodolphe  à  elle  en  brisant 
les  liens  ou  les  affeciions  qu'elle  lui  croyait  chers, 
la  comtesse  espérait,  nous  l'avons  dit,  le  rendre  dupe 
d'une  indigne  fourberie,  dont  le  succès  pouvait  réa- 
liser le  rêve  de  celte  femme  opiniâtre,  ambi lieuse  et 
cruelle. 

11  s'agissait  de  persuader  Rodolphe  que  la  fille 


LE    PORTRAIT.  HZ 

qu'il  avait  eue  de  Sarah  n'était  pas  morle,  et  de  sub- 
sti'uer  une  orpheline  à  celte  enfant. 

On  sait  que  Jacques  Ferrand,  avant  forraellement 
refusé  d'entrer  datis  ce  complot,  malgré  les  menaces 
de  Sarah,  s'était  résolu  à  faire  disparaître  Fleur-de- 
3Iârie,  autant  par  crainte  des  révélations  de  la 
Chouette,  que  par  crainte  des  insistances  obstinées 
de  la  comtesse.  Mais  celle-ci  ne  renonçait  pas  à  son 
dessein  ,  presque  certaine  de  corrompre  ou  d'inti- 
mider le  notaire  ,  lorsqu'elle  se  serait  assurée  d'une 
fille  capable  de  remplir  le  rôle  dont  elle  voulait  la 
charger. 

Après  un  moment  de  silence,  Sarah  dit  à  la 
Chouette  : 

«  Vous  êtes  adroite,  discrète  et  résolue? 

—  Adroite  comme  un  singe ,  résolue  comme  un 
dogue,  muette  comme  une  tanche,  voilà  la  Chouette, 
telle  que  le  diable  l'a  faite,  pour  vous  servir,  si  elle 
en  était  capable...  et  elle  l'est,  répondit  allègrement 
la  vieille.  J'espère  que  nous  vous  avons  fameusement 
empaumé  la  jeune  campagnarde,  qui  est  mainte- 
nant clouée  à  Saint-Lazare  pour  deux  mois. 

—  Il  ne  s'agi  t  plus  d'elle. . .  mais  d'autre  chose. . . 

—  A  vos  souhaits,  ma  petite  dame  !  Pourvu  qu'il 
y  ait  de  l'argent  au  bout  de  ce  que  vous  allez  me 
proposer,  nous  serons  comme  les  deux  doigts  de  la 
main...  > 

Sarah  ne  put  réprimer  un  mouvement  de  dégoût. 


114  LE    PORTRAIT. 

<  Vous  devez  connaître,  reprit-elle ,  des  gens  du 
peuple...  des  gens  malheureux? 

—  Il  y  a  plus  de  ceux-là  que  de  millionnaires... 
on  peut  choisir,  Dieu  merci  ;  il  y  a  une  riche  misère 
à  Paris. 

—  11  faudrait  me  trouver  une  orpheline  pauvre, 
et  surtout  qui  eût  perdu  ses  parents  étant  tout  enfant. 
II  faudrait  de  plus  qu'elle  fût  d'une  figure  agréable, 
d'un  caractère  doux,  et  qu'elle  n'eût  pas  plus  de  dix- 
sept  ans.  i 

La  Chouette  regarda  Sarah  avec  étonnement. 

«  Une  telle  orpheline  ne  doit  pas  être  difficile  à 
rencontrer,  reprit  la  comtesse,  il  y  a  îant  d'enfants 
trouvés... 

—  Àh  çà,  mais  dites  donc,  ma  petite  dame,  et  la 
Goualeuse  que  vous  oubliez...?  voilà  votre  affaire! 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  la  Goualeuse  ? 

—  Cette  jeunesse  que  nous  avons  été  enlever  à 
Bouqueval  ? 

—  Il  ne  s'agit  plus  d'elle,  vous  dis-je  ! 

—  Mais  écoutez-moi  donc  ,  et  surtout  récom- 
pensez-moi du  bon  conseil  :  vous  voulez  une  orphe* 
line  douce  comme  un  agneau...  belle  comme  le 
jour,  et  qui  n'ait  pas  dix-sept  ans,  n'est-ce  pas? 

—  Sans  doute... 

—  Eh  bien!  prenez  la  Goualeuse,  lorsqu'elle 
sortira  de  Saint-Lazare  ;  c'est  votre  lot,  comme  si 
on  vous  l'avait  fait  exprès ,  puisqu'elle  avait  environ 


LE   PORTRAIT,  lis 

six  ans...  quand  ce  gueux  de  Jacques  Ferrand 
(il  y  a  dix  ans  de  cela)  me  Ta  fait  donner  avec 
mille  francs  pour  s'en  débarrasser...  même  que  c'est 
Tournemine,  actuellement  au  bngne,  à  Rochefort , 
quimeTa  amenée,  me  disant  que  c'était  sans  doute  un 
enfant  dont  on  voulait  se  débarrasser  ou  faire  passer 
pour  mort... 

—  Jacques  Ferrand,  dites-vous!  »  s'écria  Saraîi 
d'une  voix  si  altérée  que  la  Chouette  recula  stupé- 
faite, i  Le  notaire  Jacques  Ferrand...  reprit  Sarah, 
vous  a  livré  cette  enfant...  et...  » 

Elle  ne  put  achever. 

L'émotion  était  trop  violente;  ses  deux  mains, 
tendues  vers  la  Chouette ,  tremblaient  convulsive- 
ment ;  la  surprise ,  la  joie ,  bouleversaient  ses 
traits. 

€  Mais  je  ne  sais  pas  ce  qui  vous  allume  comme 
ça  ,  ma  petite  dame  ,  reprit  la  vieille.  C'est  pourtant 
bien  simple...  Il  y  a  dix  ans...  Tournemine,  une 
vieille  connaissance,  m'a  dit  :  <  Veux-tu  te  charger 
d'une  petite  fille  qu'on  veut  faire  disparaître?  Qu'elle 
crève  ou  qu'elle  vive ,  c'est  égal ,  il  y  a  mille  francs 
à  gagner  ;  tu  feras  de  l'enfant  ce  que  tu  vou- 
dras... s 

—  il  y  a  dix  ans  !  s'écria  Sarah. 

—  Dix  ans... 

—  Une  petite  fille  blonde  ? 

—  Une  petite  fille  blonde... 


U6  LE    PORTRAIT. 

—  Avec  des  yeux  bleus  ? 

—  Avec  des  yeux  bleus ,  bleus  comme  des 
bluets. 

—  Et  c'est  elle...  qu'à  la  ferme... 

—  Nous  avons  emballée  pour  Saint-Lazare... 
Faut  dire  que  je  ne  m'attendais  guère  à  la  retrouver 
à  la  campagne...  cette  Pégriolte. 

—  Oh  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  s'écria  Sarah  en 
tombant  à  genoux,  en  levant  les  mains  et  les  yeux 
au  ciel...  vos  vues  sont  impénétrables,  je  me  pro- 
terne devant  votre  providence.  Oh  !  si  un  tel  bon- 
heur était  possible...  mais  non ,  je  ne  puis  encore 
le  croire...  ce  serait  trop  beau...  non  !...  > 

Puis,  se  relevant  brusquement,  elle  dit  à  la 
Chouette  qui  la  regardait  tout  interdite  :  c  Ve- 
nez... ) 

Et  Sarah  marcha  devant  la  vieille  à  pas  précipités. 

Au  bout  deTallée,  elle  monta  quelques  marches 
conduisant  à  la  porte  vitrée  d'un  cabinet  de  travail 
somptueusement  meublé. 

Au  moment  où  la  Chouette  allait  y  entrer,  Sarah 
lui  fit  signe  de  demeurer  en  dehors. 

Puis  la  comtesse  sonna  violemment. 

Un  domestique  parut. 

«  Je  n'y  suis  pour  personne...  et  que  personne 
n'entre  ici...  entendez-vous?...  absolument  per- 
sonne... > 

Le  domestique  sortit. 


LE  PORTRAIT,  117 

Sarah,  pour  plus  de  sûreté,  alla  pousser  un 
verrou. 

La  Chouette  avait  entendu  la  recommandation 
faite  au  domestique  et  vu  Sarah  fermer  le  verrou. 

La  comtesse,  se  retournant,  lui  dit  : 

<  Entrez  vite...  et  fermez  la  porte,   i 

La  Chouette  entra. 

Ouvrant  à  la  hâte  un  secrétaire ,  Sarah  y  prit  un 
coffret  d'ébène  qu'elle  apporta  sur  un  bureau  situé 
au  milieu  de  la  chambre,  et  fit  signe  à  la  Chouette 
de  venir  près  d'elle. 

Le  coffret  contenait  plusieurs  fonds  d'écrin  su- 
perposés les  uns  sur  les  autres ,  et  renfermant  de 
magnifiques  pierreries. 

Sarah  était  si  pressée  d'arriver  au  fond  du  cof- 
fret ,  qu'elle  jetait  précipitamment  sur  la  table  ces 
casiers  splendidement  garnis  de  colliers,  de  brace- 
lets, de  diadèmes  où  les  rubis,  les  émeraudes  et  les 
diamants  chatoyaient  de  mille  feux. 

La  Chouette  fut  éblouie... 

Elle  était  armée,  elle  était  seule  enfermée  avec  la 
comtesse,  la  fuite  lui  était  facile,  assurée. 

Une  idée  infernale  traversa  l'esprit  de  ce  monstre. 

Mais ,  pour  exécuter  ce  nouveau  forfait ,  il  lui 
fallait  sortir  son  stylet  de  son  cabas  et  s'approcher 
de  Sarah  sans  exciter  sa  défiance. 

Avec  l'astuce  du  chat-tigre,  qui  rampe  et  s'avanee 
traîtreusement  vers  sa  proie,  la  vieille  profita  de  la 


118  LE   PORTRAIT. 

préoccupation  de  la  comtesse  pour  faire  insensi- 
blement le  tour  du  bureau  qui  la  séparait  de  sa  vic- 
time. 

La  Chouette  avait  déjà  commencé  cette  évolu- 
tion perfide ,  lorsqu'elle  fut  obligée  de  s'arrêter 
brusquement. 

Sarah  retira  un  médaillon  du  double  fond  de  la 
boîte,  se  pencha  sur  la  table,  le  tendit  à  la  Chouette 
d'une  main  tremblante,  et  lui  dit  : 

«  Regardez  ce  portrait. 

—  C'est  la  Pégriotle  !  s'écria  la  Chouette,  frap- 
pée de  l'extrême  ressemblance  ;  c'est  la  petite  fille 
qu'on  m'a  livrée  ;  il  me  semble  la  voir  quand  Tour- 
nemine  me  l'a  amenée...  C'est  bien  là  ses  grands 
cheveux  bouclés  que  j'ai  coupés  tout  de  suite  et  bien 
vendus,  ma  foi  !... 

—  Vous  la  reconnaissez?  c'était  bien  elle?  Oh  ! 
je  vous  en  conjure  ,  ne  me  trompez  pas...  ne  me 
trompez  pas  ! 

—  Je  vous  dis,  ma  petite  dame  ,  que  c'est  la  Pé- 
griolte,  comme  si  on  la  voyait,  dit  la  Chouette  en 
lâchant  de  se  rapprocher  davantage  de  Sarah  sans 
être  remarquée;  à  l'heure  qu'il  est,  elle  ressemble 
encore  à  ce  portrait...  si  vous  la  voyiez,  vous  en 
seriez  frappée.   » 

Sarah  n'avait  pas  eu  un  cri  de  douleur ,  d'eftroi , 
en  apprenant  que  sa  fille  avait  pendant  dix  ans  vécu 
misérable,  abandonnée... 


LE    rORTHAlT.  ilO 

Pas  un  remords  en  songeant  quelle  même  Tavait 
fait  arracher  fatalement  J^  i.i  paisible  retraite  où 
Rodolphe  l'avait  placée. 

Tout  d'abord ,  celle  mère  dénaturée  n'in'crro.^ea 
pas  la  Chouette  avec  une  anxiété  terrible  sur  !o 
passé  de  son  enfant. 

Non ,  chez  Sarah  ,  l'ambition  avait  depuis  long- 
temps étouffé  la  tendresse  maternelle... 

Ce  n'était  pas  la  joie  de  retrouver  sa  fille  qui  la 
transportait ,  c'était  l'espoir  certain  de  voir  réaliser 
enfin  le  rêve  orgueilleux  de  toute  sa  vie... 

Rodolphe  s'était  intéressé  à  cette  malheureuse 
enfant...  l'avait  recueillie  sans  la  connaître,  que 
serait-ce  donc  lorsqu'il  saurait  qu'elle  était...  sa 
fille  !  ! 

îl  était  libre...  la  comtesse  veuve... 

Sarah  voyait  déjà  briller  à  ses  yeux  la  couronne 
souveraine. 

La  Chouette,  avançant  toujours  à  pas  lents,  avait 
enfin  gagné  l'un  des  bouts  de  la  table ,  et  placé  son 
stylet  perpendiculairement  dans  son  cabas ,  la  poi- 
gnée à  fleur  de  l'ouverture...  bien  à  sa  portée... 

Elle  n'était  plus  qu'à  quelques  pas  de  la  comtesse. 

€  Savez-vous  écrire?»  lui  dit  tout  à  coup  celle-ci. 

Et  repoussant  de  la  main  le  coff're  et  les  bijoux  , 
elle  ouvrit  un  buvard  placé  devant  'in  encrier. 

«  Non,  madame,  je  ne  sais  pas  écrire,  rénondit 
la  Chouette  à  tout  hasard... 


12  0  LE    PORTRAIT, 

—  Je  vais  donc  écrire  8oiis  voire  dictée...  Dites- 
moi  toutes  les  circonstances  de  Tabandon  de  cette 
petite  fille.  > 

Et  Sarah ,  s'asseyant  dans  un  fauteuil  devant  le 
bureau,  prit  une  plume  et  fit  signe  à  la  Chouette  de 
Tenir  auprès  d'elle. 

L'œil  de  la  vieille  étincela. 

Enfin...  elle  était  debout,  à  côté  du  siège  de 
Sarah . 

Celle-ci ,  courbée  sur  la  table  ,  se  préparait  à 
écrire... 

i  Je  vais  lire  tout  haut ,  et  à  mesure  ,  dit  la  com- 
tesse, vous  rectifierez  mes  erreurs. 

—  Oui,  madame,  »  reprit  la  Chouette  en  épiant  les 
moindres  mouvements  de  Sarah. 

Puis  elle  glissa  sa  main  droite  dans  son  cabas , 
pour  pouvoir  saisir  son  stylet  sans  être  vue. 
La  comtesse  commença  d'écrire  : 

—  «  Je  déclare  que...  > 
Maiss'inlerrompantet  se  tournant  vers  la  Chouette 

qui  touchait  déjà  le  manche  de  son  poignard,  Sarah 
ajouta  . 

«  A  quelle  époque  celle  enfant  vous-a-t-elle  été 
livrée  ? 

—  Au  mois  de  février  i  827. 

—  Et  par  qui?  reprit  Sarah  toujours  tournée  vers 
la  Chouette. 

— Par  Pieri'e  Toiiraoaiiue,  acluellemeat  au  bagii 


LE    PORTRAIT.  Ul 

de  Rocliefort...  C'est  madame  Sérnpliin  ,  la  femme 
de  charge  du  notaire,  qui  lui  avait  donné  la  petite.' 

La  comtesse  se  remit  à  écrire  et  lut  à  haute  voix  : 

i  Je  déclare  qu'au  mois  de  février  1827,  le 
nommé...  » 

La  Chouette  avait  tiré  son  stylet. 

Déjà  elle  se  levait  pour  frapper  sa  victime  entre 
les  deux  épaules... 

Sarah  se  retourna  de  nouveau. 

La  Chouette ,  pour  n^êlre  pas  surprise ,  appuya 
prestement  sa  main  droite  armée  sur  le  dossier  du 
fauteuil  de  Sarah  ,  et  se  pencha  vers  elle  afin  de 
répondre  à  sa  nouvelle  question. 

«  J'ai  oublié  le  nom  de  Thomme  qui  vous  a 
confié  Tenfant,  dit  la  comtesse. 

—  Pierre  Tournemine  ,  répondit  la  Chouette. 

—  Pierre  Tournemine ,  i  répéta  Sarah  en 
continuant  d'écrire ,  <  actuellement  au  bagne  de 
«  Rochefort,  m'a  remis  un  enfant  qui  lui  avait  été 
«  confié  par  la  femme  de  charge  du...  y> 

La  comtesse  ne  put  achever... 

La  Chouette,  après  s'être  doucement  débarrassée 
de  son  cabas  en  le  laissant  couler  à  ses  pieds,  s'était 
jetée  sur  la  comtesse  avec  autant  de  rapidité  que  de 
furie ,  de  sa  main  gauche  l'avait  saisie  à  la  nuque , 
et ,  lui  appuyant  le  visage  sur  la  table ,  lui  avait, 
de  sa  main  droite  ,  piaulé  le  stylet  entre  les  deux 
épaules... 


122  LE   PORTRAIT. 

Cet  ohominable  niciirlre  fut  exécuté  si  brusque- 
ment que  la  comtesse  ne  poussa  pas  un  cri,  pas  une 
plainte... 

Toujours  assise  ,  elle  resta  le  haut  du  corps  et  le 
front  sur  la  table.  Sa  plume  s'échappa  de  sa  main. 

4  Le  même  coup  que  Fourline...  au  petit  vieil- 
lard de  la  rue  du  Roule,  dit  le  monstre.  Encore  une 
qui  ne  parlera  plus...  son  compte  est  fait.  » 

Et  la  Chouette  s'emparanl  à  la  hâte  des  pierreries, 
qu'elle  jeia  dans  son  cabas,  ne  s'aperçut  pas  que  sa 
victime  respirait  encore. 

Le  meurtre  et  le  vol  accomplis,  Thorribie  vieille 
ouvrit  la  porte  vitrée,  disparut  rapidement  dans 
Lallée  d'arbres  verts  ,  sortit  par  la  petite  porte  de 
la  ruelle  et  gagna  les  terrains  déserts. 

Près  de  l'Observatoire ,  elle  prit  un  fiacre  qui  la 
coialuisit  chez  Bras-Rouge,  aux  Champs-Elysées. 

La  veuve  Maniai,  ÎNicolas,  Calebasse  et  Barbillon 
avaient,  on  le  sait,  donné  rendez-vous  àla  Chouette 
dans  ce  repaire  pour  voler  et  tuer  la  courtière  en 
diamants. 


vm 


l'agent  de  sdreté. 


Le  lecteur  connaît  déjà  le  cabaret  du  Cœur  saî- 
gnanl,  situé  aux  Chaiiips-Élysées,  proche  le  Cours- 
la-Reine,  dans  l'un  des  vastes  fossés  qui  avoisinaient 
cette  promenade  il  y  a  quelques  années. 

Les  habitants  de  Tile  du  Uavageur  n'avaient  pas 
encore  paru. 

Depuis  le  départ  de  Bradanianii  qui  avait,  on  le 
sait,  accompagné  la  belle-mère  de  madame  d'Harville 
en  Normandie,  Tortillard  était  revenu  chez  son 
père. 


114  l'agent  de  sûreté. 

Placé  en  vedette  en  haut  de  l'escalier,  le  petit 
boiteux  devait  signaler  Tarrivée  de  Martial  par  un 
cri  convenu,  Bras-Rouge  étant  alors  en  conférence 
secrète  avec  un  agent  de  sûreté  nommé  Narcisse 
Borel,  que  Ton  se  souvient  peut-être  d'avoir  vu  au 
tapis-franc  de  l'ogresse,  lorsqu'il  vint  y  arrêter  deux 
scélérats  accusés  de  meurtre. 

Cet  agent,  homme  de  quarante  ans  environ  , 
vigoureux  et  trapu,  avait  le  teint  coloré,  l'œil  fin  et 
perçant,  la  figure  complètement  rasée,  afin  de  pou- 
voir prendre  divers  déguisements  nécessaires  à  ses 
dangereuses  expéditions  ;  car  il  lui  fallait  joindre 
souvent  la  souplesse  de  transfiguration  du  comédien 
au  courage  et  à  l'énergie  du  soldat  pour  parvenir  à 
s'emparer  de  certains  bandits  contre  lesquels  il 
devait  lutter  de  ruse  et  de  détermination.  Narcisse 
Borel  était,  en  un  mot,  l'un  des  instruments  les  plus 
utiles,  les  plus  actifs  de  cette  providence  au  petit 
pied ,  appelée  modestement  et  vulgairement  la 
police. 

Revenons  à  l'entretien  de  Narcisse  Borel  et  de 
Bras-Rouge...  Cet  entrelien  semblait  très-animé. 

<  Oui ,  disait  l'agent  de  sûreté  ,  on  vous  accuse 
de  profiter  de  votre  position  à  double  face  pour 
prendre  impunément  part  aux  vols  d'une  bande  de 
malfaiteurs  très-dangereux,  et  pour  donner  sur  eux 
de  fausses  indications  à  la  police  de  sûreté.. .  Prenez 


l'agent  de  surfté.  lis 

gnrile,  Bras-Rouge,  si  cela  était  découvert, on  serait 
sans  pitié  pour  vous. 

—  Hélas  !  je  sais  qu'on  ra'accuse  de  cela,  et  c'est 
désolant,  mon  bon  M.  Narcisse,  répondit  Bras- 
Rouge  en  donnant  à  sa  figure  de  fouine  une  expres- 
sion de  chagrin  hypocrite.  Mais  j'espère  qu'aujour- 
d'hui enfin  on  me  rendrajustice,  et  que  ma  bonne  foi 
sera  reconnue... 

—  Nous  verrons  bien  ! 

—  Comment  peut-on  se  défier  de  moi  ?  Est-  ce 
que  je  n'ai  pas  fait  mes  preuves  ?  Est-ce  moi,  oui  i  u 
non,  qui,  dans  le  temps,  vous  ai  mis  à  même  d'ai  - 
rêter  en  flagrant  délit  Ambroise  Martial,  un  des  plu  s 
dangereux  malfaiteurs  de  Paris  ?  Car,  comme  on  dit, 
bon  chien  chasse  de  race,  et  la  race  des  Martial 
vient  de  l'enfer,  où  elle  retournera  si  le  bon  Dieu 
est  juste... 

—  Tout  cela  est  bel  et  bon,  mais  Ambroise  était 
prévenu  qu'on  allait  venir  l'arrêter  ;  si  je  n'avais 
pas  devancé  l'heure  que  vous  m'aviez  indiquée,  il 
échappait. 

—  Me  croyez-vous  capable,  M,  Narcisse,  de 
lui  avoir  secrètement  donné  avis  de  votre  arrivée? 

—  Ce  que  je  sais,  c'est  que  j'ai  reçu  de  ce  brigand 
là  un  coup  de  pistolet  à  bout  portant,  qui  heureuse- 
ment ne  m'a  traversé  que  le  bras. 

—  Dame  !  M.  Narcisse,  il  est  sûr  que  dans  votre 
partie  on  est  exposé  à  ces  malenlendus-là... 


156  l'agent  de  sûreté. 

—  Ah  !  vous  appelez  ça  des  malentendus  ? 

—  Certainemenl,   car  il  voulait  sans  doute , 
scélérat,  vous  loger  la  balle  dans  le  corps. 

—  Dans  le  bras,  dans  le  corps  ou  dans  la  lêle  , 
peu  importe  ,  ce  n'est  pas  de  cela  que  je  me  plains^; 
chaque  état  a  ses  désagréments. 

—  Et  ses  plaisirs  donc,  M.  Narcisse,  et  ses 
pla'i  iirs  1  Par  exemple,  lorsqu'un  homme  aussi  fin  , 
aus  ii adroit,  aussi  courageux  que  vous...  est  depuis 
longtemps  sur  la  piste  d'une  nichée  de  brigands, 
qu'il  les  suit  de  quartier  en  quartier,  de  bouge  en 
b(  uge,  avec  un  bon  limier  comme  votre  serviteur 
B /as-Rouge,  et  qu'il  finit  par  les  traquer  et  les 
c  ârner  dans  une  souricière  dont  chacun  ne  peut  échap- 
I  er...  avouez,  M.  Narcisse,  qu'il  y  a  là  un  grand 
plaisir...  une  joie  de  chasseur...  sans  compter  le 
service  que  l'on  rend  à  la  justice,  ajouta  gravement 
le  tavernier  du  Cœur  saignant. 

—  Je  serais  assez  de  votre  avis  ,  si  le  limier  était 
fidèle  ;  mais  je  crains  qu'il  ne  le  soit  pas. 

—  Ah  !  M.  Narcisse,  vous  croyez... 

—  Je  crois  qu'au  lieu  de  nous  mettre  sur  la  voie, 
vous  vous  amusez  à  nous  égarer,  et  que  vous  abusez 
delà  confiance  qu'on  a  en  vous.  Chaque  jour  vous 
promettez  de  nous  aider  à  mettre  la  main  sur  la 
bande...  ce  jour  n'arrive  jamais. 

—  Et  si  ce  jour  arrive  aujourd'hui,  M.  Narcisse, 
comme  j'en  suis  sûr?  et  si  je  vous  fais  ramasser 


l'agent  de  sûreté.  1Î7 

Barbillon,  Nicolas  Martial ,  la  veuve ,  sa  fille  et  la 
Chouette,  sera-ce,  oui  ou  non,  un  bon  coup  de 
filet  ?  Vous  méfierez-vous  encore  de  moi  ? 

—  INon,  et  vous  aurez  rendu  un  véritable  service; 
car  on  a  contre  cette  bande  de  fortes  présomptions , 
des  soupçons  presque  certains ,  mais  malheureuse- 
ment aucune  preuve. 

—  Aussi  un  petit  bout  de  flagrant  délit,  en  per- 
mettant de  les  pincer,  aiderait  furieusement  à  dé- 
brouiller leurs  caries,  hein  !  M.  Narcisse? 

—  Sans  doute...  et  vous  m'assurez  qu'il  n'y  a  pas 
eu  provocation  de  voire  part  dans  le  coup  qu'ils 
vont  tenter? 

—  Non  ,  sur  l'honneur  !  c'est  la  Chouette  qui  est 
venue  me  proposer  d'attirer  la  courtière  chez  moi , 
lorsque  celte  infernale  borgnesse  a  appris  par  mon 
fils  que  Morel,  le  lapidaire,  qui  demeure  rue  du 
Temple ,  travaillait  en  vrai  au  lieu  de  travailler  en 
faux  ,  et  que  la  mère  Mathieu  avait  souvent  sur  elle 
des  valeurs  considérables...  J'ai  accepté  l'affaire, 
en  proposant  à  la  Chouetle  de  nous  adjoindre  les 
Martial  et  Barbillon  ,  afin  de  vous  mettre  toute  la 
séquelle  sous  la  main. 

—  Et  leMaîire-d'Écolo,  cethomme  si  dangereux, 
si  fort  et  si  féroce ,  qui  était  toujours  avec  la 
Chouette?...  un  déshabitués  du  lapis-franc? 

—  Le  Maîire-d'École?...  dit  Bras-Bouge  en  fei- 
gnant l'élonnemont. 


i2  8  l'agent  de  sûreté. 

—  Oui ,  un  forçat  évadé  du  bagne  de  Rochefori , 
un  nommé  Anselme  Duresnel ,  condamné  à  perpé- 
tuité. On  sait  maintenant  qu'il  s'est  défiguré  pour  se 
rendre  méconnaissable...  N'avez-vous  aucun  indice 
sur  lui? 

—  Aucun...,  répondit  intrépidement  Bras-Rouge 
qui  avait  ses  raisons  pour  faire  ce  monsonge,  car  le 
Maîlre-d'École  était  alors  renfermé  dans  une  des 
caves  du  cabaret. 

—  Il  y  a  lout  lieu  de  croire  que  le  Maîire-d'École 
est  Fauteur  de  nouveaux  assassinats.  Ce  serait  une 
capture  importante... 

—  Depuis  six  semaines  on  ne  sait  pas  ce  qu'il  est 
devenu. 

—  Aussi  vous  reproche-t-on  d'avoir  perdu  sa 
trace... 

—  Toujours  des  reproches!...  M.  Narcisse... 
toujours... 

—  Ce  ne  sont  pas  les  raisons  qui  manquent...  Et 
la  contrebande? 

—  Ne  faut-il  pas  que  je  connaisse  un  peu  de 
toutes  sortes  de  gens^  des  contrebandiers  comme 
d'autres  pour  vous  mettre  sur  la  voie...  Je  vous  ai 
dénoncé  ce  tuyau  à  introduire  des  liquides...  établi 
en  dehors  de  la  barrière  du  Trône  et  aboutissant 
dans  une  maison...  de  la  rue... 

—  Je  sais  lout  cela  ,  dit  Narcisse  en  interrompant 
Bras-Rouge,  mais  pour  un  que  vous  dénoncez,  vous 


l'agent  de  sûreté.  129 

en  faites  peut-être  échapper  dix  ,  et  vous  continuez 
impunément  votre  trafic...  Je  suis  sûr  que  vous 
mangez  à  deux  râteliers,  comme  on  dit. 

—  Ah!  M.  Narcisse...  je  suis  incapable  d'une 
faim  aussi  malhonnête... 

—  Et  ce  n'est  pas  tout  ;  rue  du  Temple  ,  n''  17, 
loge  une  femme  Burette  ,  prêteuse  sur  gages ,  que 
Ton  accuse  d'être  votre  receleuse  particulière  à  vous. 

—  Que  voulez-vous  que  j'y  fasse,  M.  Narcisse? 
On  dit  tant  de  choses,  le  monde  est  si  méchant... 
Encore  une  fois ,  il  faut  bien  que  je  fraye  avec  le 
plus  grand  nombre  de  coquins  possible ,  que  j'aie 
même  l'air  de  faire  comme  eux...  pis  qu'eux ,  pour 
ne  pas  leur  donner  de  soupçons;  mais  came  navre... 
de  les  imiter. . .  ça  me  navre. . .  Il  faut  que  je  sois  bien 
dévoué  au  service  ,  allez...  pour  me  résigner  à  ce 
métier-là... 

—  Pauvre  cher  homme...  je  vous  plains  de  toute 
mon  âme. 

—  Vous  riez,  M.  Narcisse...  Mais  si  l'on  croit  ça  , 
pourquoi  n'a-t-on  pas  fait  une  descente  chez  la  mère 
Burette  et  chez  moi? 

—  Vous  le  savez  bien...  pour  ne  pas  effaroucher 
ces  bandits  que  vous  nous  promettez  de  nous  livrer 
depuis  si  longtemps. 

—  Et  je  vais  vous  les  livrer ,  M.  Narcisse  ;  avant 
une  heure  ils  seront  ficelés...  et  sans  trop  de  peine, 
car  il  y  a  trois  femmes.  Quant  à  Barbillon  et  à 


I5Ô  L*AGENT  DE  SDREîé. 

Nicolas  Martial,  ils  sont  féroces  comme  des  tigres, 
mais  lâches  comme  des  poules. 

—  Tigres  ou  poules ,  dit  Narcisse  en  entr'ouvrant 
sa  longue  redingote  et  montrant  la  crosse  de  deux 
pistolets  qni  sortaient  des  goussets  de  son  pantalon  , 
j'ai  là  de  quoi  les  servir. 

— ■  Vous  ferez  toujours  bien  de  prendre  deux  de 
vos  hommes  avec  vous ,  M.  Narcisse';  quand  ils  se 
voient  acculés ,  les  plus  poltrons  deviennent  quel- 
quefois des  enragés. 

—  Je  placerai  deux  de  mes  hommes  dans  la  pe- 
tite salle  basse  ,  à  côié  de  celle  où  vous  ferez  entrer 
la  courtière...  au  premier  cri,  je  paraîtrai  à  une 
porte  ,  mes  deux  hommes  à  l'autre. 

—  Il  faut  vous  hâter,  car  la  bande  va  arriver 
d'un  moment  à  l'autre ,  M.  Narcisse. 

—  Soit',  je  vais  poster  mes  hommes...  pourvu 
que  cela  ne  soit  pas  encore  pour  rien...  cette  fois.  > 

L'entretien  fut  interrompu  par  un  sifflement  par- 
ticulier destiné  à  servir  de  signal. 

Bras-Rouge  s'approcha  d'une  fenêtre  pour  voir 
quelle  personne  Tortillard  annonçait. 

€  Tenez...  voilà  déjà  la  Chouette.  Eh  bien  !  me 
croyez-vous  à  présent,  M.  Narcisse? 

—  C'est  déjà  quelque  chose ,  mais  ce  n'est  pas 
tout  ;  enfin ,  nous  verrons ,  je  cours  placer  mes 
hommes.  » 

Et  l'agent  de  sûreté  disparut  par  une  porte  latérale. 


IX 


Là   CHOUETTE. 


La  précîpitalion  de  la  marche  de  la  Choueite  , 
les  ardeurs  féroces  d'une  fièvre  de  rapine  et  de 
meurtre  qui  la  possédaient  encore,  avaient  empour- 
pré son  hideux  visage  ;  son  œil  veri  éiincelait  d'une 
joie  sauvage. 

Tortillard  la  suivait  sautillant  et  boitant. 

Au  moment  où  elle  descendait  les  dernières  mar- 
ches de  l'escalier  ,  le  fils  de  Bras-Rouge ,  par  une 
méchante  espièglerie  ,  posa  son  pied  sur  les  plis 
traînans  de  la  robe  de  la  Chouette, 


132  LA    CHOUETTE. 

Ce  brusque  temps  d'arrêt  fit  trébucher  la  vieille. 
Ne  pouvant  se  retenir  à  la  rampe  ,  elle  tomba  sur  ses 
genoux,  les  deux  mains  tendues  en  avant,  aban- 
donnant son  précieux  cabas,  d'où  s'échappa  un  bra- 
celet d'or  garni  d'émeraudes  et  de  perles  fines... 

La  Chouette  ,  s'étant  dans  sa  chute  quelque  peu 
excorié  les  doigts,  ramassa  le  bracelet  qui  n'avait  pas 
échappé  à  la  vue  perçante  de  Tortillard ,  se  releva 
et  se  précipita  furieuse  sur  le  petit  boiteux  qui  s'ap- 
prochait d'elle  d'un  air  hypocrite  en  lui  disant  : 

i  Ah!  mon  Dieu  !  le  pied  vous  a  donc  fourché?  > 

Sans  lui  répondre  ,  la  Chouette  saisit  Tortillard 
par  les  cheveux ,  et ,  se  baissant  au  niveau  de  sa 
joue ,  le  mordit  avec  rage  ;  le  sang  jaillit  sous  sa 
dent. 

Chose  étrange ,  Tortillard ,  malgré  sa  méchan- 
ceté ,  malgré  le  ressentiment  d'une  cruelle  douleur, 
ne  poussa  pas  une  plainte,  pas  un  cri. 

Il  essuya  son  visage  ensanglanté ,  et  dit  en  riant 
d'un  air  forcé  : 

«  J'aime  mieux  que  vous  ne  m'embrassiez  pas  si 
fort  une  autre  fois...  hé...  la  Chouette... 

—  Méchant  petit  momacque,  pourquoi  as-tu  mis 
exprès  ion  pied  sur  ma  robe. . .  pour  me  faire  tomber? 

—  Moi?  Ah  bien!  par  exemple...  je  vous  jure 
que  je  ne  l'ai  pas  fait  exprès,  ma  bonne  Chouette... 
Plus  souvent  que  votre  petit  Tortillard  aurait  voulu 
vous  faire  du  mal...  il  vous  aime  trop  pour  cela  ; 


LA   CHOUETTE.  13S 

VOUS  avez  beau  le  battre,  le  brusquer,  le  mordre,  il 
vous  est  attaché  comme  le  pauvre  petit  chien  l'est  à 
son  maître ,  i  dit  l'enfant  d'une  voix  pateline  et 
doucereuse. 

Trompée  parrhypocrisle  de  Tortillard,  la  Chouette 
le  crut  et  lui  répondit  : 

«  A  la  bonne  heure!  si  je  t'ai  mordu  à  tort,  ce 
sera  pour  toutes  les  autres  fois  que  tu  l'aurais  mérité, 
brigand...  Allons,  vive  la  joie!...  aujourd'hui  je  n'ai 
pas  de  rancune...  Où  est  ton  filou  de  père  ? 

—  Dans  la  maison...  Voulez-vous  que  j'aille  le 
chercher?... 

—  Non.  Les  Maniai  sonl-ils  venus? 

—  Pas  encore... 

—  Alors  j'ai  le  temps  de  descendre  chez  Four-* 
Une  ;  j'ai  à  lui  parler  au  vieux  sans  yeux.. . 

—  Vous  allez  au  caveau  duMaître-d'École?  dit  Tor- 
tillard en  dissimulant  à  peine  une  joie  diabolique. 

—  Qu'est-ce  que  ça  te  fait? 

—  A  moi  ? 

—  Oui,  tu  m'as  demandé  cela  d'un  drôle  d'air. 

—  Parce  que  je  pense  à  quelque  chose  de  drôle. 

—  Quoi? 

■ —  C'est  que  vous  devriez  bien  au  moins  lui  ap- 
porter un  jeu  de  cartes  pour  le  désennuyer,  reprit 
Tortillard  d'un  air  narquois ,  ça  le  changerait  un 
peu...  Il  ne  joue  qu'à  être  mordu  par  les  rats;  à  ce 
jeu-là  il  gagne  toujours,  et  ù  la  fin,  ça  lasse.   > 

ECOtSK  8VE.— r,   l,  9 


434  LA    CHOUF.TTB. 

ï.a  Clioiiellc  rit  aux  éclais  do  ce  lazzi,  et  dil  au 
\)c[\l  Loileiix  : 

«  Amour  de  momacquc  à  sa  maman ...  je  ne  con- 
nais pas  un  moulard  pour  avoir  déjà  plus  de  vice 
que  ce  gucux-là.  Va  clierclier  une  cliandelle,  lu 
m'éclaireras  pour  descendre  chez  Fourline...  et  lu 
m'aideras  à  ouvrir  sa  porle...  lu  sais  bien  qu'à 
moi  tonte  seule  je  ne  peux  pas  seulement  la  pous- 
ser. 

—  Ali  !  biçn  non,  il  fait  trop  noir  dans  la  cave, 
dit  Tortillard  en  hoclianl  la  tête. 

—  Comment  !  comment  !  toi  qui  es  mauvais 
-comme  un  démon,  lu  serais  poltron?...  je  voudrais 
bien  voir  ça...  Allons,  va  vile,  et  dis  à  ton  père  que 
je  vas  revenir  tout  à  riieure...  queje  suis  avec  Four- 
line... que  nous  causons  de  la  publication  des  bans 
pour  noire  mariage...  eh  !  eh  !  eh!  ajouta  le  monstre 
en  ricanant,  voyons,  dépéche-loi,  lu  seras  garçon 
de  noce,  et  si  lu  es  gentil,  c'est  loi  qui  prendras  ma 
jarretière...   » 

Tortillard  alla  chercuer  une  lumière  d'un  air 
maussade. 

Eu  rallendanl ,  la  Chouette,  toute  à  Tivressc 
du  succès  de  son  vol ,  plongea  sa  main  droite  dans 
son  cabas  pour  y  manier  les  bijoux  précieux  qu'il 
ren  fermait. 

C'était  pour  cacher  momenianément  ce  trésor 
qu'elle  voulait  descendre  dans  le  caveau  du  Maîire- 


LA    CHOUETTE.  135 

(VÉcole,  et  non  pour  jouir,  selon  son  habitude,  des 
lourmenls  de  sa  nouvelle  victime. 

Nous  dirons  tout  à  l'heure  pourquoi,  du  consen- 
tcnieiit  de  Bras-Rouge,  la  Chouelte  avait  relégué  le 
Maîlre-d'Ecole  dans  ce  môme  réduit  souterrain  où 
ce  brigand  avait  autrefois  précipité  Rodolphe. 

Tortillard,  tenant  un  flambeau,  reparut  à  la  porte 
du  cabaret. 

La  Chouette  le  suivit  dans  la  salle  basse,  où  s'ou- 
vrait la  large  trappe  à  deux  vantaux  que  Ton  con- 
naît déjà. 

Le  fils  de  Bras-Rouge,  abritant  sa  lumière  dans 
le  creux  de  sa  main,  et  précédant  la  vieille,  des- 
cendit lentement  un  escalier  de  pierre  conduisant  à 
une  pente  rapide  au  bout  de  laquelle  se  trouvait  la 
porte  épaisse  du  caveau  souterrain  qui  avait  failli 
devenir  le  tombeau  de  Rodolphe. 

Arrivé  au  bas  de  Tescalier,  Tortillard  parut  hési- 
ter à  suivre  la  Chouette. 

«  Eh  bienl...  méchant  lambin...  avance  donc, 
lui  dit-elle  en  se  retournant. 

—  Dame  !  il  fait  si  noir...  et  puis  vous  allez  si 
vite,  la  Chouette...  Mais  au  fait,  tenez...  j'aime 
mieux  m'en  retourner...  et  vous  laisser  la  chan- 
delle. 

—  Et  la  porte  du  caveau,  imbéci'e?...  Est-ce  que 
je  peux  l'ouvrir  à  moi  toute  seule?  AvaDceras-tu ? 

—  Non...  j'ai  trop  peur. 


15G  LA   CHOUETTE. 

—  Si  je  vais  à  toi...  prends  garde... 

—  Puisque  vous  me  menacez,  je  remonte...  i 
Et  Tortillard  recula  quelques  pas. 

i  Eli  bien!  écoute...  sois  gentil,  reprit  la  Chouette 
en  contenant  sa  colère,  je  te  donnerai  quelque 
chose... 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  Tortillard  en  se  rap- 
prochant, parlez-moi  ainsi,  et  vous  ferez  de  moi 
tout  ce  que  vous  voudrez,  mère  la  Chouette. 

• — Avance,  avance,  je  suis  pressée... 

—  Oui,  mais  promettez-moi  que  vous  me  laisse- 
rez aguicher  le  Maître-d'École. 

—  Une  autre  fois...  aujourd'hui  je  n'ai  pas  le 
temps. 

—  Rien  qu'un  petit  peu  ;  laissez-moi  seulement 
le  faire  écumer... 

—  Une  autre  fois...  Je  te  dis  qu'il  faut  que  je 
remonte  tout  de  suite. 

—  Pourquoi  donc  voulez-vous  ouvrir  la  porte 
de  son  appartement? 

—  Ça  ne  te  regarde  pas.  Voyons,  finiras-lu?  Les 
Martial  sont  peut-être  déjà  en  haut,  il  faut  que  je 
leur  parle...  Sois  gentil  et  tu  n'en  seras  pas  fâché... 
arrive... 

—  Il  faut  que  je  vous  aime  bien,  allez,  la 
Chouette...  Vous  me  faites  faire  tout  ce  que  vous 
voulez,  >  dit  Tortillard  en  s'avançant  lentement. 

La  clarté  blafarde,  vacillante  de  la  chandelle 


LA   CHOUETTE.  i37 

éclaira  vaguement  ce  sombre  couloir ,  dessinant 
la  noire  silhouette  du  hi  deux  enfant  sur  les  murailles 
verdàlres ,  lézardées,  ruisselantes  d'humidité. 

Au  fond  du  passage,  à  travers  une  demi-obscurité, 
on  voyait  le  cintre  bas,  écrasé  de  l'entrée  du  caveau, 
sa  porte  épaisse,  garnie  de  bandes  de  fer,  et  se 
détachant  dansTombre,  le  tartan  rouge  et  le  bonnet 
blanc  de  la  Chouette. 

Grâce  à  ses  efforts  et  à  ceux  de  Tortillard ,  la 
porte  s'ouvrit,  en  grinçant,  sur  ses  gonds  rouil- 
les. 

Une  bouffée  de  vapeur  humide  s'échappa  de  cet 
antre,  obscur  comme  la  nuit. 

La  lumière,  posée  à  terre,  jetait  quelques  lueurs 
sur  les  premières  marches  de  l'escalier  de  pierre , 
dont  les  derniers  degrés  se  perdaient  complète- 
ment dans  les  ténèbres. 

Un  cri,  ou  pluiôt  un  rugissement  sauvage ,  sortit 
des  profondeurs  du  caveau. 

«  Ah!  voilà  Fourline  qui  dit  bonjourà  sa  maman,! 
dit  ironiquement  la  Chouette. 

Et  elle  descendit  quelques  marches  pour  cacher 
son  cabas  dans  quelque  recoin. 

<  J'ai  faim  I  cria  le  Maître-d'École  d'une  voix 
frémissante  de  rage  ;  on  veut  donc  me  faire  mourir 
comme  une  bêle  enragée? 

—  Tu  as  faim,  gros  minet?  dit  la  Chouette  en 
éclatant  de  rire ,  eh  bien  !...  suce  ton  pouce...  > 


158  LA   CHOUETTE. 

On  entendit  le  bruit  (Vune  chaîne  qui  se  roitlissait 
violemment. 

Puis  un  soupir  de  rage  muette  contenue. 

«  Prends  garde  !  prends  garde  !  tu  vas  te  faire 
encore  bobo  à  la  jambe ,  comme  à  la  ferme  de 
Bouqueval,  pauvre  bon  papa  !  dit  Tortillard. 

—  Il  a  raison,  cet  enfanl  ;  tiens-toi  donc  en  repos, 
Fourline ,  reprit  la  vieille ,  Tanneau  et  la  chaîne 
sont  solides ,  vieux  sans  yeux ,  ça  vient  de  chez  le 
père  Micou,  qui  ne  vend  que  du  bon.  C'est  ta  faute 
aussi;  pourquoi  l'es-tu  laissé  ficeler  pendant  ton 
sommeil?  on  n'a  eu  ensuite  qu'à  le  passer  l'anneau  et 
la  chaîne  à  la  gigue,  et  à  le  descendre  ici....  au 
frais...  pour  te  conserver...  vieux  coquet. 

—  C'est  dommage!  il  va  moisir,  »  dit  Tortil- 
lard. 

On  entendit  un  nouveau  bruit  de  chaînes. 

«  Eh  !  eh  !  Fourline  qui  sautille  comme  un 
lianneton  attaché  par  la  patte  dit  la  vieille.  Il  me 
semble  le  voir... 

—  Hanneton!  vole!  vole!  vole!...  Ton  mari  est 
le Matlre-d' École!...  i  chantonna  Tortillard. 

Celte  variante  augmenta  rhilarité  de  la  Chouette. 

Ayant  placé  son  cabas  dans  un  trou  formé  par  la 
dégradation  de  la  muraille  de  Tescaller ,  elle  dit  en 
se  relevant  : 

€   Vois-tu,  Fourline? 

"—Il  ne  voit  pas...,  dit  Tortillard. 


LA    CHOUETTE.  139 

—  Il  a  raison,  cet  enfant!  Eh  bien  !  onlcnds-tu, 
Fourline?  il  ne  fallait  pas,  en  revenant  de  la  ferme, 
être  assez  colas  pour  faire  le  bon  chien. . .  en  m'erapô- 
chant  de  dévisager  la  PégrioUe  avec  mon  vitriol... 
Par  là-dessus,  lu  m'as  parlé  de  ta  mueile  (i),  qui 
devenait  bégueule.  J'ai  vu  que  ta  pâte  de  franc  gueux 
s'aigrissait...  qu'elle  tournait  à  rhonnéle...  comme 
qui  dirait  au  mouchard...  que  d'un  jour  à  l'autre 
tu  pourrais  manger  sur  nous  (2),  vieux  sans  yeux... 
et  alors... 

—  Alors  le  vieux  sans  yeux  va  manger  sur  toi,  la 
Chouette,  car  il  a  faim  !  s'écria  Tortillard  en  poussant 
brusquement  et  de  toutes  ses  forces  la  vieille  par  le 
dos... 

La  Chouette  tomba  en  avant ,  en  poussant  une 
imprécation  terrible. 

On  l'entendit  rouler  au  bas  de  l'escalier  de 
pierre... 

<  Kiss...  kiss...  kiss...  à  toi  la  Chouette, [à  toi... 
saute  dessus...  vieux,  s  ajouta  Tortillard. 

Puis  saisissant  le  cabas  sous  la  pierre  où  il  avait 
vu  la  vieille  le  placer,  il  gravit  précipitam nient  Tes- 
calier  en  criant  avec  un  éclat  de  rire  féroce  : 

«  Voilà  une  poussée  qui  vaut  mieux  que  celle  de 
tout  à  l'heure,  hein!  la  Chouette?  Cette  fois  lu  ne 


(1)  Delà  conscience. 

(2)  Nous  dénoucer. 


140  L\    CHOUETTE. 

me  mordras  pas  jusqu'au  sang...  Ah  î  lu  croyais  que 
je  n'avais  pas  de  rancune...  merci...  je  saigne  en- 
core. 

— Je  la  liens ...  oli  ! ...  je  la  liens  ! . . .  cria  le  Maîire- 
d'ÉccIe  du  fond  du  caveau. 

—  Si  tu  la  tiens,  vieux,  part  à  deux,  î  dit  Tortil- 
lard en  ricanant. 

Et  il  s'arrêta  sur  la  dernière  marche  de  l'escalier- 
<  Au  secours  !  cria  la  Chouette  d'une  voix  stran- 
gulée. 

—  Merci...  Tortillard,  reprit  le  Maître-d'Écolc, 
merci  ! 

c  Et  on  l'entendit  pousser  une  aspiration  de 
joie  effrayante. 

«  Oh!  je  te  pardonne  le  mal  que  tu  m'as  fait... 
et  pour  la  récompense...  tu  vas  Tentendre  chanter, 
la  Chouette!  !!  écoute-la  bien...  l'oiseau  de  mort,.. 

—  Bravo  !  me  voilà  aux  premières  loges ,  >  dit 
Tortillard  en  s'asseyant  au  haut  de  Tcscalier. 


LE   CAVEAU, 


Torllllard,  assis  sur  la  première  marche  de  Tes- 
calier  ,  éleva  sa  lumière  pour  lâcher  d'éclairer 
l'épouvantable  scène  qui  allail  se  passer  dans  les 
profondeurs  du  caveau  ;  mais  les  ténèbres  étaient 
trop  épaisses...  une  si  faible  clarté  ne  put  les  dis- 
siper. 

Le  fils  de  Dras-Rouge  ne  distingua  rien. 

La  lutte  duMaître-d'Écolc  et  delà  Chouette  était 
sourde  ,  acharnée ,  sans  un  mot ,  sans  un  cri. 

Seulement  de  temps  à  autre  on  entendait  l'aspi- 


142  LE  CWEAU. 

ration  bruyante  ou  le  souffle  étouffé  qui  accompagne 
toujours  des  efforts  violents  et  contenus. 

Tortillar.l ,  assis  sur  le  degré  de  pierre  ,  se  mit 
alors  à  frapper  des  pieds  avec  cette  cadence  particu- 
lière aux  spectateurs  impatients  de  voir  commencer 
le  spectacle  ;  puis  il  poussa  ce  cri  familier  aux  habi- 
tués du  paradis  des  théâtres  du  boulevard. 

<  Eh  !  la  toile...  la  pièce...  la  musique  ! 

—  Oh  !  je  le  tiendrai  comme  je  veux  ,  murmura 
le  Maître-d'École  au  fond  du  caveau  ,  et  tu  vas...  > 

Un  mouvement  désespéré  de  !a  (^houetie  Tinter- 
rompit.  Elle  se  débattait  avec  Ténergieque  do:;nela 
crainte  de  la  mort. 

(  Plus  haut...  on  n'entend  pas....  cria  Tortillard. 

—  Tu  as  beau  me  dévorer  la  m;iin,  je  te  tiendrai 
comme  je  le  veux  ,  s  reprit  le  Maître-d'École. 

Puis,  ayant  sans  doute  réussi  à  contenir  la 
Chouette  ,  il  ajouta  :  «i  C'est  cela...  Maintenant  , 
écoute... 

—  Tortillard,  appelle  ton  père!  cria  la  Chouette 
d'une  voix  haletante,  épuisée.  Au  secours!...  au 
secours!... 

—  A  la  porte...  la  vieille!  elle  empêche  d'en- 
tendre ,  dit  le  petit  boiteux  en  éclatant  de  rire;  à 
bas  la  cabale  !  i 

Les  cris  de  la  Chouette  ne  pouvaient  percer  ces 
deux  étages  souterrains. 

La  misérable,  voyant  qu'elle  n'avait  aucune  aide  à 


LE  CAVEAU.  143 

attendre  du  fils  de  Bras-Rouge,  voulut  tenter  un  der- 
nier effort. 

c  Tortillard,  va  chercher  du  secours  et  je  te  donne 
mon  cabas  ;  il  est  plein  de  bijoux...  il  est  là  sous  une 
pierre. 

—  Que  ça  de  générosité!  Merci,  madame... 
Est-ce  que  je  ne  l'ai  pas,  ton  cabas?  Tiens,  entends- 
tu  comme  ça  clique  dedans?...  dit  Tortillard  en  le 
secouant.  Mais,  par  exemple,  donne-moi  tout  de 
suite  pour  deux  sous  de  galette  chaude  ,  et  je  vas 
chercher  papa  ! 

—  Aie  pitié  de  moi,  et  je...  s 
La  Chouette  ne  put  continuer. 
Il  se  fit  un  nouveau  silence. 

Le  petit  boiteux  commença  de  frapper  en  mesure 
sur  la  pierre  de  Fescalier  où  il  était  accroupi ,  ac- 
compagnant le  bruit  de  ses  pieds  de  ce  cri 
répété  : 

«  Ça  ne  commence  donc  pas?  Ohé!  la  toile... 
ou  j'en  fais  des  faux-cols  !  la  pièce!...  la  musi- 
que! 

—  De  cette  façon ,  la  Chouette ,  tu  ne  pourras 
plusm'étourdir  de  tes  cris,  reprit  le  Maître-d'École, 
après  quelques  minutes,  pendant  lesquelles  il  par- 
vint sans  doute  à  bâillonner  la  vieille.  Tu  sens 
bien ,  reprit-il  d'une  voix  lente  et  creuse  ,  que  je  ne 
veux  pas  en  finir  tout  de  suite...  Torture  pour  tor- 
ture !  Tu  m'as  assez  fait  souffrir...  il  faut  que  je  te 


144  LE  CAVE\U. 

parle  longuement  avant  de  le  tuer...  oui...  longue- 
ment... ça  va  être  affreux  pour  toi...  quelle  agonie, 
hein  ! 

—  Ah  çà  !  pas  de  bêtises,  eh  !  vieux  !  s'écria  Tor- 
tillard en  se  levant  à  demi  ;  corrige-la,  mais  ne  lui 
fais  pas  trop  de  mal...  Tu  parles  de  la  tuer...  c'est 
une  frime ,  n'est-ce  pas  ?  Je  tiens  à  ma  Chouette... 
je  te  l'ai  prêtée,  mais  lu  mêla  rendras...  ne  me 
l'abîme  pas...  je  ne  veux  pas  qu'on  me  détruise  ma 
Chouette  ,  ou  sans  ça ,  je  vais  chercher  papa. 

—  Sois  tranquille  ,  elle  n'aura  que  ce  qu'elle 
mérite...,  dit  le  Maiire-d'Ecole  pour  rassurer  Tor- 
tillard ,  craignant  que  le  petit  boiteux  n'allât  cher- 
cher du  secours. 

—  A  la  bonne  heure  ,  bravo  !  voilà  la  pièce  qui 
va  commencer...  dit  le  fils  de  Bras-Rouge  ,  qui  ne 
croyait  pas  que  le  Maître-d'École  menaçât  sérieuse- 
ment les  jours  de  l'horrible  vieille. 

—  Causons  donc  ,  la  Chouette  ,  reprit  le  Maîlre- 
d'École  d'une  voix  calme.  D'abord  ,  vois-tu  ,  depuis 
ce  rêve  de  la  ferme  de  Bouqueval ,  qui  m'a  remis 
sous  les  yeux  tous  nos  crimes  ,  depuis  ce  rêve  qui 
a  manqué  de  me  rendre  fou...  qui  me  rendra  fou... 
car  dans  la  solitude  ,  dans  Tisolement  profond  où  je 
vis  ,  toutes  mes  pensées  viennent  malgré  moi  abou- 
tir à  ce  rêve...  il  s'est  passé  en  moi  un  changement 
étrange. 

Oui...  j'ai  eu  horreur  de  ma  férocité  passée... 


LE  CAVEAU.  145 

D'abord  je  ne  t'ai  pas  laissée  martyriser  la  Goua- 
ieuse...  cela  n'élaii  rien  encore... 

En  m'enchaînant  ici  dans  celte  cave ,  en  m'y 
faisant  souffrir  le  froid  et  la  faim...  mais  en  me 
délivrant  de  ton  obsession...  lu  m'as  laissé  tout  à 
répouvante  de  mes  réflexions. 

Ob  !  lu  ne  sais  pas  ce  que  c'est  que  d'être  seul... 
toujours  seul...  avec  un  voile  noir  sur  les  yeux, 
comme  m'a  dit  Tliomme  implacable  qui  m'a  puni... 

Cela  est  effrayant...  vois  donc  !... 

C'est  dans  ce  caveau  que  je  l'avais  précipité  pour 
le  tuer...  et  ce  caveau  est  le  lieu  de  mon  supplice... 
Il  sera  peut-être  mon  tombeau... 

Je  le  répète  que  cela  est  effrayant. 

Tout  ce  que  cet  bomme  m'a  prédit  s'est  réalisé. 

11  m'avait  dit  :  c  Tu  as  abusé  de  ta  force. . .  lu  seras 
le  jouet  des  plus  faibles.  » 

Cela  a  été. 

Il  m'avait  dit  :  «  Désormais  séparé  du  monde 
extérieur,  face  à  face  avec  l'élernel  souvenir  de 
tes  crimes ,  un  jour  lu  te  repentiras  de  tes  cri- 
mes... > 

Et  ce  jour  est  arrivé...  l'isolement  m'a  purifié... 

Je  ne  l'aurais  pas  cru  possible... 

Une  autre  preuve...  que  je  suis  peut-être  moins 
scélérat  qu'autrefois...  c'est  que  j'éprouve  une  joie 
infinie  à  le  tenir  là...  monstre...  non  pour  me  ven- 
ger, moi...  mais,  pour  venger  nos  victimes..,  Oui, 


146  LE  CAVEAU. 

j'aurai  accompli  un  devoir...  quand  ,  de  ma  propre 
main,  j'aurai  puni  ma  complice... 

Une  voix  me  dit  que  si  lu  étais  tombée  plus  loi  en 
mon  pouvoir,  bien  du  sang...  bien  du  sang  n'aurait 
pas  coulé  sous  tes  coups. 

J'ai  mainlenant  horreur  de  mes  meurtres  passes 
et  pourtant.. .  ne  trouves-tu  pas  cela  bizarre?  c'est 
sans  crainte,  c'est  avec  sécuritéque  je  vais  commet- 
tre sur  toi  un  meurtre  affreux,  avec  des  raffinements 
affreux...  Dis...  dis...  conçois-tu  cela? 

—  Bravo!...  bien  joué...  vieux  sans  yeux!  ça 
chauffe,  s'écria  Tortillard  en  applaudissant.  Tout  ça, 
c'est  toujours  pour  rire  ? 

—  Toujours  pour  rire,  reprit  le  Maître-d'École 
d'une  voix  creuse.  Tiens-toi  donc ,  la  Chouette  ,  il 
faut  que  je  finisse  de  l'expliquer  comment  peu  à  peu 
j'en  suis  venu  à  me  repentir. 

Celle  révélaiion  te  sera  odieuse...  cœur  endurci, 
et  elle  te  prouvera  aussi  combien  je  dois  être  impi- 
toyable dans  la  vengeance  que  je  veux  exercer  sur 
loi  an  nom  de  nos  victimes... 

Il  faut  que  je  me  hàle... 

La  joie  de  te  tenir  là...  me  fait  bondir  le  sang  .. 
mes  tempes  battent  avec  violence  comme  lorsqu'à 
force  de  penser  au  rêve...  ma  raison  s'égare...  pent- 
êlre  une  de  mes  crises  va-t-elle  venir...  mais  j'aurai 
le  temps  de  le  rendre  les  approches  de  la  mort 
effroyables,  en  le  forçant  de  m'entendre. 


LE  CAVEAU.  «41 

—  Hardi,  la  Chouette  !  cria  Torlillard  !  hardi  !  à  la 
réplique!...  Tu  ne  sais  donc  pas  ton  rôle?...  Alors 
dis  au  boulanger  [i)  de  le  souffler,  ma  vieille. 

—  Oh  1  lu  auras  beau  le  débailre  et  me  mordre  , 
reprit  le  Maîire-d'Ecole  après  un  nouveau  silence  , 
(une  nréchapperas  pas...  lu  m'as  coupé  les  doigts 
jusqu'aux  os...  mais  je  l'arrache  la  langue  si  lu 
bouges... 

Continuons  de  causer. 

En  me  trouvant  seul ,  toujours  seul  dans  la  nuit 
cl  dans  le  silence,  j'ai  commencé  par  éprouver  des 
accès  de  rage  furieuse...  impuissante...  pour  la  pre- 
mière fois  ma  tête  s'est  perdue.  Oui...  quoique 
éveillé,  j'ai  revu  le  rcve...  tu  sais?  le  rêve... 

Le  petit  vieillard  de  la  rue  du  Roule...  la  femme 
noyée...  le  marchand  de  bestiaux...  et  toi...  pla- 
nant au-dessus  de  ces  fantômes... 

Je  le  dis  que  cela  est  effrayant. 

Je  suis  aveugle...  et  ma  pensée  prend  une  forme, 
un  corps,  pour  me  représenter  incessamment  d'une 
manière  visible,  presque  palpable...  les  traits  de  mes 
viclimes... 

Je  n'aurais  pas  fait  ce  rêve  afiVeux ,  que  nio:i 
esprit,  fonlimieiîemohl  ab8on)é  par  le  souvenir  de 
mes  crimes  passés ,  eût  été  troublé  des  mômes 
visions... 

(1)  Le  diable. 


448  LE  CAVEAU. 

Sans  doute ,  lorsqu'on  est  privé  de  la  vue ,  les 
idées  obsédantes  s'imagcnt  presque  matériellement 
dans  le  cerveau... 

Pourtant...  quelquefois,  à  force  de  les  contempler 
avec  une  terreur  résignée...  il  me  semble  que  ces 
spectres  menaçants...  ont  piiié  de  moi...  ils  pâlis- 
sent... s'effacent  et  disparaissent...  Alors  je  crois 
me  réveiller  d'un  songe  funeste...  mais  je  me  sens 
faible,  abattu,  brisé...  et,  le  croirais-tu...  oh! 
comme  tu  vas  rire...  la  Chouette  !...  je  pleure... 
entends-tu?...  je  pleure...  Tu  ne  ris  pas?...  Mais 
ris  donc  !...  ris  donc!...  > 

La  Chouette  poussa  un  gémissement  sourd  et 
étouffé. 

<   Plus  haut  !  cria  Tortillard  ,  on  n'entend  pas... 

—  Oui ,  reprit  le  Maîire-d'Ecoîc,  je  pleure  ,  car 
je  souffre...  et  h  fureur  est  vaine.  Je  me  dis  : 
Demain  ,  après-demain,  toujours  je  serai  en  proie 
aux  mêmes  accès  de  délire  et  de  mornedésolation... 

Quelle  vie  !  oh  !  quelle  vie!... 

Et  je  n'ai  pas  choisi  la  mort  plutôt  que  d'être  ense- 
veli vivant  dans  cet  abîme  que  creuse  incessamment 
ma  pensée  ! 

Aveugle,  solitaire  et  prisonnier...  qui  pourrait  me 
distraire  de  mes  remords?  Rien...  rien... 

Quand  les  fantômes  cessent  un  moment  de  passer 
et  de  repasser  sur  le  voile  noir  que  j'ai  devant  les 
yeux,  ce  sont  d'autres  tortures...  ce  sont  des  corn- 


LE  CAVEAU.  149 

pnraisons  écrasantes.  Je  me  dis  :  Si  j'élais  reslé 
honncle  homme,  à  celte  heure  je  serais  libre,  tran- 
quille, heureux,  aimé  et  honoré  des  miens...  au  lieu 
d'èlre  aveugle  et  enchaîné  dans  ce  cachot,  à  la 
merci  de  mes  complices. 

Hélas  !  le  regret  du  bonheur  perdu  par  un  crime 
est  un  premier  pas  vers  le  repentir. .. 

Et  quand  au  repentir  se  ]o\ui  une  expiation  d'une 
effrayante  sévérité...  une  expiation  qui  change  votre 
vie  en  une  longue  insomnie  remplie  d'hallucinations 
vengeresses  ou  de  réflexions  désespérées...  peut- 
être  alors  le  pardon  des  hommes  succède  aux  re- 
mords et  à  l'expiation. 

—  Prends  garde,  vieux!  cria  Tortillard,  tu  man- 
ges dans  le  rôle  à  M.  Moëssard...  Connu!  connu!  !> 

Le  Maître-d'École  ne  prit  point  garde  à  Tinter- 
rupiion  du  fils  de  Bras-Rouge,  et  continua  : 

<  Cela  l'élonne  de  ra'entendre  ainsi  parler,  la 
Chouette  !  Si  j'avais  continué  de  m'étourdir  ,  ou 
par  d'autres  sanglants  forfaits,  ou  par  Tivresse 
farouche  de  la  vie  du  bagne,  jamais  ce  changement 
salutaire  ne  se  fût  opéré  en  moi,  je  le  sais  bien... 

Mais  seul,  mais  aveugle,  mais  bourrelé  de  remords 
qui  se  voient,  à  quoi  songer? 

A  de  nouveaux  crimes? 

Comment  les  commettre? 

A  une  évasion  ? 

Comment  m'évader? 


150  LE  CAVEAU. 

Et  si  je  m'évadais...  où  irais-je?.,.  que  ferais-je 
de  ma  liberté? 

Non,  il  me  faut  vivre  désormais  dans  une  nuit  éter- 
nelle ,  entre  les  angoisses  du  repentir  et  Tépoiivante 
des  apparitions  formidables  dont  je  suis  poursuivi... 

Quelquefois  pourtant...  un  faible  rayon  d'espoir 
vient  luire  au  milieu  de  mes  ténèbres...  un  moment 
de  calme  succède  à  mes  tourments...  oui...  car 
quelquefois  je  parviens  à  conjurer  les  spectres  qui 
m'obsèdent ,  en  leur  opposant  les  souvenirs  d'un 
passé  honnête  et  paisible  ;  en  remontant  par  la  pen- 
sée jusqu'aux  premiers  temps  de  ma  jeunesse,  de 
mon  enfance... 

Heureusement,  vois-tu,  les  plus  grands  scélérats 
ont  du  moins  quelques  années  de  paix  et  d'inno- 
cence... à  opposer  à  leurs  années  criminelles  et  san- 
glantes. 

On  ne  naît  pas  méchant... 

Les  plus  pervers  ont  eu  la  candeur  aimable  de 
Tenfance...  ont  connu  les  douces  joies  de  cet  âge 
charmant...  Aussi,  jeté  le  répète,  parfois  je  ressens 
une  consolation  amère  en  me  disant  :  Je  suis  à  cette 
heure  voué  à  l'exécration  de  tous,  mais  il  a  été  un 
temps  où  l'on  m'aimait,  où  l'on  me  protégeait,  parce 
que  j'étais  incifcnsif  et  bon... 

Héhis  !...  il  faut  bien  me  réfugier  dans  le  passé... 
quand  je  le  puis...  là  seulement  je  trouve  quelque 
calme..,} 


LE  CAVEAU.  «51 

En  prononçant  ces  dernières  paroles ,  l'accent 
du  Maîire-d'École  avait  perdu  de  sa  rudesse;  cet 
homme  indomptable  semblait  profondément  ému,  il 
ajouta  : 

c  Tiens ,  vois-tu ,  la  salutaire  influence  de  ces 
pensées  est  telle  que  ma  fureur  s'apaise...  le  cou- 
rage... la  force...  la  volonté  me  manquent  pour  te 
punir...  Non...  ce  n'est  pas  à  moi  de  verser  ton 
sang. . . 

—  Bravo,  vieux  !  Vois-tu,  la  Chouette,  que  c'était 
une  frime...,  cria  Tortillard  en  applaudissant. 

—  Non ,  ce  n'est  pas  à  moi  de  verser  ton  sang , 
reprit  le  Maître-d'École ,  ce  serait  un  meurtre... 
excusable  peut-être...  mais  ce  serait  toujours  ua 
meurtre...  et  j'ai  assez  des  trois  spectres...  Et  puis, 
qui  sait?...  tu  te  repentiras  peut-être  aussi  un  jour... 
toi?  > 

En  parlant  ainsi  le  Maître  d'École  avait  machina- 
lement rendu  à  la  Chouette  quelque  liberté  de  mou- 
vement. 

Elle  en  profita  pour  saisir  le  stylet  qu'elle  avait 
placé  dans  son  corsage  après  le  meurtre  de  Sarah... 
et  pour  porter  un  violent  coup  de  celte  arme  au 
bandit,  afin  de  se  débarrasser  tout  à  fait  de  lui. 

11  poussa  un  cri  de  douleur  perçant. 

Les  ardeurs  féroces  de  sa  haine,  de  sa  vengeance, 
de  sa  rage,  ses  instincts  sanguinaires,  brusquement 
réveillés  et  exaspérés  par  celte  altaque,  firent  une 


ir,â  LE  CWEAU. 

explosion  soudaine,  lerrible,  où  s'abîma  sa  raison, 
déjà  forlcmenl  ébranlée  par  tant  de  secousses. 

<  Ail!  vipère...  j'ai  senil  la  dent!  s'écria-t-il 
d'une  voix  ireniblanle  de  fureur,  en  étreignanl  avec 
force  la  Chouelie,  qui  avait  dû  lui  échapper.  Tu 
rampais  dans  le  caveau...  hein?  ajoula-l-il  de  plus 
en  plus  égaré;  mais  je  le  vais  écraser...  vipère  ou 
chouelie...  Tu  aiiendais  sans  doute  la  venue  des 
fanlômes...  Oui,  car  le  sang  me  bat  dans  les  tem- 
pes... mes  oreilles  tintent...  la  tète  me  tourne... 
comme  lorsqu'ils  doivent  venir...  Oui,  je  ne  me 
trompe  pas...  Oh  !  les  voilà...  du  fond  des  ténèbres, 
ils  s'avancent...  ils  s'avancent...  Comme  ils  sont 
pales!.:,  et  leur  sang,  comme  il  coule...  rouge  et 
fumaniî...  Cela  l'épouvante...  lu  le  débats...  Eh 
bien  !  sois  tranquille,  lu  ne  les  verras  pas,  les  fan- 
lômes... non...  tu  ne  les  verras  pas...  j'ai  pitié  de 
toi...  je  vais  le  rendre  aveugle...  Tu  seras  comme 

moi...   SANS  VEUX...    » 

Ici  le  Maiire-d"Kcole  fit  une  pause... 

La  ChoucUe  jela  un  cri  si  horrible,  que  Tortillard 
épouvanté  bondit  .sur  sa  marche  de  pierre,  et  se  leva 
debout. 

Les  cris  effroyables  de  la  Chouette  parurent  mettre 
le  comble  au  vertige  furieux  du  AIjdlre-d'Ëcole. 

«  Chante...  disait-il  à  voix  basse,  chante...  la 
Chouelie...  chante...  ton  chant. de  mon...  Tu  es 
heureuse...  tu  ne  vois  plus  les  trois  fanlômes...  de 


LE    CAVEAU.  lo3 

nos  assassinés,  le  petit  vieillard  de  la  rue  du  Roule... 
la  femme  noyée...  le  marchand  de  bestiaux...  Moi, 
je  les  vois...  ils  approchent...  ils  me  louchent... 
Oh  !  qu'ils  ont  froid...  ah  !...  > 

La  dernière  lueur  de  l'intelligence  de  ce  misérable 
s'éteignit  dans  ce  cri  d'épouvante  ,  dans  ce  cri  de 
damné... 

Dès  lors  le  Maître-d'Ecole  ne  raisonna  plus ,  ne 
parla  plus  ;  il  agit  et  rugit  en  bête  féroce,  il  n'obéit 
plus  qu'à  rinslinct  sauvage  de  la  destruction  pour 
la  destruction. 

Et  il  se  passa  quelque  cliose  d'épouvantable  dans 
les  ténèbres  du  caveau. 

On  entendit  un  piétinement  précipité ,  inter- 
rompu à  de  fréquenîs  intervalles  par  un  bruit  sourd, 
retentissant,  comme  celui  d'une  boîte  osseuse  qui 
rebondirait  sur  une  pierre  contre  laquelle  on  vou- 
drait la  briser. 

Des  plaintes  aiguës  ,  convulsives  ,  et  un  éclat  de 
rire  infernal  accompagnaient  chacun  de  ces  coups. 

Puis  ce  fut  un  ràlc...  d'agonie... 

Puis  on  n'entendit  plus  rien... 

Rien  que  le  piétinement  furieux...  rien  que  les 
coups  sourds  et  rebondissants  qui  continuèrent  tou- 
jours... 

Bientôt  un  bruit  lointain  de  pas  et  de  voix  arriva 
jusqu'aux  profondeurs  du  caveau...  Do  vives  lueurs 
brillèrent  à  l'extrémité  du  passage  souterrain. 


15*  LE  CAVEAU. 

Toriillard,  glacé  de  lerreur  par  la  scène  ténébreuse 
à  laquelle  il  venait  d'assister  sans  la  voir  ,  aperçut 
plusieurs  personnes  portant  des  lumières  descendre 
rapidement  l'escalier...  En  un  moment  la  cave  fut 
envahie  par  plusieurs  agents  de  sûreté  ,  à  la  tête 
desquels  était  Narcisse  Borel...  des  gardes  munici- 
paux fermaient  la  marche. 

Tortillard  fut  saisi  sur  les  premières  marches 
du  caveau  ,  tenant  encore  à  la  main  le  cahas  de  la 
Chouette. 

Narcisse  Borel ,  suivi  de  quelques-uns  des  siens, 
descendit  dans  le  caveau  du  Maîlre-d'École. 

Tous  s'arrêtèrent  frappés  d'un  horrible  spectacle. 
Enchaîne  par  la  jambe  à  une  pierre  énorme  pla- 
cée au  milieu  de  son  cachot,  le  Mnîire-d'École,  hor- 
rible, monstrueux,  la  crinière  hérissée,  la  barbe 
longue ,  la  bouche  écumante  ,  vêtu  de  haillons 
ensanglantés  ,  tournait  comme  une  bête  fauve  autour 
de  son  cachot,  traînant  après  lui  par  les  deux  pieds 
le  cadavre  de  la  Chouette ,  dont  la  tête  était  horri- 
blement mutilée,  brisée,  écrasée. 

Il  fallut  une  lutte  violente  pour  lui  arracher  les 
restes  sanglants  de  sa  complice  et  pour  parvenir  à  le 
garrotter. 

•.  Apres  une  vigoureuse  résistance ,  on  parvint  à  le 
transporter  dans  la  salle  basse  du  cabaret  de  Bras- 
Bouge  ,  vaste  salle  obscure ,  éclairée  par  une  seule 
fenêtre. 


LE   CAVEAU.  IbS 

Là  se  Iroiivaient,  les  menottes  aux  mains  et  gardés 
à  vue ,  Barbillon  ,  Nicolas  Martial  ,  âa  mère  et  sa 
sœur. 

Ils  venaient  d'être  arrêtés  au  moment  où  ils  en- 
traînaient la  courtière  en  diamants  pour  Tégorger. 

Celle-ci  reprenait  ses  sens  dans  une  autre  cham- 
bre. 

Étendu  sur  le  sol  et  contenu  à  peine  par  deux 
agents,  le  Maiire-d'École,  légèrement  blessé  au  bras 
par  la  Chouette ,  mais  complètement  insensé ,  souf- 
flait, mugissait  comme  un  taureau  qu'on  abat.  Quel- 
quefois il  se  soulevait  tout  d'une  pièce  par  un  sou- 
bresaut convulsif. 

Barbillon,  la  tête  baissée,  le  teint  livide,  plombé, 
les  lèvres  décolorées,  l'œil  fixe  et  farouche,  ses  longs 
cheveux  noirs  et  plats  retombant  sur  le  col  de  sa 
blouse  bleue,  déchirée  dans  la  lutle,  Barbillon  était 
assis  sur  un  banc  ;  ses  poignets,  serrés  clans  des  me- 
nottes de  fer^  reposaient  sur  ses  genoux. 

L'apparence  juvénile  de  ce  misérable  (  il  avait  à 
peine  dix-huit  ans)  ,  la  régularité  de  ses  traits  im- 
berbes, déjà  flétris,  dégradés,  rendaient  plus  déplo- 
rable encore  la  hideuse  empreinte  dont  la  débauche 
et  le  crime  avaient  marqué  celte  physionomie. 

Impassible,  il  ne  disait  pas  un  mot. 

On  ne  pouvait  deviner  si  cette  insensibilité  appa- 
rente était  due  à  la  stupeur  ou  à  une  froide  énergie; 
$a  respiration  était  fréquente  ;  de  temps  à  autre,  de 


1S6  LE   CAVEAU. 

ses  deux  mains  entravées  il  essuyait  !a  sueur  qui 
baignait  son  front  pâle. 

A  côté  de  lui  on  voyait  Calebasse  ;  son  bonnet 
avait  été  arraché;  sa  chevelure  jaunâire,  serrée  à  la 
nuque  par  un  lacet,  pendait  derrière  sa  lêle  en  plu- 
sieurs mèches  rares  et  effilées.  Plus  courroucée 
qu abattue,  ses  joues  maigres  et  bilieuses  quelque 
peu  colorées ,  elle  contemplait  avec  dédain  l'acca- 
blement de  son  frère  Nicolas  ,  placé  sur  une  chaise 
en  face  d'elle. 

Prévoyant  le  sort  qui  l'attendait,  ce  bandit,  affaissé 
sur  lui-même ,  la  tête  pendante  ,  les  genoux  trem- 
blants et  s'enlrt-choquants,  élait  éperdu  de  terreur  ; 
ses  dents  claquaient  convulsivement ,  il  poussait  de 
sourds  gémissements. 

Seule  entre  tous ,  la  mère  Martial ,  la  veuve  du 
supplicié ,  debout  et  adossée  au  mur  ,  n'avait  rien 
perdu  de  son  audace.  La  tôle  haute,  elle  jetait  autour 
d'elle  un  regard  ferme  ;  ce  masque  d'airain  ne  tra- 
hissait pas  la  moindre  émotion. 

Pourtant,  à  la  vue  de  Bras-Piouge  que  l'on  rame- 
nait dans  la  salle  basse,  après  l'avoir  fait  assister  à 
la  minutieuse  perquisition  que  le  commissaire  eison 
greffier  venaient  de  faire  dans  toute  la  maison , 
pourtant ,  à  la  vue  de  Bras-Rouge  ,  disons-nous  ,  les 
traits  de  la  veuve  se  contractèrent  malgré  elle  ;  ses 
petits  yeux  ,  ordinairement  ternes ,  s'illuminèrent 
comme  ceux  d'une  vipère  en  furie  ;  ses  lèvres  scr- 


LE    CAVE  Al'.  137 

rées  devinrent  blafardes ,  elle  roidit  ses  deux  bras 
garrottés...  Puis,  conmie  si  elle  eût  regretté  celte 
muette  manircstaiiun  de  colère  et  de  haine  impuis- 
sante ,  elle  dompta  son  émotion  et  redevint  d'un 
calme  glacial. 

Pendant  que  le  commissaire  verbalisait,  assisté 
de  son  greffier,  Narcisse  Borel ,  se  frottant  les 
mains,  jetait  un  regard  complaisant  sur  la  capture 
imporlanle  qu'il  venait  de  faire  et  qui  délivrait 
Paris  d'une  bande  de  criminels  dangereux  ;  mais 
s'avouant  de  quelle  utilité  lui  avait  été  Bras-Rouge 
dans  cette  expédition  ,  il  ne  put  s'empêcher  de  lui 
jeter  un  regard  expressif  et  reconnaissant. 

Le  père  de  Tortillard  devait  partager  jusqu'après 
leur  jugement  la  prison  et  le  sort  de  ceux  qu'il  avait 
dénoncés;  comme  eux  il  perlait  des  menottes  ;  plus 
qu'eux  encore  il  avait  l'air  tremblant ,  consterné, 
grimaçant  de  toutes  ses  forces  sa  figure  de  fouine 
pour  lui  donner  une  expression  désespérée,  pous- 
sant des  sou[!irs  lameniables.  11  embrassait  Tortil- 
lard ,  comme  s'il  eût  cherché  quelques  consolations 
dans  ces  caresses  paternelles. 

Le  petit  boiteux  se  montrait  peu  sensible  à  ces 
preuves  de  tendresse  :  il  venait  d'apprendre  qu'il 
serait  jusqu'à  nouvel  ordre  transféré  dans  la  prison 
des  jeunes  détenus. 

<  Quel  malheur  de  quitter  mon  fils  chéri  ! 
s'écriait  Bras-Rouge  en  feignant  l'allendrissement; 


IttS  LE   CAVEAU. 

c'est  nous  deux  qui  sommes  les  plus  malheureux, 
mère  Martial...  car  on  nous  sépare  de  nos  enfants.  > 

La  veuve  ne  put  garder  plus  longtemps  son  sang- 
froid  ;  ne  doutant  pas  de  la  trahison  de  Bras-Rouge, 
qu'elle  avait  pressentie,  elle  s'écria  : 

I  J'étais  bien  sûre  que  tu  avais  vendu  mon  fils 
de  Toulon...  Tiens,  Judas!.,  d  Et  elle  lui  cracha  à  la 
face,  c  Tu  vends  nos'têtes...  soit!  on  verra  de  belles 
morts...  des  morts  de  vrais  Martial  ! 

—  Oui...  on  ne  boudera  pas  devant  la  carlinc,  » 
ajouta  Calebasse  avec  une  exaltation  sauvage. 

La  veuve ,  montrant  Nicolas  d'un  coup  d'œil  de 
mépris  écrasant,  dit  à  sa  fille  : 

<  Ce  làche-là  nous  déshonorera  sur  l'échafaud  !  > 

Quelques  moments  après,  la  veuve  et  Calebasse, 
accompagnées  de  deux  agents ,  montaient  en  fiacre 
pour  se  rendre  à  Saint-Lazare. 

Barbillon,  Nicolas  etBras-Rouge  étaient  conduits 
à  la  Force. 

On  transportait  le  Maître-d'École  au  dépôt  do  la 
Conciergerie  ,  où  se  trouvent  des  cellules  destinées 
à  recevoir  temporairement  les  aliénés. 


XI 


PRÉSENTATION. 


...  Le  mal  que  font  les  méchanls  sans  le 
savoir,  est  souvent  plus  cruel  que  celui  qu'ils 
veulent  faire... 

(ScHîLLEB.  —  JFallenstein^  actcii.) 


Quel(iiies  jours  après  le  meurtre  de  madame  Sé- 
raphin, la  mort  de  la  Chouette  et  Tarrestation  de  la 
bande  de  malfaiteurs  surpris  chez  Bras-Rouge  , 
Rodolphe  se  rendit  à  la  maison  de  la  rue  du 
Temple. 

Nous  l'avons  dit  ,  voulant  lutter  de  ruse  avec 
Jacques  Ferrand  ,  découvrir  ses  crimes  cachés  , 
l'obliger  à  les  réparer  et  le  punir  d'une  manière 


100  PRESENTATION. 

terrible  dans  le  cas  où,  à  force  d'adresse  el  d'hypo- 
crisie ,  ce  misérable  réussirait  à  échapper  à  la  ven- 
geance des  lois ,  Rodolphe  avait  l'ait  venir  d'une 
prison  d'Âlleningne  une  créole  mélisse,  fenune  in- 
digne du  nègre  David. 

Arrivée  la  veille  ,  celle  créature,  aussi  belle  que 
pervertie  ,  aussi  enchanteresse  que  dangereuse  , 
avait  reçu  des  instructions  détaillées  du  baron  de 
Graûn. 

On  a  vu  dans  le  dernier  entretien  de  Rodolphe 
avec  madame  Pipelet  que  celle-ci  ayant  très-adroite- 
ment proposé  Cécily  à  madame  Séraphin  pour  rem- 
placer Louise  Morel  comme  servante  du  notaire  ,  la 
femme  de  charge  avait  parfaitement  accueilli  ses 
ouvertures,  et  promis  d'en  parler  à  Jacques  Ferrand, 
ce  qu'elle  avait  fait  dans  les  termes  les  plus  favora- 
bles à  Cécily  ,  le  matin  même  du  jour  où  elle  {  ma- 
dame Séraphin)  avait  élé  noyée  à  Tile  du  Ravageur. 

Rodolphe  venait  donc  savoir  le  résultat  de  la 
présenlalioji  de  Cécily. 

A  son  grand  élonncment,  en  entrant  dans  la  loge, 
il  trouva  ,  quoiqu'il  fût  onze  heures  du  malin  , 
M.  Pipelet  couché  et  Anastasie  debout  auprès  de  son 
lit,  lui  offrant  un  breuvage. 

Alfred  ,  dont  le  front  et  les  yeux  disparaissaient 
sous  un  formidable  bonnet  de  coton  ,  ne  répondant 
pas  à  Anastasie  ,  elle  en  conclut  qu'il  dormait ,  el 
ferma  les  rideaux  du  lit  ;  en  se  retournant,  elle  apcr- 


PRÉSENTATION.  161 

çut  Rodolphe.  Aussilôt  elle  se  rail,  selon  son  usage, 
Siuporl  clarmes,  le  revers  de  sa  main  gauche  collé  à 
sa  perruque. 

î  Voire  servanle  ,  mon  roi  des  localaires ,  vous 
me  voyez  bouleversée ,  ahurie,  exténuée.  Il  y  a  de 
fameux  iremblemenls  dans  la  maison...  sans  comp- 
ter qu'Alfred  est  alité  depuis  hier. 

—  Et  qu'a-t-il  donc  ? 

—  Est-ce  que  ça  se  demande? 

—  Comment? 

—  Toujours  du  même  numéro.  Le  monstre  s'a- 
charne de  plus  en  plus  après  Alfred,  il  me  Tabrulit, 
que  je  ne  sais  plus  qu'en  faire... 

—  Encore  Gabrion? 

—  Encore  ! 

—  C'est  donc  le  diable  ? 

—  Je  finirai  par  le  croire,  M.  Rodolphe  ;  car  ce 
gredin-là  devine  toujours  les  moments  où  je  suis 
sortie...  A  peine  ai-je  les  talons  tournés  que  crac... 
il  est  ici  sur  le  dos  de  mon  vieux  chéri,  qui  n'a  pas 
plus  de  défense  qu'un  enfant.  Hier  encore,  pendant 
que  j'étais  allée  chez  M.  Ferrand,  le  notaire...  C'est 
encore  là  où  il  y  a  du  nouveau. 

—  Et  Cécily  ?  dit  vivement  Rodolphe  ;  je  venais 
savoir... 

—  Tenez,  mon  roi  des  locataires,  ne  m'embrouil- 
lez pas  ,  j'ai  tant...  tant  de  choses  à  vous  dire... 
que  je  m'y  perdrai,  si  vous  rompez  mon  fil. 


1C«  PRÉSENTATION. 

—  Voyons. . .  je  vous  écoule. . . 

—  D'abord,  pour  ce  qui  est  de  la  maison,  figurez- 
vous  qu'liier  on  est  venu  arrêter  la  mère  Buretle. 

—  La  prêteuse  sur  images  du  second? 

—  Mon  Dieu  ,  oui  ;  il  itaraîi  qu'elle  en  avait  de 
drôles  de  métiers,  outre  celui  de  prêteuse  !  elle  était 
par  là-dûssus  receleuse ,  haricandeuse,  fondeuse, 
voleuse  ,  allumense  ,  enjôleuse  ,  brocanteuse,  frico- 
teiîse,  alin  tout  ce  qui  rime  à  gueuse  ;  le  pire  ,  c'est 
que  son  vieil  amoureux, M.  Bras-Rouge,  notre  prin- 
cipal locataire,  est  aussi  arrêté...  Je  vous  dis  que 
c'est  un  vrai  tremblement  dans  la  maison,  quoi  ! 

—  Aussi  arrêté..;  BrasHouge? 

—  Oui,  dans  son  cabaret  des  Champs-Elysées; 
on  a  coffré  jusqu'à  son  fils  Tortillard  ,  ce  méchant 
petit  boiteux...  On  dit  qu'il  s'est  passé  chez  lui  un 
tas  de  massacres,  qu'ils  étaient  là  une  bande  de  scé- 
lérats ;  que  la  Chouette ,  une  des  amies  de  la  mère 
Burette,  a  été  étranglée,  et  que  si  on  n'était  pas  venu 
à  temps,  ils  assassinaient  la  mère  Mathieu,  la  cour- 
tière en  pierreries,  qui  faisait  travailler  ce  pauvre 
Morel...  En  voilà-t-il  de  ces  nouvelles  ! 

—  Bras-Piouge  arrêté!  la  Chouette  morte  !  se  dit 
Rodolphe  avec  étonnement, l'horrible  vieille  a  mérité 
son  sort  ;  cette  pauvre  Fleur-de-Marie  est  du  moins 
vengée. 

—  Voilà  donc  pour  ce  qui  est  d'ici...  sans  comp- 
ter la  nouvelle  infamie  de  Cabrion  ,  je  vas  tout  de 


PRÉSENTATION.  iC5 

suite  en  finir  avec  ce  brigand- là...  Vous  allez  voir 
quel  front  !  Quand  on  a  arrêté  la  mère  Burette,  et 
que  nous  avons  su  que  Bras-Rouge ,  noire  principal 
locataire  ,  était  aussi  pincé  ,  j'ai  dit  au  vieux  chéri  : 
Faut  qu'tu  trottes  tout  de  suite  chez  le  propriétaire , 
lui  apprendre  que  M.  Bras-Rouge  est  coffré.  Alfred 
part.  Au  bout  de  deux  heures,  il  m'arrive...  mais 
dans  un  état...  mais  dans  un  état...  blanc  comme  un 
linge  et  soufflant  comme  un  bœuf. 

—  Quoi  dune  encore  ? 

—  Vous  allez  voir,  M.  Rodolphe  :  figurez-vous 
qu'à  dix  pas  d'ici  il  y  a  un  grand  mur  blanc  ;  mon 
vieux  chéri ,  en  sortant  de  la  maison  ,  regarde  par 
hasard  sur  ce  mur  ;  qu'est-ce  qu'il  y  voit  écrit  au 
charbon  en  grosses  lettres?  Pipelet— Cabriotij  les 
deux  noms  joints  par  un  grand  trait  d'union  (c'est  ce 
trait  d^union  avec  ce  scélérat  là  qui  le  stomaque  le 
plus,  mon  vieux  chéri).  Bon,  ça  commence  à  le  ren- 
verser ;  dix  pas  plus  loin,  qu'est-ce  qu'il  voit  sur  la 
grande  porte  du  Temple?  encore  Pipelel — Cabrion, 
loujuurs  avec  un  grand  irait  d'union  ;  il  va  toujours  ; 
à  chaque  pas,  M.  Rodolphe ,  il  voit  écrit  ces  damnés 
noms  sur  les  murs  des  maisons ,  sur  les  portes,  par- 
tout Pipelet-^  Cahrion  (1).  Mon  vieux  chéri  coni- 


(1)  On  se  souvient  peut-être  qu'il  y  a  quelques  années,  on  pou- 
▼ait  lire  sur  tous  les  murs  et  dan«  tous  les  quartiers  de  Paris  le  nom 
d«  Crédwillef  aiosi  écrit  par  suite  d'une  charge  d'alelier. 


IGi  PRÉSENTATION. 

niençailà  y  voir  trcnle-six  cliandclles,  il  croyait  que 
tous  les  passants  le  regardaient;  il  enfonçait  son 
chapeau  sur  son  nez,  tant  il  éiait  honteux.  11  prend 
le  boulevard,  croyant  que  ce  gueux  de  Cabrion  aura 
borné  ses  immondices  à  la  rue  du  Temple.  Ah  bien 
oui!...  tout  le  long  des  boulevards,  à  chaque  en- 
droit où  il  y  avait  de  quoi  écrire,  toujours  Pipelet — 
Cabrion  à  morl  !!  Enfin  le  pauvre  cher  homme  est 
arrivé  si  bouleversé  chez  le  propriétaire  ,  qu'après 
avoir  bredouillé ,  pataugé ,  barboté  pendant  un 
quart  d'heure  au  vis-à-vis  du  propriétaire ,  celui-ci 
n'a  rien  compris  de  tout  ce  qu'Alfred  venait  lui 
chanter  ;  il  l'a  renvoyé  en  l'appelant  vieil  imbécile, 
et  lui  a  dit  de  m'envoyer  pour  expliquer  la  chose. 
Bon  !  Alfred  sort,  s'en  revient  par  un  autre  chemin 
pour  éviter  les  noms  qu'il  avait  vus  écrits  sur  les 
murs...  Ah  bien  oui  !... 

—  Encore  Pipelet  et  Cabrion! 

—  Comme  vous  dites ,  mon  roi  des  locataires  ;  de 
façon  que  le  pauvre  cher  h.omme  m'est  arrivé  ici 
abruti ,  ahuri ,  vouuinl  s'exiler.  Il  me  raconte  l'his- 
toire, Je  le  calme  comme  je  peux  ,  je  le  laisse  ,  et  je 
pars  avec  M"^  Cécily  pour  aller  chez  le  notaire... 
avant  d'aller  chez  le  propriétaire.  Vous  croyez  que 
c'est  tout?  Joliment!  A  peine  avais-je  le  dos  tourné, 
que  ce  Cabrion,  quinvait  guetté  ma  sortie,  a  eu  le  front 
d'envoyer  ici  deux  grandes  drôlcsses  qui  se  sont 
mises  aux  trousses  d'Alfred...  Tenez  ,  les  cheveux 


PRÉSENTATION.  1C5 

m'en  dressent  sur  la  (etc..  je  vous  dirai  cela  tout  à 
l'heure...  finissons  du  notaire. 

Je  pars  donc  en  fiacre  avec  mademoiselle  Céciîy... 
comme  vous  me  Taviez  recommandé. ..  El'e  avait  son 
joli  costume  de  paysanne  allemande, vu  qu'elle  arrivait 
et  qu'elle  n'avait  pas  eu  le  temps  de  s'en  faire  faire 
un  autre,  ainsi  que  je  devais  le  dire  à  M.  Fcrrand. 

Vous  me  croirez  si  vous  vouiez,  mon  roi  des  loca- 
taires, j'ai  vu  bien  des  jolies  filles;  je  me  suis  vue 
moi-même  dans  mon  printemps  ;  mais  jamais  je  n'ai 
vu  (  moi  comprise)  une  jeunesse  qui  puisse  appro- 
chera cent  piques  de  Cécily...  Elle  a  surtout  dans 
le  regard  de  ses  grands  scélérats  d'yeux  noirs... 
quelque  chose...  quelque  chose...  enfin  on  ne  sait 
pas  ce  que  c'est;  mais  pour  sûr...  il  y  a  quelque 
chose  qui  vous  frappe...  quels  yeux  ! 

Enfin  ,  tenez,  Alfred  n'est  pas  suspect,  eh  bien  ! 
la  première  fois  qu'elle  l'a  regardé  ,  il  est  devenu 
rouge  comme  une  carotte,  ce  pauvre  vieux  chéri... 
et  pour  rien  au  monde  il  n'aurait  voulu  fixer  la  don- 
zelle  une  seconde  fois...  11  en  a  eu  pour  une  heure 
à  se  trémousser  sur  sa  chaise,  comme  s^l  avait  été 
assis  sur  des  orties;  il  m'a  dit  après  qu'il  ne  savait 
pas  comment  ça  se  faisait ,  mais  que  le  regard  de 
Cécily  lui  avait  rappelé  toutes  les  histoires  de  cet 
effronté  de  Bradamanii  sur  les  sauvagesses  qui  le 
faisaient  tant  rougir,  ma  vieille  bégueule  d'Alfred... 

—  Mais  le  Dolaire  ?  le  notaire  ? 

ToaE  s.  Il 


166  PRESENTATION. 

—  M'y  voilà  ,  M.  Rodolphe.  Il  était  environ  sept 
heures  du  soir  quand  nous  arrivons  chez  M.  Ferrand  ; 
je  dis  au  portier  d'avertir  son  maître  que  c'est  ma- 
dame Pipelet  qui  est  là  avec  la  bonne  dont  madame 
Séraphin  lui  a  parlé  et  qu'elle  lui  a  dit  d'amener.  Là- 
dessus,  le  portier  pousse  un  soupir  et  me  demande 
si  je  sais  ce  qui  est  arrivé  à  madame  Séraphin  ;  je 
lui  dis  que  non...  Ah!  M.  Piodolphe,  en  voilà  encore 
un  autre  tremblement  ! 

—  Quoi  donc? 

— La  Séraphin  s'est  noyée  dans  une  partie  de  cam- 
pagne qu'elle  avait  été  faire  avec  une  de  ses  parentes. 

— Noyée  !. . .  Une  partie  de  campagne  en  hiver  ! .  .• 
dit  Rodolphe  surpris. 

—  Mon  Dieu,  oui,  M.  Rodolphe,  noyée...  Quant 
a  moi,  ça  m'étonne  plus  que  cela  ne  m'attriste  ;  car 
depuis  le  malheur  de  celte  pauvre  Louise  ,  qu'elle 
avait  dénoncée  ,  je  la  détestais,  la  Séraphin.  Aussi, 
ma  foi ,  je  me  dis  :  Elle  s'est  noyée,  eh  bien  !  elle 
s'est noyéee...  après  tout...  je  n'en  mourrai  pas... 
Voilà  mon  caractère. 

—  Et  M.  Ferrand? 

—  Le  portier  me  dit  d'abord  qu'il  ne  croyait  pas 
que  je  pourrais  voir  son'  maître,  et  me  prie  d'atten- 
dre dans  sa  loge  ;  mais  au  bout  d'un  moment  il  re- 
vient me  chercher  ;  nous  traversons  la  cour,  et  nous 
entrons  dans  une  chambre  au  rez-de-chaussée. 

H  n'y    avait   qu'une  mauvaise  chandelle  pour 


PRÉSENTATION.  167 

éclairer.  Le  notaire  était  assis  au  coin  d'un  feu  où 
fumaillait  un  restant  de  tison...  Quelle  baraque  !... 
Je  n'avais  jamais  vu  M.  Ferrand...  Dieu  de  Dieu, 
est-il  vilain  !  En  voilà  encore  un  qui  aurait  beau  nvoffrir 
le  trône  de  FArabie  pour  faire  des  traits  à  Alfred... 

—  Et  le  notaire?...  a-t-il  paru  frappé  de  la  beauté 
de  Cécily  ? 

—  Est-ce  qu'on  peut  le  savoir  avec  ses  lunettes 
vertes?...  un  vieux  sacristain  pareil ,  ça  ne  doit  pas 
se  connaître  en  femmes.  Pourtant,  quand  nous 
sommes  entrées  toutes  les  deux,  il  a  fait  comme  un 
soubresaut  sur  sa  chaise  ;  c'était  sans  doute  l'étonne- 
nient  de  voir  le  costume  alsacien  de  Cécily  ;  car  elle 
avait  (et  cent  milliards  de  fois  mieux)  la  tournure 
d'une  de  ces  marchandes  de  petits  ballets,  avec  ses 
cotillons  courts  et  ses  jolies  jambes  chaussées  de 
bas  bleus  à  coins  rouges;  sapristie...  quel  mollet  !... 
et  la  cheville  si  mince!...  et  le  pied  si  mignon!... 
finalement  le  notaire  a  eu  l'air  ahuri  en  la  voyant. 

—  C'était  sans  doute  la  bizarrerie  du  costume  de 
Cécily  qui  le  frappait. 

—  Faut  croire;  mais  le  moment  croustilleux  appro- 
chait. Heureusement  je  me  suis  rappelé  la  maxime 
que  vous  m'avez  dite,  M.  Rodolphe;  c'a  été  mon  salut. 

—  Quelle  maxime? 

—  Vous  savez  :  Cèst  assez  que  l'un  teuilîe  pour 
que  Vautre  ne  veuille  2)as^  ou  que  Cun  ne  veuille  pas 
pour  que  l'autre  veuille.  Alors  je  me  dis  à  moi- 


!63  PRÉSENTATION. 

même  :  II  faut  que  je  débarrasse  mon  roi  des  loca- 
taires de  son  Allemande,  en  la  colloquant  au  maiire 
de  Louise  ;  hardi  !  je  vas  faire  une  frime,  et  voilà  que 
je  dis  au  notaire,  sans  lui  donner  le  temps  de  respirer: 
c  Pardon,  monsieur,  si  ma  nièce  vient  habillée  à 
c  la  mode  de  son  pays  ;  mais  elle  arrive ,  elle  n'a 
«   que  ces  vêiemenls-là ,  et  je  n'ai  pas  de  quoi  lui 

<  en  faire  faire  d'autres ,  d'autant  plus  que  ça  ne 
€  sera  pas  la  peine  ;  car  nous  venons  seulement  pour 
c  vous  remercier  d'avoir  dit  à  madame  Séraphin  que 
c  vous  consentiez  à  voir  Cécily ,  d'après  les  bons 

<  renseignements  que  j'avais  donnés  sur  elle  ;  mais 
c  je  ne  crois  pas  qu'elle  puisse  convenir  à  monsieur, 

—  Très-bien,  madame  Pipelet. 

«  —  Pourquoi  votre  nièce  ne  me  conviendrait- 
€  elle  pas?  >  dit  le  notaire,  qui  s'était  remis  au  coin 
de  son  feu ,  et  avait  l'air  de  nous  regarder  par- 
dessus ses  lunettes. 

£  —  Parce  que  Cécily  commence  à  avoir  le  mal 
c  du  pays,  monsieur,  11  n'y  a  pas  trois  jours  qu'elle 
c  est  ici  et  elle  veut  déjà  s'en  retourner,  quand  elle 
€  devrait  mendier  sur  la  roule  en  vendant  des  petits 
I  ballets  comme  ses  payses. 

i  —  Et  vous  qui  êtes  sa  parente,  me  dit  M.  Fer- 

<  rand,  vous  souffririez  cela? 

a  —  Dame,  monsieur,  je  suis  sa  parente ,  c'est 
€  vrai  ;  mais  elle  est  orpheline,  elle  a  vingt  ans,  et 
i  elle  est  maîtresse  de  ses  actions. 


PRÉSENTATION.  169 

4  —  Bah  !  hall  !  maîtresse  de  ses  actions  ,  à  cet 
î  age-là  on  doit  ohéir  à  ses  parents;  >  reprit-il 
hnisquemcnt. 

Là-dessus  voilà  Cécily  qui  se  met  à  pleurnicher 
et  à  trembler  en  se  si^rrant  contre  moi  ;  c'était  le 
notaire  qui  lui  faisait  peur,  hien  sûr. 

—  Et  Jacques  Ferrand  ? 

—  H  grommelait  toujours  en  marronnant  : 

c  —  Abandonner  une  fille  à  cet  àgelà ,  c'est 
«  vouloir  la  perdre  !  S'en  retourner  en  Allemagne 
«  en  mendiant,  belle  ressource  !  Et  vous,  sa  tante , 
<  vous  souffrez  une  telle  conduite?...    » 

Bien,  bien,  que  je  me  dis,  lu  vas  tout  seul,  grigou  ; 
je  te  colloquerai  Cécily  ou  j'y  perdrai  mon  nom. 

<  —  Je  suis  sa  tante,  c'est  vrai ,  que  je  réponds 
«  en  grognant ,  et  c'est  une  malheureuse  parenté 
«  pour  moi;  j'ai  bien  assez  de  charges  ;  j'aimerais 
î  autant  que  ma  nièce  s'en  aille  que  de  l'avoir  sur 
c  les  bras.  Que  le  diable  emporte  les  parents  qui 
ft  vous  envoient  une  grande  filie  comme  ça  sans 
€   seulement  Taffranchir!  » 

Pour  le  coup,  voilà  Cécily,  qui  avait  l'air  d'avoir  le 
mol,  qui  se  met  à  fondre  en  larmes...  Là-dessus  le 
notaire  prend  son  creux  comme  un  prédicateur,  et 
se  met  à  me  dire  : 

«  —  Vous  devez  compte  à  Dieu  du  dépôt  que  la 
c  Providence  a  remis  entre  vos  mains  ;  ce  serait  un 
i   crime  que  d'exposer  celle  jeune  fdie  à  la  perdi- 


no  PRÉSENTATION. 

<  tion.  Je  consens  à  vous  aider  dans  une  œuvre 
c  charitable;  si  votre  nièce  me  promet  d'être  labo- 
c  rieuse ,  honnête  et  pieuse,  et  surtout  de  ne  ja- 
€  mais,  mais  jamais  sortir  de  chez  moi ,  j'aurai  pitié 

<  d'elle  et  je  la  prendrai  à  mon  service. 

«  —  Non,  non,  j'aime  mieux  m'en  retourner  au 
«  pays,  i  dit  Cécily  en  pleurant  encore. 

1  Sa  dangereuse  fausseté  ne  lui  a  pas  fait  dé- 
faut..., pensa  Rodolphe;  la  diabolique  créature  a  , 
je  le  vois,  parfaitement  compris  les  ordres  du  baron 
de  Graûn.  r.  Puis  le  prince  reprit  tout  haut  : 

<  M.  Ferrand  paraissait-il  contrarié  de  la  résis- 
tance de  Cécily  ? 

—  Oui,  M.  Rodolphe;  il  marronnait  entre  ses 
dents  et  il  lui  a  dit  brusquement  : 

«  — Il  ne  s'agit  pas  de  ce  que  vous  aimeriezmieux, 
c  mademoiselle  ,  mais  de  ce  qui  est  convenable  et 
c  décent  ;  le  ciel  ne  vous  abandonnera  pas,  si  vous 

<  menez  une  bonne  conduite  et  si  vous  accomplis- 
«  sez  vos  devoirs  religieux.  Vous  serez  ici  dans  une 
«  maison  aussi  sévère  que  sainte;  si  votre  tante 
«  vous  aime  réellement,  elle  profitera  de  mon  offre; 
€  vous  aurez  des  gages  faibles  d'abord,  mais  si  par 
c  votre  sagesse  et  votre  zèle  vous  méritez  mieux  , 

<  plus  tard  peut-être  je  les  augmenterai:  » 

Bon  !  que  je  m'écrie  à  moi-même ,  enfoncé  le 
notaire  !  voilà  Cécily  coUoquée  chez  loi  ,  vieux 
fesse  -  malhieu  ,  vieux  sans  -  cœur  !  La  Séraphin 


PRÉSENTATION.  ITl 

élail  à  Ion  service  depuis  des  années  »  et  tu  n'as 
pas  seulement  l'air  de  te  souvenir  qu'elle  s'est  noyée  ' 
avant-hier.  Et  je  reprends  tout  haut  : 

î  —  Sans  doute,  monsieur,  la  place  est  avanla- 
«   geuse,  mais  si  celle  jeunesse  a  le  mal  du  pays... 

<t  — Ce  mal  passera,  me  répond  le  notaire  ;  voyons, 
c  décidez-vous...  est-ce  oui  ou  non?...  Si  vous  y 
€•  consentez,  amenez-moi  voire  nièce  demain  soir 
f  à  la  même  heure,  et  elle  entrera  tout  de  suite  à 
c  nion  service...  mon  portier  la  mettra  au  fait... 
i  Quant  aux  gages,  je  donne  en  commençant  vingt 
4   francs  par  mois  et  nourrie. 

€  —  Ah  !  monsieur,  vous  mettrez  bien  cinq  francs 
a  de  plus?... 

«  — Non,  plus  tard...  si  je  suis  conlent,  nous 
a  verrons...  Mais  je  dois  vous  prévenir  que  votre 
^  nièce  ne  sortira  jamais,  et  que  personne  ne  vien- 
«   dra  la  voir. 

<  —  Eh!  mon  Dieu,  monsieur,  qui  voulez-vous 
I  qui  vienne  la  voir?  Elle  ne  connaît  que  moi  à 
€  Paris ,  et  j'ai  ma  porte  à  garder  ;  ça  m'a  assez 
»  dérangée  d'être  obligée  de  l'accompagner  ici , 
c  vous  ne  mo  verrez  plus,  elle  me  sera  aussi  étran- 
t  gère  que  si  elle  n'était  jamais  venue  de  son  pays. 
i  Quant  à  ce  qu'elle  ne  sorte  pas,  il  y  a  un  moyen 
t  bien  simple  :  laissez-lui  le  costume  de  son  pays, 
i  elle  n'osera  pas  aller  habillée  comme  cela  dans 
€   les  rues. 


ITÎ  PRr.SENTATION. 

€  — Vous  avez  raison,  me  dii  le  notaire;  c'est  d'ail- 
c  leurs  respectable  de  tenir  aux  vêtements  de  son 
€  pays.,.  Elle  restera  donc  vêtue  en  Alsacienne. 

€  —  Allons,  que  je  d;s  à  Cécily,  qui,  la  îète  basse, 
«  pleurnichait  toujours,  il  faut  te  décider,  ma  fille; 
€  une  bonne  place  ,  dans  une  honnête  maison  ,  ne 
«  se  trouve  pas  tous  les  jours  ;  et  d'ailleurs,  si  tu 
t  refuses,  arrange-toi  comme  tu  voudras,  je  ne  m'en 
€   mêle  plus.  > 

Là-dessus  Cécily  répond  en  soupirant ,  le  cœur 
tout  gros,  qu'elle  consent  à  rester,  mais  à  condi- 
tion que  si  dans  une  quinzaine  de  jours  le  mal  du 
pays  la  tourmente  trop,  elle  pourra  s'en  aller. 

«  —  Je  ne  veux  pas  vous  garder  de  force,  dit  le 
<  notaire ,  et  je  ne  suis  pas  embarrassé  de  trouver 
c  des  servantes.  Voilà  votre  denier  à  Dieu;  voire 
«  tante  n'aura  qu'à  vous  ramener  ici  demain  soir.» 

Cécily  n'avait  pas  cessé  de  pleurnicher.  J';ii 
accepté  pour  elle  le  denier  à  Dieu  de  quarante  sous 
de  ce  vieux  pingre ,  et  nous  sommes  revenues  ici. 

—  Très-bien,  madame  Pipelet!  je  n'oublie  pas  ma 
promesse  ;  voilà  ce  que  je  vous  ai  promis  si  vous 
parveniez  à  me  placer  celle  pauvre  fille  qui  m'em- 
barrassait... 

—  Al  tendez  à  demain,  mon  roi  des  locataires,  dit 
madame  Pipelet  en  refusant  l'argent  de  Piodolphc  , 
car  enfin  M.  Fcrrand  n'a  qu'à  se  raviser,  quand  ce 
soir  je  vas  lui  conduire  Cécily... 


PRÉSENTATION.  175 

-—  Je  ne  crois  pas  qu'il  se  ravise  ;  mais  où  est-elle  ? 

—  Dans  le  cabinet  qui  dépend  de  Tappartement 
du  commandant;  elle  n'en  bouge  pas,  d'après  vos 
ordres  ;  elle  a  Tair  résigné  comme  un  mouton  , 
{juoiqu'elle  ail  des  yeux...  ah  !  quels  yeux  !...  Mais 
à  propos  du  commandant,  est-il  intrigant  !  Lorsqu'il 
est  venu  lui-même  surveiller  rem!)allement  de  ses 
meubles,  est-ce  qu'il  ne  m'a  pas  dit  que  s'il  venait 
ici  des  lettres  adressées  à  une  madame  Vincoit , 
c'était  pour  lui ,  et  de  les  lui  envoyer  rue  Mon- 
dovi,  9i°  5  ?  11  se  fait  écrire  sous  un  nom  de  femme, 
ce  bel  oiseau  !  comme  c'est  malin  !...  Mais  ce  n'est 
pas  tout ,  est-ce  qu'il  n'a  pas  eu  l'effronterie  de  me 
demander  ce  qu'était  devenu  son  bois?...  <  Votre 
bois!...  pourquoi  donc  pas  votre  forêt,  tout  de 
suite?  »  que  je  lui  ai  répondu.  Tiens,  c'est  vrai,  pour 
deux  mauvaises  voies...  de  rien  du  tout  :  une  de 
flotté  et  une  de  neuf,  car  il  n'avait  pas  pris  tout  bois 
neuf,  le  grippe-sou...  faisait-il  son  embarras  !  Son 
bois  !  «  Je  l'ai  brûlé  votre  bois,  que  je  lui  dis,  pour 
sauver  vos  ciTcts  de  rhumidité  ;  sans  cela,  il  aurait 
poussé  des  clianipigiious  tur  voire  calotte  brodée  et 
sur  vo:re  robe  de  chambre  de  ver  luioant ,  que  vous 
avez  mise  joliment  souvent  pour  le  roi  de  Prusse...  en 
aitendanl  cette  petite  dame  qui  se  moquait  de  vous,  t 

Un  gémissement  sourd  et  plaintif  d'Alfred  inter- 
rompit madame  Pipelet. 

<    Voilà  \^  vieux  chéri  qui  rumine,  il  va  s'éveil- 


174  PRÉSENTATION. 

1er...    vous  permettez,   mon  roi  des  locataires? 

—  Certainement...  j'ai  d'ailleurs  encore  quelques 
renscigncmenls  à  vous  demander. 

—  Eh  bien!...  vieux  chéri,  comment  ça  va-l-il  ? 
demanda  madame  Pipelet  à  son  mari,  en  ouvrant 
ses  rideaux;  voilà  M.  Rodolphe,  il  sait  la  nouvelle 
infamie  de  Cabrion  ,  il  le  plaint  de  tout  son  cœur. 

—  Âh  !  monsieur,  dit  Alfred  en  tournant  languis- 
sammcnt  sa  tête  vers  Rodolphe,  celte  fois  je  n'en 
relèverai  pas...  le  monstre  m'a  frappé  au  cœur... 
je  suis  l'objet  des  brocards  de  la  capitale...  mon  nom 
se  lit  sur  lous  les  murs  de  Paris...  accolé  à  celui  de 
ce  misérable,  Pipelet — Cabrion j  avec  un  énorme 
trait  d'union...  môssieur...  un  trait  d'union... 
moi!...  uni  à  cet  infernal  polisson  aux  yeux  de  la 
capitale  de  l'Europe  ! 

—  M.  Rodolphe  sait  cela...  mais  ce  qu'il  ne  sait 
pas  ,  c'est  ton  aventure  d'hier  soir  avec  ces  deux 
grandes  drôlesses. 

—  Ah  !  monsieur ,  il  avait  gardé  sa  plus  mons- 
trueuse infamie  pour  la  dernière  ;  celle-là  a  passé 
lou'es  les  bornes  ,  dit  Alfred  d'une  voix  dolente. 

—  Voyons,  mon  cher  M.  Pipelet...  racontez-moi 
ce  nouveau  malheur. 

—  Tout  ce  qu'il  m'a  fait  jusqu'à  présent  n'était 
rien  auprès  de  cela,  monsieur...  11  est  arrivé  à  ses 
fins...  grâce  aux  procédés  les  plus  honi-.^ux...  Je  ne 
sais  si  je  vais  avoir  la  force  de  ce  narré...  la  confu- 


PRÉSENTATION.  173 

sion...  la  pudeur  m'entraveront  à  chaque  pas.  » 

M.  Pipelet  s'étant  mis  péniblement  sur  son  séant, 
croisa  pudiquement  les  revers  de  son  gilet  de  laine, 
el  commença  en  ces  termes  : 

c  Mon  épouse  venait  de  sortir  ;  absorbé  dans 
l'amertume  que  me  causait  la  nouvelle  prostitution 
de  mon  nom  écrit  sur  tous  les  murs  de  la  capitale,  je 
clierchais  à  me  distraire  en  m'occupant  d'un  resse- 
melage d'une  botte  vingt  fois  reprise  et  vingt  fois 
abandonnée, grâce  aux  opiniâtres  persécutions  démon 
bourreau.  J'étais  assis  devant  une  table  ,  lorsque  je 
vois  la  porte  de  ma  loge  s'ouvrir  et  une  femme  entrer. 

«  Cette  femme  était  enveloppée  d'un  manteau  à 
capuchon  ;  je  me  soulevai  honnêtement  de  mon 
siège  et  portai  la  main  à  mon  chapeau.  A  ce  moment 
une  seconde  femme,  aussi  enveloppée  d'un  manteau 
à  capuchon  ,  entre  dans  ma  loge  et  ferme  la  porte 
eu  dedans... 

c  Quoique  étonné  de  la  familiarité  de  ce  procédé 
et  du  silence  que  gardaient  les  deux  femmes,  je  me 
ressoulève  de  ma  chaise,  et  je  reporte  la  main  à 
mon  chapeau...  Alors,  monsieur...  non,  non  ,  je  ne 
pourrai  jamais...  ma  pudeur  se  révolte... 

—  Voyons,  vieille  bégueule. , .  nous  sommes  entre 
hommes...  va  donc. 

—  Alors  ,  reprit  Alfred  en  devenant  cramoisi  , 
les  manteaux  tombent  et  qu'est-ce  que  je  vois  ? 
Deux  espèces  de  sirènes  ou  de  nymphes,  sans  autres 


176  PRÉSENTATION. 

vêlements  qu'une  tunique  de  feuillage,  !a  tète  aussi 
couronnée  de  feuillage  ;  j'étais  pétrifié. . .  Alors  toutes 
deux  s'avancent  vers  moi  en  me  tendant  leurs  bras, 
comme  pour  m'engager  à  m'y  précipiter  (i)... 

—  Les  coquines  !...  dit  Anaslasie. 

—  Les  avances  de  ces  impudiques  me  révoltè- 
rent, reprit  Alfred,  animé  d'une  chasie  indignation, 
et,  selon  cette  habitude  qui  ne  m'abandonne  jamais 
dans  les  circonstances  les  plus  critiques  de  ma  vie  , 
je  restai  complètement  immobile  sur  ma  chaise  : 
alors ,  profilant  de  ma  stupeur  ,  les  deux  sirènes 
s'approcheiit  avec  une  espèce  de  cadence,  en  faisant 
des  ronds  de  jambes  et  en  arrondissant  les  bras...  Je 
m'immobilise  de  plus  en  plus.  Elles  m'atteignent... 
elles  m'enlacent... 

—  Enlacer  un  homme  d'âge  et  marié...  les  gre- 
d'ines!  Ah  !  si  j'avais  été  là...  avec  mon  manche  à 
balai,  s'écria  Anaslasie...  je  vous  en  aurais  donné 
de  la  cadence  et  des  ronds  de  jambes,  gourgandines  ! 

—  Quand  je  me  sens  enlacé,  reprit  Alfred,  mon 
sang  ne  fait  qu'un  tour...  j'ai  la  petite  mort...  Alors 
l'une  des  sirènes...  la  plus  eiîronlée,  une  grande 
blonde,  se  penche  sur  mon  épaule,  m'enlève  mon 
chapeau  ,  et...  me  met  le  chef  à  nu  ,  toujours  en 
cadeiice...  avec  des  ronds  de  jambes  et  en  arrondis- 
sant les  bras.  Alors  sa  complice  lirant  une  paire  de 

(I)  Deux  danseuses  de  la  Porle-Sainl-Marlin,  amies  de  Cabrion, 
velues  de  niailK>ts  et  d'un  costume  de  hallol. 


PRÉSlilNTATION.  177 

ciseaux  cîe  son  feuillage...  rassemble  en  une  énorme 
mèche  tout  ce  qui  me  restait  de  cheveux  derrière  la 
leie,  et  me  coupe  le  tout  ,  monsieur,  le  tout...  tou- 
jours avec  des  ronds  de  jambes,  puis  elle  dit  en  chan- 
tonnant et  en  cadençant  :  <  C'est  pour  Cabrion. . .  >  P^t 
Taulre  impudique  de  répéter  en  choeur:  «  C'est  pour 
Cabrion...  c'est  pour  Cabrion  !  » 

Après  une  pause  accompagnée  d'un  soupir  dou- 
loureux ,  Alfred  reprit  : 

i  Pendant  celte  impudente  spoliation...  je  lève 
les  yeux  et  je  vois  collée  aux  vitres  de  la  loge  la  figure 
infernale  de  Cabrion  avec  sa  barbe  et  son  chapeau 
pointu...  il  riait...  il  riait...  il  était  hideux.  Pour 
échapper  à  cette  vision  odieuse,  je  ferme  les  yeux... 
Quand  je  les  ai  rouverts  ,  tout  avait  disparu...  je 
me  suis  retrouvé  sur  ma  chaise...  le  chef  à  nu  et 
complètement  dévasté  !...  Vous  le  voyez,  monsienr, 
Cabrion  est  arrivé  à  ses  fins  à  force  de  ruse  ,  d'opi- 
niâtreté et  d'audace...  et  par  quels  moyens,  mon 
Dieu!!!...  11  voulait  me  faire  passer  pour  son  ami!... 
il  a  commencé  par  afficher  ici  que  nous  faisions  com- 
merce d'amitié  ensemble.  Non  content  de  cela,.,  à 
cette  heure  mon  nom  est  accolé  au  sien  sur  tous  les 
murs  de  la  capitale  avec  un  énorme  trait  d'union.  11 
n'y  a  pas  à  cette  heure  un  habitant  de  Paris  qui 
mette  en  doute  nion  intimité  avec  ce  misérable  ;  il 
voulait  de  mes  cheveux,  il  en  a...  il  les  a  tous  , 
grâce  aux  exactions  de  ces  sirènes  effrontées.  Main- 


nS  PRÉSENTATION. 

tenant  ,  monsieur  ,  vous  le  voyez  ,  il  ne  me  reste 
qu'à  quitter  la  France...  ma  belle  France...  où  je 
croyais  vivre  et  mourir  !...  > 

Et  Alfred  se  rejeta  à  la  renverse  sur  son  lit  en 
joignant  les  mains. 

«  Mais  au  contraire ,  vieux  cliéri ,  maintenant 
qu'il  a  (le  tes  cheveux ,  il  te  laissera  tranquille. 

—  Me  laisser  tranquille  !  s'écria  M.  Pipelet  avec 
im  soubresaut  convulsif  ;  mais  tu  ne  le  connais  pas, 
il  est  insatiable.  Maintenant  qui  sait  ce  qu'il  voudra 
de  moi  ?  > 

Rigolette,  paraissant  à  l'entrée  de  la  loge,  mit  un 
terme  aux  lamentations  de  M.  Pipelet. 

«  N'entrez  pas ,  mademoiselle,  cria  M.  Pipelet, 
fidèle  à  ses  habitudes  de  chaste  susceptibilité.  Je  suis 
au  lit  et  en  linge.  > 

Ce  disant ,  il  tira  un  de  ses  draps  jusqu'à  son 
menton  ;  Pvigolette  s'arrêta  discrètement  au  seuil  de 
la  porte. 

«  Justement,  ma  voisine,  j'allais  chez  vous,  lui 
ditRodolphe.  Veuillez  m'attendre un  moment. >Puis 
s'adressant  à  Anastasie  :  «  N'oubliez  pas  de  conduire 
Cécily  ce  soir  chez  M.  Ferrand. 

—  Soyez  tranquille,  mon  roi  des  locataires,  à  sept 
heures  elle  y  sera  installée.  Maintenant  que  la  femme 
Morel  peut  marcher,  je  la  prierai  de  garder  ma 
loge  ,  car  Alfred  ne  voudrait  pas ,  pour  un  empire  , 
rester  tout  seul.  » 


XII 


VOISIN  ET  VOISINE. 


Les  roses  du  teînt  de  Rigoîette  pâlissaient  de  plus 
en  plus;  sa  charmante  figure,  jusqu'alors  si  fraîche, 
si  ronde  ,  commençait  à  s'allonger  un  peu  ;  sa  pi- 
quante physionomie ,  ordinairement  si  animée  ,  si 
vive ,  était  devenue  sérieuse  et  plus  triste  encore 
qu'elle  ne  l'était  lors  de  la  dernière  entrevue  de  la 
grisette  et  de  Fleur-de-Marie  à  la  porte  de  la  prison 
de  Saint- Lazare. 

«  Combien  je  suis  contente  de  vous  rencontrer, 
mon  voisin,  dit  Piigoîette  à  Rodolphe,  lorsque  celui- 
ci  fut  sorti  de  la  loge  de  madame  Pipelet.  J'ai  bien 
des  choses  à  vous  dire,  allez... 


180  VOISIN  ET  VOISINE. 

—  D'abord,  ma  voisine,  comment  vous  portez- 
vous?  Voyons,  celle  jolie  figure...  est-elle  toujours 
rose  et  gaie?  Hélas!  non  ;  je  vous  trouve  pâle...  Je 
suis  sûr  que  vous  travaillez  Irop... 

—  Oh  non!  M.  PiOtlolplie,  je  vous  assure  que 
maintenant  je  suis  faile  à  ce  petit  surcroît  d'ou- 
vrage...  Ce  qui  me  change,  c'est  tout  bonnement  le 
chagrin.  Mon  Dieu  oui  î  loules  les  fois  que  je  vois  ce 
pauvre  Germain,  jcm'atlrisle  de  plus  en  plus. 

—  Il  est  donc  toujours  bien  abattu? 

—  Plus  que  jamais  ,  M.  Rodolphe  ,  et  ce  qui  est 
désolant,  c'est  que  tout  ce  que  je  fais  pour  le  conso- 
ler tourne  contre  moi ,  c'est  comme  un  sort...  i  Et 
une  larme  vinl  voiler  les  grands  yeux  noirs  de  Rigo- 
letle. 

«  Expliquez-moi  cela,  ma  voisine. 

—  Hier,  par  exemple,  je  vais  le  voir  et  lui  porter 
un  livre  qu'il  m'avait  priée  de  lui  procurer,  parce  que 
c'était  un  roman  que  nous  lisions  dans  notre  bon 
temps  de  voisinage.  A  la  vue  de  ce  livre,  il  fond  en 
larmes; cela  ne  m'éionnc  pas,  c'était  bien  naturel... 
Dame  !...  ce  souvenir  de  nos  soirées  si  tranquilles, 
si  gentilles  au  coin  de  mon  poêle  ,  dans  ma  jolie 
petite  chambre,  comparer  cela  à  son  affreuse  vie  de 
prison,  pauvre  Germain  !  c'est  bien  cruel. 

—  Rassurez-vous,  ditPiodoIphe  à  la  jeune  fille  , 
lorsque  Germain  sera  hors  de  prison  ,  et  que  son 
innocence  sera  reconnue ,  il  retrouvera  sa  mère , 


VOISIN  ET  VOISINE.  181 

des  amis,  et  il  oubliera  bien  vite  auprès  d'eux  et  de 
vous  ces  durs  moments  d'épreuve. 

—  Oui,  mais  jusque-là,  M.  Rodolphe,  il  va 
encore  se  tourmenter  davantage.  Et  puis  ce  n'est 
pas  tout... 

—  Qu'y  a-til  encore? 

—  Comme  il  est  le  seul  honnête  homme  au  milieu 
de  ces  bandits,  ils  l'ont  en  grippe,  parce  qu'il  ne 
peut  pas  prendre  sur  lui  de  frayer  avec  eux.  Le  gar- 
dien du  parloir,  un  bien  brave  homme,  m'a  dit 
d'engager  Germain  ,  dans  son  intérêt,  à  être  moins 
fier...  à  tâcher  de  se  familiariser  avec  ces  mauvaises 
gens.. .  mais  il  ne  le  peut  pas,  c'est  plus  fort  que  lui, 
et  je  tremble  qu'un  jour  ou  l'autre  on  ne  lui  fasse 
du  mal...  >  Puis  s'interrompant  tout  à  coup,  et  es- 
suyant ses  larmes,  Rigolette  reprit  :  t  Mais,  voyez 
donc,  je  ne  pense  qu'à  moi,  et  j'oublie  de  vous 
parler  de  la  Goualeuse. 

—  Delà  Goualeuse?  dit  Rodolphe  avec  surprise. 

—  Avant-hier,  en  allant  voir  Louise  à  Saint- 
Lazare...  je  l'ai  rencontrée. 

—  La  Goualeuse? 

—  Oui,  M.  Rodolphe. 

—  A  Saint-Lazare? 

—  Elle  en  sortait  avec  une  vieille  dame. 

—  C'est  impossible  ! . ..  s'écria  Rodolphe  stupéfait. 

—  Je  vous  assure  que  c'était  bien  elle ,  mon 
voisin, 

lOUB  X.  12 


182  VOISIN  ET  VOISLNE. 

—  Vous  VOUS  serez  trompée» 

—  Non,  non  ;  quoiqu'elle  fût  vêtue  en  paysanne, 
je  Tai  lout  de  suite  reconnue  ;  elle  est  toujours  bien 
jolie,  quoique  pâle,  et  elle  a  le  même  peiit  air  doux 
et  triste  qu'autrefois. 

—  Elle  à  Paris...  sans  que  j'en  sois  instruit!  Je  ne 
puis  le  croire.  Et  que  venait-elle  faire  à  Saint-Lazare? 

—  Comme  moi,  voir  une  prisonnière  sans  doute; 
je  n'ai  pas  eu  le  temps  de  lui  en  demander  davan- 
tage ;  la  vieille  dame  qui  l'accompagnait  avait  l'air 
si  grognon  et  si  pressé...  Ainsi ,  vous  la  connaissez 
aussi  la  Goualeuse,  M.  Rodolphe? 

—  Certainement. 

—  Alors  plus  de  doute,  c'est  bien  de  vous  qu'elle 
m'a  parlé. 

—  De  moi  ? 

—  Oui,  mon  voisin.  Figurez-vous  que  je  lui  ra- 
contais le  malheur  de  Louise  et  de  Germain,  toua 
deux  si  bons,  si  honnêtes  et  si  persécutés  par  ce 
vilain  M.  Jacques  Ferrand,  me  gardant  bien  de  lui 
apprendre,  comme  vous  me  l'aviez  défendu ,  que 
vous  vous  intéressiez  à  eux  ;  alors  la  Goualeuse  m'a 
dit  que  si  une  personne  généreuse  qu'elle  connais- 
sait était  instruite  du  sort  malheureux  et  peu  mérité 
de  mes  deux  pauvres  prisonniers,  elle  viendrait  bien 
sûr  à  leur  secours  ;  je  lui  ai  demandé  le  nom  de 
celle  personne,  et  elle  vous  a  nommé,  M,  Rodolphe* 

—  C'est  elle,  c'est  bien  elle... 


VOISIN  ET  VOISINE.  ISS 

— Vous  pensez  que  nous  avons  été  bien  étonnées 
toutes  deux  de  cette  découverte  ou  de  cette  ressem- 
blance de  nom  ,  aussi  nous  nous  sommes  promis  de 
nous  écrire  si  noire  Rodolphe  était  le  même...  Et 
il  paraît  que  vous  êtes  le  même ,  mon  voisin. 

—  Oui ,  je  me  suis  aussi  intéressé  à  cette  pauvre 
enfant...  Mais  ce  que  vous  me  dites  de  sa  présence 
à  Paris  me  surprend  tellement  que  si  vous  ne  m'aviez 
pas  donné  tant  de  détails  sur  votre  entrevue  avec 
elle ,  j'aurais  persisté  à  croire  que  vous  vous  trom- 
piez... Mais  adieu...  ma  voisine,  ce  que  vous  venez 
de  m'apprendre  à  propos  de  la  Goualeuse  m'oblige 
de  vous  quitter...  Restez  toujours  aussi  réservée  à 
l'égard  de  Louise  et  de  Germain  surlaprolcction  que 
des  amis  inconnus  leur  manifesteront  lorsqu'il  en  sera 
temps.  Ce  secret  est  plus  nécessaire  que  jamais.  A 
propos,  comment  va  la  famille  Morel? 

—  De  mieux  en  mieux ,  M.  Rodolphe  :  la  mère 
est  tout  à  fait  sur  pied  maintenant ,  les  enfants  re- 
prennent à  vue  d'œil.  Tout  le  ménage  vous  doit  la 
vie,  le  bonheur...  Vous  êtes  si  généreux  pour  eux... 
Et  ce  pauvre  Morel ,  lui ,  comment  va-t-il? 

—  Mieux.,.  J'ai  eu  hier  de  ses  nouvelles;  il  sem- 
ble avoir  de  temps  en  temps  quelques  moments  lu- 
cides ;  on  a  bon  espoir  de  le  guérir  de  sa  folie... 
Allons,  courage,  et  à  bientôt,  ma  voisine...  Vous 
n'avez  besoiii  de  rien?  Le  gain  de  votre  travail  vous 
suifit  toujours? 


484  VOISIN  ET  VOISINE. 

—  Oh  !  oui ,  M.  Rodolphe ,  je  prends  un  peu  sur 
mes  nuits ,  et  ce  n'est  guère  dommage  ,  allez ,  car  je 
ne  dors  presque  plus... 

—  Hélas  !  ma  pauvre  petite  voisine ,  je  crains 
bien  que  papa  Crc'lu  et  Ramonette  ne  chantent  plus 
beaucoup  s'ils  vous  attendent  pour  commencer, 

—  Vous  ne  vous  trompez  pas ,  M.  Rodolphe  ;  mes 
oiseaux  et  moi  nous  ne  chantons  plus  ;mon  Dieu,  non; 
mais,  tenez,  vous  allez  vous  moquer,  eh  bien  !  il  me 
semble  qu'ils  comprennent  que  je  suis  triste;  oui,  au 
lieu  de  gazouiller  gaiement  quand  j'arrive  ,  ils  font 
un  petit  ramage  si  doux,  si  plaintif,  qu'ils  ont  l'air 
de  vouloir  me  consoler.  Je  suis  folle,  n'est-ce  pas,  de 
croire  cela,  M.  Rodolphe? 

—  Pas  du  tout  ;  je  suis  sûr  que  vos  bons  amis  les 
oiseaux  vous  aiment  trop  pour  ne  pas  s'apercevoir 
de  votre  chagrin. 

—  Au  fait ,  ces  pauvres  petites  bêtes  sont  si  intel- 
ligentes, dit  naïvement  Rigolette,  très-contente 
d'être  rassurée  sur  la  sagacité  de  ses  compagnons  de 
solitude. 

—  Sans  doute,  rien  de  plus  intelligent  que  la 
reconnaissance...  Allons,  adieu...  Bientôt ,  ma  voi- 
sine ,  avant  peu,  je  l'espère,  vos  jolis  yeux  seront 
redevenus  bien  vifs,  vos  joues  bien  roses,  et  vos 
chants  si  gais  ,  si  gais...  que  papa  Crétu  et  Ramo- 
nette pourront  à  peine  yc;  ;  suivre. 

—  Puissiez-vous  dire  vrai ,  M.  Rodolphe  !  reprit 


VOISIN  ET  VOISINE.  185 

Rigolelte  avec  un  grand  soupir.  Allons,  adieu,  mon 
voisin. 

—  Adieu,  ma  voisine,  el  à  bientôt.  > 

Rodolphe  ,  ne  pouvant  comprendre  comment 
madame  George  avait,  sans  l'en  prévenir,  amené 
ou  envoyé  Fleur-de-Marie  à  Paris ,  se  rendit  chez 
lui  pour  envoyer  un  exprès  à  la  ferme  de  Bouqueval. 

Au  moment  où  il  rentrait  rue  Plumet ,  il  vit  une 
voilure  de  poste  s'arrêter  devant  la  porte  de  Thôtel  ; 
c'était  Murph  qui  revenait  de  Xorm;indie. 

Le  squire  y  était  allé,  nous  l'avons  dit,  pour 
démasquer  les  sinistres  projets  de  la  belle-mère  de 
madame  d'Harville  et  de  Bradamanli,  son  complice. 


XIII 


MURPH    ET    POLIDORl. 


La  figure  de  sir  Walter  Murph  était  rayonnante. 

En  descendant  de  voiture,  il  remit  à  un  des  gens 
du  prince  une  paire  de  pistolets ,  ôta  sa  longue  re- 
dingote de  voyage ,  et ,  sans  prendre  le  temps  de 
changer  de  vêtements  ,  il  suivit  Rodolphe ,  qui , 
impatient,  l'avait  précédé  dans  son  appartement. 

<  Bonne  nouvelle ,  monseigneur ,  bonne  nou- 
velle !  s'écria  le  squire  lorsqu'il  se  trouva  seul  avec 
Rodolphe,  les  misérables  sont  démasqués,  M.  d'Or- 
bigny  est  sauvé...  vous  m'avez  fait  partir  à  temps... 
une  heure  de  retard...  un  nouveau  crime  était 
commis  ! 


188  MURPH  ET  POLIDORI. 

—  Et  madame  d'Harville  ? 

—  Elle  est  tout  à  la  joie  que  lui  cause  le  retour 
de  l'affection  de  son  père,  et  tout  au  bonheur  d'être 
arrivée ,  grâce  à  vos  conseils ,  assez  à  temps  pour 
l'arracher  à  une  mort  certaine. 

—  Ainsi  Polidori... 

—  Etait  encore  cette  fois  le  digne  complice  de  la 
belle-mère  de  madame  d'Harville.  Mais  quel  monstre 
que  celle  belle-mère!...  quel  sang-froid  !  quelle  au- 
dace!... et  ce  Polidori!...  Ah!  monseigneur... 
vous  avez  bien  voulu  quelquefois  me  remercier  de 
ce  que  vous  appeliez  mes  preuves  de  dévouement... 

—  J'ai  toujours  dit  les  preuves  de  ton  amitié , 
mon  bon  Murph... 

—  Eh  bien  !  monseigneur  »  jamais  ,  non ,  jamais 
cette  amitié  n'a  été  mise  à  une  plus  rude  épreuve 
que  dans  cette  circonstance ,  dit  le  squire  d'un  air 
moitié  sérieux,  moitié  plaisant. 

—  Comment  cela  ? 

—  Les  déguisements  de  charbonnier,  les  péré- 
grinations dans  la  Cité,  et  tuHi  quanti,  cela  n'a  rien 
été ,  monseigneur ,  rien  absolument ,  auprès  du 
voyage  que  je  viens  de  faire  avec  cet  infernal  Po- 
lidori. 

—  Que  dis-tu?  Polidori... 

—  Je  l'ai  ramené... 

—  Avec  loi  ? 

—  Avec  moi...  Jugez...  quelle  compagnie...  pen- 


MURPH  ET  POLIDORI.  189 

dani  douze  heures  côte  à  côte  avec  riiomme  que  je 
méprise  et  que  je  hais  le  plus  au  monde...  Autant 
voyager  avec  un  serpent...  ma  bête  d'antipathie. 

—  Et  où  est  Polidori,  maintenant  ? 

—  Dans  la  maison  de  l'allée  des  Veuves...  sous 
bonne  et  sûre  garde... 

—  Il  n'a  donc  fait  aucune  résistance  pour  te 
suivre? 

—  Aucune. . .  Je  lui  ai  laissé  le  choix  d'être  arrêté 
sur-le-champ  par  les  autorités  françaises  ou  d'être 
mon  prisonnier  allée  des  Veuves  :  il  n'a  pas  hésité. 

—  Tu  as  eu  raison,  il  vaut  mieux  l'avoir  ainsi 
sous  la  main.  Tu  es  un  homme  d'or,  mon  vieux 
Murph  ;  mais  raconte-moi  ton  voyage...  Je  suis  im- 
patient de  savoir  comment  cette  femme  indigne  et 
son  indigne  complice  ont  été  enfin  démasqués. 

—  Rien  de  plus  simple  :  je  n'ai  eu  qu'à  suivre 
vos  instructions  à  la  lettre  pour  terrifier  et  écraser 
ces  infâmes.  Dans  celle  circonstance,  monseigneur, 
vous  avez  sauvé,  comme  toujours ,  des  gens  de  bien 
et  puni  des  méchants.  Noble  providence  que  vous 
êtes  !... 

—  Sir  ^Valte^,  sir  Walter,  rappelez-vous  les 
flâneries  du  baron  de  Graùn  ...,dit  Rodolphe  en  sou- 
riant. 

—  Allons,  soit,  monseigneur.  Je  commencerai 
donc,  ou  plutôt  vous  voudrez  bien  lire  d'abord  cette 
lettre  de  madame  la  marquise  d'Harville  qui  vous  in- 


«90  MURPH  ET  POLIDORI. 

slruira  de  tout  ce  qui  s'est  passé  avant  que  moa 
arrivée  ait  confondu  Polidori. 

—  Une  lettre?...  Donne  vite.  > 

Murph,  remettant  à  Rodolphe  la  lettre  de  la 
marquise,  ajouta  : 

«  Ainsi  que  cela  était  convenu,  au  lieu  d'ac- 
compagner madame  d'Harville  chez  son  père,  j'étais 
descendu  à  une  auberge  servant  de  tourne-bride,  à 
deux  pas  du  château,  où  je  devais  attendre  que 
madame  la  marquise  me  fît  demander.  » 

Rodolphe  lut  ce  qui  suit  avec  une  tendre  et  impa- 
tiente sollicitude  : 

i  Monseigneur, 

<  Après  tout  ce  que  je  vous  dois  déjà,  je  vous 

<  devrai  la  vie  de  mon  père  !  !  ! 

i  Je  laisse  parler  les  faits  :  ils  vous  diront  mieux 
«  que  moi  quels  nouveaux  trésors  de  gratitude  en- 
«   vers  vous  je  viens  d'amasser  dans  mon  cœur. 

€  Comprenant  toute  Timportance  des  conseils  que 
«  vous  m'avez  fait  donner  par  sir  Walter  Murph, 
€  qui  m'a  rejointe  sur  la  route  de  Normandie 
I   presque  à  ma  sortie  de  Paris,  je  suis  arrivée  en 

<  toute  hâte  au  château  des  Aubiers. 

f  Je  ne  sais  pourquoi  la  physionomie  des  gens 

<  qui  me  reçurent  me  parut  sinistre  ;  je  ne  vis  parmi 

<  eux  aucun  des  anciens  serviteurs  de  notre  maison  : 

<  personne  ne  me  connaissait.  Je  fus  obligée  de  me 


MURPH  ET  POLIDORI.  191 

I  nommer  ;  j'appris  que  depuis  quelques  jours  mon 
«  père  était  très-soufïrant ,  et  que  ma  belle-mère 
c  venait  de  ramener  un  médecin  de  Paris. 

«  Plus  de  doute,  il  s'agissait  du  docteur  Polidori. 

c  Voulant  me  faire  conduire  à  l'instant  auprès 
I  de  mon  père,  je  demandai  où  était  un  vieux  valet 
i  de  chambre  auquel  il  était  irès-altaché.  Depuis 
c  quelque  temps  cet  homme  avait  quitté  le  châ- 
i  leau  ;  ces  renseignements  m'étaient  donnés  par 
«  un  intendant  qui  m'avait  conduit  dans  mon  ap- 
I  partemeni,  disant  qu'il  allait  prévenir  ma  belle- 
i  mère  de  mon  arrivée. 

«   Était-ce  illusion,  prévention?  Il  me  semblait 

<  que  ma  venue  était  même  importune  aux  gens 
«  de  mon  père.  Tout  dans  le  château  me  paraissait 
«  morne,  sinistre.  Dans  la  disposition  d'esprit  où  je 
c  me  trouvais,  on  cherche  à  tirer  des  inductions  des 
«  moindres  circonstances.  Je  remarquai  partout  des 
«  traces  de  désordre,  d'incurie,  comme  si  on  avait 
c  trouvé  inutile  de  soigner  une  habitation  qui  de- 
€   vait  être  bientôt  abandonnée... 

€   Mes  inquiétudes,  mes  angoisses  augmentaient  à 

<  chaque  instant. Aprèsavoirétablimafiileetsa  gou- 
i  vernante  dans  mon  appartement ,  j'allais  me  ren- 
c   drechez  mon  père,  lorsque  ma  belle-mère  entra. 

«  Malgré  sa  fausseté  ,  malgré  l'empire  qu'elle 
«  possédait  ordinairement  sur  elle-même,  elle  parut 
«   aiierrée  de  ma  brusque  arrivée. 


192  MURPH  ET  POLIDORI. 

«  —  M.  d'Orbigny  ne  s'allend  pas  à  votre  visite, 
f  madame,  me  dit-elle.  Il  est  si  souffrant ,  qu'une 
€  pareille  surprise  lui  serait  funeste.  Je  crois  donc 
e  convenable  de  lui  laisser  ignorer  votre  présence  ; 
i  il  ne  pourrait  aucunement  se  l'expliquer,  et...  i 

«   Je  ne  la  laissai  pas  achever. 

<  —  Un  grand  malheur  est  arrivé,  madame,  lui 
€  dis-je.  M.  d'Harville  est  mort...  victime  d'une 
«  funeste  imprudence.  Après  un  si  déplorable  évé- 
«  nement ,  je  ne  pouvais  rester  à  Paris  chez  moi , 
I  et  je  viens  passer  auprès  de  mon  père  les  premiers 
«    temps  de  mon  deuil. 

<  —  Vous  êtes  veuve  î...  ah  !  c'est  un  bonheur 
i   insolent  !  i  s'écria  ma  belle-mère  avec  rage. 

«  D'après  ce  que  vous  savez  du  malheureux 
«  mariage  que  cette  femme  avait  tramé  pour  se 
ï  venger  de  moi,  vous  comprendrez,  monseigneur, 
€   Tairocilé  de  son  exclamation. 

c  —  C'est  parce  que  je  crains  que  vous  ne  vou- 
(  liez  être  aussi  insolemment  heureuse  que  moi , 
«  madame  ,  que  je  viens  ici ,  lui  dis-je  peut-être 
c  imprudemment.  Je  veux  voir  mon  père. 

«  —  Cela  est  impossible  dans  ce  moment,  me 
i  dit-elle  en  pâlissant  ;  voire  aspect  lui  causerait 
i   une  révolution  dangereuse. 

,  —  Puisque  mon  père  est  si  gravement  ma- 
«  ladc ,  m'écriai-je ,  comment  n'en  suis-je  pas  in- 
<  struitc? 


MURPH  ET  POLIDORI.  193 

i  —  Telle  a  été  la  volonté  de  M.  d'Orbigny,  me 
répondit  ma  belle-mère, 
c  —  Je  ne  vous  crois  pas  ,  madame  ,  et  je  vais 
m'assurer  de  la  vérité,  lui  dis-je  en  faisant  un 
pas  pour  sortir  de  ma  chambre. 

<  —  Je  vous  répète  que  votre  vue  inattendue  peut 
faire  un  mal  horrible  à  votre  père  !  s'écria-t-elle 
en  se  plaçant  devant  moi  pour  me  barrer  le  pas- 
sage. Je  ne  souffrirai  pas  que  vous  entriez  chez  lui 
sans  que  je  l'aie  prévenu  de  votre  retour  avec  les 
ménagements  que  réclame  sa  position.  > 

«  J'étais  dans  une  cruelle  perplexité ,  monsei- 
gneur. Une  brusque  surprise  pouvait ,  en  effet , 
porter  un  coup  dangereux  à  mon  père  ;  mais 
cette  femme,  ordinairement  si  froide,  si  maîtresse 
d'elle-même,  me  semblait  tellement  épouvantée 
de  ma  présence,  j'avais  tant  de  raisons  de  douter 
de  la  sincérité  de  sa  sollicitude  pour  !a  santé  de 
celui  qu'elle  avait  épousé  par  cupidité ,  enfin  la 
présence  du  docteur  Polidori,  le  meurtrier  de  ma 
mère,  me  causait  une  terreur  si  grande  que, 
croyant  la  vie  de  mon  père  menacée,  je  n'hésitai 
pas  entre  l'espoir  de  le  sauver  et  la  crainte  de  lui 
causer  une  émotion  fâcheuse. 

<  —  Je  verrai  mon  père  à  l'instant,  >  dis-je  à  ma 
«  belle-mère. 

<  Et  quoique  celle-ci  m'eût  saisie  par  le  bras ,  je 
«  passai  outre... 


1D4  MURPH  ET  POLIDORI. 

'  <  Perdant  complètement  l'esprit ,  celte  femme 

t  voulut  une  seconde  fois,  presque  par   force, 

€  m'enipêcher  de  soriir  de  ma  chambre...  Cette 

c  incroyable  résistance  redoubla  ma  frayeur. . .  je  me 

«  dégageai  de  scsmains...  Connaissant  l'apparlement 

<  de  mon  père,  j'y  courus  rapidement  :  j'entrai... 
c   Oh  !  monseigneur  !  de  ma  vie  je  n'oublierai 

«  celle  scène  et  le  tableau  qui  s'offrit  à  ma  vue... 

<  Mon  père ,  presque  méconnaissable ,  pâle , 
«  amaigri  ,  la  souffrance  peinte  sur  tous  les  traits  , 
«  la  tête  renversée  sur  un  oreiller,  était  étendu 
€  dans  un  grand  fauteuil... 

c  Au  coin  de  la  cheminée,  debout  auprès  de  lui, 
«  le  docteur  Polidori  s'apprêtait  à  verser  dans  une 
«  tasse  que  lui  présentait  une  garde-malade  quel- 
«  ques  gouttes  d'une  liqueur  contenue  dans  un  petit 
(  flacon  de  cristal  qu'il  tenait  à  la  main... 

f  Sa  longue  barbe  rousse  donnait  une  expression 
€  plus  sinistre  encore  à  sa  physionomie.  J'entrai  si 
«   précipitamment  qu'il  fit  un  geste  de  surprise , 

<  échangea  un  regard  d'intelligence  avec  ma  belle- 
€  mère  qui  me  suivait  en  hâte ,  et  au  lieu  de  faire 
f  prendre  à  mon  père  la  potion  ^u'il  lui  avait  pré- 
«  parée ,  il  posa  brusquement  le  flacon  sur  la  che- 
«  minée. 

c  Guidée  par  un  instinct  dont  il  m'est  encore 
c  impossible  de  me  rendre  compte ,  mon  premier 
i  mouvement /ut  de  m'emparcr  de  ce  tlacon. 


MURPH  ET  POLIDORi.  196 

«  Remarquant  aussitôt  la  surprise  et  la  frayeur 
de  ma  belle-mère  el  dePolidori,  je  me  félicitai  de 
mon  action.  Mon  père  ,  stupéfait,  semblait  irrité 
de  me  voir ,  je  m'y  attendais.  Polidori  me  lança 
un  coup  d'œil  féroce  ;  malgré  la  présence  de  mon 
père  et  celle  de  la  garde-malade,  je  craignis  que 
ce  misérable  ,  voyant  son  crime  presque  décou- 
vert ,  ne  se  portât  contre  moi  à  quelque  exlré^ 
mité. 

€  Je  sentis  le  besoin  d'un  appui  dans  ce  moment 
décisif,  je  sonnai;  un  des  gens  de  mon  père 
accourut  ;  je  le  priai  de  dire  à  mon  valet  de 
cliambre  (il  était  prévenu)  d'aller  chercher  quel- 
ques objets  que  j'avais  laissés  au  tourne-bride; 
sir  Walter  Murph  savait  que  pour  ne  pas  éveiller 
les  soupçons  de  ma  belle-mère,  dans  le  cas  où  je 
serais  obligée  de  donner  mes  ordres  devant  elle , 
j'emploierais  ce  moyen  pour  le  mander  auprès 
de  moi. 

«  La  surprise  de  mon  père ,  de  ma  belle-mère  , 
était  telle  ,  que  le  domestique  sortit  avant  qu'ils 
n'eussent  pu  dire  un  mot  ;  je  fus  rassurée  ;  au 
bout  de  quelques  instants ,  sir  Walter  Murph 
serait  auprès  de  moi... 

<  — Qu'est-ce  que  cela  signifie?  me  dit  enfin  mon 
père  d'une  voix  faible ,  mais  impérieuse  et  cour- 
roucée. Vous  ici  ,  Clémence.,,  sans  que  je  vous 
aie  appelée?,,.  Puis  à  peine  arrivée  vous  vous 


«06  MURPn  ET  POLIDORI. 

<  emparez  du  flacon  qui  contient  la  potion  que  le 
c  docteur  allait  me  donner...  M'expliquerez-vous 
€  celte  folie? 

«  — Sortez,  »  dit  ma  belle-mère  à  la  garde-malade, 
c  Cette  femme  obéit. 

<  —  Calmez-vous  ,  mon  ami ,  reprit  ma  belle- 
c  mère  en  s'adressant  à  mon  père;  vous  le  savez, 

<  la  moindre  émotion  pourrait  vous  être  nuisible. 

<  Puisque  votre  lilie  vient  ici  malgré  vous  ,  et  que 
c  sa  présence  vous  est  désagréable  ,  donnez-moi 
f  votre  bras,  je  vous  conduirai  dans  le  petit  salon  ; 
«  pendant  ce  temps-là,  notre  bon  docteur  fera 
«  comprendre  à  madame  d'Harville  ce  qu'il  y  a 
c  d'imprudent,  pour  ne  pas  dire  plus,  dans  sa  con- 
1  duite...  » 

«  Et  elle  jeta  un  regard  significatif  à  son  com- 
c  plice. 

c  Je  compris  le  dessein  de  ma  belle-mère.  Elle 
c  voulait  emmener  mon  père  et  me  laisser  seule 
t  avec  Polidori ,  qui ,  dans  ce  cas  extrême  ,  aurait 
c  sans  doute  employé  la  violence  pour  m'arracher 

<  le  flacon  qui  pouvait  fournir  une  preuve  évidente 
i  de  ses  projets  criminels. 

I  —  Vous  avez  raison,  dit  mon  père  à  ma  belle- 
f  mère.  Puisqu'on  vient  me  poursuivre  jusque  chez 
i  moi,  sans  respect  pour  mes  volontés,  je  laisserai 
i   ia  place  libre  aux  importuns...  p 

I  Et  se  levant  avec  peine ,  il  accepta  le  bras 


Munrn  et  polidorl  iot 

<  que  lui  offrait  ma  belle-mère,  cl  fil  quelques  pas 

<  vers  le  petit  salon... 

i  A  ce  moment,  Polidori  s'avança  vers  moi  ;  mais, 
c  me  rapprochant  aussitôt  de  mon  père,  je  lui  dis  : 
«  —  Je  vais  vous  expliquer  ce  qu'il  y  a  d'imprévu 

<  dans  mon  arrivée  et  d'étrange  dans  ma  conduite... 
«  Depuis  hier  je  suis  veuve...  depuis  hier  je  sais 
i  que  vos  jours  sont  menacés,  mon  père.  > 

«  Il  marchait  péniblement  courbé.  A  ces  mots  , 
«  il  s'arrêta,  se  redressa  vivement,  et  me  regardant 
i  avec  un  étonnement  profond,  il  s'écria  : 

—  Vous  êtes  veuve...  mes  jours  sont  mena- 
I   ces  !...  Qu'est-ce  que  cela  signifie? 

i  —  Et  qui  ose  menacer  les  jours  de  M.  d'Orbi- 
«    gny,  madame?  me  demanda  audacieusemenl  ma 

<  belle-mère. 

c  —  Oui ,  qui  les  menace  ?...  ajouta  Polidori. 

«  —  Vous,  monsieur;  vous,  madame,  répondis-je. 

(T  —  Quelle  horreur  ! . . .  s'écria  ma  belle-mère  en 
a  faisant  un  pas  vers  moi. 

«  —  Ce  que  je  dis,  je  le  prouverai,  madame... 
c  lui  répondis-je. 

i  —Mais  une  telle  accusation  est  épouvantable  !... 
c  s'écria  mon  père. 

<  —  Je  quitte  à  Tinstant  celle  maison  ,  puisque 

<  j'y  suis  exposé  à  de  si  atroces  calomnies  !...  >  dit 
c  le  docleur  Polidori  avec  l'indignation  apparente 
i  d'un  homme  outrage  dans  son  honneur.  Corn- 

E!'GF.5b  SCB.     -t.    X.  1^ 


198  MURPIÏ  ET  POILIDORI, 

«  mcnçanl  à  sentir  le  danger  de  sa  position,  il  vou- 
<   lait  fuir  sans  doute. 

c  Au  moment  où  il  ouvrait  la  porte ,  il  se  trouva 
€  face  à  face  avec  sir  Walicr  Murph...  » 

Rodolphe,  s'inlcrronipanl  de  lire,  tendit  la  main 
ausfjuire  et  lui  dit  : 

i  Très-bien  ,  mon  vieil  ami  ,  la  présence  a  dû 
foudroyer  ce  misérable. 

—  C'est  le  mol ,  monseigneur...  il  est  devenu 
livide...  et  a  fait  doux  pas  en  arrière,  en  me  regar- 
dant avec  stupeur  ;  il  semblait  anéanti...  Me  retrou- 
ver au  fond  de  ta  Normandie  ,  dans  un  moment 
pareil  !...  il  croyait  faire  un  mauvais  rêve...  Mais, 
continuez ,  monseigneur,  vous  allez  voir  que  cette 
infernale  comtesse  d'Orbigny  a  eu  aussi  son  tour  de 
foudroiement,  grâce  à  ce  que  vous  nravicz  apj)ri8  de 
sa  visite  au  charlatan  Bradamanli  Polidori  dans  la 
maison  de  la  rue  du  Temple...  car,  après  tout,  c'est 
■vous  qui  agissiez...  ou  plutôt  je  n'étais  que  Fiiislru- 
ment  de  votre  pensée...  Aussi ,  jamais,  je  vous  le 
jure,  vous  ne  vous  êtes  plus  heureusemejil  et  i)lus 
jusiemenl  subsiiiué  à  Tindolenie  providence  que 
dans  celle  occasion.  » 

Rodolphe  sourit  et  continua  la  lecture  de  la  ietirc 
de  madame  d  Harville  ; 

€  A  la  vue  de  sir  Waltcr  Murph  ,  Polidori  resta 


MURPfl  ET  POLIDORI.  199 

«  pétrifié  ;  ma  belle-mère  tombait  de  surprise  en 

<  surprise  ;  mon  père,  ému  de  cette  scène,  affaibli 
f  par  la  maladie,  fut  obligé  de  s'asseoir  dans  un 
i  fauteuil.  Sir  Walier  ferma  à  double  tour  la  porte 

<  par  laquelle  il  était  entré  ;  et ,  se  plaçant  devant 
c  celle  qui  conduisait  à  un  autre  appartement,  afin 
c  que  le  docteur  Polidori  ne  pût  s'échapper,  il  dit 
€  à  mon  pauvre  père  avec  l'accent  du  plus  profond 
i  respect  : 

<  —  Mille  pardons ,  monsieur  le  comte ,  de  la 
€   licence  que  je  prends  ;  mais  une  impérieuse  néces- 

<  site,  dictée  par  votre  seul  intérêt  (  et  vous  allez 
i  bientôt  le  reconnaître)  m'oblige  à  agir  ainsi...  Je 
«  me  nomme  sir  Walter  Murph,  ainsi  que  peut  vous 
«   TaCûrmer  ce  misérable  qui ,  à  ma  vue ,  tremble 

<  de  tous  ses  membres;  je  suis  conseiller  intime 
«  de  Son  Altesse  Royale  monseigneur  le  grand-duc 
c   régnant  de  Gérolslein... 

€  —  Cela  est  vrai ,  dit  le  docteur  Polidori  en 
(  balbutiant,  éperdu  de  frayeur. 

«  —  Mais  alors,  monsieur...  que  venez-vous  faire 
«  ici?  que  voulez-vous? 

«  — SirAValier  Murph,  repris-je  en  m'adressant 
I  à  mon  père,  vieiU  se  joindre  à  moi  pour  démas- 
c   quer  les  misérables  dont  vous  avez  failli   être 

<  victime.  > 

<  Puis,  remettant  à  sir  Walter  le  flacon  de  cris- 
i  tal,  j'ajoutai  :  <  J'ai  été  a*S€z  bien  inspirée  pour 


200  MLRPn  ET  POLIDORI. 

f  m'cniparcr  de  ce  flacon  au  moment  où  le  docteur 

«  Polidori  allait  verser  qu^ques  gouttes  de  la  liqueur 

«  qu'il  contient  dans  une  potion  qu'il  offrait  à  mon 

I  père. 

€  —  Un  praticien  de  la  ville  voisine  analysera 

c  devant  vous  le  contenu  de  ce  flacon  que  je  vais 

€  déposer  entre  vos  mains  ,  monsieur  le  comte,  et 

«  s'il  est  prouvé  qu'il  renferme  un  poison  lent  et 

c  sûr,  dit  sir  Walier  à  mon  père,  il  ne  pourra  plus 

«  vous  rester  de  doute  sur  les  dangers  que  vous 

t  couriez ,   et  que  la  tendresse  de  madame  votre 

«  fille  a  heureusement  prévenus.  > 

i  Mon  pauvre  père  regardait  tour  à  tour  sa  femme, 

«  le  docteur  Polidori  ,  moi  et  sir  Walter  d'un  air 

«  égaré  ;  ses  traits  exprimaient  une  angoisse  indé- 

«  finissable.  Je  lisais  sur  son  visage  navré  la  lutte 

c  violente  qui  déchirait  son  cœur.  Sans  doute  il 

«  résistait  de  tout  son  pouvoir  à  de  croissants  et 

t  terribles  soupçons,  craignant  d'être  obligé  de  re- 

I  connaître  la  scélératesse  de  ma  belle-mère  ;  enfin 

<  cachant  sa  tête  dans  ses  mains,  il  s'écria  : 

«  — Oh!  mon  Dieu,  mon  Dieu!...  tout  cela  est  hor- 

<  rible. .  .impossible.  Est-ce  donc  un  rêve  que  je  fais  ? 
«  —  Non  ,  ce  n'est  pas  un  rêve...,  s'écria  auda- 

«  cieusement  ma  belle-mère,  rien  de  plus  réel  que 

«  celle  atroce  calomnie  concertée  d'avance  pour 

«  perdre  une  malheureuse  femme  dont  le  seul  crime 

c  a  été  de  vous  consacrer  sa  vie.  Venez,  venez, 


MURPH  F.T  POLIDORI.  201 

mon  ami,  ne  restons  pas  une  seconde  déplus  ici, 
ajouta-l-elleen  s'adressant  à  mon  père  ;  peut-être 
votre  fille  n'aura- t-elle  pas  Tinsolence  de  vous 
retenir  malgré  vous... 

«  —  Oui,  oui,  sortons,  dit  mon  père  hors  de  lui  : 
tout  cela  n'est  pas  vrai,  ne  peut  pas  être  vrai,  je  ne 
veux  pas  en  eiiiendre  davantage ,  ma  raison  n'y 
résisterait  pas...  d'épouvantables  méfiances  s'élè- 
veraient dans  mon  cœur,  empoisonneraient  le  peu 
de  jours  qui  me  restent  à  vivre,  et  rien  ne  pourrait 
me  consoler  d'une  si  abominable  découverte.  > 
i  Mon  père  semblait  si  souffrant,  si  désespéré, 
qu'à  tout  prix  j'aurais  voulu  mettre  fin  à  cette 
scène  si  cruelle  pour  lui.  Sir  Waller  devina  ma 
pensée  ;  mais  ,  voulant  faire  pleine  et  entière 
justice  ,  il  répondit  à  mon  père  : 
c  —  Encore  quelques  mois ,  monsieur  le  comte  ; 
vous  allez  avoir  le  chagrin ,  sans  doute  bien  pé- 
nible ,  de  reconnaître  qu'une  femme  que  vous 
vous  croyez  attachée  par  la  reconnaissance  a  tou- 
jours éié  un  monstre  hypocrite  ;  mais  vous  trou- 
verez des  consolations  certaines  dans  l'affection 
de  votre  fille  ,  qui  ne  vous  a  jamais  manqué, 
t  —  Cela  passe  toutes  les  bornes!  s'écria  ma 
belle-mère  avec  rage  ;  et  de  quel  droit,  monsieur, 
et  sur  quelles  preuves  osez-vous  baser  de  si  ef- 
froyables calomnies  ?  Vous  dites  que  ce  flacon 
contient  du  poison?...  Je  le  nie,  moiîsieur,  et 


20«  MURPfl  ET  POLIDORI. 

€  je  le  nierai  jusqu'à  preuve  du  contraire;  et  lors 

<  môme  que  le  docteur  Polidori  aurait,  par  méprise» 

<  confondu  un  médicamenl  avec  un  autre,  est-ce 

<  une  raison  pour  oser  m'accusa  d'avoir  voulu... 
«  de  complicilé  avec  lui...?  Oh!  non  ,  non,jen'a- 
c  chèverai  pas...  une  idée  si  horrible  est  déjà  un 
c  crime;  encore  une  fois,  monsieur,  je  vous  défie 
I  de  dire  sur  quelles  preuves  vous  et  madame  osez 

<  appuyer  celte  affreuse  calomnie...,  dit  ma  belle- 
i  mère  avec  une  audace  incroyable. 

«  —  Oui,  sur  quelles  preuves?  s'écria  mon  mal- 
«  heureux  père.  Il  faut  que  la  torture  que  Ton 
«   m'impose  ait  un  terme. 

«  —  Je  ne  suis  pas  venu  ici  sans  preuves  ,  mon- 

<  sieur  le  comte,  dit  sir  AValier.  Et  ces  preuves, 
i  les  réponses  de  ce  misérable  vous  les  fourniront 
«   tout  à  l'heure.  »Puis,  sir  Walter  adressa  la  parole 

<  en  allemand  au  docteur  Polidori,  qui  semblait 
€  avoir  repris  un  peu  d'assurance,  mais  qui  la  perdit 
«  aussitôt.  > 

—  Que  lui  as-tu  dit  ?  demanda  Rodolphe  au  squire 
en  s'interrompant  de  lire. 

—  Quelques  mots  significatifs,  monseigneur,  à 
peu  près  ceux-ci  :  i  Tu  as  échappé  par  la  fuite  à  la 
condamnation  dont  lu  avais  été  frappé  par  la  justice 
du  grand-duché;  tu  demeures  rue  du  Temple,  sous 
le  faux  nom  de  Bradamanii  ;  on  sait  à  quel  abomi- 


MUnPII  ET  POLIDORI.  205 

nnble  mélier  tu  te  livres  ;  tu  as  empoisonné  la  pre- 
mière femme  du  comte;  il  y  a  trois  jours,  madame 
d'Orbigny  est  allée  te  cherclier  pour  t'emmener 
ici  empoisonner  son  mari  ;  Son  Altesse  Royale  est 
à  Paris,  elle  a  les  preuves  de  tout  ce  que  j'avance. 
Si  tu  avoues  la  vérité ,  afin  de  confondre  celle  mi- 
sérable femme,  tu  peux  espérer,  non  la  grâce,  mais 
un  adoucissement  au  châtiment  que  tu  mérites;  tu 
me  suivras  à  Paris ,  où  je  te  déposerai  en  lieu  sur 
jusqu'à  ce  que  Son  Allesse  ait  décidé  de  loi.  Sinon, 
de  deux  choses  l'une ,  ou  Son  Altesse  Royale  fait 
demander  et  obtient  ton  extradition  ,  ou  bien  à 
rinstant  même  j'envoie  chercher  à  la  ville  voisine 
un  magistral  ;  ce  flacon  renfermant  du  poison  lui 
sera  remis,  on  t'arrêtera  sur-le-champ,  on  fera  des 
perquisitions  chez  toi ,  rue  du  Temple  ;  lu  sais 
combien  elles  te  compromettront,  et  la  justice  fran- 
çaise suivra  son  cours...  Choisis  donc...  > 

Ces  révélations ,  ces  accusations ,  ces  menaces 
qu'il  savait  fondées ,  se  succédant  coup  syr  coup , 
accablèrent  cet  infâme ,  qui  ne  s'attendait  pas  à  mo 
voir  si  bien  instruit.  Dans  l'espoir  d'adoucir  la  pu- 
nition qui  l'attendait,  il  n'hésita  pas  à  sacrifier  sa 
complice,  et  me  répondit  :  i  Interrogez-moi,  je  dirai 
la  vérité  en  ce  qui  concerne  cette  femme.  > 

—  Rien,  bien ,  mon  digne  Murph  ,  je  n'attendais 
pas  moins  de  toi. 

—  Pendant  mon  entretien  avec  Polidori,  les  traits 


204  MURPfl  ET  rOLIDORI. 

de  la  belle-mère  de  madame  d'Harville  se  décom- 
posaient d'une  manière  effrayante,  quoiqu'elle  ne 
comprît  pas  Tallemand.  Elle  voyait ,  à  l'abattement 
croissant  de  son  complice,  à  son  altitude  suppliante, 
que  je  le  dominais.  Dans  une  anxiété  terrible,  elle 
cherchait  à  rencontrer  les  yeux  de  Polidori,  afin  de 
lui  donner  du  courage  ou  d'implorer  sa  discrétion , 
mais  il  évitait  constamment  son  regard. 

—  Et  le  comte  ? 

—  Son  émotion  était  inexprimable  ;  de  ses  doigts 
crispés  il  serrait  convulsivement  les  bras  de  son 
fauteuil;  la  sueur  baignait  son  front ,  il  respirait  à 
peine;  ses  yeux  ardents,  fixes,  ne  quittaient  pas  les 
miens;  ses  angoisses  égalaient  celles  de  sa  femme. 
La  suite  de  la  lettre  de  madame  d'Harville  vous  dira 
a  fin  de  cette  scène  pénible,  monseigneur.  > 


XIV 


PUNITION. 


Rodolphe  continua  la  lecture  de  la  lettre  de  ma- 
dame dHarville. 

«  Après  un  entretien  en  allemand  qui  dura  quel- 
t  ques  mfnutes  entre  sir  Walter  Murph  et  Polidori, 
8   sir  Walter  dit  à  ce  dernier  : 

€  —  Maintenant,  répondez.  N'est-ce  pas  madame, 
«  et  il  désigna  ma  belle-mère,  qui,  lors  de  la  mala- 
«  die  de  la  première  femme  de  monsieur  le  comte, 
i   vous  a  introduit  chez  lui  comme  médecin  ? 

«  —  Oui,  c'est  elle...,  répondit  Polidori. 

«  —  Afm  de  servir  les  affreux  projets  de...  ma- 
i  dame...  n'avez-vous  pas  été  assez  criminel  pour 


»06  PUNITION. 

f  rendre  mortelle  par  vos  prescriptions  homicides 

<  la  maladie  d'abord  légère  de  madame  la  comtesse 
4   d'Orbii^nv  ? 

<  —  Oui,  ï  dit  Polidori. 

<  Mon  père  poussa  un  gémissement  douloureux  , 
f  leva  ses  deux  mains  au  ciel,  el  les  laissa  relom- 
i   ber  avec  accablement. 

<  —  Mensonge  et  infamie  !  s'écria  ma  belle-mère. 

<  Tout  cela  est  faux,  ils  s'entendent  pour  me  perdre! 
«   —  Silence  ,  madame  !  »  dit  sir  Waltcr  Miirph 

<  d'une  voix  imposante.  Puis  continuant  de  s'adres- 
€  ser  à  Polidori  : 

<  —  Est-il  vrai  qu'il  y  a  trois  jours  madame  a  été 
i  vous  chercher  rue  du  Temple,  n°  17,  où  vous 
€   habitez,  caché  sous  le  faux  nom  de  Bradamanli? 

f  —  Cela  est  vrai. 

<  —  Madame  ne  vous  a-t-elle  pas  proposé  de 

<  venir  ici...  assassiner  le  comte  d'Orltigny,  comme 
«  vous  aviez  assassiné  sa  femme? 

(  —  Hélas!  je  ne  puis  le  nier,  >  dit  Polidori. 

<  A  cette  accablante  révélation,  mon  père  se  leva 
4  debout,  menaçant  ;  d'un  geste  foudroyant  il  mon- 
(  tra  la  porte  à  ma  belle-mère  ;  puis  me  tendant  les 
c  bras,  il  s'écria  d'une  vois  entrecoupée  : 

f  —  Au  nom  de  ta  malheureuse  mère ,  pardon  î 
«  pardon!...  je  l'ai  bien  fait  souffrir...  mais,  je  te  le 
c  jure...  j'étais  étranger  au  crime  qui  Ta  conduite 
«  au  tombeau.  » 


PUtflTION.  207 

«   Et  avant  que  j'eusse  pu  rempêcher,  mon  père 

<  tomba  à  mes  genoux. 

«  Lorsque  moi  et  sir  Walter  nous  le  relevâmes, 
«   il  était  évanoui. 

«  Je  sonnai  les  gens  ;  sir  Walier  prit  le  docteur 
«  Polidori  par  le  bras  et  sortit  avec  lui  en  disant  à 
«   ma  belle-mère  : 

«  —  Croyez-moi  ,  madame  ,  quittez  cette  mai- 
€  son  avant  une  heure  ,  sinon  je  vous  livre  à  la 
«  justice.  î 

<  La  misérable  sortit  de  l'appartement  dans  un 
«  état  de  frayeur  et  de  rage  que  vous  concevrez 
«   facilement,  monseigneur. 

<  Lorsque  mon  père  reprit  ses  sens,  tout  ce  qui 
«  venait  de  se  passer  lui  parut  un  rêve  horrible.  Je 
€  fus  dans  la  triste  nécessité  de  lui  raconter  mes 
c   premiers  soupçons  sur  la  mort  prématurée  de  ma 

<  mère,  soupçons  que  votre  connaissance  des  pre- 

<  miers  crimes  du  docteur  Polidori,  monseigneur, 

<  avait  changés  en  certitude. 

<  Je  dus  dire  aussi  à  mon  père  comment  ma 
€   belle-mère  m'avait  poursuivie  de  sa  haine  jusque 

<  dans  mon  mariage ,  et  quel  avait  été  son  but  en 

<  me  faisant  épouser  M.  d'Harville... 

<  Autant  mon  père  s'était  montré  faible,  aveu- 

<  gle,  à  l'égard  de  cette  femme,  autant  il  voulait 
i  se  montrer  impitoyable  envers  elle  ;  il  s'accusait 
«  avec  désespoir  d'avoir  été  presque  le  complice  de 


208  PUNITION. 

I  ce  monstre  en  iul  donnant  sa  main  après  la  mort 

<  de  ma  mère  ;  il  voulait  livrer  madame  d'Orbigny 

<  aux  tribunaux  ;  je  lui  représentai  le  scandale 
«  odieux  d'un  tel  procès  dont  Téclat  serait  si  fàcbcux 
€  pour  lui;  je  rengageai  à  chasser  pour  jamais  ma 
I  belle-mère  de  sa  présence  en  lui  assurant  seule- 

<  ment  ce  qui  lui  était  nécessaire  pour  vivre,  puis- 
«  qu'elle  portait  son  nom. 

<  J'eus  assez  de  peine  à  obtenir  de  mon  père 
«  ces  résolutions  modérées  ;  il  voulut  me  charger 
4  de  la  chasser  de  la  maison.  Cette  mission  m'était 
8  doublement  pénible  ;  je  songeai  que  sir  Walter 
«   voudrait  peut-être  bien  s'en  charger...  11  y  con- 

<  sentit.  î 

—  Et  j'y  ai,  pardieuî  consenti  avec  joie,  monsei- 
gneur, dit  Murph  à  Rodolphe;  rien  ne  me  plaît 
davantage  que  de  donner  aux  méchants  cette  espèce 
d'extrême-onction... 

—  Et  qu'a  dit  cette  femme? 

— Madame  d'Harville  avait  en  effet  poussé  la  bonté 
jusqu'à  demander  à  son  père  une  pension  de  cent 
louis  pour  cette  infâme;  ceci  me  parut  non  pas  de 
la  bonté ,  mais  de  la  û^iblcssc  :  il  était  déjà  mal  de 
dérober  à  la  justice  une  si  dangereuse  créature. 
J'allai  trouver  le  comte  ,  il  adopta  parfaitement  mes 
observations  ;  il  fut  convenu  qu'on  donnerait  en 
tout  et  pour  tout  vingt-cinq  louis  à  l'infâme  pour  la 
mellrc  à  ^oma  d'attendre  un  emploi  ou  du  travail. 


PCNITION.  209 

«  —  Et  à  quel  emploi,  à  quel  travail,  moi ,  comtesse 
trOrbigny ,  pourrai-je  me  livrer  ?  >  me  demandâ- 
t-elle insolemment,  t  —  Ma  foi,  c'est  votre  affaire  ; 
vous  serez  quelque  chose  comme  garde-malade  ou 
gouvernante  ;  mais,  croyez-moi,  recherchez  le  mé- 
tier le  plus  humble,  le  plus  obscur  ;  car  si  vous  aviez 
l'audace  dédire  votre  nom,  ce  nom  que  vous  devez 
à  un  crime,  on  s'élonncraii  de  voir  la  comtesse 
d'Orbigny  réduite  à  une  telle  condition;  on  s'infor- 
merait, et  vous  jugez  des  conséquences,  si  vous  étiez 
assez  insensée  pour  ébruiter  le  passé.  Cachez-vous 
donc  au  loin  ;  faites-vous  surtout  oublier;  devenez 
madame  Pierre  ou  madame  Jacques ,  et  repeniez- 
vous...  si  vous  pouvez.  —  Et  vous  croyez,  mon- 
sieur, me  dit-elle,  ayant  sans  doute  ménagé  ce  coup 
de  théâtre  ,  que  je  ne  réclamerai  pas  les  avantages 
que  m'assure  mon  contrat  de  mariage?  —  Comment 
donc,  madame  !  rien  de  plus  juste  ;  il  serait  indigne 
à  M.  d'Orbigny  de  ne  pas  exécuter  ses  promesses, 
et  de  méconnaître  tout  ce  que  vous  avez  fait  et 
surtout  ce  que  vous  vouliez  faire  pour  lui...  Plai- 
dez... plaidez,  adressez-vous  à  la  justice,  je  ne 
doute  pas  qu'elle  vous  donne  raison  contre  votre 
mari.  >  Un  quart  d'heure  après  notre  entretien, 
la  créature  élait  en  route  pour  la  ville  voi- 
sine. 

—  Tu  as  raison  ,  il  est  pénible  délaisser  presque 
impunie  une  aussi  détestable  mégère  ;  mais  le  seau- 


aia  PUNITION, 

dale  d'un  procès...  pour  ce  vieillard  déjà  si  affai- 
bli... il  n'y  fallait  pas  songer. 

«  J'ai  facilement  décidé  mon  père  à  quitter  les 

c  Aubiers  aujourd'hui   même ,    reprit    Rodolphe 

<  continuant  de  lire  la  lettre  de  madame  d'Harville; 
«  de  trop  tristes  souvenirs  le  poursuivraient  ici  ; 
i  quoique  sa  santé  soit  chancelante,  les  distractions 
«  d'un  voyage  de  quelques  jours  ,  le  changement 
f  d'air,  ne  peuvent  que  lui  être  favorables  ,  a  dit  le 
c  médecin  que  le  docteur  Polidori  avait  remplacé, 
I  et  que  j'ai  fait  aussitôt  mander  à  la  ville  voisine; 
f  mon  père  a  voulu  qu'il  analysât  le  contenu  du 
(  flacon,  sans  lui  rien  dire  de  ce  qui  s'était  passé; 

<  le  médecin  répondit  qu'il  ne  pouvait  s'occuper  de 
€  cette  opération  que  chez  lui ,  et  qu'avant  deux 
i  heures  nous  saurions  le  résultat  de  l'expérience: 
(  Le  résultat  fut  que  plusieurs  doses  de  cette  li- 
c  queur,  composée  avec  un  art  infernal,  pouvaient, 
c  en  un  temps  donné,  causer  la  niorl  sans  laisser 
€  néanmoins  d'autres  traces  que  celles  d'une  maïa- 
«  die  ordinaire  que  le  médecin  nomma. 

«  Dans  quelques  heures,  monseigneur ,  je  pars 
c  avec  mon  père  et  ma  fille  pour  Fontainebleau  ; 
«I  nous  y  resieronsquelque  temps,  puis,  selon  le  désir 
(  de  mon  père ,  nous  reviendrons  à  Paris,  mais  non 
i  pas  chez  moi,  il  me  serait  impossible  d'y  demeu- 
c  rer  après  le  déplorable  accident  qui  s'y  est  passé. 


PUNITION.  ««i 

I  Ainsi  que  je  vous  Tai  dil  ,  monseigneur,  en 
f  commençant  celle  letlre,  les  faiis  vous  prouvent 
ï  loui  ce  que  je  dois  encore  à  voire  inépuisable 
«  sollicilude...  Prévenue  par  vous  ,  aidée  de  vos 
«  conseils ,  forte  de  Tappui  de  voire  excellent  et 
«  courageux  sir  Walier,  j'ai  pu  arracher  mon  père 
«  à  un  péril  certain,  et  je  suis  assurée  du  retour  de 
«  sa  tendresse... 

<  Adieu,  monseigneur,  il  m'est  impossible  de  vous 
€  en  dire  davantage,  mon  cœur  est  trop  plein,  trop 
i  déaiolions  l'agitent,  je  vous  exprimerais  mal 
€  tout  ce  qu'il  ressent... 

«  D'Orbigny-d'Harville.  > 

<  Je  rouvre  celte  lettre  à  la  hâte,  monseigneur , 
t   pour  réparer  un  oubli  dont  je  suis  confuse  :  en 

<  cherchant,  d'après  vos  nobles  inspirations,  quel- 

<  que  bien  à  faire,  j'étais  alloc  à  la  prison  de  Saint- 
«  Lazare  visiter  de  pauvres  prisonnières  :  j'y  ai 
€  trouvé  une  maliieureuse  enfant  à  laquelle  vous 
«  vous  êtes  intéressé...  Sa  douceur  augéiique ,  sa 
Œ  pieuse  résignation  font  l'admiration  des  respec- 
i  tal.ies  femmes  qui  surveillent  les  détenues... 
i  Vous  apprendre  où  Cbt  la  GouaUuse  (tel  est  son 

<  surnom  ,  si  je  ne  me  trompe)  ,  c'est  vous  melirc 
t  à  même  d'obteiiir  à  Tinstanl  sa  liberté;  celle  in- 

<  fortunée  vous  racontera  par  quel  concours  de  cir. 
i  constances  sinistres ,  enlevée  de  l'asile  où  vous 


212  PCNITION. 

i  Tavicz  placée ,  elle  a  clé  jclée  clans  celle  prison 
«  où  du  moins  elle  a  su  faire  apprécier  la  candeur 
<  de  son  caractère... 

i  Permeilez-moi  aussi  de  vous  rappeler  mes  deux 
i  futures  protégées ,  monseigneur ,  celle  mallieu- 
«  reuse  mère  et  sa  fille...  dépouillées  parle  notaire 
i  Ferrand.  Où  sont-elles?  Avez-vous  eu  quelques 
c  renseignemenls  sur  elles?  Oh  !  de  grâce,  lâchez 
c  de  retrouver  leurs  traces ,  et  qu'à  mon  retour  à 
i  Paris  je  puisse  leur  payer  la  dette  que  j'ai  con- 
«  tractée  envers  tous  les  malheureux!...  > 

c  La  Goualeuse  a  donc  quitté  la  ferme  de  Bou- 
queval ,  monseigneur  ?  s'écria  Murph  aussi  étonne 
que  Rodolphe  de  cette  nouvelle  révélation. 

—  Tout  à  rheure  encore  on  vient  de  me  dire 
l'avoir  vue  sortir  de  Saint -Lazare  ,  répondit  Ro- 
dolphe. Ma  tête  s'y  perd  :  le  silence  de  madame 
George  (i)  me  confond  et  m'inquiète...  Pauvre  pe- 
tite Fleur-de-Marie  !  quels  nouveaux  malheurs  sont 
donc  venus  la  frapper?  Fais  monier  un  homme  à 
cheval  à  l'instant,  qu'il  se  rende  en  hâte  à  la  ferme, 
et  écris  à  madame  George  que  je  la  prie  instamment 
de  venir  à  Paris.  Dis  aussi  à  M.  de  Graùn  de  m'ob- 

(1)  Le  lecteur  se  sonyicnt  que  (ronipée  par  l'émissaire  de  Sarab 
qui  lui  avait  dit  que  Fleur-de-Marie  avait  quitté  IJouqiicval  par 
ordre  du  prince,  madame  Gcorje  était  sans  inquiétude  sur  sa  pro-> 
légéc  qu'elle  attendait  do  jour  en  jour. 


PUNITION.  «15 

tenir  une  permission  pour  entrer  à  Saint-Lazare.,. 
D'après  ce  que  me  dit  madame  d'Harville,  Fleur- 
de-Marie  y  serait  détenue  ;  mais  non  ,  reprit  Pio- 
dolphe  en  réfléchissant...  elle  n'y  est  plus  prison- 
nière, car  Rigolelle  Ta  vue  sortir  de  celte  prison  avec 
une  femme  âgée.  Serait-ce  madame  George?  sinon, 
quelle  est  celle  femme?  où  est  allée  la  Goualeuse? 

—  Patience,  monseigneur  ;  avant  ce  soir  vous  sau- 
rez à  quoi  vous  en  tenir  ;  puis  demain  il  vous  faudra 
interroger  ce  misérable  Polidori  ;  il  a,  dit-il,  d'impor- 
tantes révélations  à  vous  faire ,  mais  à  vous  seul... 

—  Cette  entrevue  me  sera  odieuse,  dit  tristement 
Rodolphe  ;  car  je  n'ai  pas  revu  cet  homme  depuis... 
le  jour  fatal...  oîi...  j'ai...   > 

Rodolphe  ne  put  achever  ;  il  cacha  son  froiit  dans 
sa  main. 

<  Eh  !  mordieu  !  monseigneur,  pourquoi  consen- 
tir à  ce  que  demande  Polidori?  Menacez-le  de  la 
justice  française  ou  d'une  extradition  immédiate;  il 
faudra  bien  qu'il  se  résigne  à  me  révéler  ce  qu'il  ne 
veut  révéler  qu'à  vous. 

—  Tu  as  raison  ,  mon  pauvre  ami  ;  car  la  pré- 
sence de  ce  misérable  rendrait  plus  menaçants 
encore  ces  souvenirs  terribles...  auxquels  se  ratta- 
chent tant  de  douleurs  incurables...  depuis  la  mort 
de  mon  père...  jusqu'à  celle  de  ma  pauvre  petite 
fille...  Je  ne  sais,  mais  plus  j'avance  dans  la  vie, 
i;lus  cet  enfant  me  manque»..  Combien  je  Tauraiç 

TOHB   i,  }4 


214  PUNITION. 

adorée  !  combien  il  m'eût  été  cher  et  précieux ,  ce 
fruit  charmant  de  mon  premier  amour,  de  mes  pre- 
mières et  pures  croyances,  ou  plutôt  de  mes  jeunes 
illusions!...  J'aurais  déversé  sur  celle  innocente 
créature  les  trésors  d'afîeclion  dont  son  odieuse 
mère  est  indigne  ;  et  puis  il  me  semble  que ,  telle 
que  je  l'avais  rêvée...  celle  enfant,  par  la  beauté  de 
son  âme,  par  le  charme  de  ses  qualités,  eût  adouci, 
calmé  tous  les  chagrins...  tous  les  remords  qui  se 
rallachent ,  hélas  !  à  sa  funeste  naissance. 

—  Tenez,  monseigneur,  je  vois  avec  peine  l'em- 
pire toujours  croissant  que  prennent  sur  votre  esprit 
ces  regrels  aussi  stériles  que  cruels.  » 

Après  quelques  moments  de  silence ,  Rodolphe 
dit  à  Murph  : 

e  Je  puis  maintenant  te  faire  un  aveu ,  mon 
"vieil  ami  :  j'aime...  oui  !  j'aime  profondément  une 
femme  digne  de  l'affection  la  plus  noble  et  la  plus 
dévouée...  Et  c'est  depuis  que  mon  cœur  s'est  ou- 
vert de  nouveau  à  toutes  les  douceurs  de  l'amour , 
depuis  que  je  suis  prédisposé  aux  émotions  tendres, 
que  je  ressens  plus  vivement  encore  la  perle  de  ma 
fille...  J'aurais  pour  ainsi  dire  pu  craindre  qu'un 
attachement  de  cœur  n'affaiblît  l'amertume  de  mes 
regrels. ..  11  n'en  est  rien  :  toutes  mes  facultés  aiman- 
tes ont  augmenté...  je  me  sens  meilleur,  plus  cha- 
ritable ,  et  plus  que  jamais  il  m'est  cruel  de  n'avoîf 
(>a$  ma  fille  à  adorer..» 


KMTION.  2!3 

—  Rien  de  plus  simple  ,  monseigneur,  et  par- 
donnez-moi la  comparaison  ;  mais  de  même  que 
rerlains  hommes  ont  Tivrcsse  joyeuse  et  bienveil- 
lante, vous  avez  Tamourbon  et  généreux,,. 

—  Pourtant  ma  haine  des  méchants  est  aussi 
devenue  plus  vivace,  mon  aversion  pour  Sarah  aug- 
mente en  raison  sans  doute  du  chagrin  que  me  cause 
la  mort  de  ma  fille.  Je  m'imagine  que  celte  mau- 
vaise mère  Ta  négligée,  qu'une  fois  ses  ambitieuses 
espérances  ruinées  par  mon  mariage ,  la  comtesse  , 
dans  son  impitoyable  égoïsme,  aura  abandonné  notre 
enfant  à  des  mains  mercenaires,  et  que  ma  fille  sera 
peut-être  morte  par  le  manque  de  soins...  C'est  ma 
faute  aussi...  je  n'ai  pas  alors  senti  l'étendue  des 
devoirs  sacrés  que  la  paternité  impose...  Lorsque  le 
véritable  caractère  de  Sarah  m'a  été  tout  à  coup 
révélé,  j'aurais  dû  à  l'instant  lui  enlever  ma  fille, 
veiller  sur  elle  avec  amour  et  sollicitude.  Je  devais 
prévoir  que  la  comtesse  ne  serait  jamais  qu'une 
mère  dénaturée,..  C'est  ma  faute,  vois-tu...  c'est  ma 
faute... 

—  Monseigneur ,  la  douleur  vous  égare.  Pou- 
viez-vous...  après  l'événement  si  funeste  que  vous 
gavez...  différer  d'un  jour  le  long  voyage  qui  vous 
était  impose...  comme... 

—  CommÊ  une  expiation  !..,  Tu  as  raison ,  mon 
ami ,  dit  Rodolphe  avBC  accablement. 

•^  Vous  n'avez  pas  ontondn  parlei  de  b  nom* 


316  MJNITION. 

tesse   Sarah  depuis   mon   départ,   monseigneur? 

—  Non,  depuis  ses  infâmes  délalions  qui  ,  par 
deux  fois ,  ont  failli  perdre  madame  d'Harville  ,  je 
n'ai  eu  d'elle  aucune  nouvelle...  Sa  présence  ici  me 
pèse ,  m'obsède  ;  il  me  semble  que  mon  mauvais 
ange  est  auprès  de  moi ,  que  quelque  nouveau  mal- 
heur me  menace. 

—  Patience,  monseigneur,  patience...  Heureuse- 
ment rAllemagne  lui  est  interdite,  et  TAllemagne 
nous  attend. 

—  Oui...  bientôt  nous  partirons.  Au  moins,  du- 
rant mon  court  séjour  à  Paris ,  j'aurai  accompli  une 
promesse  sacrée,  j'aurai  fait  quelques  pas  de  plus 
dans  cette  voie  méritante  qu'une  auguste  et  miséri- 
cordieuse volonté  m'a  tracée  pour  ma  rédemption... 
Dès  que  le  fils  de  madame  George  sera  rendu  à  sa 
tendresse,  innocent  et  libre,  dès  que  Jacques  Fer- 
rand  sera  convaincu  et  puni  de  ses  crimes ,  dès  que 
j'aurai  assuré  l'avenir  de  toutes  les  honnêtes  et  labo- 
rieuses créatures  qui ,  par  leur  résignation  ,  leur 
courage  et  leur  probité  ,  ont  mérité  mon  intérêt , 
nous  retournerons  en  Allemagne;  mon  voyage  n'aura 
pas  été  du  moins  stérile. 

—  Surtout  si  vous  parvenez  à  démasquer  cet 
abominable  Jacques  Ferrand  ,  monseigneur  ,  la 
pierre  angulaire  ,  le  pivot  de  tant  de  crimes. 

—  Quoique  la  fin  justifie  les  moyens. ..  et  que  les 
scrupules  soient  peu  de  mise  envers  ce  scélérat , 


PL'NITIOX.  217 

quchjuefois  je  regrette  de  faire  intervenir  Cécily 
dans  celte  réparation  juste  et  vengeresse. 

—  Elle  doit  maintenant  arriver  d'un  moment  à 
l'autre  ? 

—  Elle  est  arrivée. 

—  Cécily? 

—  Oui.,.  Je  n'ai  pas  voulu  la  voir  ;  de  Graûn 
lui  a  donné  des  instructions  Irès-délaillées,  elle  a 
promis  de  s'y  conformer... 

—  Tiendra-t-elle  cette  promesse? 

—  D'abord  tout  l'y  engage,  l'espoir  d'un  adou- 
cissement dans  son  sort  à  venir,  et  la  crainte  d'être 
immédiatement  renvoyée  dans  sa  prison  d'Alle- 
magne, car  de  Graùn  ne  la  quittera  pas  de  vue  :  à 
la  moindre  incartade  il  obtiendra  son  extradition» 

—  C'est  juste,  elle  est  arrivée  ici  comme  évadée  ; 
lorsqu'on  saurait  quels  crimes  ont  motivé  sa  déten- 
tion perpétuelle,  on  accorderait  aussitôt  son  extra- 
dition. 

—  Et  lors  même  que  son  intérêt  ne  l'obligerait 
pas  de  servir  nos  projets,  la  tâche  qu'on  lui  a  im- 
posée ne  pouvant  se  réaliser  qu'à  force  de  ruse,  de 
perfidie  et  de  séductions  diaboliques,  Cécily  doit 
être  ravie  (et  elle  l'est,  m'a  dit  le  baron)  de  celte 
occasion  d'employer  les  détestables  avantages  dont 
elle  a  été  si  libéralement  douée. 

—  Est-elle  toujours  bien  jolie,  monseigneur? 

—  De  Graùn  la  trouve  plus  attrayante  que  jamais  ; 


218  PUNITION, 

II  a  été,  m*a-t-il  dit,  ébloui  de  sa  beauté,  à  la- 
quelle le  costume  alsacien  qu'elle  a  choisi  donnait 
beaucoup  de  piquant.  Le  regard  de  cette  diablesse 
a  toujours,  dit-il,  la  même  expression  véritablement 
magique. 

—  Tenez!  monseigneur,  je  n'ai  jamais  été  ce 
qu'on  appelle  un  ccervelé,  un  homme  sans  cœur  et 
sans  mœurs  ;  eh  bien  !  à  vingt  ans,  j'aurais  rencontré 
Cécily,  qu'alors  même  que  je  l'aurais  sue  aussi 
dangereuse,  aussi  pervertie  qu'elle  Test  à  cette 
heure,  je  n'aurais  pas  répondu  de  ma  raison,  si 
j'étais  resté  longtemps  sous  le  feu  de  ses  grands 
yeux  noirs  et  brûlants  quiéiincelient  au  milieu  de  sa 
figure  pâle  et  ardente...  Oui,  par  le  ciel!  je  n'ose 
songer  où  aurait  pu  m'entraîner  un  si  funeste  amour. 

—  Cela  ne  m'étonne  pas,  mon  digne  Mnrph  ;  car 
je  connais  cette  femme.  Du  reste,  le  baron  a  été 
presque  effrayé  de  la  sagacité  avec  laquelle  Cécily 
a  compris  ou  plutôt  deviné  le  rôle  à  la  fois  provo- 
quant et  PLATONIQUE  qu'cllo  doit  jouer  auprès  du 
notaire. 

—  Mais  s'introduira-t-elle  chez  lui  aussi  facile- 
ment que  vous  l'espériez,  monseigneur,  grâce  à 
rintervention  de  madame  Pipelet?  Les  gens  de  l'es- 
pèce de  ce  Jacques  Fcrrand  sont  si  soupçonneux... 

—  J'avais  avec  raison  compté  sur  la  vue  de 
Cécily  pour  com!>allre  et  vaincre  la  méfiance  du 
nolaire. 


PLNITIO.N.  21  a 

—  lira  déjà  vue? 

—  Hier.  D'après  le  récit  de  madame  Pipelet ,  je 
ne  doute  pas  qu'il  n'ait  été  fasciné  par  la  créole  , 
car  il  Ta  prise  aussitôt  à  son  service. 

—  Allons,  monseigneur,  notre  partie  est  gagnée. 

—  Je  Tespère  ;  une  cupidité  féroce,  une  luxure 
sauvage,  ont  conduit  le  bourreau  de  Louise  Morel  aux 
forfaits  les  plus  odieux...  C'est  dans  sa  luxure,  c'est 
dans  sa  cupidité,  qu'il  trouvera  la  punition  terrible 
de  ses  crimes...  punition  qui  surtout  ne  sera  pas  sté- 
rile pour  ses  victimes...  car  tu  sais  à  quelbut  doivent 
tendre  tous  les  efforts  de  la  créole. 

—  Cécily!...  Cécily!...  Jamais  méchanceté  plus 
grande ,  jamais  corruption  plus  dangereuse ,  jamais 
âme  plus  noire,  n'auront  servi  à  l'accomplissement 
d'un  projet  d'une  moralité  plus  haute  et  d'une  tin 
plus  équitable. ..  Et  David,  monseigneur  ? 

—  Il  approuve  tout...  Au  point  de  mépris  et  d'hor- 
reur où  il  est  arrivé  envers  cette  créature,  il  ne  voit 
en  elle  que  l'instrument  d'une  juste  vengeance.  iSi 

<  cette  maudite  pouvait  jamais  mériter  quelque 

<  commisération  après  tout  le  mal  qu'elle  m'a  fait , 
«  m'a-t-il  dit,  ce  serait  en  se  vouant  à  l'impitoyable 
«  punition  de  ce  scélérat,  dont  il  faut  qu'elle  soit 
I  le  démon  exterminateur.  > 

Un  huissier  ayant  légèrement  frappé  à  la  porte  , 
Murph  sortit,  et  revint  bientôt  apportant  deux  let- 
tres, dont  l'une  seulement  était  destinée  à  Rodolphe, 


4Î0  PUNITION. 

<  C'est  un  mot  de  madame  George  !...  s'écria  ce 
dernier  en  lisant  rapidement. 

—  Eh  bien  !  monseigneur...  la  Goualeusc? 

—  Plus  de  doute,  s'écria  Rodolphe  après  avoir 
lu,  il  s'agit  encore  de  quelque  complot  ténébreux. 
Le  soir  du  jour  où  cette  pauvre  enfant  a  dispara  do 
la  ferme ,  et  au  moment  où  madame  George  allait 
m'instruire  de  cet  événement,  un  homme  qu  elle  ne 
connaît  pas,  envoyé  en  exprès  et  à  cheval,  est  venu 
de  ma  part  la  rassurer,  lui  disant  que  je  savais  la 
brusque  disparition  de  Fleur-de-Marie,  et  que  dans 
quelques  Jours  je  la  ramènerais  à  la  ferme.  Malgré 
cet  avis,  madame  George  ,  inquiète  de  mon  silence 
au  sujet  de  sa  protégée,  ne  peut,  me  dit-elle,  résis- 
ter au  désir  de  savoir  des  nouvelles  de  sa  fdle  chérie, 
ainsi  qu'elle  appelle  cette  pauvre  enfant. 

—  Cela  est  étrange,  monseigneur. 

—  Dans  quel  but  enlever  Fleur-de-Marie  ? 

—  Monseigneur,  dit  tout  à  coup  Murph ,  la 
comtesse  Sarah  n'est  pas  étrangère  à  cet  enlève- 
ment... 

—  Sarah?...  Et  qui  te  fait  croire?... 

—  Piapprochez  cet  événement  de  ses  dénoncia- 
tions contre  madame  d'Haï  ville... 

—  Tu  as  raison,  s'écria  Pvodolphe,  frappé  d'une 
clarté  subite,  c'est  évident...  je  comprends  mainte- 
nant... oui,  toujours  le  même  calcul...  La  comtesse 
s'opiuiâtrc  à  croire  qu'en  parvenant  à  briser  toutes 


PUNITION.  221 

les  affeclions  qu'elle  me  suppose,  elle  me  fera  sentir 
le  besoin  de  me  rapproclier  crelic.  Cela  est  aussi 
odieux  qu'insensé...  Il  faut  pourtant  qu'une  si  in- 
digne persécution  ait  un  terme...  Ce  n'est  pas  seu- 
lement à  moi ,  mais  à  tout  ce  qui  mérite  respect, 
intérêt,  pitié...  que  cette  femme  s'attaque...  Tu 
enverras  sur  l'heure  M.  de  Gratin  officiellement  chez 
la  comtesse;  il  lui  déclarert  que  j'ai  la  certitude  de 
la  part  qu'elle  a  prise  à  renlèvemeni  de  Fleur-de- 
Marie,  et  que  si  elle  ne  donne  pas  les  renseignemenis 
nécessaires  pour  retrouver  cette  malheureuse  enfant, 
je  serai  sans  pitié,  et  alors  c'est  à  la  justice  que  M.  de 
Gratin  s'adressera. 

—  D'après  la  lettre  de  madame  d'Harville ,  la 
Goualeuse  serait  détenue  à  Saint-Lazare. 

—  Oui,  mais  Rigolette  affirme  l'avoir  vue  libre 
et  sortir  de  cette  prison...  Il  y  a  là  un  mystère  qu'il 
faut  éclaircir. 

—  Je  vais  à  l'instant  donner  vos  ordres  au  baron 
de  Gratin,  monseigneur  ;  mais  permettez-moi  d'ou- 
vrir celle  lettre  ;  elle  est  de  mon  correspondant  de 
Marseille,  à  qui  j'avais  recommandé  le  Choui  ineur  : 
il  devait  faciliter  le  passage  de  ce  pauvre  diable  en 
Algérie. 

—  Eh  bien  !  est-il  parti?... 

—  Monseigneur,  voici  qui  est  singulier  ! 

—  Qu'ya-t-il? 

—  Après  avoir  longtemps  attendu  à  Marseille  un 


iîî  PUNITION. 

bâtiment  en  partance  pour  l'Alrérie,  le  Chourineur, 
qui  semblait  de  plus  en  plus  triste  et  soucieux,  a 
subitement  déclaré,  le  jour  même  fixé  pour  son  em- 
barquement, qu'il  préférait  retourner  à  Paris. 

—  Quelle  bizarrerie  ! 

—  Bien  que  mon  correspondant  eût ,  ainsi  qu'il 
était  convenu,  mis  une  assez  forte  somme  à  la  dis- 
position du  Chourineur,  celui-ci  n'a  pris  que  ce  qu'il 
lui  fallait  rigoureusement  pour  revenir  à  Paris,  où 
il  ne  peut  tarder  à  arriver,  me  dit-on. 

—  Alors  il  nous  expliquera  lui-même  son  chan- 
gement de  résolution  ;  mais  envoie  à  l'instant  de 
Graiïn  chez  la  comtesse  Mac-Gré£[or...  et  va  loi- 
même  à  Saint-Lazare  l'informer  de  Fleur-de-Marie.» 

Au  bout  d'une  heure,  le  baron  de  Graûn  revint 
de  chez  la  comtesse  Sarah  Mac-Grégor. 

Malgré  son  sang-froid  habituel  et  officiel,  le  di- 
plomate semblait  bouleversé  ;  à  peine  l'huissier 
l'eul-il  introduit,  que  Rodolphe  remarqua  sa  pâ- 
leur. 

€  Eh  bien!  de  Graûn...  qu'avez-vous?...  Avez- 
vous  vu  la  comtesse  ? 

—  Ah  !  monseigneur  ! . . . 
-Qu'ya-t-il? 

—  Que  Votre  Altesse  Royale  se  prépare  à  appren- 
dre quelque  chose  de  bien  pénible. 

—  Mais  encore?... 


PUNITION.  323 

—  Madame  la  comtesse  Mac-Grégor... 

—  Eh  bien!... 

—  Que  Votre  Altesse  Royale  me  pardonne  de  lui 
apprendre  si  brusquement  un  événement  si  funeste , 
si  imprévu,  si... 

—  La  comtesse  est  donc  morte  ? 

—  Non,  monseigneur...  mais  on  désespère  de 
ses  jours...  elle  a  été  frappée  d'un  coup  de  poi- 
gnard. 

—  Ah  !...  c'est  affreux  ,  s'écria  Rodolphe  ému  de 
pitié  mnjgré  son  aversion  pour  Sarah.  Et  qui  a  com- 
mis ce  crime? 

—  On  l'ignore ,  monseigneur  ;  ce  meurtre  a  été 
accompagné  de  vol  ;  on  s'est  introduit  dans  l'appar- 
tement de  madame  la  comtesse  et  l'on  a  enlevé  une 
grande  quantité  de  pierreries... 

—  A  cette  heure  ,  comment  va-t-elle  ? 

—  Son  état  est  presque  désespéré,  monseigneur... 
elle  n'a  pas  encore  repris  connaissance...  son  frère 
est  dans  la  consternation. 

—  11  faudra  aller  chaque  jour  vous  informer  de 
la  santé  de  la  comtesse,  mon  cher  de  Graûn.  » 

A  ce  moment,  Murph  revenait  de  Saint-Lazare. 

a  Apprends  une  triste  nouvelle,  lui  dit  Rodolphe , 
la  comtesse  Sarah  vient  d'être  assassinée...  ses  jours 
sont  dans  le  plus  grand  danger... 

—  Ah!...  monseigneur...  quoiqu'elle  soit  bien 
coupable...  on  ne  peut  s'empêcher  de  la  plaindre... 


224  rUNlTION. 

—  Oai...  uiio  telle  fin  serait  époiivautable  !...  Et 
la  Goualeusc?... 

—  Mise  en  liborlc  depuis  hier,  monseigneur, 
on  le  suppose,  par  la  proleciion  île  ma  lame  d'Har- 
ville. 

—  Mais...  c'est  impossible!...  madame  d'Har- 
ville  me  prie,  au  contraire,  de  faire  les  démarches 
nécessaires  pour  faire  sortir  de  prison  celte  mal- 
heureuse enfant  !... 

—  Sans  doute,  monseigneur...  et  pourtant  une 
femme  âgée ,  d'une  figure  respectable  ,  est  venue  à 
Saint-Lazare,  apportant  Tordre  de  remellre  Fleur- 
de-Marie  en  liberté...  Toutes  deux  ont  quitté  la 
prison. 

—  C'est  ce  que  m'a  dit  Rigolelte  ;  mais  celte 
femme  âgée  qui  est  venue  chercher  Fleur-de-Marie, 
qui  est-elle?  où  sont-elles  allées  toutes  deux?  quel 
est  ce  nouveau  mystère?  La  comtesse  Sarah  pour- 
rail  peul-êlre  seule  Téclaircir;  et  elle  se  trouve  hors 
d'état  de  donner  aucun  renseignement.  Pourvu 
qu'elle  n'emporte  pas  ce  secret  dans  la  tombe  ! 

—  Mais  son  frère ,  Thomas  Se\  ton  ,  fournirait 
certainement  que^que8  lumières.  De  tout  temps  il  a 
été  le  conseil  de  la  comtesse. 

—  Sa  sœur  est  mourante;  s'il  s'agit  d'une  nou- 
velle trame  ,  il  ne  parlera  pas ,  mais...  dit  Rodolphe 
en  réfléchissant,  il  faut  savoir  le  nom  de  la  personne 
qui  s'est  intéressée  à  Fleur-dc-Marie  pour  la  faire, 


PUNITION.  225 

sortir  de  Saint-Lazare  ;  ainsi  l'on  apprendra  néces- 
sairement quelque  chose. 

—  C'est  juste,  monseigneur. 

—  Tâchez  donc  de  connaître  et  de  voir  cette  per- 
sonne le  plus  lot  posssible,  mon  cher  de  Graùn  ;  si 
vous  n'y  réussissez  pas  ,  mettez  votre  M.  Badinot  en 
campagne...  n'épargnez  rien  pour  découvrir  les 
traces  de  cette  pauvre  enfant. 

—  Votre  Altesse  Royale  peut  compter  sur  mon 
zèle. 

—  Ma  foi ,  monseigneur,  dit  Murph,  il  est  peut- 
être  bon  que  le  Chourineur  nous  revienne;  ses  ser- 
vices pourront  vous  être  utiles...  pour  ces  recher- 
ches. 

—  Tu  as  raison ,  et  maintenant  je  suis  impatient 
de  voir  arriver  à  Paris  mon  brave  sauveur,  car  je 
n'oublierai  jamais  que  je  lui  dois  la  vie.  t 


FIN    DU    DIXIÈME    VOLLliE. 


LES 


MSTIRES  DE  PARIS 


Par  Eagène  Sue. 


?iOlVELLE  ÉDITION 

REVUE      ET     CORRIGÉE. 


TOME  XI. 


SOCIÉTÉ    BELGE    DE    LIBRAIRIE 
HAUMAN  ET  C^ 

4844 


L  ETUDE: 


IMusicurs  jours  s'étaient  passés  depuis  que  Jacques 
Fcrrancî  avait  pris  Cécilyà  son  service. 

Nous  conduirons  le  iecleur  (qui  connaît  déjà  ce 
lieu)  dans  Télude  du  notaire  à  Theure  du  déjeuner 
des  clercs. 

Chose  inouïe,  exorbitante  ,  merveilleuse  !  au  lieu 
du  maigre  et  peu  attrayant  ragoût  apporté  chaque 
matin  à  ces  jeunes  gens  par  feu  madame  Séraphin, 
un  énorme  dindon  froid ,  servi  dans  le  fond  d'un 
vieux  carton  à  dossiers  ,  trônait  au  milieu  d'une  des 
tables  de  l'étude  ,  accoslé  de  deux  pains  tendres , 
d'un  fromage  de  Hollande  et  de  trois  bouteilles  de 
vin  cacheté  ;  une  vieille  écritoire  de  plomb,  remplie 


6  l'étlde, 

d'un  mélange  de  poivre  et  de  sel,  servait  de  salière  ; 
tel  était  le  menu  du  repas. 

Chaque  clerc  ,  armé  de  son  couteau  et  d'un  for- 
midable appétit,  attendait  riieure  du  festin  avec  une 
impatience  affamée  ;  quelques-uns  même  mâchaient  à 
vide  ,  en  maudissant  Tabsence  de  M.  le  maître  clerc , 
sans  lequel  on  ne  pouvait  hiérarchiquement  com- 
mencer à  déjeuner. 

Un  progrès,  ou  plutôt  un  bouleversement  si  radi- 
cal dans  l'ordinaire  des  clercs  de  Jacques  Ferrand, 
annonçait  une  énorme  perturbation  domestique. 

L'entretien  suivant,  éminemment  béolien  (s'il  nous 
est  permis  d'emprunter  cette  expression  au  très- 
spirituel  écrivain  qui  l'a  popularisée)  (l),  jettera 
quelque  lumière  sur  cette  importante  question. 

«  Voilà  un  dindon  qui  ne  s'attendait  pas ,  quand 
il  est  entré  dans  la  vie,  à  jamais  paraître  à  déjeuner 
sur  la  table  des  clercs  du  patron. 

—  De  même  que  le  patron ,  quand  il  est  entré 
dans  la  vie...  de  notaire,  ne  s'attendait  pas  à  donner 
jamais  à  ses  clercs  un  dindon  pour  déjeuner. 

—  Car  enfin  ce  dindon  est  à  nous ,  s'écria  le 
saute-ruisseau  de  l'étude  avec  une  gourmande  con- 
voitise. 

—  Saule-ruisseau ,  mon  ami ,  lu  t'oublies  ;  celte 
volaille  doit  être  pour  loi  une  étrangère. 

(1)  Louis  Desnoyers. 


l'étude.  1 

—  Et,  comme  Français,  tu  dois  avoir  la  haine  de 
rétranger. 

'—  Tout  ce  qu'on  pourra  faire,  sera  de  te  donner 
les  pâlies. 

—  Emblème  de  la  vélocité  avec  laquelle  lu  fais  les 
courses  deTétude. 

—  Je  croyais  avoir  au  moins  droit  à  la  carcasse? 
dit  le  saute-ruisseau  en  murmurant. 

—  On  pourra  te  l'ociroyer...  mais  tu  n'y  as  pas 
droit ,  ainsi  qu'il  en  a  été  de  la  charte  de  181i  ,  qui 
n'était  qu'une  aulre  carcasse  de  liberté,  dit  le  Mira- 
beau de  l'étude. 

—  A  propos  de  carcasse ,  reprit  un  des  jeunes 
gens  avec  une  insensibilité  brutale.  Dieu  veuille 
avoir  l'âme  de  la  mère  Séraphin  !  car  depuis  qu'elle 
s'est  noyée  dans  une  partie  de  campagne  ,  nous  ne 
sommes  plus  condamnés  à  ses  ratatouilles  forcées  à 
perpétuité. 

—  Et  depuis  une  bonne  semaine ,  le  pairon ,  au 
lieu  de  nous  donner  à  déjeuner... 

—  Nous  alloue  à  chacun  quarante  sous  par 
jour. 

—  C'est  ce  qui  me  fait  dire  :  Dieu  veuille  avoir 
l'àme  de  la  mère  Séraphin  ! 

—  Au  fait,  de  son  temps,  jamais  le  patron  ne  nous 
aurait  donné  les  quarante  sous. 

—  C'est  énorme  ! 

—  C'est  fabuleux  ! 


6  L ETUDE. 

—  Il  n'y  a  pas  une  élude  à  Paris,.. 

—  En  Europe. 

—  Dans  Tunivers,  où  Ton  donne  quarante  sous... 
à  un  simple  clerc  pour  son  déjeuner. 

—  A  propos  de  madame  Séraphin,  qui  de  vous  a 
vu  la  servante  qui  la  remplace? 

—  Celte  Alsacienne  que  la  portière  de  la  maison 
où  liabitail  cette  pauvre  Louise  a  amenée  un  soir, 
nous  a  dit  le  portier? 

—  Oui. 

— J^  neTai  pas  encore  vue. 
■—Ni  moi... 

—  Parbleu  !  c'est  tout  bonnement  impossible  de 
la  voir,  puisque  le  patron  est  plus  féroce  que  jamais 
pour  nous  empêcher  d'entrer  dans  le  pavillon  de  la 
cour... 

—  Et  puis  c'est  le  portier  qui  range  l'étude  main- 
tenant, comment  la  verrait-on  celle  donzclle?... 

—  Et  bien  !  moi,  je  l'ai  vue. 

—  Toi? 

—  Où  cela? 

—  Comment-est  elle  ? 

—  Grande  ou  petite? 

—  Jeune  ou  vieille? 

—  D'avance  je  suis  sûr  qu'elle  n'a  pas  une  figure 
aussi  avenante  que  celle  pauvre  Louise,  bonne  fille  ! 

—  Voyons,  puisque  tu  Tas  aperçue  ,  comment 
cst-cUc  celte  nouvelle  servante  ? 


L  ETUDE.  9 

—  Quand  je  dis  que  je  Tai  vue. . .  J'ai  vu  son  bon- 
net... un  drôle  de  bonnet. 

—  Ah  bah  î  et  comment? 

—  11  était  de  couleur  cerise  et  en  velours ,  je 
crois  ;  une  espèce  de  béguin  comme  en  ont  les  ven- 
deuses de  petits  balais. 

—  Comme  les  Alsaciennes?  C'est  tout  simple , 
puisqu'elle  est  Alsacienne... 

—  Tiens...  tiens...  tiens... 

—  Parbleu!...  qu'est-ce  qui  vous  étonne  là  de- 
dans ?  Chat  échaudé  crainl  l'eau  froide. 

—  Ah  çà  ,  Chalamel,  quel  rapport  ton  proverbe 
a-l-il  avec  ce  bonnet  d'Alsacienne? 

—  Il  n'en  a  aucun. 

—  Pourquoi  le  dis-tu,  alors? 

—  Parce  qu'wn  bienfait  nest  jamais  i)crdit ,  et 
que  le  lézard  est  Vami  de  Vhomme. 

—  Tiens  ,  si  Chalamel  commence  ses  bêtises  en 
proverbes,  qui  ne  riment  à  rien ,  il  en  a  pour  une 
heure...  Voyons,  dis  donc  ce  que  tu  sais  de  cette 
nouvelle  servante  î 

—  Je  passais  avant-hier  dans  la  cour  ;  elle  était 
adossée  à  une  des  fenêtres  du  rez-de-chaussée... 

—  La  cour? 

—  Quelle  béiise  !  non,  la  servante.  Les  carreaux 
d'en  bas  sont  si  sales,  que  je  n"ai  pu  rien  voir  de  la 
taille  de  l'Alsacienne  ;  mais  ceux  du  milieu  de  la 
fenêtre  étant  moins  troubles ,  j'ai  vu  son  bonnet  ce- 


10  l'étude. 

rise  et  une  profusion  de  boucles  de  cheveux  noirs 
comme  du  jais  ;  car  elle  avait  Tair  d'être  coiffée  à  ia 
Tiius. 

—  Je  suis  sûr  que  le  patron  n'en  aura  pas  vu  tant 
que  toi  à  travers  ses  lunettes  ;  car  en  voilà  encore 
un,  comme  on  dit ,  que  ,  s'il  restait  seul  avec  une 
femme  sur  la  lerre  ,  le  monde  finirait  bientôt. 

—  Cela  n'est  pas  étonnant  :  Rira  bien  qui  rira  Je 
dernier,  d'autant  plus  que  l'exactitude  est  la  foli- 
icsse  des  rois. 

—  Dieu  !  que  ce  Chalamel  est  assommant  quand 
il  s'y  met  ! 

—  Dame...  Dis-moi  qui  tu  hantes,  je  te  dirai 
qui  tu  es. 

—  Oh  !  que  c'est  joli... 

—  Moi  j'ai  dans  l'idée  que  c'est  la  superstition 
qui  abrutit  de  plus  en  plus  le  patron. 

—  C'est  peut-être  par  pénitence  qu'il  nous  donne 
quarante  sous  pour  noire  déjeuner. 

—  Le  fait  est  qu'il  faut  qu'il  soit  fou. 

—  Ou  malade. 

—  Moi,  depuis  quelques  jours,  je  lui  trouve  l'air 
trèg-égaré. 

—  Ce  n'est  pa>;  qu'on  le  voie  beaucoup...  Lui  qui 
était  pour  notre  malheur  dans  son  cabinet...  dès  le 
polron-minet ,  et  toujours  sur  notre  dos,  il  reste 
maintenant  des  deux  jours  sans  mettre  le  nez  dans 
l'étude. 


l'étlde,  u 

^  Ce  qui  fait  que  ie  rnaîire  clerc  est  accablé  de 
besogne. 

—  El  que  ce  malin  nous  sommes  obligés  de  mou- 
rir de  faim  en  ralleiidanl. 

—  Ln  voilà  du  changement  dans  Félude  ! 

—  C'est  ce  pauvre  Germain  qui  serait  joliment 
étoiiné  si  on  lui  disait  :  i  Figure-toi,  mon  garçon, 
que  le  patron  nous  donne  quarante  sous  pour  noire 
déjeuner.  —  Ah  bah!  c'est  impossible  !  —  C'est  si 
possible  que  c'est  à  moi,  Chalamcl,  parlant  à  sa  per- 
sonne,  qu'il  Ta  annoncé. — Tu  veux  rire? — Je  veux 
rire  I  Yoilà  comme  ça  s'esl  passé  :  pendant  les  deux 
ou  trois  jours  qui  ont  suivi  le  décès  de  la  mère  Séra- 
phin, nous  n'avons  pas  eu  à  déjeuner  du  tout  ;  nous 
aimioiis  mieux  ça,  d'une  façon,  parce  que  c'était 
moins  mauvais  ;  mais,  d'une  autre,  notre  réfection 
nous  coûtait  de  l'argent  ;  pourlanl  nous  patientions, 
disant  :  Le  patron  n'a  plus  ni  servante  ni  femme  de 
ménage;  quand  il  en  aura  repris  une...  nous  re- 
prendrons noire  dégoûianle  pàlée.  Eh  bien  î  pas  du 
tout,  mon  pauvre  Germain  ,  le  patron  a  repris  une 
servante  .  et  notre  déjeuner  a  continué  à  être  ense- 
veli dans  le  fleuve  de  l'oubli.  Alors  j'ai  été  comme 
qui  .'lirait  député  pour  porier  au  patron  les  doléan- 
ces de  nos  estomacs.  Il  étail  avec  le  maître  clerc. — 
«  Je  ne  veux  plus  vous  nourrir  le  matin ,  a-t-il  dit 
*  d'un  ton  bourru  et  comme  s'il  pensait  à  autre 
c  ciiose;  ma  servante  n'a  pas  le  temps  de  s'occuper 


iî  L  ÉTUDE. 

€  de  votre  déjeuner. — Mais,  monsieur,  il  est  con- 
<  venu  que  vous  nous  devez  notre  repas  du  malin.— 
i  Eh  bien  !  vous  ferez  venir  voire  déjeuner  du  de- 
€  hors,  elje  le  payerai.  Combien  vous  faut-il...  qua- 
I  ranlc  sous  chacun?  a-t-il  ajoulé  en  ayant  Tair  de 
c  penser  de  plus  en  plus  à  autre  chose,  ei  de  dire 
«  quarante  sous  comme  il  aurait  dit  vingt  sous  ou 
c  cent  sous.  —  Oui,  monsieur,  quarante  sous  nous 
f  suffiront,  m'écriai-je  en  prenant  la  balleau  bond.  — 
«  Soit  ;  le  maître  clerc  se  chargera  de  cette  dé- 
«  pense;  je  compterai  avec  lui.  »  Et  là-dessus  le 
patron  m'a  fermé  la  porte  au  nez...  Avouez,  mes- 
sieurs ,  que  Germain  serait  furieusement  étonné  des 
libéralités  du  patron. 

—  Germain  dirait  que  le  patron  a  bu. 

—  Et  que  c'est  un  abus... 

=—-  Chalamcl...  nous  préférons  tes  proverbes... 

—  Sérieusement  je  crois  le  patron  malade...  De- 
puis dix  jours  il  n'est  pas  reconnaissable,  ses  joues 
•s  011 1  creuses  à  y  fourrer  le  poing. 

—  Et  des  distractions  !  faut  voir.  L'autre  jour  il 
a  levé  ses  lunettes  pour  lire  un  acte...  il  avait  les 
yeux  rouges  et  brûlants  comme  des  charbons  ardents. 

—  Il  en  avait  le  droit...  les  bons  comptes  font  les 
bons  amis. 

.  —  Laisse-moi  donc  parler.  Je  vous  dis,  messieurs, 
que  c'est  très-singulier.  Je  présente  donc  cet  acte 
à  lire  au  patron,.,  mais  il  avait  la  tête  en  bas. 


l'étude.  13 

—  Le  patron?  Le  fait  est  que  c'est  très-sin- 
gulier... Qu'est-ce  qu'il  pouvait  donc  faire  ainsi 
la  lêle  en  bas?  Il  devait  suffoquer?  à  moins  que 
ses  habitudes  ne  soient,  comme  lu  dis ,  bien  chan- 
gées? 

—  Oh  î  que  ce  Chalamel  est  fatigant  !  je  le  dis 
que  je  lui  ai  présenté  racleà  lire  à  l'envers. 

—  A-t-il  dû  bougonner  !. . . 

■ — Ah  bien,  oui!  il  ne  s'en  est  pas  seuicnient 
aperçu  ;  il  a  regardé  Tacie  pendant  dix  miaules,  ses 
gros  yeux  rouges  fixés  dessus ,  et  puis  il  me  Ta 
rendu...  en  me  disant  :  C'est  bien! 

—  Toujours  la  tête  en  bas? 

—  Toujours... 

—  Il  n'avait  donc  pas  lu  l'acte? 

—  Pardieu  !  à  moins  qu'il  ne  lise  à  l'envers. 

—  C'est  drôle  ! 

—  Le  patron  avait  l'air  si  sombre  et  si  méchant 
dans  ce  moment-là  que  je  n'ai  osé  rien  dire ,  et  je 
m'en  suis  allé  comme  si  de  rien  n'était. 

—  Et  moi  donc  ,  il  y  a  quatre  jours  ,  j'étais  dans 
le  bureau  du  maître  clerc;  arrive  un  client,  deux 
clients,  trois  clients,  auxquels  le  patron  avait  donné 
rendez-vous.  Ils  s'impatientaient  d'attendre  ;  à  leur 
demande  ,  je  vais  frapper  à  la  porte  du  cabinet  ;  on 
ne  me  répond  pas,  j'entre... 

—  Eh  bien? 

—  M.  Jacques  Ferrand  avait  ses  deux  bras  croisés 


ii  L*ÉTUDE. 

sur  son  bureau  et  son  front  chauve  et  peu  ragoûtant 
appuyé  sur  ses  bras  ;  il  ne  bougea  pas. 

—  H  dormait? 

—  Je  le  croyais...  Je  m'approche  :  «  Monsieur,  il 
y  a  là  les  clienîsà  qui  vous  avez  donné  rendez-vous...  •« 
Il  ne  bronche  pas...  «  Monsieur  !...  i  Pas  de  réponse... 
Enfin  je  le  louche  à  Tépaule  ,  il  se  redresse  comme 
si  le  diable  l'avait  mordu  ;  dans  ce  brusque  mouve- 
ment, ses  grandes  lunelles  vertes  lombent  de  dessus 
son  nez,  et  je  vois...  Vous  ne  le  croirez  jamais! 

—  Eh  bien  !  que  vois-lu  ? 

—  Des  larmes... 

—  Ah  î  quelle  farce  î 

—  En  voilà  une  de  sévère! 

—  Le  patron  pleurer?  allons  donc  ! 

—  Qnand  on  ve:ra  ça...  les  hannelons  joueront 
du  cornet  à  pislon. 

—  Et  les  poules  porteront  des  bottes  à  revers. 

—  Ta  la  ta  la,  vos  bêiises  ne  m'empêcheront  pas 
que  je  Taie  vu  comme  je  vous  vois. 

—  Pleurer  ? 

—  Oui ,  pleurer  ;  il  a  ensuite  eu  l'air  si  furieux 
d'élre  surpris  en  cet  état  lacrymaloire  ,  qu'il  a  ra- 
justé à  la  hâte  ses  lunettes  ,  en  me  criant  :  «  Sor- 
tez!... sortez  !...  — Mais,  monsieur...  —Sortez  !... 
— Il  y  a  là  des  clients  auxquels  vous  avez  donné  ren- 
dez-vous, et...— Je  n'ai  pas  le  temps  ;  qu'ils  s'en  ail- 
lent au  diable,  et  vous  avec  !  nLà-dessus  il  s'est  levé 


l'étude.  IS 

tout  furieux  comme  pour  me  mettre  à  la  porte  ;  je 
ne  l'ai  pas  attendu,  j'ai  filé  et  renvoyé  les  clients, 
qui  n'avaient  pas  l'air  plus  conlenls  qiril  faut... 
mais  pour  Thonneur  de  l'élude,  je  leur  ai  dit  que  le 
patron  avait  la  coqueluche.  » 

Cet  intéressant  entrelien  fut  interrompu  par  mon- 
sieur le  premier  clerc  qui  entra  tout  affaire  ;  sa  ve- 
nue fut  saluée  par  une  acclamation  générale,  et  tous 
les  yeux  se  tournèrent  sympathiquemcnt  vers  le 
dindon  avec  une  impatiente  convoitise. 

«  Sans  reproche,  seigneur,  vous  nous  faites  dia- 
blement attendre,  dit  Chalamel. 

—  Prenez  garde  une  autre  fois...  notre  appétit 
ne  sera  pas  aussi  subordonné... 

—  Eh!  messieurs,  ce  n'est  pas  ma  faute...  je 
faisais  plus  de  mauvais  sang  que  vous...  Ma  parole 
d'honneur,  il  faut  que  le  patron  soit  devenu  fou  !... 

—  Quand  je  vous  le  disais  !... 

— Mais  que  ce'a  ne  nous  empêche  ])as  de  manger. . , 

—  Au  contraire  ! 

—  Nous  parlerons  tout  aussi  bien  la  bouche 
pleine... 

—  Nous  parlerons  mieux,  >  s'écria  le  saute-ruis- 
seau, pendant  que  Chalamel,  dépeçant  le  dindon, 
dit  au  maître  clerc  : 

î  A  propos  de  quoi  donc  vous  figurez-vous  que 
le  patron  est  fou  ? 

—  Nous  avions  déjà  une  velléité  de  le  croire  par- 


16  l'Étude. 

failcmenl  ahrull  lorsqu'il  nous  a  alloué  quarante  sous 

par  lête  pour  notre  déjeuner...  quotidien. 

—  J'avoue  que  cela  m'a  surpris  autant  que  vous, 
messieurs;  mais  cela  n'était  rien,  absolument  rien, 
auprès  de  ce  qui  vient  de  se  passer  tout  à  Tlieure. 

—  Ah  bah  ! 

—  Ah  çà,  est-ce  que  ce  malheureux-là  devien- 
drait assez  insensé  pour  nous  forcer  d'aller  diner 
tous  les  jours  à  ses  frais  au  Cadran  bleu  ? 

—  Et  ensuite  au  spectacle? 

—  Et  ensuite  au  café ,  finir  la  soirée  par  un 
punch  ? 

—  Et  ensuite... 

—  Messieurs,  plaisantez  tant  que  vous  voudrez, 
mais  la  scène  à  laquelle  je  viens  d'assister  est  plutôt 
effrayante  que  plaisante. 

—  Eh  bien  !  raconte-nous-la  donc,  cette  scène... 

—  Oui,  c'est  ça,  ne  vous  occupez  pas  de  déjeu- 
ner, dit  Chalamel,  nous  voilà  tout  oreilles... 

—  Et  toutes  mâchoires  ,  mes  gaillards  !  Je  vous 
vois  venir  :  pendant  que  je  parlerais,  vous  joueriez 
des  dents...  et  le  dindon  serait  fini  avant  mon  his- 
toire... Patience,  ce  sera  pour  le  dessert.  » 

Fut-ce  l'aiguillon  de  la  faim  et  de  la  curiosité  qui 
activa  les  jeunes  praticiens,  nous  ne  le  savons,  mais 
ils  mirent  une  telle  rapidité  dans  leur  opération  gas- 
tronomique ,  que  le  moment  du  récit  du  maître- 
clerc  arriva  presque  instantanément. 


L ETUDE.  n 

Pour  n'èlre  pas  surpris  par  le  patron,  on  envoya 
en  vedeile  dans  la  pièce  voisine  le  saute-ruisseau  , 
à  qui  la  carcasse  et  les  pattes  du  dinde  avaient  été 
libéralement  dévolus. 

Monsieur  le  maître  clerc  dit  à  ses  collègues  ; 

«  D'abord  il  faut  que  vous  sachiez  que  depuis 
quelques  jours  le  portier  s'inquiétait  de  la  santé  du 
patron  ;  comme  le  bonhomme  veille  très-tard ,  il 
avait  vu  plusieurs  fois  M.  Ferrand  descendre  dans 
le  jardin  la  nuit ,  malgré  le  froid  ou  la  pluie,  et  s'y 
promener  à  grands  pas...  Il  s'est  hasardé  une  fois  à 
sortir  de  sa  niche  et  à  demander  à  son  maître  s'il 
avait  besoin  de  quelque  chose.  Le  patron  Ta  envoyé 
se  coucher  d'un  tel  ton  que,  depuis,  le  portier  s'est 
lenu  coi,  et  qu'il  s'y  tient  toujours,  dès  qu'il  entend 
le  patron  descendre  au  jardin,  ce  qui  arrive  presque 
toutes  les  nuits...  tel  temps  qu'il  fasse. 

—  Le  patron  est  peut-être  somnambule? 

—  Ça  n'est  pas  probable...  mais  de  pareilles  pro- 
menades nocturnes  annoncent  une  fameuse  agita- 
lion...  J'arrive  à  mon  histoire...  Tout  à  l'heure  je 
me  rends  dans  le  cabinet  du  patron  pour  lui  deman- 
der quelques  signatures...  au  moment  où  je  mettais 
]a  main  au  bouton  de  la  serrure...  il  me  semble  en- 
tendre parler. . .  je  m'arrête. . .  et  je  dislingue  deux  ou 
trois  cris  sourds. . .  on  eût  dit  des  plaintes  étouffées... 
Après  avoir  un  instant  hésité  à  entrer...  ma  foi... 
craignant  quelque  malhçur,.,  j'ouvre  la  porte... 


i8  L  IlTUDE. 

—  Eh  bien? 

—  Qu'est-ce  que  je  vois?. ..  le  patron  à  genoux... 
par  terre. 

—  A  genoux?... 

—  Par  terre? 

— Oui...  agenouillé  sur  le  plancher...  le  front  dans 
ses  mains...  et  ses  coudes  appuyés  sur  le  fond  d'un 
de  ses  vieux  fauteuils... 

—  C'est  tout  simple  ;  sommes-nous  bêles  !  il  est 
si  cagot,  il  faisait  une  prière  d'extra. 

—  Ce  serait  une  drôle  de  prière,  en  tout  cas! 
On  n'eniendait  que  des  gémissements  étouffés  ;  seu- 
lement ,  de  temps  en  temps,  il  murmurait  entre  ses 
dents  :  Mon  Dieu,.,  mon  Dieu...  mon  Dieu!..^ 
comme  un  homme  au  désespoir.  Ma  foi ,  voyant  ça, 
je  ne  savais  plus  si  je  devais  rester  ou  sortir. 

—  Ça  aurait  été  aussi  mon  opinion  politique. 

—  Je  restais  donc  là...  très-embarrassé ,  lorsque 
le  patron  se  relève  et  se  retourne  tout  à  coup;  il  avait 
entre  ses  dents  un  vieux  mouchoir  de  poche  à  car- 
reaux... ses  lunettes  restèrent  sur  le  fauteuil... 
Non...  non ,  messieurs...  de  ma  vie  je  n'ai  vu  une 
figure  pareille;  il  avait  l'air  d'un  damné...  Je  me 
recule,  effrayé,  ma  parole  d'honneur!  effrayé... 
Alors,  lui... 

—  Vous  saute  à  la  gorge  ? 

—  Vous  n'y  êtes  pas...  Il  me  regarde  d'abord 
d'un  air  égaré  ;  puis  laissant  tomber  son  mouchoir^ 


l'étude.  to 

qu'il  avait  sans  doute  rongé,  coupé  en  grinçant  des 

dents,  il  s'écrie  en  se  jetant  dans  mes  bras  :  Ah! 
je  sxùs  bien  malheureux!.,, 

—  Quelle  farce!... 

—  Quelle  farce?...  Eh  bien!  ça  n'empêche  pas 
que,  malgré  sa  figure  de  tète  de  mort ,  quand  il  a 
prononcé  ces  mots-là...  sa  voix  était  si  déchirante... 
je  dirais  presque  si  douce... 

—  Si  douce...  allons  donc...  il  n'y  a  pas  de  cré- 
celle, pas  de  chat-huant  enrhumé  dont  le  cri  ne 
semble  de  la  musique  auprès  de  la  voix  du  pa- 
tron! 

—  C'est  possible,  ça  n'empêche  pas  que  dans  ce 
moment  sa  voix  était  si  plaintive ,  que  je  me  suis 
senti  presque  attendri ,  d'autant  plus  que  M.  Fer- 
raud  n'est  pas  expansif  habituellement,  t  Monsieur, 
lui  dis-je,  croyez  que...  — Laisse-moi  !  laisse-moi! 
me  répond-il  en  m'inlerrompant ,  cela  soulage  tant 
de  pouvoir  dire  à  quelqu'un  ce  que  l'on  souffre...  > 
Évidemment  il  me  prenait  pour  un  autre. 

—  Il  vous  a  tutoyé  ?  Alors  vous  nous  devez  deux 
bouteilles  de  bordeaux  : 


Quand  le  patron  vons  a  fntoyé, 
A  boire  vous  devez  payer. 


C'est  le  proverbe  qui  le  dit,  c*est  sacré,  les  proverbes 
sont  la  sagesse  des  nations. 


20  L  ÉTUDE. 

—  Voyons,  Chalamel,  laissez  là  vos  rébus.  Vous 
comprenez  bien ,  messieurs ,  qu'en  entendant  le 
patron  me  tutoyer,  j'ai  tout  de  suite  compris  qu'il  se 
méprenait  ou  qu'il  avait  une  fièvre  chaude.  Je  me 
suis  dégagé  en  lui  disant  :  <  Monsieur,  calmez- 
vous!...  calmez-vous!...  c'est  moi.  i  Alors  il  m'a 
regarde  d'un  air  stupide. 

—  A  la  bonne  heure,  vous  voilà  dans  le  vrai. 
— Ses  yeux  étaient  égarés.  tZZein/a-t-il répondu, 

quesl-ce...  qui  est  là?  que  me  voulez-vous?...  >ctil 
passait,  à  chaque  question,  sa  main  sur  son  front, 
comme  pour  ccarier  le  nuage  qui  obscurcissait  sa 
pensée. 

—  Qui  obscurcissait  sa  pensée...  Comme  c'est 
écrit...  bravo!  maître  clerc,  nous  ferons  un  mélo- 
drame ensemble. 

Quand  on  parle  si  bien ,  snr  mon  âme  ! 
On  doit  écrire  un  mélodrââàiue. 

—  Mais  tais-toi  donc,  Chalamel. 

—  Qu'est-ce  donc  que  le  patron  peut  avoir? 

—  Ma  foi,  je  n'en  sais  rien  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de 
sûr,  c'est  que  lorsqu'il  a  eu  retrouvé  son  sang-froid, 
ça  a  été  une  autre  chanson  :  il  a  froncé  les  sourcils 
d'un  air  terrible,  el  m'a  dit  vivement,  sans  me  don- 
ner le  temps  de  lui  répondre  :  c  Que  venez-vous 
c  faire  ici?...  Ya-t-il  longtemps  que  vous  êtes  là?... 
f  je  ne  puis  donc  pas  rester  chez  moi  sans  être  en- 


L  ÉTUDE.  il 

c  vironné  d'espions?  Quai-je  dît?...  Qu'avez-vous 
c  entendu?...  Répondez...  répondez...  >  Ma  foi, 
il  avait  l'air  si  méchant,  que  j'ai  repris  :  «  Je  n'ai 
rien  entendu,  monsieur,  j'entre  ici  à  Tinslant  même. 
— Vous  ne  me  trompez  pas?— Non,  monsieur. — Eh 
bien?  que  voulez-vous? — Vous  demander  quelques 
signatures,  monsieur.  —  Donnez.  »  Et  le  voilà  qui 
se  met  à  signer,  à  signer...  sans  les  lire,  une  demi- 
douzaine  d'actes  notariés,  lui  qui  ne  mettait  jamais 
son  parafe  sur  un  acte  sans  Tépeler,  pour  ainsi  dire, 
lettre  par  lettre,  et  deux  fois  d'un  bouta  l'autre.  Je 
remarquais  que  de  temps  en  temps  sa  main  se  ralen- 
tissait au  milieu  de  sa  signature,  comme  s'il  eût  été 
absorbé  par  une  idée  fixe,  et  puis  il  reprenait  et 
signait  vite,  vite,  et  comme  convulsivement.  Quand 
tout  a  été  signé,  il  m'a  dit  de  me  retirer,  et  je  l'ai 
entendu  descendre  par  le  petit  escalier  qui  commu- 
nique de  son  cabinet  dans  la  cour. 

—  J'en  reviens  toujours  là...  qu'est-ce  qu'il  peut 
avoir  ? 

—  Messieurs,  c'est  peut-être  madame  Séraphin 
qu'il  regrette. 

—  Ah  bien  oui  !  lui...  regretter  quelqu'un  ! 

—  Ça  me  fait  penser  que  le  portier  a  dit  que  le 
curé  de  Bonne-Nouvelle  et  son  vicaire  étaient  venus 
plusieurs  fois  pour  voir  le  patron,  et  qu'ils  n'avaient 
pas  été  reçus.  C'est  ça  qui  est  surprenant!  eux  qui 
ne  démarraient  pas  d'ici. 

ros£  XI.  j 


52  l'Étude. 

—  Moi,  ce  qui  m'intrigue,  c'est  de  savoir  quels 
travaux  il  a  fait  faire  au  menuisier  et  au  serrurier 
dans  le  pavillon. 

—  Le  fait  est  qu'ils  ont  travaillé  trois  jours  de 
suite. 

—  Et  puis  un  soir  on  a  apporté  des  meubles  dans 
une  grande  tapissière  couverte. 

—  Ma  foi,  moi,  messieurs,  trou  la  la  !  je  donne 
ma  langue  aux  chiens,  comme  dit  le  cygne  de  Cam- 
brai. 

—  C'est  peut-être  le  regret  d'avoir  fait  empri- 
sonner Germain  qui  le  tourmente... 

—  Des  remords,  lui  ?...  Il  est  trop  dur  à  cuire  et 
trop  culotté  pour  ça...  comme  dit  l'aigle  de  Meaux  ! 

—  Farceur  de  Chalamel  1 

—  A  propos  de  Germain,  il  va  avoir  de  fameuses 
recrues  dans  sa  prison,  pauvre  garçon  ! 

—  Comment  cela? 

—  J'ai  lu  dans  la  Gazelle  des  Tribunaux  que  la 
bande  de  voleurs  et  d'assassins  qu'on  a  arrêtés  aux 
Champs-Elysées,  dans  un  de  ces  petits  cabarets 
souterrains... 

—  En  voilà  de  vraies  cavernes... 

—  Que  cette  bande  de  scélérats  a  été  écrouée  à 
la  Force. 

—  Pauvre  Germain,  ça  va  lui  faire  une  jolie 
société  ! 

—  Louise  Morel  aura  aussi  sa  part  de  recrues  ; 


l'étude.  55 

car  dans  la  bande  on  dit  qu'il  y  a  toute  une  famille 
de  voleurs  et  d'assassins  de  père  en  fils...  et  de  mère 
en  fille... 

—  Alors  on  enverra  les  femmes  à  Saint-Lazare , 
où  est  Louise. 

—  C'est  peut-être  quelqu'un  de  cette  bande-là  qui 
a  assassiné  celle  comtesse  qui  demeure  près  de  l'Ob- 
servatoire, une  des  clientes  du  patron.  M'a-t-il  assez 
souvent  envoyé  savoir  de  ses  nouvelles,  à  cette  com- 
tesse !  Il  a  l'air  de  s'intéresser  joliment  à  sa  sanlé. 
Il  faut  être  juste,  c'est  la  seule  chose  sur  laquelle  il 
n'ait  pas  l'air  abruti...  Hier  encore,  il  m'a  dit  d'aller 
m'informer  de  Tétat  de  madame  Mac-Grégor. 

—  Eh  bien? 

—  C'est  toujours  la  même  chose  :  un  jour  on 
espère,  le  lendemain  on  désespère,  on  ne  sait  jamais 
si  elle  passera  la  journée;  avant-hier  on  en  désespé- 
rait, mais  hier  il  y  avait,  a-t-on  dit,  une  lueur  d'es- 
poir ;  ce  qui  complique  la  chose,  c'est  qu'elle  a  une 
fièvre  cérébrale. 

—  Est-ce  que  tu  as  pu  entrer  dans  la  maison,  et 
voir  l'endroit  où  l'assassinat  s'est  commis? 

—  Ah  !  bien  oui  !...  je  n'ai  pas  pu  aller  plus  loin 
que  la  porte  cochère ,  et  le  concierge  n'a  pas  l'air 
causeur,  tant  s'en  faut... 

—  Messieurs...  à  vous  ,  à  vous  !  voici  le  patron 
qui  monte,  >  cria  le  saute-rui^■  au  ,  entrant  dans 

l'étude ,  toujours  armé  de  sa  carcasse. 


24  l'Étude. 

Aussitôt  les  jeunes  gens  regagnèrent  à  la  Imlc 
leurs  tables  respectives,  sur  lesquelles  ils  se  cour- 
bèrent en  agitant  leurs  plumes  ,  pendant  que  le 
saule-ruisseau  déposait  momentanément  le  sque- 
lette du  dindon  dans  un  carton  rempli  de  dossiers. 

Jacques  Ferrand  parut  en  effet. 

S'échappant  de  son  vieux  bonnet  de  soie  noire  , 
ses  cheveux  roux,  mêlés  de  mèches  grises,  tombaient 
en  désordre  de  chaque  côté  de  ses  tempes  ;  quel- 
ques-unes des  veines  qui  marbraient  son  crâne 
paraissaient  injectées  de  sang  ,  tandis  que  sa  face 
camuse  et  ses  joues  creuses  étaient  d'une  pâleur  bla- 
farde. On  ne  pouvait  voir  Texpression  de  son  regard 
caché  sous  ses  larges  lunettes  vertes  ;  mais  la  pro- 
fonde altération  des  traits  de  cet  homme  annonçait 
les  ravages  d'une  passion  dévorante. 

Il  traversa  lentement  Tétude,  sans  dire  un  mot  à 
ses  clercs ,  sans  même  paraître  s'apercevoir  qu'ils 
fussent  là,  entra  dans  la  pièce  où  se  tenait  le  maître 
clerc,  la  traversa  ainsi  que  son  cabinet ,  et  redescen- 
dit immédiatement  par  le  petit  escalier  qui  condui- 
sait à  la  cour. 

Jacques  Ferrand  ayant  laissé  derrière  lui  toutes 
les  portes  ouvertes,  les  clercs  purent  à  bon  droit 
s'étonner  de  la  bizarre  évolution  de  leur  patron,  qui 
était  monté  par  un  escalieret  descendu  par  un  autre, 
sans  s'arrêter  duis  une  seule  des  chambres  qu'il  avait 
traversées  machinalement. 


H 


LUXURIEUX    rOlNT   NE    SCRAS... 


....  Mais  au  llea  de  m'en  tenir  à  ce  qu'il  y  a  de 
lumineux  et  de  pur  dans  celle  union  des  esprits  et 
des  cœurs  à  qui  Pamilié  se  borne,  le  fond  bourbeux 
de  ma  lubricité,  remué  par  celte  poinle  de  volnplc 
qui  se  fait  sentir  à  l'âje  où  j'étais,  exhalait  des  nuages 
qui  offusquaient  les  yeux  de  mou  esprit. 

....  Je  m'abandonnais  sans  mesure  à  mes  plaisirs 
sensuels,  dont  Tardeur,  comme  une  poix  bouillante, 
brûlait  mon  cœur  et  consumait  fout  ce  qu'il  y  avait  de 
•vigueur  et  de  force. 

....  Quand  je  Toyais  de  mes  compagnons  qui  se 
vantaient  de  leurs  débauches,  et  qui  s'en  savaient 
d'aulant  meilleur  gré  qu'elles  étaient  plus  infâmes, 
j'avais  honte  de  ne  pas  en  avoir  fait  autant. 
Confessions  de  saint  Augustin. 

(Liv.  11,  chap.  ii  et  in.) 


Il  fait  nuit. 

Le  profond  silence  qui  rcgnc  dans  le  pavillon  ba 
bile  par  Jacques  Fcrrand  csl  inLcrrcnipu  çà  cl  là 


25  LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS... 

par  les  gémissenienls  du  vent  et  par  les  rafales  de 
la  pluie  qui  tombe  à  torrents. 

Ces  bruits  mélancoliques  semblent  rendre  plus 
complète  encore  la  solitude  de  celle  dem.eure. 

Dans  une  cbambre  à  coucher  du  premier  étage  , 
Irès-confortablement  meublée  à  neuf  et  garnie  d'un 
épais  tapis ,  une  jeune  femme  se  lient  debout  devant 
une  cheminée  où  flambe  un  excellent  feu. 

Chose  assez  étrange ,  au  milieu  de  la  porte  soi- 
gneusement verrouillée  qui  fait  face  au  lit,  on  re- 
marque un  petit  guichet  de  cinq  ou  six  pouces  carrés 
qui  peut  s'ouvrir  du  dehors. 

Une  lampe  à  réflecteur  jette  une  demi-clarté  dans 
cette  chambre,  tendue  d'un  papier  grenat;  les  ri- 
deaux du  lit,  de  la  croisée,  ainsi  que  la  couverture 
d'un  vaste  sofa ,  sont  de  damas  soie  et  laine  de  même 
couleur. 

Nous  insistons  minutieusement  sur  ces  détails  de 
demi'luxe  si  récemment  imporlé  dans  riiabilalion 
du  notaire,  parce  que  ce  demi-iuxe  annonce  une 
révolution  complète  dans  les  habitudes  de  Jacques 
Ferrand,  jusqu'alors  d'une  avarice  sordide  et  d'une 
insouciance  de  Spartiate  (surtout  à  l'endroit  d'autrui) 
pour  tout  ce  qui  touchait  au  bien-être. 

C'est  donc  sur  cette  tenture  grenat ,  fond  vigou- 
reux et  chaud  de  ton ,  que  se  dessine  la  figure  de 
Cécily,  que  nous  allons  lâcher  de  peindre. 

D'une  slalure  haute  et  svelte ,  la  créole  est  dans  la 


LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS...  21 

fleur  et  dans  répanoiiissemeut  de  Tâge.  Le  dévelop- 
pement de  ses  belles  épaules  et  do  ses  larges  lian- 
ches  lait  paraître  sa  taille  ronde  si  merveilleusement 
mince,  que  l'on  croirait  que  Cécily  peut  se  servir  de 
son  collier  pour  ceinture. 

Aussi  simple  que  coquet  et  provoquant,  son  cos- 
tume alsacien  est  d'un  goût  bizarre,  un  peu  théâtral, 
et  ainsi  d'autant  plus  approprié  à  l'effet  qu'elle  a 
voulu  produire. 

Son  spencer  de  casimir  noir,  à  demi  ouvert  sur 
sa  poitrine  saillante,  très-long  de  corsage,  à  manches 
justes,  à  dos  plat ,  est  légèrement  brodé  de  laine 
pourpre  sur  les  coutures  et  rehaussé  d'une  rangée 
de  petits  boutons  d'argent  ciselés.  Une  courte  jupe 
de  mérinos  orange,  qui  semble  d'une  ampleur  exagé- 
rée quoiqu'elle  colle  sur  des  contours  d'une  richesse 
sculpturale,  laisse  voir  à  demi  le  genou  charmant  de 
la  créole,  chaussée  de  bas  écarlates  à  coins  bleus, 
ainsi  que  cela  se  rencontre  chez  les  vieux  peintres 
flamands  qui  montrent  si  complaisamment  les  jarre- 
tières de  leurs  robustes  héroïnes. 

Jamais  artiste  n'a  rêvé  un  galbe  aussi  pur  que 
celui  des  jambes  de  Cécily  ;  nerveuses  et  fines  au- 
dessous  de  leurmollet  rebondi,  elles  se  terminent  par 
un  pied  mignon,  bien  à  l'aise  et  bien  cambré  dans 
son  tout  petit  soulier  de  maroquin  noir  à  boucles 
d'argent. 

Cécily,  un  peu  penchée  sur  le  côté  gauche,  est 


S8  LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS... 

debout  en  face  de  la  glace  qui  surmonte  la  cliemi- 
née...  L'échancrure  de  son  spencer  permet  de  voir 
son  cou  élégant  et  potelé,  d'une  blancheur  éblouis- 
sante, mais  sans  transparence. 

Olant  son  béguin  de  velours  cerise,  pour  le  rem- 
placer par  un  madras,  la  créole  découvrit  ses  épais 
et  magnifiques  cheveux  d'un  noir  bleu,  qui,  séparés 
au  milieu  du  front  et  naturellement  frisés,  ne  des- 
cendaient pas  plus  bas  que  le  collier  de  Vénus  qui 
joignait  le  cou  aux  épaules. 

Il  faut  connaître  le  goût  inimitable  avec  lequel  les 
créoles  tortillent  autour  de  leur  tête  ces  mouchoirs 
aux  couleurs  tranchantes,  pour  avoir  une  idée  de  la 
gracieuse  coiffure  de  nuit  de  Cécily,  et  du  contraste 
piquant  de  ce  tissu  bariolé  de  pourpre,  d'azur  et 
d'orange  avec  ses  cheveux  noirs  qui,  s'échappant  du 
pli  serré  du  madras,  encadrent  de  leurs  mille  boucles 
soyeuses  ses  joues  pâles  ,  mais  rondes  et  fermes... 

Les  deux  bras  élevés  et  arrondis  au-dessus  de  sa 
tête,  elle  finissait,  du  bout  de  ses  doigts  déliés  comme 
des  fuseaux  d'ivoire,  de  chiffonner  une  large  rosette 
placée  très-bas  du  côlc  gauche,  presque  sur  l'oreille. 

Les  traits  de  Cécily  sont  de  ceux  qu'il  est  impos- 
sible d'oublier  jamais. 

Un  front  hardi,  un  peu  saillant,  surmonte  son 
yisage  d'un  ovale  parfait  ;  son  teint  a  la  blancheur 
mate,  la  fraîcheur  satinée  d'une  feuille  de  camélia 
imperceptiblement  dorée  par  un  rayon  de  soleil  ;  ses 


LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS...  29 

yeux,  d'une  grandeur  presque  démesurée,  ont  une 
expression  singulière,  car  leur  prunelle  ,  extrême- 
ment large  ,  noire  et  brillante  ,  laisse  à  peine  aper- 
cevoir, aux  deux  coins  des  paupières  frangées  de 
longs  cils,  la  transparence  bleuâtre  du  globe  de  Tœil  ; 
son  menton  est  nettement  accusé  ;  son  nez,  droit  et 
fin,  se  termine  par  deux  narines  mobiles  qui  se  dila- 
tent à  la  moindre  émotion;  sa  bouche,  insolente  et 
amoureuse,  est  d'un  pourpre  vif. 

Qu'on  s'imagine  donc  cette  figure  incolore ,  avec 
son  regard  tout  noir  qui  étincelle,  et  ses  deux  lèvres 
rouges,  lisses ,  humides,  qui  luisent  comme  du  co- 
rail mouillé. 

Disons-le,  celte  grande  créole,  à  la  fois  svelie  et 
charnue,  vigoureuse  et  souple  comme  une  panthère, 
était  le  type  incarné  de  la  sensualité  brûlante  qui 
ne  s'allume  qu'aux  feux  des  tropiques. 

Tout  le  monde  a  entendu  parler  de  ces  filles  de 
couleur  pour  ainsi  dire  morlelles  aux  Européens, 
de  ces  vampires  enchanteurs  qui,  enivrant  leur  vic- 
time de  séductions  terribles,  pompent  jusqu'à  sa 
dernière  goutte  d'or  et  de  sang ,  et  ne  lui  laissent , 
selon  l'énergique  expression  du  pays,  que  sesJarmes 
à  hoire,  que  son  cœur  à  ronger. 

Telle  est  Cécily. 

Seulement  ses  détestables  instincts ,  quelque 
temps  contenus  par  son  véritable  attachement  pour 
David,  ne  s'étanl  développés  qu'en  Europe,  la  civili- 


50  LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS... 

salion  el  Tinfluence  climaiériquc  du  Nord  en  avaient 
tempéré  la  violence,  modéré  Texpression, 

Au  lieu  de  se  jeter  violemment  sur  sa  proie ,  et 
de  ne  songer,  comme  ses  pareilles ,  qu'à  anéantir 
au  plus  tôt  une  vie  et  une  fortune  de  plus  ,  Cécily , 
attachant  sur  ses  victimes  son  regard  magnétique , 
commençait  par  les  attirer  peu  à  peu  dans  le  tour- 
billon embrasé  qui  semblait  émaner  d'elle  ;  puis,  les 
voyant  alors  pantelantes ,  éperdues ,  souffrant  les 
tortures  d'un  désir  inassouvi,  elle  se  plaisait,  par  un 
raffinement  de  coquetterie  féroce,  à  prolonger  leur 
délire  ardent  ;  puis,  revenant  à  son  premier  instinct, 
elle  les  dévorait  dans  ses  embrassements  homicides. 

Cela  était  plus  horrible  encore.,. 

Le  tigre  affamé ,  qui  bondit  et  emporte  la  proie 
qu'il  déchire  en  rugissant,  inspire  moins  d'horreur 
que  le  serpent  qui  la  fascine  silencieusement,  l'aspire 
peu  à  peu,  l'enlace  de  ses  replis  inextricables,  l'y 
broie  longuement,  la  sent  palpiter  sous  ses  lentes 
morsures ,  et  semble  se  repaître  autant  de  ses  dou- 
leurs que  de  son  sang. 

Cécily,  nous  l'avons  dit ,  à  peine  arrivée  en  Alle- 
magne, ayant  d'abord  été  débauchée  par  un  homme 
affreusement  dépravé ,  put ,  à  l'insu  de  David  qui 
l'aimait  avec  autant  d'idolâtrie  que  d'aveuglement, 
déployer  et  exercer  pendant  quelque  temps  ses  dan- 
gereuses séductions;  mais  bientôt  le  funeste  scandale 
de  868  aventure»  fut  dévoilé  ;  on  fit  d'horribles  dé- 


LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS...  3J 

couvertes,  et  celte  femme  dut  être  condamnée  à  une 
prison  pepéluelle. 

QueTon  joigne  à  ces  anlécédenls  un  espritsouple, 
adroit,  insinuant,  une  si  merveilleuse  intelligence 
qu'en  un  an  elle  avait  parlé  le  français  et  l'allemand 
avec  la  plus  extrême  facilité,  quelquefois  même  avec 
une  éloquence  naturelle  ;  qu'on  se  figure  enfin  une 
corruption  digne  des  reines  courtisanes  de  l'ancienne 
Rome,  une  audace  et  un  courage  à  toute  épreuve , 
des  instincts  d'une  méchanceté  diabolique,  et  l'on 
connaîtra  à  peu  près  la  nouvelle  servante  de  Jacques 
Ferrand...  la  créature  déterminée  qui  avait  osé 
s'aventurer  dans  la  tanière  du  loup. 

Et  pourtant,  anomalie  singulière,  en  apprenant 
par  M.  de  Graùn  le  rôle  provoquant  et  platonique 
qu'elle  devait  remplir  auprès  du  notaire,  et  à  quelles 
fins  vengeresses  devaient  aboutir  ses  séductions, 
Cécily  avait  promis  de  jouer  son  personnage  avec 
amour,  ou  plutôt  avec  une  haine  terrible  contre 
Jacques  Ferrand  ,  s'étant  sincèrement  indignée  au 
récit  des  violences  infâmes  qu'il  avait  exercées  contre 
Louise,  récit  qu'il  fallut  faire  à  la  créole  pour  la 
mettre  en  garde  contre  les  hypocrites  tentatives  de 
ce  monstre. 

Quelques  mots  rétrospectifs  à  propos  de  ce  der- 
nier sont  indispensables. 

Lorsque  Cécily  lui  avait  été  présentée  par  madame 
Pipelet  comme  une  orpheline  sur  laquelle  elle  ne 


32  LUXURIEUX  POÎNT  NE  SERAS... 

voulait  conserver  aucun  droit,  aucune  surveillance , 
le  notaire  s'était  peut-être  senti  moins  encore  frappé 
de  la  beauté  de  la  créole  que  fasciné  par  son  regard 
irrésistible  ,  regard  qui ,  dès  la  première  entrevue, 
porta  le  feu  dans  les  sens  de  Jacques  Ferrand  et  le 
trouble  dans  sa  raison. 

Car,  nous  l'avons  dit  à  propos  de  l'audace  insensée 
de  quelques-unes  de  ses  paroles  lors  de  sa  conver- 
sation avec  madame  la  duchesse  de  Lucenay,  cet 
homme  ,  ordinairement  si  maître  de  soi ,  si  calme , 
si  fin,  si  rusé,  oubliait  les  froids  calculs  de  sa  pro- 
fonde dissimulation  ,  lorsque  le  démon  de  la  luxure 
obscurcissait  sa  pensée. 

D'ailleurs  il  n'avait  pu  nullement  se  défier  de  la 
protégée  de  madame  Pipelet. 

Après  son  entretien  avec  cette  dernière,  madame 
Séraphin  avait  proposé  à  Jacques  Ferrand,  en  rem- 
placement de  Louise,  une  jeune  fille  presque  aban- 
donnée dont  elle  répondait. . . Le  notaire  avait  accepté 
avec  empressement,  dans  l'espoir  d'abuser  impuné- 
ment de  la  condition  précaire  et  isolée  de  sa  nouvelle 
servante. 

Enfin,  loin  d'être  prédisposéàla méfiance,  Jacques 
Ferrand  trouvait  dans  la  marche  des  événements  de 
nouveaux  motifs  de  sécurité. 

Tout  répondait  à  ses  vœux. 

La  mort  de  madame  Sérapliin  le  débarrassait 
d'une  complice  dangereuse... 


LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS...  33 

La  mort  de  Fleur-de-Maric  (  il  la  croyait  morte) 
le  délivrait  de  la  preuve  vivante  d'un  de  ses  pre- 
miers crimes. 

Enfin,  grâce  à  la  mort  de  la  Chouette  et  au  meur- 
tre inopiné  de  la  comtesse  Mac-Grégor  (son  état 
était  désespéré  )  ,  il  ne  redoutait  plus  ces  deux 
femmes ,  dont  les  révélations  et  les  poursuites  au- 
raient pu  lui  être  funestes... 

Nous  le  répétons,  aucun  sentiment  de  défiance 
n'étant  venu  balancer  dans  l'esprit  de  Jacques  Fer- 
rand  l'impression  subite,  irrésistible,  qu'il  avait  res- 
sentie à  la  vue  de  Cécily...  il  saisit  avec  ardeur 
roccasion  d'attirer  dans  sa  demeure  solitaire  la 
prétendue  nièce  de  madame  Pipelet. 

Le  caractère,  les  habitudes  et  les  antécédents  de 
Jacques  Ferrand  connus  et  posés  ,  la  beauté  provo- 
quante de  la  créole  acceptée,  telle  que  nous  avons 
tâché  de  la  peindre,  quelques  autres  faits  que  nous 
exposerons  plus  bas  feront  comprendre  ,  nous  l'es- 
pérons, la  passion  subile,  effrénée  du  notaire  pour 
cette  séduisante  et  dangereuse  créature. 

Et  puis,  il  fautle  dire...  si  elles  n'inspirent  qu'é- 
loignement,  que  répugnance  aux  hommes  doués  de 
sentiments  tendres  et  élevés,  de  goûts  délicats  et 
épurés ,  les  femmes  de  l'espèce  de  Cécily  exercent 
une  action  soudaine,  une  omnipotence  magique  sur 
les  hommes  de  sensualité  brutaie  tels  que  Jacques 
Ferrand. 


5*  LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS..» 

Du  premier  regard  ils  devinent  ces  femmes ,  ils 
les  convoitent  ;  une  puissance  fatale  les  attire  auprès 
d'elles,  et  bientôt  des  affinités  mystérieuses,  des 
sympathies  magnétiques  sans  doute,  les  enchaînent 
invinciblement  aux  pieds  de  leur  monstrueux  idéal; 
car  elles  seules  peuvent  apaiser  les  feux  impurs 
qu'elles  allument. 

-  Une  fatalité  juste ,  vengeresse,  rapprochait  donc 
la  créole  du  notaire.  Une  expiation  terrible  com- 
mençait pour  lui. 

Une  luxure  féroce  l'avait  poussé  à  commettre  des 
attentats  odieux ,  à  poursuivre  avec  un  impitoyable 
acharnement  une  famille  indigente  et  honnête  ,  à  y 
porter  la  misère,  la  folie,  la  mort... 

La  luxure  devait  être  le  formidable  châtiment  de 
ce  grand  coupable. 

Car  Ton  dirait  que  par  une  fatale  équité  certaines 
passions  faussées,  dénaturées,  portent  en  soi  leur 
punition... 

Un  noble  amour,  lors  même  qu'il  n'est  pas  heu- 
reux ,  peut  trouver  quelques  consolations  dans  les 
douceurs  de  l'amitié ,  dans  l'estime  qu'une  femme 
digne  d'être  adorée  offre  toujours  à  défaut  d'un  sen- 
timent plus  tendre.  Si  cette  compensation  ne  calme 
pas  les  chagrins  de  l'amant  malheureux,  si  son  dés- 
espoir est  incurable  comme  son  amour  ,  il  peut  du 
moins  avouer  et  presque  s'enorgueillir  de  cet  amour 
désespéré... 


LCXURIEUX  POINT  NE  SERAS...  33 

Mais  quelles  compensations  offrir  à  ces  ardeurs 
sauvages  que  le  seul  attrait  matériel  exalte  jusqu'à 
la  frénésie  ? 

El  (lisons  encore  que  cet  attrait  matériel  est  aussi 
impérieux  pour  les  organisations  grossières  que  l'at- 
trait moral  pour  les  âmes  d'élite... 

Non  ,  les  sérieuses  passions  du  cœur  ne  sont  pas 
les  seules  subites ,  aveugles ,  exclusives  ,  les  seules 
qui ,  concentrant  toutes  les  facultés  sur  la  personne 
choisie  ,  rendent  impossible  toute  autre  affection,  et 
décident  d'une  destinée  tout  eatière. 

La  passion  physique  peut  atteindre,  comme  chez 
Jacques  Ferrand  ,  à  une  incroyable  intensité  ;  alors 
tous  les  phénomènes,  qui  dans  l'ordre  moral  carac- 
térisent l'amour,  irrésistible  ,  unique  ,  absolu ,  se 
reproduisent  dans  l'ordre  matériel. 

Quoique  Jacques  Ferrand  ne  dût  jamais  être  heu- 
reux ,  la  créole  s'était  bien  gardée  de  lui  ôter  abso- 
lument tout  espoir  ;  mais  les  vagues  et  lointaines 
espérances  dont  elle  le  berçait  flottaient  au  gré  de 
tant  de  caprices,  qu'elles  lui  étaient  une  torture  de 
plus,  et  rivaient  plus  solidement  encore  la  chaîne 
brûfante  qu'il  portait. 

Si  l'on  s'étonne  de  ce  qu'un  homme  de  cette  vi- 
gueur et  de  cette  audace  n'eût  pas  eu  déjà  recours 
à  la  ruse  ou  à  la  violence  pour  triompher  de  la  ré- 
sistance calculée  de  Cécily,  c'est  qu'on  oublie  que 


36  LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS,.. 

Cécily  n'clait  pas  une  seconde  Louise.  D'ailleurs,  le 
lendemain  de  sa  présentation  au  notaire,  elle  avait, 
ainsi  qu'on  va  le  dire  ,  joué  un  tout  autre  rôle  que 
celui  à  Taide  duquel  elle  s'était  introduite  chez  son 
maître,  car  celui-ci  n'eut  pas  été  dupe  de  sa  servante 
deux  jours  de  suite. 

Instruite  du  sort  de  Louise  par  le  baron  de  Graûn, 
et  sachant  ensuite  par  quels  abominables  moyens  la 
malheureuse  fille  de  Morel  le  lapidaire  était  devenue 
la  proie  du  notaire,  la  créole,  entrant  dans  cette  mai- 
son solitaire ,  avait  pris  d'excellentes  précautions 
pour  y  passer  sa  première  nuit  en  pleine  sécurité. 

Le  soir  même  de  son  arrivée  ,  restée  seule  avec 
Jacques  Ferrand  ,  qui ,  afin  de  ne  pas  l'effaroucher, 
affecta  de  la  regarder  à  peine  et  lui  ordonna  brusque- 
ment d'aller  se  coucher,  elle  lui  avoua  naïvement 
que  la  nuit  elle  avait  grand'peur  des  voleurs ,  mais 
qu'elle  était  forte  ,  résolue ,  et  prèle  à  se  défendre. 

«  Avec  quoi  ?  demanda  Jacques  Ferrand. 

—  Avec  ceci...  »  répondit  la  créole  en  tirant  de 
l'ample  pelisse  de  laine  dont  elle  était  enveloppée 
un  petit  siylet  parfaitement  acéré  dont  la  vue  fit 
réfléchir  le  notaire. 

Pourtant,  persuade  que  sa  nouvelle  servante  ne 
redoutait  que  les  voleurs,  il  la  conduisit  dans  la 
chambre  qu'elle  devait  occuper  (l'anciennechambre 
de  Louise).  Après  avoir  examiné  les  localités,  Cécily 
lui  dit  en  tremblant  et  çn  baissant  les  yeux  que,  par 


LUXURIEUX  POINT  NE  SlT.AS...  HT 

suite  de  la  même  peur,  elle  passeTaii  la  niiil  sur  une 
chaise,  parce  quelle  ne  voyait  à  sa  porte  ni  verrou 
ni  serrure. 

Jacques  Ferrant! ,  déjà  complètement  sous  le 
charme,  mais  ne  voulant  rien  compromettre  en  éveil- 
lant les  soupçons  deCécily,  lui  dit  d'un  ton  bourru 
qu'elle  était  sotte  et  folle  d'avoir  de  telles  craintes  , 
mais  ii  lui  promit  que  le  lendemain  le  verrou  serait 
placé, 

La  créole  ne  se  coucha  pas. 

Au  malin,  le  notaire  monta  chez  elle  pour  la  met- 
tre au  fait  de  son  service.  Il  s'était  promis  de  garder 
pendant  les  premiers  jours  une  hypocrite  réserve  à 
regard  de  sa  nouvelle  servante,  afin  de  lui  inspirer 
une  coiitiance  trom})euse  :  mais,  frappé  de  sa  beauté 
qui,  au  grand  jour,  semblait  plus  éclatante  encore, 
égaré  ,  aveuglé  par  les  désirs  qui  le  transportaient 
déjà,  il  balbutia  quelques  compliments  sur  la  taille 
et  sur  la  beauté  de  Cécily. 

Celle-ci,  d'une  sagacité  rare  ,  avait  jugé,  dès  sa 
première  entrevue  avec  le  notaire  ,  qu'il  était  com- 
l)létemenl  sous  le  charme  ;  à  Taveu  qu'il  lui  fit  de  sa 
flamme ,  elle  crut  devoir  se  dépouiller  brusquement 
de  sa  feinte  timidité,  et,  ainsi -que  nous  l'avons  dit, 
changer  de  masque. 

La  créole  prit  donc  tout  à  coup  un  air  ef- 
fronté. 

Jacques  Ferrand  s'exlasianl  de  nouveau  sur  la 


Lll,E.>E    SIE. 


58  Lt'XURIEl'X  POINT  NE  SERAS... 

bcaulc  des  iraiis  cl  sur  la  taille  cnclianicresse  de  sa 
nouvelle  bonne  : 

«  Regardez-moi  donc  bien  en  face,  lui  dit  réso- 
lùnienl  Cécily.  Quoique  vêtue  en  paysanne  alsa- 
cienne, est-ce  que  j'ai  Tair  d'une  servante? 

—  Que  voulez-vous  dire  ?  s'écria  Jacques  Fer- 
rand. 

—  V^oyez  celle  main...  Est-elle  accoutumée  à  de 
rudes  travaux  ?  » 

Et  elle  montra  une  main  blanche ,  charmante , 
aux  doigts  fins  et  déliés  ,  aux  ongles  rosés  et  polis 
comme  de  Tagate,  mais  dont  la  couronne  ,  légère- 
ment bistrée,  trahissait  le  sang  mêlé. 

<  El  ce  pied?  est-ce  un  pied  de  servante?  » 

Et  elle  avança  un  ravissant  petit  pied  coquette- 
ment chaussé,  que  le  notaire  n'avait  pas  encore 
remarqué,  et  qu'il  ne  quitta  des  yeux  que  pour  con- 
templer Cécily  avec  ébahissement. 

«  J'ai  dit  à  ma  tante  Pipelet  ce  qui  m'a  convenu  ; 
elle  ignore  ma  vie  passée ,  elle  a  pu  me  croire  ré- 
duite à  une  telle  condilion...  par  la  mort  de  mes 
parents ,  et  me  prendre  pour  une  servante  ;  mais 
vous  avez  ,  j'espère  »  trop  de  sagacité  pour  partager 
son  erreui",  cher  maître  ? 

—  Et  qui  ètes-vous  donc  ?  s'écria  Jacques  Ferrand 
de  plus  en  plus  surpris  de  ce  langage. 

—  Ceci  est  mon  secret...  Pour  des  raisons  à  moi 
connues,  j'ai  dû  quitter  rAllemagne  sous  ces  habits 


LlXlTvIELX  POINT  .NE  SF.RVS...  59 

(le  paysanne  ;  je  voulais  rester  cachée  à  Paris  pon- 
dant quelque  temps  le  plus  secrèiement  possible. 
Ma  lanle,  me  supposant  réduite  à  la  misère,  m'a 
proposé  d'entrer  chez  vous,m"a  parlé  de  la  vie  soli- 
taire qu'on  menait  forcément  dans  voire  maison,  et 
m'a  prévenue  que  je  ne  sortirais  jamais...  J'ai  vite 
accepté.  Sans  le  savoir,  ma  lanle  allait  au-devant  de 
mon  plus  vif  désir.  Qui  pourrait  me  chercher  et  me 
découvrir  ici? 

—  Vous  vous  cachez  !...  el  qu'avez-vous  donc  fait 
l>our  être  obligée  de  vous  cacher? 

—  De  doux  péchés  peut-êlre...  mais  ceci  est  en- 
core mon  secret. 

—  Et  quelles  sont  vus  inlenlions ,  niademoi- 
selle? 

—  Toujours  les  mêmes.  Sans  vos  conqtlimenls 
significatifs  sur  ma  taille  el  sur  Fna  beauté,  je  ne  vous 
aurais  [)eut-être  pas  fait  cet  aveu...  que  votre  per- 
spicacilé  eût  d'ailleurs  tôt  ou  lard  provoqué...  Écou- 
tez-moi donc  bien,  mon  cher  maître  :  j'ai  accepté 
momentanément  la  condition  ou  plutôt  le  rôle  de 
servante  ;  les  circonstances  m'y  obligent...  j'aurai  le 
courage  de  remplir  ce  rôle  jusqu'au  bout...  j'en 
subirai  toutes  les  conséquences...  je  vous  servirai 
avec  zèle,  activité,  respect,  pour  conserver  ma 
place...  c'est-à-dire  une  retraite  sûre  et  ignorée. 
Mais  au  moindre  mol  de  galanterie,  mais  à  la  moin- 
dre liberté  que  vous  i)rendricz  avec  moi ,  je  vous 


40  I.i:XLI\IELX  rOl.NÏ  NE  SERAS... 

quille...  non  par  pruderie...  rien  en  moi ,  je  crois  , 
ne  seul  la  prude...  î 

Et  elle  darda  un  regard  chargé  (rélcclricil'''  sen- 
suelle jusqu'au  fond  de  l'àme  du  notaire,  qui  ires- 
saillit. 

«  Non,  je  ne  suis  pas  prude,  reprit  elle  avec  un 
sourire  provo(|uaii!  qui  laissa  voir  dos  deuts  éblouis* 
santés.  Vive  Dieu!..,  quand  Pamour  me  mord,  les 
Ifacclianles  sont  des  saintes  auprès  de  moi...  Mais 
soyez  juste...  et  vous  conviendrez  que  votre  ser- 
vante indigne  ne  peut  que  vouloir  faire  honnêloment 
son  mélier  de  servante...  Maiiileuani  vous  savez  mon 
secret,  ou  du  moins  une  partie  de  mon  secret; 
voudriez-YOus,  par  hasard,  agir  en  gentilhomme? 
Vous  semblé-je  trop  belle  pour  vous  servir?  Dé- 
sirez-vous changer  de  rôle ,  devenir  mon  esclave? 
Soitîfrancliomenl  je  préférerais  cela...  mais  loujours 
à  celte  condition  que  je  ne  sortirai  jamais  d'ici  ,  et 
que  vous  aurez  pour  moi  des  attentions  toutes  paler- 
nelles...  ce  qui  ne  vous  empêchera  pas  de  me  dire 
que  vous  me  trouvez  charmante  :  ce  sera  la  récom- 
pense de  votre  dévouement  et  de  voire  discrétion... 

—  La  seule?  la  seule?  dit  Jacques  Ferrand  en 
balbutiant. 

—  La  seule...  à  moins  que  la  solitude  et  le  diable 
ne  me  rendent  folle...  ce  qui  est  impossible,  car 
vous  me  tiendrez  compagnie,  et,  en  votre  qua!ilé  de 
saint  homme,  vous  conjurerez  le  démon. 


LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS...  i\ 

{  Voyons,  déciilez-vons,  j)as  do  position  mixle... 

ou  je  vous  servirai  ou  vous  nie  servirez  ;  sinon ,  je 

quille  voire  maison...  el  je  prie  ma  lanle  de  me 

trouver  une  autre  jjlace...  Toul  ceci  doil  vous  sem- 

l)!er  étrange  :  soit;   mais  si  vous  me   prenez  pour 

une  aventurière...   sasis  moyens  d'existence,   vous 

avez  tort...  Afin  que  ma  lanle  fût  ma  complice  sans 

le  savoir,  je  lui  ai  laissé  croire  que  j'étais  assez 

pauvre  pour  ne  pas  posséder  de  quoi  acheter  d'antres 

vêtements   que  ceux-ci...  J'ai  pourlanl...  vous  le 

voyez,  une  bonràc  assez  h'ien  garnie  :  de  ce  côté, 

d3   l'or...   de   l'autre,   des  diamants...    (el  Cécily 

montra  au  notaire  une  longue  bourse  de  soie  rouge 

remplie  d'or  et  à  travers  la  juelle  on  voyait  aussi 

briller  quelques  pierreries)  ;   malheureusement  tout 

l'argent  du  monde  ne  me  donnerait  pas  une  retraiîe 

aussi  sûre  que  votre  maison,  .si  isolée  par  risoîemenl 

même  où  vous  vivez...  Acceptez  donc  l'une  ou  l'autre 

de  mes  offres,   vous  me  rendrez  service.  Vous  le 

voyez  ,  je  me  mets  presque  à  votre  discrétion;  car 

vous  dire  que  je  me  cache,  c'est  vous  dire  iju'on  me 

cherche...  Mais  je  suis  sûre  que  vous  ne  me  trahirez 

pas,  dans  le  cas  même  où  vous  sauriez  comment  me 

trahir...  i 

(leiie  confidence  romanesque,  ce  brusque  chan- 
gement de  jsersonnage  bouleversa  les  idées  de  Jac- 
ques Fcrrand. 

Quelle  était  celle  femme?  Po;în'jUoi  se  cachait- 


42  LrXLT.lElX  POINT  NE  SEP.AS... 

elle?  Le  hasard  seul  Tavail-il  en  cITet  amenée  chez 
lui? Si  elle  y  venait  au  contraire  dans  un  but  secret, 
quel  était  ce  but? 

Parmi  toutes  les  hypothèses  que  cette  bizarre 
aventure  souleva  dans  l'esprit  du  notaire,  le  vérita- 
ble motif  de  la  présence  de  ia  créole  chez  lui  ne 
pouvait  venir  à  sa  pensée.  11  n'avait  ou  plutôt  il  ne 
8C  croyait  d'autres  ennemis  que  les  victimes  de  sa 
luxure  et  de  sa  cupidité  ;  or  toutes  se  trouvaient 
dans  de  telles  conditions  de  malheur  ou  de  détresse, 
qu'il  ne  pouvait  les  soupçonner  capables  de  lui  ten- 
dre un  piège  dont  Cécily  eût  été  Tappât... 

Et  encore,  ce  piège,  dans  quel  but  le  lui  tendre? 

iSon  ,  la  soudaine  transfiguration  de  Clécily  n'in- 
spira qu'une  crainte  à  Jacques  Ferrand  :  il  pensa 
que  si  cette  femme  ne  disait  pas  la  vérité ,  c'était 
j)eul-être  une  aventurière  qui  ,  le  croyant  riche, 
s'introduisait  dans  sa  maison  pour  le  circonvenir, 
l'exploiter,  et  peut-être  se  faire  épouser  par  lui. 

Mais  quoique  son  avarice  et  sa  cupidité  se  fussent 
révoltées  à  celte  idée,  il  s'aperçut ,  en  frémissant , 
que  ces  soupçons ,  que  ces  réflexions  étaient  trop 
tardives...  car  d'un  seul  mot  il  pouvait  calmer  sa 
méfiance,  en  renvoyant  cette  femme  de  chez  lui. 

Ce  mot,  il  ne  le  dit  pas... 

A  peine  môme  ces  pensées  l'arrachèrent-elles  quel- 
ques moments  à  l'ardente  extase  où  le  plongeait  la 
vue  de  cette  femme  si  belle  ,  de  cette  beauté  scn- 


LUXURIEUX  POINT  NE  SERAS...  43 

suelle  qui  avait  sur  lui  lant  d'empire...  D'ailleurs, 
depuis  la  veille,  il  se  senlail  dominé,  fasciné. 

Déjà  il  aimail  à  sa  façon  el  avec  fureur... 

Déjà  ridée  devoir  celte  séduisante  créature  quit- 
ter sa  maison  lui  semblait  impossible  ;  déjà  même, 
ressemant  des  emportements  d'une  jalousie  féroce 
en  songeant  que  Cécily  pourrait  prodiguer  à  d'au- 
tres les  trésors  de  volupté  qu'elle  lui  refuserait  peut- 
être  toujours  ,  il  éprouvait  une  sombre  consolaliun 
à  se  dire  : 

<  Tant  qu'elle  sera  séqi'.estrée  chez  moi...  per- 
sonne ne  la  possédera.  > 

La  hardiesse  du  langage  de  celte  feaune ,  le  feu 
de  ses  regards,  la  provoquante  liberté  de  ses  ma- 
Lières  révélaient  assez  qu'elle  n'était  pas,  ainsi  qu'elle 
le  disait,  une  prude.  Celle  conviction  ,  donnant  de 
vagues  espérances  au  notaire  ,  assurait  davantage 
encore  l'empire  de  Cécily. 

En  un  mot ,  la  luxure  de  Jacques  Ferrand  étouf- 
fant la  voix  de  la  froide  raison,  il  s'abandonnait  en 
aveugle  au  torrent  de  désirs  effrénés  qui  l'emporlait. 

Il  fut  convenu  que  Cécily  ne  sérail  sa  servante 
qu'en  apparence  ;  il  n'y  aurait  pas  ainsi  de  scandale  ; 
de  plus,  pour  assurer  davantage  encore  la  sécurité 
de  son  Iwlesse,  il  ne  prendrait  pas  d'autre  domesti- 
que ,  il  se  résignerait  à  la  servir  et  à  se  servir  lui- 
même  ;  un  Iraiteur  voisin  apporterait  ses  repas  ,  il- 


4*  LlXUniF.LX  POINT  NE  SERAS... 

paierait  en  argent  le  déjeuner  de  ses  clercs ,  el  le 
jiorlier  se  chargerait  des  soins  ménagers  de  iéliide. 
Enfui  le  notaire  ferait  j)rom|)lement  mei)l)ler  au  pre- 
niierniie  cliambre  au  goût  de  Céfily;  celle-ci  voulut 
payer  les  frais...  Il  s'y  opposa  el  dépensa  deux  mille 
francs... 

Celle  générosité  étail  énorme ,  el  prouvait  la  vio- 
lence inouïe  de  sa  passion. 

Alors  commença  pour  ce  misérable  une  vie 
étrange. 

Uenfcrmé  dans  la  solitude  impénétrable  de  sa  mai- 
son, inaccessible  à  tous,  de  plus  en  plus  sous  le  joug 
de  son  amour  eflréné,  renonçant  à  pénétrer  les  secrets 
de  celle  femme  étrange,  de  mailreil  devint  esclave  ; 
il  fut  le  valet  de  Gécily  ,  il  la  servait  à  ses  repas  ,  il 
prenait  soin  de  son  appartement. 

Prévenue  par  le  baron  que  Louise  avait  élé  sur- 
prise par  un  narcotique,  la  créole  ne  buvait  que  de 
l'eau  très-limpide,  ne  mangeait  que  des  mets  inq)os- 
sibles  à  falsifier  ;  elle  avait  choisi  la  chambre  qu'elle 
devait  occui-er,  et  s'éiait  assurée  (jue  les  murailles 
ne  recelaient  aucune  porte  secrète. 

D'ailleurs  Jacques  Ferrand  comprit  bientôt  que 
Cécily  n'était  pas  une  femme  qu'il  pût  surprendre  ou 
violenter  impunément.  Elle  était  vigoureuse,  agile, 
dani^ereusement  armée;  un  délire  frénétique  aurait 
donc  pu  seul  le  porter  à  des  tentai ives  désespérées, 
et  elle  s'était  parfaiienient  mise  à  l'abri  de  ce  péril... 


LIXIRIFIX  POINT  NE  SERAS...  -i% 

Néanmoins,  pour  ne  j>a8  lasser  el  rebuter  la  pas- 
sion du  nolaire  ,  la  créole  semblait  quelquefois  tou- 
chée de  ses  soins  el  flallée  de  la  terrible  dominaliou 
qu'elle  exerçait  sur  lui.  Alors,  supposant  qu'à  force 
de  |)reuves  de  dévouement  et  d'abnégation  il  par- 
viendrait à  faire  oublier  sa  laideur  et  son  âge ,  elle 
se  plaisait  à  lui  peindre,  en  termes  d'une  hardiesse 
brûlante  .  l'inexprimable  volupté  dont  elle  pourrait 
l'enivrer,  si  ce  miracle  de  l'amour  se  réalisait  jamais. 

A  ces  paroles  d'une  femme  si  jeune  et  si  belle,  Jac- 
ques Ferrand  sentait  quelquefois  sa  raison  s'égarer... 
de  dévorantes  images  le  poursuivaient  pendant  ses 
veiiles  et  pendant  son  sommeil  ;  l'antique  symbole 
de  ia  ceinture  de  Nessus  se  réalisait  pour  lui... 

Au  milieu  de  ces  tortures  sans  nom,  il  perdait 
la  santé,  l'ajtpétit,  le  sommeil. 

Tantôt ,  la  nuit,  malgré  le  froid  et  la  pluie  ,  il 
descendait  dans  son  jardin  ,  et  cherchait  par  une 
promenade  précipitée  à  calmer,  à  briser  ses  ardeurs. 

D'autres  fois,  pendant  des  heures  entières,  il  plon- 
geait son  regard  enflammé  dans  la  chambre  de  la 
créole  endormie  ;  car  elle  avait  eu  l'infernale  com- 
plaisance de  permettre  que  sa  porte  fût  percée  d'un 
guichet  (ju'elle  ouvrait  souvent...  souvent ,  car  Cé- 
cily  n'avait  qu'un  but,  celui  d'irriter  iiicessammeni 
la  passion  de  cet  homme  sans  la  satisfaire,  de  l'exas- 
pérer aiîjsi  presque  jusqu'à  la  déraisoîi ,  afin  do 
pouvoir  alors  exécuter  les  ordres  qu'elle  avait  reçus..  » 


4ii  LUXURIEUX  POINT  NF.  SERAS... 

Ce  moment  semblait  approcher. 

Le  châtiment  de  Jacques  Ferrand  devenait  de 
jour  en  jour  i)liis  dii^ne  de  ses  al  tentais... 

Il  souflrait  les  tourmenls  de  Tenfer.  Tour  à  tour 
absorbé,  éperdu,  horsdehii,  indiiïérent  à  ses  plus 
sérieux  intérêts ,  au  maintien  de  sa  réputation 
d'homme  austère,  grave  et  pieux  ,  réputation  usur- 
pée ,  mais  conquise  par  de  longues  années  de  dissi- 
mulation et  de  ruse,  il  stupéfiait  ses  clercs  par  Taber- 
ration  de  son  esprit,  mécontentait  ses  clients  par 
ses  refus  de  les  recevoir ,  et  éloignait  brulalement 
de  lui  les  prêtres,  qui,  trompés  jiar  son  hypocrisie, 
avaient  été  jusqu'alors  ses  preneurs  les  plus  fer- 
vcnls... 

A  ses  langueurs  accablantes  qui  lui  arrachaient 
des  larmes,  succédaient  de  furieux  emportements; 
sa  frénésie  atteignait-elle  son  paroxysme  ,  il  se  pre- 
nait à  ru"ir  dans  la  solitude  et  dans  l'ombre  comme 
une  bêle  fauve  ;  ses  accès  de  rage  se  terminaient-ils 
par  une  sorte  de  brisement  douloureux  de  tout  son 
être,  il  ne  jouissait  même  pas  de  ce  calme  de  mort, 
produit  souvent  par  ranéaniissement  de  la  pensée  ; 
l'embrasement  du  sang  de  cet  homme  dans  toute  la 
vigoureuse  maturité  de  l'âge  ne  lui  laissait  ni  trêve 
ni  repos...  Un  bouillonnement  profond,  lorride, 
agitait  incessamment  ses  esprits. 


LL'XLP.IELX  POINT  NE  SKRAS.. 


Nous  lavons  dit,  Cécily  se  coifïail  de  nuit  devant 


sa  glace. 


A  un  léger  bruit  venant  du  corridor, elle  détourna 
la  tête  du  côté  de  la  porte. 


lil 


LE    CLICIIKT. 


Malgré  lebruil  qu'elle  venaiurenlendre  à  sa  porlc, 
Cécily  n'en  conliniia  pas  moins  tranquillenienl  sa  loi- 
Iclle  de  nuil;  elle  relira  de  son  corsage, où  il  était  à  peu 
près  placé  comme  un  buse,  un  stylet  Ion;;  de  cinq  à  six 
pouces,  enfermé  dans  un  étui  de  chagrin  noir,  et 
emmanché  dans  une  petite  poignée  d"ébène  cerclée 
de  fils  d'argent,  poignée  foit  sim[)le,  mais  parlaile- 
menl  à  la  main. 

Ce  n'était  pas  là  une  arme  de  luxe. 

Cécily  ôta  le  stylet  de  son  fourreau  avec  une  ex- 
cessive précaution  ,  et  le  posa  ?ur  le  ma!  bre  de  sa 
clîcminéo  ;  la   lame,  delà  nicil'curc  trempe  cl  du 


50  Li:    GIICIICT. 

plus  fin  (lamas ,  était  iriangulaire,  à  arêlcs  Iran- 
chaiites  ;  sa  pointe,  aussi  acérée  que  celle  cVune  ai- 
guille, eût  percé  une  piastre  sans  s'éniousser. 

Imprégné  (Vun  venin  subtil  et  persistant,  la  moin- 
dre pi(pire  de  ce  poignard  devenait  morlelie. 

Jacques  F'errand  ayant  un  jour  mis  en  doute  la 
dangereuse  propriété  de  cette  arme,  la  créole  fit 
devant  lui  une  expérience  in  atumâ  vili,  c'est-à-dire 
sur  rinforluné  chien  de  la  maison  ,  qui ,  légèrement 
piqué  au  nez,  tomba  et  mourut  dans  d'horribles 
convulsions. 

Le  stylet  déposé  sur  la  cheminée,  Cécily,  quittant 
son  spencer  de  drap  noir ,  resta  les  épaules  ,  le  sein 
et  les  bras  nus  ,  ainsi  qu'une  fenmie  en  toilette  de 
bal. 

Selon  Thabitude  de  la  plupart  des  filles  de  cou- 
leur, elle  portait,  au  lieu  de  corset,  un  second  cor- 
sage de  double  toile  qui  lui  serrait  étroitement  la 
taille  ;  sa  juge  orange,  restant  attachée  sous  cette 
sorte  de  canezou  blanc  à  manches  courtes  et  très- 
décoileté,  composait  ainsi  un  costume  beaucoup 
njoins  sévère  que  le  premier,  et  s'harmonisait  à  mer- 
veille avec  les  bas  écarlates  et  la  coiffure  de  madras 
si  capricieusement  chilTonnée  autour  de  la  tête  de 
la  créole.  Rien  de  plus  pur,  de  plus  accompli  que 
les  contours  de  ses  bras  et  de  ses  épaules,  aux- 
quelles deux  mignonnes  fossettes  et  un  petit  signe 
noir,  velouté,  coquet ,  donnaient  une  gn\ce  de  plus. 


LE    f.LlClIET.  51 

Un  soupir  profond  nuira  raltcntion  de  Cécily. 

Elle  sourit  en  roulant  autour  de  Tun  de  ses  doigts 
cflilés  quelques  boucles  de  cheveux  qui  s'échappaient 
des  plis  de  son  madras. 

<  Cécily!...  Cécily!...  b  murmura  une  voix  à  la 
fois  rude  et  plaintive. 

Et,  à  travers  l'étroite  ouverture  du  guichet,  ap- 
parut la  face  blême  et  camuse  de  Jacques  Ferrand  ; 
ses  prunelles  élincelaient  dans  Tonibre. 

Cécily,  muette  jusqu'alors,  commença  de  chanter 
doucement  en  créole  un  air  créole. 

Les  paroles  de  cette  lente  mélodie  étaient  suaves 
et  expressives.  Quoique  contenu,  le  mâle  coniraUo 
de  Cécily  dominait  le  bruit  des  torrents  de  pluie  cl 
les  violentes  rafales  du  vent  qui  semblaient  ébranler 
la  vieille  maison  jusque  dans  ses  fondements. 

c  Cécily  !...  Cécily  !...  »  répéta  Jacques  Ferrand 
dun  ton  suppliant. 

La  créole  s'interrompit  tout  à  coup,  tourna  brus- 
quement la  letc,  parut  entendre  pour  la  première 
fois  la  voix  du  notaire ,  et  s'approcha  nonchalam- 
ment de  la  porte. 

t  Comment!  cher  maître  (elle  l'appelait  ainsi 
par  dérision),  vous  êtes  là?  dit  elle  avec  un  léger 
accent  étranger  qui  donnait  un  charme  de  plus  à  sa 
voix  mordante  et  sonore. 

—  Oh  :  que  vous  êtes  belle  ainsi  !...  murmura  le 
notaire. 


52  LE    GlICULT. 

—  Vous  trouvez?  répondit  la  créole  ;  ce  madras 
sied  bien  à  mes  cheveux  noirs  ,  n'est-ce  pas? 

—  Chaque  jour  je  vous  trouve  plus  belle  encore. 

—  El  mon  bras ,  voyez  donc  comme  il  est  blanc. 
-— Monsire...  va-l'en  !...  va-l'en!...»  s'écria  Jac- 
ques Ferrand  furieux. 

Cécily  se  mit  à  rire  aux  éclats. 

<  Non,  non,  c'est  trop  souffrir!  Oh!  si  je  ne 
craignais  la  mort  !  s'écria  sourdement  le  notaire  ; 
mais  mourir...  c'est  renoncer  à  vous  voir,  et  vous 
êtes  si  belle...  J'aime  encore  mieux  souffrir...  et 
vous  regarder... 

—  Regardez  moi...  ce  guichet  est  fait  pour  cela... 
et  aussi  pour  que  nous  puissions  causer  comme  deux 
amis...  et  charmer  ainsi  notre  solitude...  qui  vrai- 
ment ne  me  pèse  pas  trop...  Vous  êtes  si  bon  maî- 
tre!... Voilà  de  ces  dangereux  aveux  que  je  puis 
faire  à  travers  celle  porte... 

—  El  celte  porte,  vous  ne  voulez  pas  l'ouvrir? 
Voyez  pourtant  comme  je  suis  soumis  !  ce  soir  j'au- 
rais pu  essayer  d'enirer  avec  vous  dans  votre  cham- 
bre... je  ne  l'ai  pas  fait. 

—  Vous  êtes  soumis  par  deux  raisons...  D'abord 
parce  que  vous  savez  qu'ayant,  par  une  nécessité  de 
ma  vie  errante,  pris  l'habitude  de  porter  un  stylel... 
je  manie  d'une  main  ferme  ce  bijou  venimeux  ,  plus 
acéré  que  la  dent  d'une  vipère...  vous  savez  aussi 
que  du  jour  où  j'aurais  à  me  j)laiîidre  de  vous,  je 


t.L    GLiCIiET.  5*^ 

quillciais  à  jamais  celle  maison,  vous  laissaiU  mille 
lois  plus  épris  encore...  puisque  vous  avez  i/icn 
voulu  faire  la  grâce  à  voire  i!uliL;ue  servante  île  vous 
éprendre  d'elle. 

—  Ma  servante?  c'e;sl  moi  qui  suis  voire  esclave... 
voire  esclave,  mo  {ué,  méprisé... 

—  C'esl  assez  vrai... 

—  El  cela...  ne  vous  louclic  pas? 

—  Cela  me  distrait...  Les  journées...  et  surtout 
ies  nuits...  sont  si  longues... 

—  Oh  !  la  maudile  ! 

—  Non,  sérieusement,  vous  avez  Tair  si  complè- 
tement égaré,  vos  traits  s'allèrent  si  sensiblement, 
que  j'en  suis  flattée...  (î"est  un  pauvre  triomphe; 
mais  vous  éles  seul  ici... 

—  Entendre  cela...  et  ne  pouvoir  (pie  se  consu- 
mer dans  une  rage  mipuissanie  î 

—  Avez-vous  peu  trintelligence  !  !  !  jamais,  pcut- 
êire...  je  ne  vous  ai  rien  dit  de  plus  tendre... 

—  Raillez...  raillez... 

—  Je  ne  raille  pas;  je  n'avais  pas  encore  vu 
d'homme  de  votre  âge...  amoureux  à  votre  façon... 
et  il  faut  en  convenir ,  un  homme  jeune  et  beau 
serait  incajiable  d'une  de  ces  passions  enragées.  Un 
Adonis  s'admire  autant  qu'il  nous  admire...  il 
aime  du  bout  des  dents...  et  puis  le  favoriser...  quoi 
de  plus  simple  ?...  cela  lui  esi  dû...  à  {eine  cfi  esl-il 
recoimaissant  ;  mais  favoriser  un   hon.Mue  couiUie 


54  LE    r.UlCHF.T. 

VOUS,  mon  mailre...  oh!  ce  serait  le  ravir  de  la 
lerre  an  ciel ,  ce  serait  combler  ses  rêves  les  plus 
insensés  ,  ses  espérances  les  plus  impossibles  !  Car 
enfin  Telre  qui  vous  dirait  :  Vous  aimez  Cecily  éper- 
tUimeni  ;  si  je  le  veux  ,  elle  sera  à  vous  dans  une 
seconde...  vous  croiriez  cet  être  doué  d'une  ])uis- 
sance  surnalurelle...  n'est-ce  pas,  cher  malire? 

—  Oui,  oh  !  oui... 

—  Eh  bien  î  si  vous  saviez  me  mieux  convaincre 
de  voire  passion  ,  j'aurais  peut  cire  la  bizarre  fan- 
taisie de  jouer  auprès  de  moi-même...  en  voire 
faveur...  ce  rôle  surnaturel.  Comprenez-vous? 

—  Je  comprends  rpie  vous  me  raillez  encore... 
toujours  et  sans  pilié... 

— Peut-être.,  la  solitude  fait  naître  de  si  étranges 
fantaisies  î...    > 

L'accent  de  Cécily  avait  jusqu'alors  été  sardo- 
nique  ;  mais  elle  dit  ces  derniers  mots  avec  une 
expression  sérieuse  ,  réfléchie  ,  et  les  accompagna 
d'un  long  coup  d'œil  qui  fit  tressaillir  le  nolnire. 

«  Taisez-vous...  ne  me  regardez  pas  ainsi ,  vous 
me  rendrez  fou...  j'aimerais  mieux  que  vous  me 
dissiez  jamaî5... au  moins  je  pourrais  vous  abhorrer, 
vous  chasser  de  ma  maison  !  s'écria  Jacques  Ferrand, 
qui  s'abandonnait  encore  à  une  vaine  espérance.  Oui, 
car  je  n'attendrais  rien  de  vous.  Mais  m.ilhour!... 
malheur!  je  vous  c^funais  maintenant  assez...  pour 
espérer,  malgré  moi,  cpi'un  jour  je  devrai  peut-être 


LE    GUICHET.  SK 

à  votre  désœuvrement  ou  à  un  de  vos  dédaigneux 
caprices  ce  que  je  n'obtiendrai  jamais  de  votre 
amour...  Vous  me  dites  de  vous  convaincre  de  ma 
passion;  ne  voyez-vons  pas  combien  je  suis  malheu- 
reux, mouDieu?. .  .  Je  faispouriant  tout  ce  que  je  peux 
pour  vous  plaire...  Vous  voulez  êlre  cachée  à  tous  les 
yeux,  je  vous  cache  à  tous  les  yeux,  peut-être  au  ris- 
que de  me  compromettre  gravement;  car  enfin,  moi, 
je  ne  sais  pas  qui  vous  êtes;  je  respecle  votre  secret, 
je  ne  vous  en  parle  jamais...  Je  vous  ai  interrogée 
sur  votre  vie  passée.. .  vous  ne  m'avez  pas  répondu..- 

—  Eh  bien  !  j'ai  eu  tort  ;  je  vais  vous  donner  une 
marque  de  confiance  aveugle ,  ô  mon  maître... 
écoulez- moi  donc. 

—  Encore  up.e  plaisanterie  amère,  n'est-ce  pas? 

—  INon...  c'est  très-sérieux...  Il  faut  au  moins 
que  vous  connaissiez  la  vie  de  celle  à  qui  vous  donnez 
une  si  généreuse  hospitalité. ..  ?  El  Cécily  ajouta  d'un 
ton  de  componction  hypocrite  et  larmoyante  :  c  Fille 
d'un  brave  soldat,  frère  de  ma  tante  Pipelet,  j'ai 
reçu  une  éducation  au-dessus  de  mon  étal  ;  j'ai  été 
séduite,  puis  abandonnée  [*ar  un  jeune  homme  riclie. 
Alors,  pour  échapper  au  courroux  démon  vieux 
père,  intraitable  sur  l'honneur,  j'ai  fui  mon  pays 
natal...»  Puis  éclatant  de  rire,  Cécily  ajouta:  j  Voilà, 
j'espère,  une  petite  histoire  tiès-préseniabîe  cl 
surtout  très-probable,  car  elle  a  été  souvent  racon- 
tée. Amusez  toujours   votre  curiosité   avec  cela  , 


rtfi  I.E    GLICUtT. 

en    aiioïKiani    quelque    révélation    plus    piquante. 

—  J'étais  bien  sûr  que  c'était  une  cruelle  plaisan- 
terie, dit  le  nolaire  avec  une  rage  concentrée.  Uien 
ne  vous  louche...  rien...  Que  faut-il  faire?  parlez 
donc  au  moins.  Je  vous  sers  comme  le  dernier  des 
valets...  pour  vous  je  néglige  mes  plus  chers  inté- 
rêts, je  ne  sais  plus  ce  que  je  fais...  je  suis  un  sujet 
de  surprise,  de  risée  pour  mes  clercs...  mes  clients 
hésitent  à  me  lai.sser  leurs  affaires...  j'ai  rompu  avec 
quelques  personnes  pieuses  que  je  voyais...  je  n'ose 
penser  à  ce  que  dit  le  public  de  ce  renversement  de 
toutes  mes  habitudes...  Mais  vous  ne  savez  pas,  non, 
vous  ne  savez  pas  les  funestes  conséijuences  que  ma 
folle  passion  peut  avoir  pour  moi...  Voilà  cependant 
des  preuves  de  dévouement,  des  sacrifices...  En 
voulez-vous  d'autres  ?...  parlez.  Est-ce  de  l'or  qu'il 
vous  faut  ''...  On  me  croit  plus  riche  que  je  ne  le 
buis...  mais  je... 

— -  Que  voulez-vous  que  je  fasse  maintenant  de 
votre  or?  dit  (>écily  en  interrompant  le  nolaire  et  en 
haussant  les  épaules  ;  pour  habiter  cette  chambre... 
à  quoi  bon  de  l'or?...  Vous  êtes  peu  inventif! 

—  Mais  ce  n'est  pas  ma  faute  à  moi,  si  vous  êtes 
prisonnière.  Celte  chambre  vous  déplaît-elle?  J.a 
voulez-vous  plus  magnifique?  parlez...  ordonnez... 

—  A  quoi  bon,  encore  une  fois...  à  quoi  hon?.., 
Oh  !  si  je  devais  y  attendre  un  èirc  adoré...  brû- 
lant de  l'amour  qu  il  inspire  et  qu'il  partage,  je  vou- 


LE    GIICHET.  3  7 

tirais  tic  l'or,  de  la  soie,  des  fleurs,  des  parfums  , 
loules  les  merveilles  du  lusc  ;  rien  de  irop  somp- 
lueux ,  de  trop  enchanteur  pour  servir  de  cadre  à 
mes  ardentes  amours,  dit  Cécily  avec  un  accent  pas- 
sionné qui  fit  bondir  le  notaire. 

—  Eh  bien!  ces  merveilles  du  luxe...  dites  un 
mot,  et... 

—  A  quoi  bon  ?  à  quoi  bon?  Que  faire  d'un  ca- 
dre sans  tableau?...  Et  Têire  adoré...  où  serait-il... 
ô  mon  maître? 

—  C'est  vrai!...  s'écria  le  notaire  avec  amer- 
tume. Je  suis  vieux...  je  suis  laid...  je  ne  peux  in- 
spirer que  le  dégoût  et  Taversion...  Elle  m'accable 
de  mépris...  elle  se  joue  de  moi...  et  je  n'ai  pas  la 
force  de  la  chasser...  je  n'ai  que  la  force  de  souf- 
frir. 

—  Oh  !  l'insupportable  pleurard  !  oh  !  le  niais 
personnage  avec  ses  doléances,  s'écria  Cécily  d'un 
ion  sardonique  et  méprisant;  il  ne  sait  que  gémir, 
que  se  désespérer...  et  il  est  depuis  dix  jours... 
enfermé  seul  avec  une  jeune  femme...  au  fond  d'une 
maison  déserte... 

—  Mais  cette  femme  me  dédaigne...  mais  celte 
femme  est  armée...  mais  cette  femme  est  enler- 
mée!...  s'écria  le  notaire  avec  fureur. 

—  Eh  bien  !  surmonte  les  dédains  de  cette  femme  ; 
fais  tomber  son  poignard  de  sa  main  ;  contrains-la 
à  ouvrir  cette  porte  qui  te  sépare  d'elle...  et  cela 


5»  LE    GLICIIET. 

non  par  la  force  brutale...  elle  serait  impuissanle. 

—  Et  comment  alors? 

—  Par  la  force  de  la  passion... 

—  La  passion...  et  puis-je  en  inspirer,  mon  Dieu? 

—  Tiens,  lu  n'es  qu'un  notaire  doublé  de  sa- 
cristain... lu  me  fais  pitié...  Est-ce  à  moi  à  l'ap- 
prendre ton  rôle?...  Tu  es  laid...  sois  terrible  :  on 
oubliera  ta  laideur...  Tu  es  vieux...  sois  énergique  : 
on  oubliera  ton  âge.  Tu  es  repoussant...  sois  mena- 
çant. Puisque  tu  ne  peux  être  le  noble  cheval  qui 
hennit  fièrement  au  milieu  de  ses  cavales  anioureu- 
5>es...  ne  sois  pas  du  moins  le  slupide  chameau  qui 
plie  les  genoux  et  tend  le  dos...  sois  tigre...  un 
vieux  ligre...  qui  rugit  au  milieu  du  carnage...  a 
encore  sa  beauté...  sa  tigresse  lui  répond  du  fond 
du  désert...  > 

A  ce  langage,  qui  n'était  pas  sans  une  sorte  d'élo- 
quence naturelle  et  hardie,  Jacques  Ferrand  tressail- 
lit, frappé  de  l'expression  sauvage,  presque  féroce, 
des  Iraits  de  Cécily,  qui ,  le  sein  gonflé ,  la  narine 
ouverte,  la  bouche  insolente,  attachait  sur  lui  ses 
grands  yeux  noirs  et  brûlants. 

Jamais  elle  ne  lui  avait  paru  plus  belle... 

I  Parlez,  parlez  encore,  s'écria-t-il  avec  exalta- 
tion, vous  parlez  sérieusement  cette  fois...  Oh  î  si 
je  pouvais... 

—  On  peut  ce  qu'on  veut ,  dit  brusquement 
Cecily, 


Li:    GLICHET.  59 

—  Mais  je  le  dis  que  si  vieux,  si  repoussant  que 
lu  sois...  je  voudrais  êlre  à  la  place  ,  et  avoir  à  sé- 
duire une  femme  belle,  ardente  et  jeune,  que  la  so- 
litude m'aurait  livrée  ;  une  femme  qui  comprend 
tout...  parce  qu'elle  est  peut-êlre  capable  de  tout... 
oui ,  je  la  séduirais.  El ,  une  fois  ce  but  atteint,  ce 
qui  aurait  élé  contre  moi...  tournerait  à  mon  avan- 
tage... Quel  orgueil,  quel  triomphe  de  se  dire  :  J'ai 
su  me  faire  pardonner  mon  âge  et  ma  laideur  ! 
L'amour  qu'on  me  témoigne ,  je  ne  le  dois  pas  à  la 
pitié,  à  un  caprice  dépravé;  je  le  dois  à  mon  esprit, 
à  mon  audace  ,  à  mon  énergie...  je  le  dois  enfin  à 
ma  passion  effrénée...  Oui,  et  maintenant  ils  seraient 
là  de  beaux  jeunes  gens,  brillants  de  grâces  et  de 
cl)arn)e  ,  que  celle  femme  si  belle  ,  que  j'ai  vaincue 
par  les  preuves  sans  bornes  d'une  passion  effrénée  , 
n'aurait  pas  un  regard  pour  eux  ;  non...  car  elle 
saurait  que  ces  élégants  efféminés  craindraient  de 
compromettre  le  nœud  de  leur  cravate  ou  une  bou- 
cle de  leur  chevelure  pour  obéir  à  un  de  ses  ordres 
fantasques...  tandis  qu'elle  jetterait  son  mouchoir 
au  milieu  des  flammes,  que,  sur  un  signe  d'elle,  son 
vieux  tigre  se  précipiterait  dans  la  fournaise  avec 
un  rugissement  de  joie. 

—  Oui,  je  le  ferais  !...  Essayez  ,  essayez  !  >  s'é- 
cria Jacques  Ferrand  de  plus  en  plus  exalté. 

Cécily  continua   en   s'approchant  davantage   du 


C.O  LE    GLICULT. 

i;i!'.t  lut  et  en  aL!acli;inl  sur  JaCijucs  Ferraiid    uii 
rcgai*!  lixe  cl  pénélianl. 

•■  Car  celle  fcimnc  saurait  bien  ,  reprit  la  créole, 
(ju\-l!e  aurait  un  caprice  cxorhilanl  à  satisfaire... 
que  ces  beaux  fils  regarderaient  à  leur  argent  s'ils 
en  avaient ,  ou  ,  s'ils  n'en  avaient  pas  ,  à  une  bas- 
sesse... tandis  cpie  son  vieux  tigre... 

—  Xe  regarderait  à  rien...  lui...  entendez-vous? 
à  rien...  Fortune...  bonueur...  il  saurait  tout  sacri- 
fier ,  lui  ! 

—  Vrai  ?...  )  dit  Céciîy  en  posant  ses  doigts  cliar- 
mants  sur  les  doigts  osseux  el  velus  de  Jacques 
Ferrand  ,  dont  les  mains  crispées,  {tassant  au  travers 
du  guichet ,  étreignaient  l'épaisseur  de  la  porte. 

Pour  la  première  fois  il  sentait  le  contact  de  la 
peau  fraîche  el  polie  de  la  créole. 

Il  devint  plus  pâle  encore,  poussa  une  sorte  d'as- 
piration rauque. 

«  Comment  cette  femme  ne  serait-eile  pas  ar- 
demment pas.sionnée  ?  ajouta  Cécily.  Aurait-elle  un 
ennemi...  que,  le  désignant  du  regard  à  son  vieux 
ligre...elle  lui  dirait  :  FrJjqte...  et... 

—  Et  il  frapperait...  s'écria  Jacques  Ferrand, 
en  lâchant  d'ajjproclier  du  bout  des  d  >igt8  de  (îécily 
ses  lèvres  desséchées. 

—  Vrai  ?...  le  vieux  tigre  frapjK^ralt  ?  dit  la  créole 
en   appuyant  douceniciil  sa   main 
Jaccjues  Ferrand. 


LE     GUIClIfT.  fil 

—  Pour  le  posséder,  s'écria  le  misérable,  je  crois 
que  jo  coniniellrais  un  crime... 

—  Tiens,  maître...,  dit  loul  à  coup  Cécily  en 
relirantsa  main  ,  à  Ion  tour  va-fen...  va-Ten...  je 
ne  le  reconnais  plus  :  lu  ne  me  paraîtrais  plus  si 
laid  que  loul  à  Thenre...  va -fen.  » 

Elle  s'éloigna  bruscpiemenl  du  guichet. 

La  détestable  créature  sut  donner  à  son  geste  et 
à  ces  dernières  paroles  un  accent  de  vérité  si  in- 
croyable ,  son  regard  à  la  fois  surpris  ,  biûlant  et 
courroucé  semblait  exprimer  si  naturellement  son 
dépit  d'avoir  un  moment  oublié  la  laideur  de  Jacques 
P'errand  ,  que  celui-ci,  transporté  d'une  espérance 
fî-énétique,  s'écria  en  se  cramponnant  aux.  barreaux 
du  guichet  : 

«  (lécily...  reviens...  reviens...  ordonne...  je  serai 
ton  ligre... 

—  [Non,  non,  maîîre...,  dit  (Cécily  en  s'éloiguanl 
de  plus  en  plus  du  guichel  ;  et  pour  conjurer  le  diable 
qui  me  tente...  je  vais  chauler  une  chanson  de  mon 
pays...  Maître,  entends-lu?  au  dehors  le  vent  re- 
double, la  lemj)elese  déchaîne...  quelle  belle  nuit 
pour  deux  amanis  ,  assis  côte  à  côte  auprès  d'un 
beau  l'eu  pétillant... 

—  ('écily...  reviens  1  cria  Jacques  Ferrand  d'un 
Ion  supjîliant. 

—  r>on ,  non  ,  j)lus  tard...  quand  je  le  pourrai 
sans  danizer...  mais  la  lumière  de  celte  lami)e  blesse 


0  2  LE    GUICHET. 

nia  vue...  une  douce  langueur  appesaniii  mes  pau- 
|)ièrcs...  jene  sais  quelle  émotion  m'agile...  une 
(!cmi-obscuiilé  me  plaira  davantage...  ondirail  que 
je  suis  dans  le  crépuscule  du  plaisir...  > 

El  Cécily  alla  vers  la  cheminée,  éteignit  la  lampe, 
prit  une  guitare  suspendue  aux  murs,  et  attisa  le 
feu  dont  les  fîaniboyanles  lueurs  éclairèrent  alors 
celte  vaste  pièce. 

De  Tétroit  guicliel  oii  il  se  tenait  immobile ,  tel 
était  le  tableau  qu'apercevait  Jacques  Ferrand  î 

Au  milieu  de  la  zone  lumineuse  formée  par  les 
tremblantes  clartés  du  foyer,  Cécily,  dans  une  pose 
pleine  de  mollesse  et  d'abandon,  à  demi  couchée  sur 
unvasie  divan  de  damas  grenal,  tenait  une  guitare 
dont  elle  lirait  quelques  harmonieux  préludes. 

Le  foyer  embrasé  jetait  ses  reflets  vermeils  sur  la 
créole  qui  apparaissait  ainsi  vivement  éclairée  ,  au 
milieu  de  Tobscurité  du  reste  de  la  chambre. 

Pour  compléter  reflet  de  ce  tableau  ,  que  le  lec- 
teur se  rappelle  Taspect  mystérieux,  presque  fantas- 
tique ,  d'un  appartement  où  la  flamme  de  la  chemi- 
née lutte  contre  les  grandes  ombres  noires  qui 
tremblent  au  plafond  et  sur  les  murailles. 

L'ouragan  redoublait  de  violence,  on  renlendait 
mugir  au  dehors. 

Tout  en  préludant  sur  sa  guitare,  Cécily  attachait 
opiniâtrement  son  regard  magnétique  sur  Jacques 
Ferrand  ,  qui ,  fasciné  ,  ne  la  quittait  pas  des  yeux. 


LR    GUICHL:T.  63 

i  Tenez,  mnîlre ,  dit  la  créole,  écoutez  une 
chanson  de  mon  pays  ;  nous  ne  savons  pas  faire  de 
vers,  nous  disons  un  simple  récitatif  sans  rimes, 
Cl  CFilre  cliaque  repos  nous  improvisons  tant  bien 
que  mal  une  canlilène  appropriée  à  Tidée  du  cou- 
plet ;  c'est  très-naïf  et  très-pastoral,  cela  vous  plaira, 
j'en  suis  sûre,  maître...  Celte  chanson  s'appelle  la 
Femme  amoureuse  ;  c'est  elle  qui  parle,  i 

Et  Cécily  commença  une  sorte  de  récitatif  bien 
plus  accentué  par  l'expression  de  la  voix  que  par  la 
modulation  du  chant. 

Quelques  accords  doux  et  fré.nissants  servaient 
d'accompagnement. 

Telle  était  la  chanson  de  Cécily  : 


Des  fleurs,  partout  des  fleurs.,. 

Non  amant  va  venir!  L'allenle  du  bonheur  et  me  l)rise  et  m'é- 
nerve. 

A.loucissons  l'cclat  du  jour,  la  volnpt-i  cherche  une  ombre  trans- 
parente... 

Au  frais  parfum  des  fleurs  mon  amant  préfère  ma  chaude  lia- 
leine... 

L'éclat  du  jour  ne  blessera  pas  ses  yeux,  car  ses  paupières  ,  sous 
mes  baisers,  resteront  closes. 

Mon  ang-e,  oh!  viens...  mon  sein  bondit,  mon  sang^  brûle... 

Viens...  viens...  viens... 


Ces  paroles,  diles  avec  autant  d'ardeur  impa- 
tiente que  si  la  créole  se  fût  adressée  à  un  amant  invi- 
sible, furent  ensuite  pour  ainsi  dire  traduites  par  elle 
dans  un  thème  d'une  mélodie  enchanteresse  :  ses 


Cl  LE    GUICIILT. 

(loigls  cliarmants  liraieiii  de  sa  guitare  ,  inslrunuMii 
ortlinairemeiU  peu  sonore,  des  vibrallons  pleines 
d'une  suave  harmonie. 

La  pliysioiioniie  animée  de  (lécil y,  ses  yeux  voiles, 
humides ,  toujours  attachés  sur  ceux  de  Jacques 
Ferrand ,  exprimaient  les  brûlantes  langueurs  de 
l'allenle. 

Paroles  amoureuses,  musique  enivrante,  regards 
cnfliimmés,  beauté  sensuellemenl  idéale,  au  dehors 
le  silence,  la  nuit...  tout  concourait  en  ce  moment  à 
égarer  la  raison  de  Jacques  Ferrand. 

Aussi,  éperdu,  s'écria-l-il  : 

i  Grâce. . .  Cécily  ! . . .  grâce  ! . . .  c'est  à  en  perdre 
la  lète  !...  Tais-loi,  c'est  à  mourir!...  Oh  î  je  vou- 
drais être  fou  !... 

—  Écoulez  donc  le  second  couplet,  maître,  i  dit 
la  créole  en  préludant  de  nouveau. 

Et  elle  continua  son  récitatif  passionné  : 

Si  mon  amant  t'iail  là  et  que  sa  main  cQlcurât  mon  épaule  nue, 
je  me  sciilirais  frissonner  et  mourir... 

S'il  était  là...  cl  que  ses  clicvcux  tUleurasscnt  ma  joue  ,  ma  joue 
si  pâle  dcvieiulrail  pourpre... 

31a  joue  si  i)âlc  serait  en  feu... 

Ame  de  mon  âme,  si  tu  étais  là...  mes  lèvres  desséchées,  mes 
lèvres  avides  ne  diraient  pas  une  parole  .. 

Vie  de  ma  vie,  si  tu  étais  là,  ce  n'est  pas  moi  qui  ,  expirante... 
demanderais  j'»ràee... 

Ceux  que  j  aime  comme  j-  l'aiiu(î  ..  je  les  tue... 

Jlon  anj;.'...  oli  !  viens...  Jlon  sein  boiidil..    mon  sanjj  brûle... 

Viens,  viens  .  riens  !.. 


LE    GlICIIET.  .'--i 

Si  la  créole  avait  acceniaé  la  première  siroplic 
avec  une  langueur  voluptueuse,  elle  mil  dans  ces 
dernières  paroles  tout  remporlement  de  Taniour 
anlique. 

Et  comme  si  la  musique  eût  été  impuissante  à 
exprimer  son  fougueux  délire ,  elle  jeta  sa  guitare 
loin  d'elle...  et  se  levant  à  demi  en  tendant  les  bras 
vers  la  porte  où  se  tenait  Jacques  Ferrand  ,  elle 
répéta  d'une  voix  éperdue,  mourante  : 

<  Oh!  viens...  viens.,,  viens...  > 

Peindre  le  regard  électrique  dont  elle  accompagna 
ces  paroles  serait  impossible. 

Jacques  Ferrand  poussa  un  cri  terrible. 

«  OU  !  la  mort...  la  mort  à  celui  que  tu  aimerais 
ainsi...  à  qui  tu  dirais  ces  paroles  brûlantes!  s'é- 
cria-t-il  en  ébranlant  la  porte  dans  un  emportement 
de  jalousie  et  d'ardeur  furieuse.  Oh  !.. .  ma  fortune. . . 
ma  vie  pour  une  minute  de  cette  volupté  dévorante, 
que  lu  peins  en  traits  de  flamme.  « 

Souple  couime  une  panthère,  d'un  bond  Céciiy 
fut  au  guichet ,  et  comme  si  elle  eût  difficilement 
concentré  ses  feirits  iransporls,  elle  dit  à  Jacques 
Ferrand  d'une  voix  basse,  concenirée,  pa!j)itanie  : 

«  Eh  bien  !...  je  te  l'avoue...  je  me  suis  embrasée 
moi-même...  aux  ardentes  paroles  de  cette  chanson. 
Je  r.e  voulais  pas  revenir  à  cetle  porle...  et  m'y 
voilà  revenue...  malgré  moi...  car  j'entends  encore 
les   paroles   de   tout  à  l'heure  :   Si  tu  me  disais 


06  LE    GUICHET. 

frappe  ..  je  frapperais...  Tu  m'aiiucs  donc  bien? 

—  Veux-lu  de  Tor^.  tout  mon  or?... 

—  Non...  j'en  ai... 

—  As-lu  un  ennemi?...  je  ie  lue. 

—  Je  n'ai  pas  d'ennemi... 

—  Veux-lu  être  ma  femme?...  je  répouse... 

—  Je  suis  mariée!... 

—  Mais  que  veux-lu  donc  alors?  mon  Dieu!... 
Que  veux-lu  donc?... 

—  Prouve-moi  que  la  passion  pour  moi  esl  aveu- 
gle, furieuse,  que  lu  lui  sacrifierais  loul  !... 

—  Toul!  oui,  loul!  maiscommenl? 

—  Je  ne  sais...  mais  il  y  a  un  insiani,  Téclal  do 
les  yeux  m'a  éblouie...  Si  à  celle  beure  lu  me  don- 
nais une  de  ces  marques  d'amour  forcené  qui  exal- 
icnl  rimaginaiion  d'une  femme  jusqu'au  délire...  je 
ne  sais  pas  de  quoi  je  serais  capable  !...  liàlc-loi! 
je  suis  capricieuse  ;  demain,  l'impression  de  loutà 
i'iieure  sera  peu l-élie  effacée. 

—  Mais  quelle  preuve  puis-je  le  donner  ici,  à  Tin- 
slanl?  cria  le  misérable  en  se  tordant  les  mains, 
("est  un  supplice  alroce  !  Quelle  preuve  ?...  dis? 
quelle  preuve? 

—  Tu  n'es  qu'un  sol  !  répondit  Cécily  en  s'éloi- 
gnant  du  guicbct  avec  une  apparence  de  dépit  dé- 
daigneux ei  irriic.  Je  me  suis  trompée,  je  le  croyais 
capable  d'un  dévouement  énergique!...  Bonsoir... 
(.i'csl  dommage... 


LE    GUICnLT.  G7 

—  Cécily...  oh  î  ne  l'en  va  pas...  reviens...  Mais 
que  faire  ?...  dis-le-moi  au  moins.  Oh  !  ma  lêle  s'é- 
gare... que  faire?  mais  que  faire? 

—  Clierche... 

—  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  ! 

—  Je  n'étais  que  irop  disposée  à  me  laisser  sé- 
duire, si  lu  l'avais  voulu...  Tu  ne  retrouveras  |)lns 
une  occasion  pareille... 

—  Mais  enfin...  on  dit  ce  qu'on  veut  !  s'écria  le 
notaire  presque  insensé. 

—  Devine... 

—  Explique-loi...  ordonne... 

—  Eh  !  si  lu  me  désirais  aussi  passionnément  que 
tu  le  dis...  tu  trouverais  le  nioven  de  me  persua- 
der... Bonsoir... 

—  Cécily  î 

—  Je  vais  fermer  ce  guichet...  au  lieu  d'ouvrir 
celle  porie... 

—  Grâce  î  écoute... 

—  Un  moment  j'avais  pourtant  cru  que  ma  tôle 
se  montait...  ce  foyer  s'éteint  ..  l'obscurité  serait 
venue...  je  n'aur;iis plus  songé  qu'à  ton  dévouement  ; 
alors  ce  verrou...  mais,  non...  lu  ne  veux  pas... 
oli  !  tu  ne  sais  pas  ce  qiif  lu  perds...  Bonsoir  ,  sainl 
homme... 

—  Cécily...  écoule...  rcsie...  j'ai  trouvé...  > 
s'écria   Jacques  Ferrand  après  un  moment  de  si- 

ence  et  avec  une  explosion  dejoie  impossible  à  rendr(\ 


«s  \.\L    GUICHET. 

Le  misérable  fui  alors  frappe  de  veriige. 

Une  vapeur  impure  obscurcit  son  iiilelligcnce  ; 
livré  aux  appélils  aveugles  et  furieux  de  la  brute,  il 
perdit  toute  prudence...  toule  lé.serve...  rinslinct  de 
sa  conservation  morale  Tabandonna... 

«  Eb  bien  !  celte  preuve  de  ton  amour?  »  dil  la 
créole  qui,  s'élant  rapprocliée  de  la  cbeminée  pour 
y  prendre  son  poignard ,  revint  lentement  près  du 
guichet,  doucement  éclairée  par  la  lueur  du  foyer... 

Puis,  sans  que  le  notaire  s'en  aperçût ,  elle  s'as- 
sura du  jeu  d'une  cbaînetle  de  fer  (jui  reliait  deux 
pilons,  dont  Tun  était  vissé  dans  la  porte,  Taulre 
dans  le  chambranle. 

«  Écoule,  dit  Jac.jues  Ferrand  d'une  voix  rauque 
et  entrecoupée,  écoule...  si  je  mettais  mon  hon- 
neur... ma  fortune...  ma  vie  à  la  merci...  là...  à 
rinsiant. ..  croirais-tu  que  je  t'aime  ?  Celte  preuve  de 
folle  passion  le  suffirait-elle,  dis? 

—  Ton  honneur...  la  fortune...  la  vie,.,  je  ne  le 
comprends  pas. 

—  Si  je  te  livre  un  secret  qui  peut  me  faire  mon- 
ter sur  l'échafaud,  seras-tu  à  moi? 

—  Toi...  criminel?  tu  railles...  El  ton  austérité? 

—  Mensonge... 

—  Ta  probité  ? 

—  Mensonge... 

—  Ta  piété  ? 


Mensonge.. 


LH    GLMC.IIET.  C9 

—  Tu  itâëscs  pour  un  saint,  el  lu  serais  un  dé- 
mon..- lu  le  vanles...  Non  ,  il  n'y  a  pas  d'hominu 
assez  lîabilcnienl  rusé,  assez  froidemenl  énergique, 
assez  iieureusenient  audacieux  pour  caplcr  ainsi  ia 
confiance  el  le  respect  des  hommes...  Ce  scraii  un 
sarcasme  infernal  ,  un  épouvantable  défi  jeté  à  la 
face  de  la  société  ! 

—  Je  suis  cet  homme...  J^ai  jelé  ce  sarcasme  et 
ce  déii  à  la  face  de  la  société  !  a'écria  le  monstre  dans 
un  accès  d'épouvantable  orgueil. 

—  Jacques!...  Jacques  !...  ne  parle  pas  ainsi,  dit 
Cécily  d'une  voix  stridente  et  le  sein  palpitant,  tu 
me  rendrais  folle... 

—  Ma  léie  pour  tes  caresses...  veux-tu? 

—  Ah  !  voilà  donc  de  la  passion  enfin!...  s'écria 
Cécily.  Tiens...  prends  mon  poignard...  lu  me  dés 
armes...    j 

Jacques  Ferrand  prit,  à  travers  le  guichet,  l'arme 
dangereuse  avec  précaution  ,  et  la  jeta  au  loin  dans 
le  corridor. 

<  Cécily...  tu  me  crois  donc?  s'écria-t-il  avec 
transport. 

—  Si  je  le  crois  !  dit  la  créole  en  appuyant  avec 
force  ses  deux  mains  charmantes  sur  les  mains  cris- 
pées de  Jacques  Ferrand.  Oui,  je  te  crois...  car  je 
retrouve  ton  regard  de  tout  à  l'heure,  ce  regard  qui 
m'avaii  fascinée. . .  Tes  yeux  élincelleni  d'une  ardeur 
sauvage.  Jacques, . ,  je  les  aime,  tes  yeux  ! 


TO  LE    GUICHLT, 

Cécilyr!! 

—  Tudois  dire  vrai... 

—  Si  je  dis  vrai  !...  Oli  î  lu  Tas  voir. 

—  Ton  front  est  menaçant...  la  ligure  rcclouia- 
&le...  Tiens;  lu  es  effrayant  et  bean  comme  un  tigre 
en  fureur...  Mais  tu  dis  vrai,  n'est-ce  pas? 

—  J'ai  commis  des  crin>es,  le  dis-je  I 

—  Tant  mieux...  si  par  leur  aveu  tu  me  prouves 
a  passion,.. 

—  Et  si  je  dis  tout?... 

—  Je  t'accorde  tout...  car  si  lu  as  celle  confiance 
aveugle,  courageuse...  vois-tu,  Jacques...  ce  ne 
serait  plus  Tamant  idéal  de  la  chanson  que  j'appelle- 
rais ;  c'est  à  toi...  nM)n  tigre...  à  toi...  que  je  dirais  : 
Yiens...  viens...  viens...  » 

En  disant  ces  derniers  mois  avec  une  expression 
avide  et  ardente ,  Céeily  s'approcha  si  près,  si  près 
^^u  guichet,  que  Jacques  Ferrand  sentit  sur  sa  joue 
}e  souffle  embrasé  de  la  créole ,  et  sur  ses  doigts 
Telus  l'impression  électrique  de  ses  lèvres  fraîches 
et  fermes... 

«  Oh  !  tu  seras  à  moi...  je  serai  ton  tigre!  s'é- 
eria-t-il,  et  après,  si  lu  le  veux,  tu  me  déshonoreras, 
»ti  feras  tomber  ma  lête...  Mon  honneur,  ma  vie, 
tout  est  à  loi  maintenant... 

—  Ton  honneur? 

— Mon  honneur  ?  Écoute  ;  il  y  a  dix  ans,  on  m'a- 
vait confié  un  enfant  et  deux  cent  niilk  francs  qu'on 


LE    GUICHET.  "î  I 

lui  tlesliiiail  ;  j'ai  abandonné  l'enfant ,  je  Tai  fait 
passer  ponr  morte  au  moyen  d'un  faux  acte  de 
décès  ,  et  j'ai  gardé  l'argent... 

—  C'est  habile  et  hardi...  qui  aurait  cru  cela  de 
loi?... 

—  Écoule  encore  :  je  haïssais  mon  caissier,..  Un 
soir,  il  avait  pris  chez  moi  un  peu  d'or  qu'il  m'a  resti- 
tué le  lendemain  ;  mais  pour  perdre  ce  misérable,  je 
l'ai  accusé  de  m'avoir  volé  une  somme  considérable. 
On  m'a  cru,  on  Ta  jeié  en  prison...  Maintenant  mon 
honneur  est-il  à  ta  merci? 

—  Oh!...  tu  m'aimes...  Jacques...  lu  m'aimes... 
Me  livrer  ainsi  les  secrets...  quel  empire  ai-je  donc 
sur  toi  ?. . .  Je  ne  serai  pas  ingrate. . .  donne  ce  front  où 
sontnées  tant  d'infernales  pensées...  queje  le  baise... 

—  Oh  !  s'écria  le  notaire  en  balbutiant  »  l'écha- 
faud  serait  là...  dressé  ,  que  je  ne  reculerais  pas... 
Écoule  encore...  Celle  enfant,  autrefois  abandon- 
née, s'est  retrouvée  sur  mon  chemin...  elle  m'in- 
spirait des  craintes...  je  l'ai  fait  tuer... 

—  Toi  !...  Et  comment?...  où  cela? 

— 11  y  a  peu  de  jours...  près  du  pont  d'Asnic- 
res...  à  l'île  du  Ravageur...  Un  nommé  Martial  l'a 
noyée  dans  un  bateau  à  soupape...  Voilà-t-il  assez 
de  détails?...  me  croiras-iu  ?... 

—  Oh!  démon...  d'enfer...  tu  m'épouvantes  eî 
pourtant  lu  m'attires...  lu  me  passionnes...  Quel  est 
donc  ton  pouvoir  ? 


•72  LE    CLMCIir.T, 

—  Écoule  encore...  Avaniccla,  un  homme  m'inait 
confié  cent  mille  ccus  ..  je  l'ai  fail  tomber  dans  un 
i;iio:-apcns...  je  lui  ai  brillé  la  cervelle...  j'ai  prouvé 
(jii'il  s'éiail  suicidé  ,  et  j'ai  nié  le  dépôt  que  sa  sœur 
réclamait...  Maintenant  ma  vie  est  à  la  merci... 
ouvre. 

—  Jacques...  liens...  je  l'adore  !  dit  la  créole 
avec  exalialion... 

—  Ob  !  viennent  mille  morts...  cl  je  les  brave  !... 
s'écria  le  notaire  dans  un  cuivremcnt  impossible  à 
peindre.  Oui ,  lu  avais  raison ,  je  serais  jeune  ,  char- 
mant, que  je  n'éj)rouverais  pas  celle  joie  iriom- 
phanle...  La  ciel'  !...  jette-moi  la  clef  !...  lire  le 
verrou...    > 

La  créole  ôla  la  clef  de  la  serrure,  fermée  en 
dedans,  et  la  donna  au  nolaire  par  le  guichet,  en 
lui  disant  éperdument  : 

<{  Jacques...  je  suis  folle  !... 

—  Tu  es  à  moi  enfin  î  s'écria-t-il  avec  un  rugis- 
s  ment  sauvage,  en  faisant  précipilamment  tourner 

e  pêne  de  la  serrure. 

Mais  la  porte  ,  fermée  au  verrou  ,  ne  s'ouvrit  pas 
encore. 

«  Viens  ,  mon  tigre!  viens...  dit  Cécily  d'une 
voix  mourante. 

—  Le  verrou. . .  le  verrou  î. . .  s'écria  Jacques  Fer- 
rand. 

—  Mais  ei  tu  me  trompais  ., ,  s'écria  loul  à  coup 


Li:    GLlCIiF.T.  7  3 

la  créole,  si  ces  secrets...  tu  ks  JMvcnînis...  pour 
le  jouer  de  moi...  ? 

Le  notaire  resta  un  moment  frappé  de  stnpeiir, 
il  se  croyait  au  terme  de  ses  vœux  ;  ce  dernier  temps 
d'arrêt  mil  le  comble  à  son  inipalienle  fuiie. 

Il  porta  rapidement  la  main  à  sa  poitrine,  ouvrit 
son  gilet,  rompit  avec  violence  une  chaînette  d'acier 
à  laquelle  était  suspendu  un  petit  porlefeuilie  jdat , 
le  j>rii,  et  le  montrant  par  le  guichet  à  Cécily,  il  lui 
diurune  voix  oppressée,  haletante  : 

<  Voilà  de  quoi  faiie  tomber  ma  léle...  tire  le 
verrou...  le  portefeuille  est  à  toi... 

—  Donne,  mon  tigre  !...  »  s'écria  Cécily. 

Et  tirant  bruyamment  le  verrou  d'une  main  ,  de 
l'autre  elle  saisit  le  portefeuille... 

Mais  Jacques  Ferrand  ne  le  lui  abandonna  qu'au 
moment  où  il  sentit  la  porte  céder  sous  son 
effort... 

Mais  si  la  porte  céda...  elle  ne  fit  que  s'entre- 
bâiller de  la  largeur  d'un  demi-pied  enviroii ,  rete- 
nue qu'elle  était  à  la  liauleur  de  la  serrure  par  la 
chaîne  et  les  pitons. 

A  cet  obstacle  imprévu,  Jacques  Ferrand  se  pré- 
cipita contre  la  porte  et  l'ébraula  d'un  eiî'orl  déses- 
péré. 

Cécily,  avec  la  rapidité  de  la  pensée,  prit  le  por- 
tefeuille entre  ses  dents,  ou\rii  la  croisée,  jeta  dans 
la  cour  un  manteau,  el,  aussi  leste  que  hardie,  se 


71  LE    GUICHET. 

servant  d'une  corde  à  nœuds  fixée  à  l'avance  au  bal- 
con, elle  se  laissa  glisser  du  premier  l'iagc  dans  la 
cour,  rapide  et  légère  comme  une  flèche  qui  lomiic 
à  terre... 

Puis,  s'enveloppaut  à  la  liàie  dans  le  manieau , 
elle  courut  à  la  loge  du  portier,  Touvrii,  tira  le  cor- 
don, sortit  dans  la  rue  et  sauta  dans  une  voilure  qui, 
depuis  rentrée  de  Cécily  chez  Jacques  Ferrand  , 
venait  chaque  soir,  à  tout  événement,  par  ordre  du 
baron  de  Graùn,  stationner  à  vingt  pas  de  hi  maison 
du  notaire... 

Cette  voilure  partit  au  grand  trot  de  deux  vigou- 
reux chevaux. 

Elle  atieignit  le  boulevard  avant  que  Jacques 
Ferrand  se  fût  aperçu  de  la  fuite  de  Cécily. 

Revenons  à  ce  monstre... 

Par  rentre-bâillement  de  la  porte  il  ne  pouvait 
apercevoir  la  fenêtre  dont  la  créole  s'élait  servie 
pour  préparer  et  assurer  sa  fuile... 

D'un  dernier  coup  furieux  de  ses  larges  épaules, 
Jacques  Ferrand  fit  éclater  la  chaîne  qui  tenait  la 
porte  entr'ouverie... 

Il  se  précipita  dans  la  chambre... 

Il  ne  trouva  personne... 

La  corde  à  nœuds  se  balançait  encore  au  balcon 
de  la  croisée  où  il  se  pencha... 

Alors,  de  Tauirc  côté  de  la  cour,  à  la  clarté  de  la 
lune  qui  se  dégageait  des  nuages  amoncelés  par 


L-E    GnCHET.  ^U 

Touragari  ,  i!  vil  ,  dans  l'enfoncemeiil  de. la  Yoûle 
d'cfilrée,  la  porte  coclière  ouverte. 

Jacques  FerraïKl  devina  lout..- 

Une  dernière  lueur  d'espoir  lui  restait. 

Vigoureux  eldélcrminé,  il  enjamba  le  balcon,  se 
laissa  glisser  à  son  lour  dans  la  cour  au  moyen  d-e 
la  corde  et  sortit  en  hâte  de  samaison< 

La  rue  était  déserte... 

Il  ne  vit  personne... 

11  n'entendit  d'autre  bruit  que  le  roulement  loin- 
tain de  la  voiture  qui  emportait  rapidement  la 
créole. 

Le  notaire  pensa  que  c'était  quelque  carrosse  at- 
tardé ,  et  n'attacha  aucune  attention  à  celte  circoii- 
siance. 

Ainsi  pour  lui  aucune  chance  de  retrouver  Ceciiy , 
qui  emportait  avec  elle  la  preuve  de  ses  crimes  !îî 

A  cette  épouvantable  certitude,  il  tomba  foudroyé 
sur  une  borne  placée  à  sa  porte. 

Il  resta  longtemps  là,  muet,  immobile,  pétrifié 

Les  yeu.x  fixes  ,  hagards  ,  les  dents  serrées  ,  la 
bouche  écumanle  ,  labourant  machinalement  de  ses 
ongles  sa  poitrine  qu'il  ensanglantait,  il  sentait  sa 
pensée  s'égarer  et  sej^erdre  dans  un  abîme  sans  fond. 
Lorsqu'il  sortit  de  sa  stupeur,  il  marchait  pe- 
samment et  d'un  pas  mal  assuré  ;  les  objets  vacil- 
laient à  sa  vue  comme  s'il  sortait  d'une  irresse 
profonde. . . 


lO  LE    GUICriF-T. 

11  forma  violemment  la  porte  de  la  rneet  renira 
dans  sa  cour... 

La  [duie  avait  cessé. 

Le  vent,  conlinuanl  de  soufller  avec  force,  chas- 
sait de  lourdes  nuées  grises  qui  voilaient,  sans  Voh- 
scurcir,  la  clarté  de  la  lune  dont  la  lumière  blafarde 
éclairait  la  maison. 

Un  peu  calmé  par  Tair  vif  et  froid  de  la  nuit , 
Jacques  Ferrand ,  espérant  combattre  so!»  agitation 
intérieure  par  la  précipitation  de  sa  marche  ,  s'en- 
fonça dans  les  allées  boueuses  de  son  jardin,  mar- 
chant à  i)as  rapides  ,  saccadés  ,  et  de  temps  à  auirc^ 
portant  à  son  front  ses  deux  poings  crispés... 

Allant  ainsi  au  hasard  ,  il  arriva  au  bout  d'une 
allée  ,  près  d'une  resserre  en  ruine. 

Tout  à  coup  il  trébucha  violemment  contre  un 
amas  de  terre  fraîchement  remuée. 

Il  se  baissa,  regarda  machinalement  et  vit  quel 
ques  linges  ensanglantés. 

il  se  trouvait  près  de  la  fosse  que  Louise  More' 
avait  creusée  pour  y  cacher  son  enfant  mort... 

Son  enfant...  qui  était  aussi  celui  de  Jacques 
Ferrand... 

Malgré  son  endurcissement ,  makré  les  effroya- 
bles craintes  qui  l'agitaient...  Jac(}ue8  Ferrand  fris- 
sonna d'épouvante.,. 

Il  y  avait  quelque  chose  de  fatal...  dans  ce  ran- 
prochemen'  .. 


LE    GLICIIET.  7  7 

Poursuivi  p:\r  la  puiiiiion  vengerossciîe  sa  lixire, 
le  hasard  le  ramenait  sur  la  fosse  de  sou  eiifani... 
niallieuroux  iViiit  de  sa  violence  et  dosa  luxure  !  !  î 

Dans  loulc  antre  circonstance  ,  Jacques  Ferrand 
cul  foulé  celte  sépulture  avec  une  indifiér-nce 
alroce  ;  mais  ayant  éjiuisé  son  énergie  sauvage  dans 
In  scène  que  nous  avons  racontée  ,  il  se  sentit  saisi 
d'une  faiblesse  et  d'une  terreur  soudaine... 

Son  front  s'inonda  d'une  sueur  glacée,  sesgeiîoux 
tremblants  se  dérobèrent  sous  lui ,  et  il  tomba  sans 
mouvement  à  côté  de  celle  tombe  ouverte. 


LA    FOnCE. 


Erreur  inexplicable!  erreur  injuste!  erreur  crncllc! 
[Jfolf^ang,  livr.  II.) 


Peut-être  nous  accusera- t-on,  à  propos  de  Tex- 
tension  donnée  aux  scènes  suivantes,  de  porter 
alleinle  à  Vunué  de  noire  fable  par  quelques  ta- 
bleaux épisodiques;  mais  il  nous  semble  que  dans 
ce  moment  surtout,  où  d'importantes  questions 
pénitentiaires,  questions  qui  louchent  au  vif  de 
l'état  social,  sont  à  la  veille  d'être,  sinon  résolues 
(nos  législateurs  s'en  garderont  bien),  du  moins 
disculées,  il  nous  semble  que  l'intérieur  d'une  pri- 


son,  ciïrayAiil  Pandénioniiim,  lugubre  thinnonùirc 
(le  la  civiUsalioti,  serait  une  élude  opporlunc. 

Va\  lin  mol,  les  physionomies  variées  des  délemis 
de  loMîes  classes,  lesrelalions  do  famille  on  d'aiTec- 
tion  qui  les  ratlachent  encore  au  monde  donl  les 
murs  de  la  prison  les  séparenl,  nous  ont  paru  dignes 
(rinlérét. 

On  nous  excusera  donc  d'avoir  groupé  autour  de 
plusieurs  prisonniers,  per8onnai;e3  connus  de  celle 
liisloire,  d'aulres  fi-^ures  secondaires  destinées  à 
meure  en  action,  en  relief,  ceriaii'.es  idées  criliques, 
et  à  compléter  celte  iniliaiion  à  la  vie  de  prison. 


Entrons  a  la  Fur.cr... 

Uien  de  sombre,  rien  de  sinislre  dans  Taspcct  de 
celle  maison  de  détention. 

Au  milieu  de  Tune  des  premières  cours,  on  voit 
(juelques  massifs  de  lerre,  plasilés  d'arbu&les,  au 
pieds  desquels  poinlcnl  déjà  çà  et  là  les  pousses 
vertes  et  précoces  des  primevères  et  des  percc- 
îieige;  un  perron,  surmonté  d'un  porche  en  treillage, 
où  8er|>enienl  les  rameaux  nuueux  de  la  vigne,  con- 
duit à  Tun  des  sept  ou  iiuit  promenoirs  destinés 
aux  détenus. 

I.cs  v.aslesbâlimenlsqui  culourenlces  cours  res- 
semblenl  beaucoup  à  ceux  d'une  caserne  ou  d'une 
manufacture  tenue  avec  un  soin  cxtr(kiie. 


LA    FORCE.  8  1 

(!csonl  de  ijrandes  façades  de  pierre  Maiiciie  per- 
cées de  liâmes  el  larges  fenêlres  où  circule  abon- 
dniniiienl  un  air  vif  el  pur.  Les  dalles  el  le  pavé  des 
préaux  .sonuPune  scrupuleuse  propreté.  Au  rez-de- 
chaussée,  de  vasles  salles  chauffées  peudaul  Tliiver, 
fraîchouîcnl  aérées  pendanl  Télé,  servent  durant  le 
jour  de  lieu  de  couversalion  ,  d'alelier  ou  de  réfec- 
toire aux  déieuus. 

Les  étages  supérieurs  sont  consacrés  à  d'imuienscb' 
dortoirs  de  dix  ou  douze  pieds  d'élévation  ,  au  car- 
relage net  et  luisanl  ;  deux  rangées  de  lits  de  fer  les 
garnissenl,  lits  excellents,  composés  d'une  pailliisse, 
d'uu  moelleux  cl  épais  matelas  ,  d'un  traversin  ,  de 
draps  de  toile  bien  blanche  el  d'une  chaude  couver- 
ture de  laine. 

A  la  vue  de  ces  élablissemenls  réunissant  toutes 
les  conditions  du  bien-être  et  de  la  salubrité  ,  on 
reste  malgré  soi  fort  surpris,  habitué  que  Ton  est  à 
regarder  les  prisons  comme  des  antres  tristes,  sor- 
dides, malsains  et  ténébreux. 

On  se  trompe. 

Ce  qui  est  triste,  sordide  et  téiiébrcux  ,  ce  sont 
les  bouges  où  ,  comme  Morel  le  lapidaire  ,  tant  de 
])auvres  et  honnêtes  ouvriers  languissent  épuisés, 
forcés  d'abandonner  leur  grabat  à  leur  femme  in- 
firme, el  de  laisser  avec  un  impuissant  désespoir 
leurs  enfants  hâves ,  afl'amés  ,  grelotter  de  froid 
daîis  une  paille  infecte. 


82  LA    FOnCE. 

Même  conlraste  cnlre  la  pliysionomie  de  Thabi- 
lant  de  ces  deux  demeures. 

Incessamnieiil  préoccupé  des  besoins  de  sa  fa- 
niille  ,  auxquels  il  suffit  à  peine  nu  jour  le  jour, 
voyant  une  folle  concurrence  amoindrir  son  salaire  , 
Tariisan  laborieux  sera  chagrin  ,  abatlu  ,  Theuredu 
repos  ne  sonnera  pas  pour  lui  ,  «ne  sorte  de  lassitude 
somnolente  interrompra  seule  son  travail  exagéré... 
Puis,  au  réveil  de  ce  douloureux  assoupissement,  il 
se  retrouvera  face  à  face  avec  les  mêmes  pensées 
accablantes  sur  le  présent,  avec  les  mêmes  inquié- 
tudes pour  le  lendemain. 

Bronzé  par  le  vice,  indifférent  au  passé,  heureux 
de  la  vie  qu'il  mène,  certain  de  l'avenir  (il  peut  se 
rassurer  par  un  délit  ou  par  un  crime)  ,  regrettant 
la  liberté  sans  doute,  mais  trouvant  de  larges  com- 
pensai-ions dans  le  bien-être  matériel  dont  il  jouit, 
certain  d'emporter  à  sa  sortie  de  prison  une  bonne 
somme  d'argent ,  gagnée  par  un  labeur  commode  et 
modéré  ;  estimé,  c'est-à-dire  redouté  de  ses  compa- 
gnons en  raison  de  son  cynisme  et  de  sa  perversité 
le  condamné,  au  contraire  ,  sera  presque  toujours 
insouciant  et  gai. 

Encore  une  fois  que  lui  manque-t-il? 

^e  tronve-l-il  pas  en  prison  bon  abri  ,  bun  lit  , 
lionne  nourriture,  salaire  élevé  (i),  travail  facile,  et 

,1)  Salaire  élcTc ,  si  Ton  songe  r{UP  .  dcf/avé  de  (oui,  le  con- 


LA    FORCE.  »3 

surtout  et  avant  toui  société  de  son  choix,  société, 
répélons-Ie,  qui  mesure  sa  considération  à  la  gran- 
deur des  forfaits? 

Un  condamné  endurci  ne  connaît  donc  ni  la  mi- 
sère, ni  la  faim,  ni  le  froid.  Que  lui  importe  l'hor- 
reur qu'il  inspire  aux  honnêtes  gens  ? 

11  ne  les  voit  pas,  il  n'en  connaît  pas. 

Ses  crimes  font  sa  gloire,  son  influence,  sa  force 
auprès  des  handiis  au  milieu  desquels  il  passera 
désormais  sa  vie. 

Comment  craindrait-il  la  honte  ? 

Au  lieu  de  graves  et  charitables  remontrances  qui 
pourraient  le  forcer  à  rougir  et  à  se  repentir  du 
passé,  il  entend  de  farouches  applaudissements  qui 
rcncouragcnt  au  vol  et  au  meurtre. 

A  peine  emprisonné,  il  médite  de  nouveaux  for- 
faits. 

Quoi  de  plus  logique? 

S'il  est  découvert,  arrêté  derechef,  il  retrouvera 
le  repos,  le  bien-être  matériel  de  la  prison,  et  ses 
joyeux  ethardiscompagnons'decrimeeidedébauche. 

Sa  corruption  est-elle  moins  grande  que  celle  des 
autres,  manifeste  l-il ,  au  contraire,  le  moindre  re- 
mords, il  est  exposé  à  des  railleries  atroces,  à  des 
huées  infernales,  à  des  menaces  terribles. 

Enfui,  chose  si  rare  qu'elle  est  devenue  l'cxcep- 

damné  pcul  gagner  de  cin'j  à  dix  sons  par  jour.  Combien  est-il 
d'ouvriers  qui  puissent  ccoiioniiser  une  telle  sc-mme? 


Il 


8  4  LA    rOUCE. 

lion  (le  la  rèi;;lo,  un  coiulaumc  bOil-il  de  cet  êpou- 
vanlable  PaiiJéinoniuin  avec  la  volonlé  ferme  de 
revenir  an  hien  par  des  prodiges  de  travail,  de  cou- 
rage ,  de  pniience  et  d'iiouiictelé ,  a-l-il  j)u  ca- 
cher son  infaniaiil  passé  ,  la  rencontre  d'un  de  ses 
anciens  caniiirades  de  prison  suffit  pour  renverser 
cet  échafaudage  de  réhabililation  si  péniblement 
élevé. 

Voici  comment  : 

Un  libéré  endurci  propose  une  affaire  i\  un  libéré 
repentant  ;  celui-ci,  malgré  de  dangereuses  menaces, 
refuse  celle  criminelle  association  ;  aussitôt  une  dé- 
ialidu  anonyme  dévoile  la  vie  de  ce  malheureux  qui 
voulait  à  tout  prix  cacher  et  expier  une  première 
iaule  par  une  conduite  honorable. 

Alors,  exposé  aux  dédains  ou  au  moins  à  la  dé- 
fiance de  ceux  dont  il  avait  conquis  Tintérél  à  force 
de  labeur  et  de  probilé,  réduit  à  la  détresse,  aigri 
par  rinjusticc,  égaré  [lar  le  besoin,  cédant  enfin  à 
ses  funestes  obsessions,  cet  homme  prestpie  réha- 
bilité retombera  encore  et  pour  toujours  au  fond  de 
rabîmed'où  il  était  ai  difficilement  sorti. 

Dans  les  scènes  suivantes  nous  tâcherons  donc  de 
démontrer  les  monstrueuses  et  inévitables  consé- 
quences  de  la  réclusion  en  conunun^^. 

Après  des  siècles  d'épreuves  barbares,  d'hésiia- 
lions  pernicieuses,  on  parait  comprendre  (ju'ii  est 
peu  raisonnable  de  plonger  dans  une    atmosphère 


LA    FORCr.  85 

aboiniiKibl^iciUviciéc  des  gens  qu'un  air  pur  et 
s;jlul)re  pourrait  seul  sauver. 

Que  de  siècles  pour  reconnaître  qu'en  agglomé- 
ranl  les  êlrcs  gangrenés,  on  redouble  rintensilé  de 
leur  corruption,  qui  devient  ainsi  incurable! 

Que  de  siècles  pour  reconnaître  qu'il  n'est,  en  un 
m.)l,  qu'un  remède  à  cette  Icpre  envahissante  qui 
nîe:iace  le  corps  social  l... ' 

l/iSOLKMENT. 

Nous  nous  estimerions  îjcureux  si  noire  faible  voix 
liotjvaii  êlre ,  sinon  comptée,  du  moins  entendue 
painii  toutes  celles  qui,  plus  imposantes,  plus  élo- 
fjuenles  que  la  nôtre,  demandent,  avec  une  si  juste 
cl  si  impatiente  insistance,  l'application  complète, 
absolue,  du  système  cellulaire. 

Un  jour  aussi,  peut-être,  la  société  saura  que  le 
mal  est  une  maladie  accidentelle  et  non  pas  organi- 
que ;  que  les  crimes  sont  presque  toujours  des  laits 
de  subversion  d'instincts,  de  penchants  toujours  bons 
dans  leur  essence,  mais  faussés,  mais  maléficiés  par 
l'ignorance  ,  Tégoïsme  ou  l'incurie  des  gouvernants , 
et  ([Ue  la  santé  de  Tàme,  comme  celle  du  corps,  est 
invinciblement  subordonnée  aux  lois  d'une  hygiène 
salubre  el  {)réservalrice. 

Dieu  donne  à  tous  des  organes  impérieux ,  des 
appétits  énergiques,  le  désir  du  bien-ôlre  ;  c'est  à  la 
société  d'équilibrer  et  de  satisfaire  ces  besoins. 

L'homme  qui  n'a  en  partage  que  force,  bon  vou- 

TOME    il.  C 


80  LA    FORCE. 

loir  et  saïUc,  a  droit,  souverainement  droit  ,  à  un 
labeur  justement  rétribué,  qui  lui  assure  non  le  su- 
pci  (îu,  mais  le  nécessaire,  mais  le  moyen  de  rester 
sain  et  robuste,  actif  et  laborieux...  parlant  honnêie 
et  bon,  parce  que  sa  condition  sera  heureuse. 

Les  sinistres  régions  de  la  misère  et  de  Tignorance 
sont  peuplées  d'êtres  morbides,  aux  cœurs  flétris. 
Assainissez  ces  cloaques  ,  répandez-y  Tinslruction  , 
l'aurait  du  travail ,  d'équitables  salaires  ,  de  justes 
récompenses ,  et  aussitôt  ces  visages  maladifs  ,  ces 
âmes  étiolées  renaîtront  au  bien,  qui  est  la  santé,  la 
vie  de  Tàme. 

Nous  conduirons  le  lecteur  au  parloir  de  la  prison 
de  Ja  Force. 

Cest  une  salle  obscure,  séparée  dans  sa  longueur 
en  deux  parties  égales  par  un  étroit  couloir  à  claire- 
voie. 

L'une  des  parties  de  ce  parloir  communique  à 
rinlérieur  de  la  prison  :  elle  est  destinée  aux  dé- 
tenus. 

L'autre  communique  au  greffe  :  elle  est  destinée 
aux  étrangers  admis  à  visiter  les  prisonniers. 

Ces  entrevues  et  ces  conversations  ont  lieu  à  tra- 
vers le  double  grillage  de  fer  du  parloir,  en  présence 
d'un  gardien  qui  se  lient  dans  Tintérieur  et  à  Texlré- 
niité  du  couloir. 

L'aspect  des  prisonniers  réunis  au  parloir  ce 


LA    FOr.CK.  8  7 

jour -là  ofTrait  de  nombreux  contrastes  :  les  uns 
ciaicnt  couverts  de  vêieinenis  misérables  ,  d'autres 
semblaient  appartenir  à  la  classe  oîTvnerè^  ceux-ci 
à  la  riche  bourgeoisie. 

Les  mêmes  contrastes  de  condition  se  remar- 
quaient parmi  les  personnes  qui  venaienl  voir  les 
détenus  :  presque  toutes  sont  des  femmes. 

Généralement,  les  prisonniers  ont  l'air  moins 
tristes  que  les  visiteurs  ;  car,  chose  étrange,  funeste 
et  prouvée  par  Texpérience,  il  est  peu  de  chagrins, 
de  hontes,  qui  résistent  à  trois  ou  quatre  jours  de 
prison  passés  en  commun  ! 

Ceux  qui  s'épouvantaient  le  plus  de  pette  hideuse 
communion  s'y  habituent  promptement;  la  contagion 
les  gagne  :  environnés  d'êtres  dégradés,  n'entendant 
que  des  paroles  infâmes,  ime  sorte  de  farouche  ému- 
lation les  entraîne,  et,  soit  pour  imposer  à  leurs 
compagnons  en  luttant  de  cynisme  avec  eux,  soit 
pour  s'étourdir  par  cette  ivresse  morale ,  presque 
toujours  les  nouveaux  venus  affichent  autant  de  dé- 
pravation et  d'insolente  gaieté  que  les  habitués  de  la 
prison. 

Revenons  au  parloir. 

Malgré  le  bourdonnement  sonore  d'un  grand  nom- 
bre de  conversations  tenues  à  demi-voix  d'un  côté 
du  couloir  à  l'autre,  prisonniers  et  visiteurs  iinis- 
saient,  après  quelque  temps  de  pratique,  par  pouvoir 
causer  entre  eux ,  à  la  condition  absolue  de  ne  pas 


S8  LA    FORCE. 

»c  iaibser  un  moment  distraire  ou  occuper  par  Ten- 
irelien  de  leurs  voisins ,  ce  qui  créait  une  sorte  de 
secret  au  milieu  de  ce  bruyant  échange  de  paroles, 
chacun  étant  forcé  d'entendre,  mais  de  ne  pas  écou- 
ler un  mol  de  ce  qui  se  disait  autour  de  lui. 

Parmi  les  détenus  appelés  au  parloir  par  des  visi- 
teurs, le  plus  éloigné  de  Tcndroit  ou  siégeait  le  gar- 
dien était  Psicolas  Martial. 

Au  morne  ahallement  dont  on  l'a  vu  frappé  lors  de 
son  arrestation  avait  succédé  une  assurance  cynique. 

Déjà  la  contagieuse  et  délesiabie  influence  de  la 
]irison  en  commun  portait  ses  fruits. 

Sans  doute,  s'il  eût  été  aussilôt  transféré  dans  une 
cellule  solitaire,  ce  misérable  encore  sous  le  coup 
de  son  premier  accablement ,  face  à  face  avec  la 
pensée  de  ses  crimes,  épouvanté  de  la  punition  qui 
ratlendait,  ce  misérable  eût  éprouvé ,  sinon  du  re- 
peniir,  au  moins  une  frayeur  salutaire  dont  rien  ne 
reùt  disirait. 

Et  qui  sait  ce  que  peut  produire  chez  un  coupable 
une  méditation  incessante,  forcée,  sur  les  crimes 
qu'il  a  commis  et  sur  leurs  châtiments?... 

Loin  de  là,  jeté  au  milieu  d'une  tourbe  de  ban- 
dits, aux  yeux  desquels  le  moindre  signe  de  repen- 
tir est  une  lâcheté,  ou  plulôt  une  Irahison  (\u'ih 
font  chèrement  expier,  car,  dans  leur  sauvage  en- 
durcissement, dans  leur  stupide  défiance,  \h  regar- 
dent comme  capable  de  les  espionner,  tout  homme 


LA    FORCE.  S9 

(s'il  s'en  Irouve)  qui  ,  triste  et  morne,  regrettant  sa 
faute,  ne  partage  pa:>  leur  audacieuse  insouciance 
et  frémit  à  leur  contact  ; 

Jeté,  disons-nous,  au  milieu  de  ces  bandits  ,  Ni- 
colas Martial ,  connaissant  dès  longtemps  et  par  fra 
dilion  les  mœurs  des  prisons ,  surmonta  sa  faiblesse; 
et  voulut  paraître  digne  d'un  nom  déjà  célèbre  dans 
les  annales  du  vol  et  du  meurtre. 

Quelques  vieux  repris  de  justice  avaient  connu 
son  père  le  supplicié,  d'autres  son  frère  le  galérien  ; 
il  fat  reçu  et  aussitôt  patroné  par  ces  vétérans  du 
crime  avec  un  intérêt  farouche. 

Ce  fraternel  accueil  de  meurtrier  à  meurtrier 
exalta  le  fiis  de  la  veuve  ;  ces  louanges  données  à  la 
perversité  héréditaire  de  sa  famille  l'enivrèrent. 
Oubliant  bientôt  dans  ce  hideux  élourdissement 
Pavenir  qui  le  menaçait,  il  ne  se  souvint  de  ses  for- 
faits passés  que  pour  s'en  glorifier  et  les  exagérer 
encore  aux  yeux  de  ses  compagnons. 

L'expression  de  la  physionomie  de  Martial  était 
donc  aussi  insolente  que  celle  de  son  visiteur  était 
inquiète  et  consternée. 

Ce  visiteur  était  le  père  Micou,le  recéleur-logeur 
du  jtassage  de  la  Brasserie ,  dans  la  maison  duquel 
madame  de  Fermunt  et  sa  fille  ,  victimes  de  la  cupi- 
dité de  Jacques  Ferrand,  avaient  été  obligées  de  se 
retirer. 

Le  père  Micou  savait  de  quelles  peines  il  était 


SO  L.V    FORCE. 

passible  pour  avoir  mainles  fois  acquis  à  vil  prix  le 
fruit  (les  vols  (le  Nicolas  et  de  bien  d'autres. 

T.e  fds  de  la  veuve  étant  arrêlé,  le  receleur  se 
trouvait  presque  à  la  discrétion  du  bandit ,  qui 
pouvait  le  désigner  comme  son  acheteur  liabilucl. 
Quoique  cette  .'\ccusation  ne  pût  être  appuyée  de 
preuves  flagrantes ,  elle  n'en  était  pas  moins  très- 
dangereuse  ,  très-redoutable  pour  le  père  Micou  ; 
aussi  avait-il  immédiatement  exécuté  les  ordres  que 
•Nicolas  lui  avait  fait  transmettre  par  un  libéré  sor- 
tant. 

t  Eh  bien!  comment  ça  va-t-il,  père  Micou?  lui 
dit  le  brigand. 

—  Pour  vous  servir,  mon  brave  garçon,  répondit 
le  receleur  avec  empressement.  Dès  que  j'ai  eu  vu 
la  personne  que  vous  m'avez  envoyée ,  tout  de  suite 
je  me... 

— Tiens  !  pourquoi  donc  que  vous  ne  me  tutoyez 
plus,  père  Micou?  dit  Nicolas  en  l'interrompant  d'un 
airsardonique.  Est-ce  que  vous  me  méprisez...  parce 
que  je  suis  dans  la  peine?... 

—  Non,  mon  garçon ,  je  ne  méprise  personne... 
dit  le  receleur ,  qui  ne  se  souciait  pas  d'afficher  sa 
familiarité  passée  avec  ce  misérable. 

—  Eh  bien!  alors  dites-moi  lu...  comme  d'habi- 
tude, ou  je  croirai  que  vous  n'avez  plus  d'amitié 
pour  moi,  et  ça  me  fendrait  le  cœur. 

—  A  la  bonne  heure,  dit  le  père  Micou  en  soup' 


LA    FORCE.  91 

rant.  Je  me  suis  donc  occupé  loui  de  suite  de  les» 
peliles  commissions. 

—  Voilà  qui  est  parlé  ,  père  Micou...  je  savais 
bien  que  vous  n'oublieriez  pas  les  amis.  Et  mon  tabac? 

—  J'en  ai  déposé  deux  livres  au  greffe ,  mon 
garçon. 

—  Il  est  bon  ? 

—  Tout  ce  qu'il  y  a  de  meilleur. 

—  Et  le  jambonneau? 

—  Aussi  déposé  avec  un  pain  blanc  de  quatre 
livres  ,  j'y  ai  ajouté  une  petite  surprise  à  laquelle  tu 
ne  t'attendais  pas..,  une  demi  -  douzaine  d'œufs  durs 
et  une  belle  iéle  de  Hollande... 

—  C'est  ce  qui  s'appelle  se  conduire  en  ami  !  El 
du  vin  ? 

—  Il  y  a  six  bouteilles  cachetées ,  mais  lu  sais 
qu'on  ne  t'en  délivrera  qu'une  bouteille  par  jour. 

—  Que  voulez-vous  !...  faut  bien  en  passer  par 
là... 

—  J'espère  que  tu  es  content  de  moi ,  mon 
garçon  ? 

—  Certainement ,  et  je  le  serai  encore  ,  et  je  le 
serai  toujours,  père  Micou  ,  car  ce  jambonneau  ,  ce 
fromage,  ces  œufs  et  ce  vin  ne  dureront  que  le 
temps  d'avaler...  mais,  comme  dit  l'autre  ,  (juand  il 
n'y  en  aura  plus,  il  y  en  aura  encore  ,  grâce  au  papa 
Micou  ,  qui  me  donnera  encore  du  nanan  si  je  suis 
gentil. 


sa  LA  FORCE. 

—  Comment!...  tu  veux?... 

—  Que  dans  ilcux  ou  trois  jours  vous  me  renou- 
veliez mes  pclites  provisions,  père  Micou. 

—  Que  le  diable  me  brûle,  si  je  le  fais...  c'est 
bon  une  fois. 

—  Bon  une  fois?  allons  donc,  dos  jambons  et  du 
vin  c'est  bon  toujouis,  vous  savez  bien  ça. 

—  (Test  i)ossible,  mais  je  ne  suis  pas  cbargé  de 
te  nourrir  de  friandi8e.>. 

—  Ah!  père  Micou!...  c'est  mal ,  c'est  injuste, 
me  refuser  du  jambon  ,  à  moi  (jui  vous  ai  si  iiouvent 
porté  du  gras-double  (i). 

—  Tais-loi  dune,  malheureux!  dit  le  receleur 
effrayé. 

—  Non,  j'en  ferai  juge  le  curieux  (2)  ;  je  lui  dirai  : 
Figurez-vous  que  le  père  Micou... 

—  C'est  bon,  c'est  bon,  s'écria  le  receleur,  voyant 
avec  auiant  de  crainte  cpie  de  colère  Nicolas  très- 
disposé  à  abuser  de  l'empire  que  lui  donnait  leur 
complicité  ,  j'y  consens...  je  le  renouvellerai  ta  pro- 
vision, quand  elle  sera  finie. 

—  C'est  juste...  rien  que  juste...  Faudra  jias  non 
plus  oublier  d'envoyer  du  calé  à  ma  mère  cl  à  Cale- 
basse ,  qui  sont  à  Saint-Lazare;  elles  prenaient  leur 
lasse  lous  les  malins...  ça  leur  maufinoi-aii... 

—  Encore!  mais  tu  veux  donc  me  ruiner,  gredin?... 

(I,  Du  pl.-iiil)  voit'. 
'2.  f.c  jinj^c. 


LA   FORCE.  Oô 

—  Comme  vous  voudrez,  pèreMicou...  ucn  par- 
lons plus...  je  demanderai  au  curieux  si... 

— Va  donc  pour  le  caré...,dii  !e  receleur  en  Viu- 
tcrrompanl.  Mais  que  le  diable  l'emporle  !..  .maudit 
soit  le  jour  oii  je  l'ai  connu  !... 

—  Mon  vieux...  moi  c'est  tout  le  contraire... 
dans  ce  moment,  je  suis  ravi  de  vous  connaître... 
Je  vous  vénère  comme  mon  pèie  nourricier. 

—  J'espère  que  (u  n'as  rien  de  plus  à  m'ordon- 
ncr?...  reprille  père  Micou  avec  amerlume. 

—  Si. ..lu  diras  à  ma  mère  et  à  ma  sœur  que,  si  j'ai 
tremblé  quand  on  m'a  arrêté,  je  ne  tremble  plus,  et 
que  je  suis  maintenant  aussi  déterminé  qu'elles  deux. 

—  Je  le  leur  dirai...  Est-ce  tout? 

—  Alleudez  donc...  J'oubliais  de  vous  demaiidcr 
deux  paires  de  bas  de  laine  bien  cbauds...  vous  ne 
voudriez  pas  que  je  m'enrlunne,  n'est-ce  j)as  ? 

—  Je  voudrais  que  tu  crèves!... 

—  Merci  ,  père  Micou  ,  ça  sera  ])Our  plus  lard  ; 
aujourd'hui  j'aime  autant  aulre  chose...  je  veux  la 
passer  douce. . .  au  moins  si  on  me  raccourcit  comme 
mon  père...  j'aurai  joui  de  la  vie. 

—  Elle  est  j)ropre,  la  vie. 

—  Elle  est  superbe!...  depuis  que  je  suis  ici  je 
m'amuse  comme  un  roi...  S'il  y  avait  eu  des  1;  ni- 
pions  et  des  fusées,  on  aurait  illuminé  et  lire  des 
fusées  en  mon  lionneur,  quand  on  a  su  que  j'é'.ais 
le  fils  du  fameux  ^farlial,  le  guillotiné. 


94  L.V  luRCt. 

—  C'est  louclianl...  Belle  parenté  ! 

—  Tiens  1  il  y  a  bien  des  ducs  cl  des  marquis... 
ponrqi'.oi  donc  que  nous  n'aurions  pas  notre  no- 
Iilessc,  nous  autres?  dit  le  brigauil  avec  une  ironie 
farouche. 

— Oui...  c'est  Chariot  (\)  qui  vous  les  donne  sur 
la  place  du  Palais  vos  lettres  de  noblesse... 

—  Bien  sûr  que  ce  n'est  pas  monsieur  le  curé  ; 
raison  de  plus  ,  en  prison  faut  èlre  de  la  noblesse 
de  la  haute  pègre  (2)  ,  pour  avoir  de  ragrément, 
sans  ça  on  vous  regarde  comme  des  riens  du  tout. 
Faut  voir  comme  on  les  arrange  ceux  qui  ne  sont 
pas  nobles  de  pègre  et  qui  font  leur  tête...  Tenez,  il 
y  a  justement  ici  un  nommé  Germain,  un  petit 
jeune  bomme  qui  fait  le  dégoûté  et  qui  a  IVir  de 
nous  mépriser.  Gare  à  sa  peau  !  c'est  un  sournois  , 
on  le  soupçonne  d'être  un  mouton.  Si  ça  est  on  lui 
grignotera  le  nez...  en  manière  d'avis. 

—  Germain?  ce  jeune  bomme  s'appelle  Ger- 
main ! 

—  Oui...  vous  le  connaissez?  Il  est  donc  de  la 
pègre  !  alors  ,  malgré  son  air  colas... 

—  Je  ne  le  connais  pas...  mais  s'il  est  le  Germain 
dont  j'ai  entendu  parler,  son  compte  est  bon. 

—  Comment? 

—  Il  a  déjà  manqué  de  tomber  dans  un  guel- 

(1)  Le  l)aire;ui. 

(2)  i)es  gtauds  voleurs. 


L\  FOR  ;E.  1)5 

apensque  Velu  et  le  Gros-Boiteux  lui  ont  tendu  il 
y  a  quelque  temps. 

—  Pourquoi  donc  ça  ? 

—  Je  n'en  sais  rien...  lis  disaient  qu'en  province 
il  avait  coqit€{i)  quelqu'un  de  leur  bande. 

—  J'en  étais  sûr...  Germain  est  un  moulon...  Eli 
bien  î  on  en  mangera  du  mouton...  Je  vas  dire  ça 
aux  amis...  ça  leur  donnera  de  l'appétit...  Ah  çà  ! 
le  Gros-Boiteux  fait-il  toujours  des  niches  à  vos 
locataires? 

—  Dieu  merci!  j'en  suis  débarrassé  de  ce  vilain 
gueux-là  !  lu  le  verras  ici  aujourd'hui  ou  demain. 

—  Vive  la  joie!  nous  allons  rire  !  En  voilà  en- 
core un  qui  ne  boude  pas  ! 

—  C'est  parce  qu'il  va  retrouver  ici  Germain... 
que  je  t'ai  dit  que  le  compte  du  jeune  homme  seiait 
bon...  si  c'est  le  môme... 

—  Et  pourquoi  l'a-t-on  pincé,  le  Gros-Boiteux? 

—  Pour  un  vol  commis  avec  un  libéré  qui  voulait 
rester  honnête  et  travailler...  Ah!ibien  oui  !  le  Gros- 

(1)  Dénoncé.  —  On  se  souvient  que  Germain,  élevé  pour  le  crime, 
par  un  ami  de  son  père,  le  Maîlre-dÉcolc,  ayant  refusé  de  favoriser 
un  vol  que  IVn  voulait  comnn  Ure  chez  le  banquier  où  il  étnit 
employé  à  Nantes,  avait  instruit  son  patron  de  ce  qu'on  tramait 
contre  lui  et  s'était  réfugié  à  Paris.  Quelque  temps  après,  ayant 
rencontré  dans  celle  ville  le  misérable  dont  il  avait  refusé  d'élre 
le  complice  à  liantes  ,  Germain  ,  éi)ic  par  lui  ,  avait  manqué  d'être 
victime  d'un  guet-apcns  nocturnr.  C'est  pour  écluipper  à  de  nou- 
veaux dinjj'.rs  qu"il  avait  quitté  la  rue  du  Tomplc  et  tenu  secret 
8)11  nouveau  domicile. 


î)6  L.V   FOnCR. 

Boiteux  Ta  joliment  enfoncé...  il  a  tant  de  vices,  ce 
gueux-là...  Je  suis  sûr  que  c'est  lui  qui  a  forcé  ia 
malle  de  ces  deux  femmes  qui  occupent  chez  moi 
le  cabinet  du  quatrième. 

—  Quelles  femmes?  Ali  !  oui...  deux  femmes  , 
dont  la  plus  jeune  vous  incendiait  ,  vieux  brigand  , 
tant  vous  la  trouviez  genlille. 

—  Elles  n'incendieront  plus  personne;  car,  à 
rheure  qu'il  est,  la  mère  doit  être  morte,  et  la 
fille  n'en  vaut  guère  mieux.  J'en  serai  pour  une 
quinzaine  de  loyer  ;  mais  que  le  diable  me  brûle  si 
je  donne  seulement  une  lo(|uc  pour  les  enterrer!... 
J'ai  fait  assez  de  perles,  sans  compter  les  douceurs 
que  tu  me  pries  de  donner  à  toi  et  à  ta  famille  ;  ça 
arrange  joliment  mes  affaires...  J'ai  de  la  chance 
cette  année... 

—  Bah  !  bah  !  vous  vous  plaignez  toujours,  père 
Micou  ,  vous  êtes  riche  comme  un  Crésus...  Ah  çà  ! 
que  je  ne  vous  retienne  pas!... 

—  C'est  heureux  ! 

—  Vous  viendrez  me  donner  des  nouvelles  de  ma 
mère  et  de  Calebasse  en  m'apportant  d'autres  pro- 
visions? 

—  Oui...  il  le  faut  bien... 

—  Ah  1  j'oubliais,  pendant  que  vous  y  êtes  , 
achetez  -moi  aussi  une  casquelle  neuve,  en  velours 
écossais  ,  avec  un  glaiid  ;  la  mienne  n'est  plus  met- 
table. 


LA  FOîICL:.  97 

—  Ah  çà  î  tiécidémcnt  lu  veux  rire  ? 

—  "Son.  Père  Micou,  je  veux  une  cns({uetle  en 
velours  écossais...  C'est  mon  idée. 

—  Mais  lu  t'acharnes  donc  à  me  met  ire  sur  la 
paille  ? 

—  Voyons,  père  Micou  ,  ne  vous  échauffez  pas  ; 
c'est  oui  ou  c'est  non.  Je  ne  vous  force  pas...  mais, 
suffit.  > 

Le  receleur,  réfléchissant  qu'il  était  à  la  merci  dn 
Nicolas,  se  leva,  craignant  d'être  assailli  de  nou- 
velles demandes,  s'il  j)rolongeail  sa  visite. 

—  Tu  auras  ta  casquetle  ,  dit-il;  mais  prends 
i^arde,  si  lu  me  demandes  aulre  cliose,  je  ne  te  don 
nerai  plus  rien  ;  il  en  ai  rivera  ce  qui  pouira  ,  tu  y 
perdras  aulant  que  moi. 

—  Soyez  tranquille,  père  Micou,  je  ne  vous  ferai 
chanler  (i)  qu'autant  qu'il  en  faudra  pour  que  vous 
ne  perdiez  pas  votre  voix,  car  ça  serait  dommage, 
vous  chantez  bien.   > 

Le  receleur  sortit  en  haussant  les  épaules  avec 
colère,  et  le  gardien  fil  rentrer  Nicolas  dans  l'inté- 
rieur de  la  prison. 

Au  moment  où  le  père  Micou  quittait  le  parloir 
destiné  aux  détenus,  Rigo'elte  y  entrait. 

Le  gardien,  hoinme  de  quarante   ans,  ancien 


(1)  Forcer  à  donner  de  l'argent  en  menaçant  de  faire  certaines 
révélations. 


98  LA  FORCE. 

soldai  à  figure  rude  el  énergique,  était  vêtu  d'un 
liahil-vesie,  d'une  casquette  el  d'un  pantalon  bleu  ; 
doux  étoiles  d'argent  étaient  brodées  sur  le  collet  et 
sur  les  reîroussis  de  son  habit. 

A  la  vue  de  la  grisette,  la  figure  de  cet  homme 
s'écîaircit  et  prit  une  expression  d'affectueuse  bien- 
veillance :  il  avait  toujours  été  frappé  de  la  grâce  , 
de  la  gentillesse  et  de  la  bonté  touchante  avec  la- 
quelle Rigoleite  consolait  Germain  lorsqu'elle  venait 
au  parloir  s'entretenir  avec  lui. 

Germain  était  de  son  coté  un  prisonnier  peu  ordi- 
naire :  sa  réserve,  sa  douceur  et  sa  tristesse  inspi- 
raienl  un  vif  intérêt  aux  employés  de  la  prison  , 
intérêt  qu'on  se  gardait  d'ailleurs  de  lui  témoigner, 
de  peur  de  Pcxposer  aux  mauvais  traitements  de  ses 
hideux  compagnons  qui,  nous  l'avons  dit,  le  regar- 
daient avec  une  haine  méfiaïUe. 

Au  dehors  il  pleuvait  à  torrents  ;  mais,  grâce  à  ses 
socques  élevés  et  à  son  parapluie,  Rigoleite  avait 
courageusement  bravé  le  vent  et  la  pluie. 

<  Quel  vilain  jour ,  ma  pauvre  demoiselle  !  lui  dit 
le  gardien  avec  bonté.  Il  faut  du  cœur  pour  sortir 
|)ar  un  temps  pareil,  au  moins  ! 

—  Quand  on  pense  toute  la  roule  au  [daisir  qu'on 
va  faire  à  un  pauvre  prisonnier,  on  ne  s'inquiète 
guère  du  temps,  allez,  monsieur! 

—  Je  n'ai  pn?  besoin  de  vous  demander  qui  vous 
venez  voir... 


LA  FORCE.  99 

—  Sûrement...  Kt  comment  va-l-il,  mon  pauvre 
Germain  ? 

—  Tenez ,  ma  chère  demoiselle ,  j'en  ai  bien  vu 
des  détenus  ;  ils  étaient  tristes,  tristes  un  jour,  deux 
jours,  el  puis  peu  à  peu  ils  se  mettaient  au  train- 
train  des  autres;  et  les  plus  chagrins  dans  les  pre- 
miers temps  finissaient  souvent  par  devenir  lesphis 
gais  de  tous...  M.  Germain ,  ce  n'est  pas  cela,  il  a 
l'air  de  plus  en  plus  accablé,  lui. 

—  C'est  ce  qui  me  désole. 

—  Quand  je  suis  de  service  dans  les  cours,  je  le 
regarde  du  coin  de  Tocil ,  il  est  toujours  seul...  Je 
vous  Tai  déjà  dit,  vous  devriez  lui  recommander  de 
ne  pas  s'isoler  ainsi...  de  prendre  sur  lui  pour  parler 
aux  autres  ;  il  finira  par  être  leur  bote  noire...  Les 
préaux  sont  surveillés ,  mais  !  un  mauvais  coup  est 
bientôt  fait. 

—  Ah  mon  Dieu  !  monsieur...  est-ce  qu'il  y  a 
davantage  de  danger  pour  lui  ?  s'écria  Rigolelle. 

—  Pas  précisément;  mais  ces  bandits-là  voient 
qu'il  n'est  pas  des  leurs,  et  ils  le  haïssent  parce  qu'il 
a  l'air  honnête  et  fier. 

—  Je  lui  avais  pourtant  recommandé  de  faire  ce 
que  vous  me  dites  là,  monsieur,  de  tâcher  de  parler 
aux  moins  méchants,  mais  c'est  plus  fort  que  lui,  il 
ne  peut  surmonter  sa  répugnance. 

—  Il  a  tort...  il  a  tort...  une  rixe  est  bien  vile 
engagée... 


100  LA  FOnCE. 

—  Mon  Dieu!  mon  Dieu  !  on  ne  peut  donc  pas  le 
séparer  d'avec  les  autres  ? 

—  Depuis  deux  ou  trois  jours  que  je  me  suis 
aperçu  de  leurs  mauvaises  inlenlions  à  son  égard  , 
je  lui  avais  conseillé  de  se  melire  ce  que  nous  appe- 
lons à  la  pislole,  c'esl-à-dire  on  chambre. 

—  Eh  bien  ? 

—  Je  n'avais  pas  pensé  à  une  cliose...  loule  une 
rangée  de  cellules  osi  comprise  dans  les  travaux  de 
réparation  qu'on  fait  à  la  priïjon  ,  et  les  autres  sont 
occiij)écs. 

—  Mais  ces  mauvais  hommes  sont  capables  de  le 
tuer  !  s'écria  Rigolette  dont  les  yeux  se  rem|)lirent 
de  larmes.  Et  si  par  hasard  il  avait  des  protecteurs, 
que  pourraient-ils  pour  lui,  monsieur? 

—  Rien  autre  chose  que  de  lui  faire  obtenir  ce 
qu'obiiennent  les  détenus  qui  peuvent  le  payer,  une 
chambre  à  la  pistole. 

—  Hélas  !...  alors  il  est  perdu  ,  s'il  est  pris  en 
haine  dans  la  prison... 

—  Rassurez-vous,  on  y  veillera  de  près.  Mais, 
je  vous  le  répète,  ma  chère  demoiselle...  conseil- 
lez lui  de  se  familiariser  un  peu...  Il  n'y  a  que  le 
premier  pas  qui  coûte  ! 

— Je  lui  recommanderai  cela  de  toutes  mes  forces, 
monsieur  ;  mais  pour  un  bon  et  honnôie  cœur,  c'est 
dur,  voyez-vous ,  de  se  familiariser  avec  des  gens 
pareils. 


L\    FORCE.  iOl 

—  De  deux  maux  il  faut  choisir  le  moindre. 
Allons,  je  vais  demander  M.  Germain.  Mais  au  fait, 
tenez,  j'y  pense,  dit  le  gardien  en  se  ravisant,  il  ne 
reste  plus  que  deux  visiteurs...  attendez  qu'ils  soient 
partis...  il  n'en  reviendra  pas  d'autres  aujourd'hui... 
car  voilà  deux  heures,  je  ferai  prévenir  M.  Ger- 
main; vous  causerez  plus  à  Taise...  je  pourrai  même, 
quand  vous  serez  seuls,  le  faire  entrer  dans  le  cou- 
loir, de  façon  que  vous  ne  serez  séparés  que  par  une 
grille  au  lieu  de  deux  :  c'est  toujours  cela. 

—  Ah  !  monsieur,  combien  vous  êtes  bon...  que 
je  vous  remercie  ! 

—  Chut  !  qu'on  ne  vous  entende  pas,  ça  ferait 
des  jaloux.  Asseyez-vous  là-bas  au  bout  du  banc, 
et  dès  que  cet  homme  et  celle  femme  seront  partis, 
j'irai  prévenir  M.  Germain,  i 

Le  gardien  rentra  à  son  poste  dans  rinlérieur  du 
couloir;  Rigolette  alla  trislement  se  placer  à  Texlré-. 
mile  du  banc  où  s'asseyaient  les  visiteurs. 

Pendant  que  la  grisetie  attend  l'arrivée  de  Ger- 
main, nous  ferons  successivement  assister  le  lec- 
teur à  l'entretien  des  prisonniers  qui  étaient  restés 
dans  le  parloir  après  le  départ  de  Nicolas  Martial... 


ECCÈHB  SCB.— T.   X\ 


PlQUE-VlNAlGRn. 


Le  détenu  qui  se  trouvait  à  côté  de  Barbilion 
était  un  homme  de  quarante-cinq  ans  environ,  grêle, 
cliéiif,  et  d'une  physionomie  fine,  intelligente,  jo- 
viale et  railleuse  ;  il  avait  une  bouche  énorme,  pres- 
<jue  entièrement  édenlée  ;  dès  qu'iî  parlait,  il  la 
contournait  de  droite  à  gauche,  selon  Thabiuide 
assez  générale  des  gens  accoulumésà  s'adresser  à  la 
populace  des  carrefours  ;  sou  nez  était  camard  ,  sa 
tête,  démesurément  grosse,  presque  coniplétenîont 
chauve;  il  portait  un  vieux  gilet  de  tricot  gris, 
un  pantalon  d'une  couleur  inappréciable ,  lacéré, 
rapiécé  en  mille  endroits  ;  ses  pieds  nus,  rougis  par 


lOi  PIQUE-VINAIGHE. 

le  froid,  à  demi  enveloppés  de  vieux  linges,  éiaient 
chaussés  de  sabots. 

Cet  homme,  nommé  Fortuné  Gobert,  dit  Pique- 
Vinaigre,  ancien  joueur  de  gobelets,  reclusionnaire 
libéré  d'une  condamnation  pour  crime  d'émission  de 
fausse  monnaie,  était  prévenu  de  rupture  de  ban 
et  de  vol  commis  la  nuit  avec  effraction  et  escalade. 

Écroué  depuis  très-peu  de  jours  à  la  Force,  déjà 
Pique-Vinaigre  remplissait,  à  la  satisfaction  générale 
de  ses  compagnons  de  prison,  le  métier  de  conteur. 

Aujourd'hui  les  conteurs  sont  très-rares ,  mais 
autrefois  chaque  chambrée  avait  généralement , 
moyennant  une  légère  contribution  individuelle,  son 
conteur  d'office,  qui  par  ses  improvisations  faisait 
paraître  moins  longues  les  interminables  soiréesd'hi- 
ver,  les  détenus  se  couchant  à  la  tombée  du  jour. 

S'il  est  assez  curieux  de  signaler  ce  besoin  de  fie- 
lions,  de  récits  émouvants,  qui  se  trouve  chez  ces 
misérables,  il  est  une  chose  bien  plus  considérable 
aux°j^eîïx  des  penseurs  :  ces  gens  corrompus  jusqu'à 
la  moelle,  ces  voleurs,  ces  meurtriers  préfèrent  sur- 
tout les  histoires  où  sont  exprimés  des  sentiments 
généreux,  héroïques,  des  récits  où  la  faiblesse  et  la 
bonté  sont  vengées  d'une  oppression  farouche. 

Il  en  est  de  même  des  filles  perdues  :  elles  affec- 
tionnent singulièrement  la  lecture  des  romans  naïfs, 
touchants  et  élégiaques,  et  répugnent  presque  tou- 
jours aux  lectures  obscènes. 


PIQUE- VlNÂIGrxE.  103 

L'iiislinct  naturel  du  bien  ,  joint  au  besoin  d'é- 
chapper par  la  pensée  à  tout  ce  qui  leur  rappelle  la 
dégradation  où  elles  vivent,  ne  cause  t-il  pas  chez 
ces  malheureuses  les  synipailiies  et  les  répulsions 
inlelleciuelles  dont  nous  venons  de  parler? 

Pique-Vinaigre  excellait  donc  dans  ce  genre  de 
récits  héroïques ,  où  la  faiblesse  ,  après  mille  tra- 
verses ,  finit  par  triompher  de  son  persécuteur. 
Pique-Vinaigre  possédait  en  outre  un  grand  fonds 
d'ironie  qui  lui  avait  valu  son  sobriquet,  ses  reparties 
étaut  souvent  sardoniques  ou  plaisantes. 
Il  venait  d'entrer  au  parloir. 
En  face  de  lui ,  de  Tauire  côté  de  la  grille  ,  on 
voyait  une  femme  de  trente-cinq  ans  environ ,  d'une 
figure  pâle,  douce  et  intéressante,  pauvrement,  mais 
proprement  vêtue  ;  elle  pleurait  amèrement,  et  tenait 
son  mouchoir  sur  ses  yeux. 

Pique- Vinaigre  la  regardait  avec  un  mélange 
d'impatience  et  d'affection. 

«  Voyons  donc  ,  Jeanne  ,  lui  dit-il  ,  ne  fais  pas 
l'enfant  ;  voilà  seize  ans  que  nous  ne  nous  sommes 
vus  ;  si  tu  gardes  toujours  ton  mouchoir  sur  tes  yeux, 
ça  n'est  pas  le  moyen  de  nous  reconnaîire... 

—  Mon  frère,  mon  pauvre  Fortuné...  j'étouffe... 
je  ne  peux  pas  parler... 

—  Es-tu  drôle...  va!...  Mais  qu'est-ce  que  lu 
as?...  ï 

Sa  sœur,  car  celle  femme  était  sa  sœur,  conùnt 


106  PIQUE- VIN  AIGRE. 

ses  sanglots,  essuya  ses  yeux,  et,  le  regardant  avec 
stupeur,  reprit  : 

«  Ce  que  j'ai  "^  Comment!  je  te  retrouve  en  prison, 
toi  qui  y  es  déjà  resté  quinze  ans  !... 

—  C'est  vrai  ;  il  y  a  aujourd'hui  six  mois  que  je 
suis  sorti  de  la  centrale  de  Melun...  sans  t'allcr  voir 
à  Paris,  parce  que  la  capitale  m'était  défendue... 

—  Déjà  repris  !...  Qu'est-ce  que  tu  as  donc  en- 
core fait ,  mon  Dieu?  Pourquoi  as-tu  quitté  Beau- 
gency,  oii  on  l'avait  envoyé  en  surveillance? 

—  Pourquoi  ?...  Faudrait  me  demander  pourquoi 
j'y  suis  allé... 

—  Tu  as  raison. 

—  D'abord,  ma  pauvre  Jeanne,  puisque  ces  grilles 
sont  entre  nous  deux,  figure-toi  que  je  t'ai  embras- 
sée, serrée  dans  mes  bras,  comme  ça  se  doit  quand 
on  revoit  sa  sœur  après  une  élerni'é...  Maintenant , 
causons  :  Un  détenu  de  Melun  ,  qu'on  appelait  le 
Gros-Boiteux,  m'avait  dit  qu"il  y  avait  à  Beaugency 
un  ancien  forçat  de  sa  connaissance  qui  employait 
des  libérés  à  une  fabrique  de  blanc  de  céruse... 
Sais-tu  ce  que  c'est  que  fabriquer  le  blanc  de  céruse? 

—  Non  ,  mon  frère. 

—  C'est  un  bien  joli  métier  :  ceux  qui  le  font , 
au  bout  d'un  mois  ou  deux  ,  attrapent  la  colique  de 
plomb...  Sur  trois  coliques  ,  il  y  en  a  un  qui  crève... 
Par  exemple  ,  faut  être  juste  ,  les  deux  autres  crè- 
vent aussi...  mais  à  leur  aise...  ils  prennent  leur 


PIQUE-VINAIGRC.  40T 

temps...  se  gobergent  et  durent  environ  un  an, dix- 
huit  mois  au  plus...  Après  ça,  le  métier  n'est  pas  si 
mal  payé  qu'un  autre  ,  et  il  y  a  des  gens  nés  coiffés 
qui  y  résistent  deux  ou  trois  ans...  Mais  ceux-là 
sont  les  anciens,  les  centenaires  des  hlancs-de-céru- 
siens.  On  en  meurt,  c'est  vrai...  mais  il  n"esi  pas 
fatigant* 

—  Et  pourquoi  as-tu  choisi  un  état  si  dangereux 
qu'on  en  meure,  mon  pauvre  Fortuné? 

—  Et  puis  qu'est-ce  que  tu  voukus  que  je  fisse? 
Quand  je  suis  entré  à  Melun  pour  celte  affaire  de 
fausse  monnaie  ,  j'étais  joueur  de  gobelets.  Comme 
à  lu  prison  il  n'y  avait  pns  d'atelier  pour  mon  état , 
et  que  je  ne 'suis  pas  plus  fort  qu'une  puce  ,  on  m'a 
misa  la  fabricalion  des  jouets  d'enfants.  C'était  un 
fabricant  de  Paris  qui  trouvait  plus  avantageux  de 
faire  confectionner  par  les  détenus  ses  pantins,  ses 
trompettes  de  bois  et  ses  sabres  idem...  Sabre  de  bois! 
Aussi  c'est  le  cas  de  le  dire  :  en  ai-je  affilé  ,  percé  et 
taillé  pendant  quinze  ans,  de  ces  jouets  !  Je  suis  sûr 
que  j'en  ai  défrayé  les  moutards  de  tout  un  quartier 
de  Paris...  c'était  surioul  aux  trompettes  que  je 
mordais...  Et  les  crécelles  ,  donc!...  avec  deux  de 
ces  instruments-là  on  aurait  fait  grincer  les  dents  à 
tout  un  bataillon  ,  je  m'en  vante...  Mon  temps  de 
prison  fini,  me  voilà  surtout  passé  maître  en  fait  de 
trompettes  à  deux  sous.  On  me  donne  à  choisir  pour 
lieu  de  ma  résidence  entre  trois  ou  quatre  bourgs , 


lOS  PIQUE- VINAIGRE. 

à  quarante  lieues  de  Paris  ;  j'avais  pour  toute  res- 
source mon  savoir-faire  en  fait  de  jouets d'enfanls... 
Or  en  admettant  que  depuis  les  vieillards  jusqu'aux 
marmols,  tous  les  habitants  du  bourg  auraient  eu 
la  paesion  de  faire  lurlututu  dans  mes  trompettes  , 
j'aurais  eu  encore  bien  de  la  peine  à  faire  mes  frais  ; 
mais  je  ne  pouvais  insinuer  à  toute  une  bourgade  de 
Irompetler  du  malin  au  soir...  on  m'aurait  pris  pour 
un  intrigant... 

—  Mon  Dieu...  tu  ris  toujours... 

—  Cela  vaut  mieux  que  de  pleurer.  Finalement, 
voyant  qu'à  quarante  lieues  de  Paris  mon  métier 
d'escamoteur  ne  me  serait  pas  plus  de  ressource  que 
mes  trompettes,  j'ai  demandé  la  surveillance  à  Beau- 
gency,  voulant  m'engager  dans  les  hlancs-dc-céru- 
siens.  C'est  une  pâtisserie  qui  vous  donne  des  indi- 
gestions de  miserere j  mais,  jusqu'à  ce  qu'on  en  crève, 
on  en  vit,  c'est  toujours  ça  de  gagné,  et  j'aimais  au- 
tant cet  état-là  que  celui  de  voleur;  pour  voler  je 
ne  suis  pas  assez  brave  ni  assez  fort,  et  c'est  par  pur 
liasard  que  j'ai  commis  la  cîiose  dont  je  te  parlerai 
tout  àTheure. 

—  Tu  aurais  été  brave  et  fort  ,  que  par  idée  lu 
n'aurais  pas  volé  davantage. 

—  Ah  !  tu  crois  cela,  loi? 

—  Oui ,  au  fond  tu  n'es  pas  méchant  ;  car  dans 
celle  malheureuse  affaire  de  fausse  monnaie  ,  tu  as 
été  cnlrahié  malgré  loi,  presque  forcé,  tu  le  sais  bien. 


PIQLE-VINAIGRE.  109 

— Oui,  ma  lille,niais,  vois-tu,  quinze  ans  dans  une 
maison  centrale. . .  ça  vous  cidoîle  un  homme  comme 
mon  brûle-gueule  que  voilà,  quand  même  il  serait 
entré  à  la  geôle  blanc  comme  une  pipe  neuve  ;  en 
sortant  de  Melun  ,  je  me  sentais  donc  trop  poltron 
pour  voler. 

—  Et  lu  avais  le  courage  de  prendre  un  métier 
mortel?  Tiens,  Fortuné,  je  le  dis  que  lu  veux  le  faire 
plus  mauvais  que  lu  ne  Tes. 

—  Attends  donc  ;  tout  gringalet  que  jetais,  j'avais 
dans  ridée,  que  le  diable  m'emporte  si  je  sais  pour- 
quoi !  que  je  ferais  la  nique  à  la  colique  de  plomb , 
que  la  maladie  aurait  trop  peu  à  ronger  sur  moi,  et 
qu'elle  irait  ailleurs  ;  enfin  que  je  deviendrais  un  des 
vieux  hlancs-de-cérusiens . . .  En  sortant  de  prison  , 
je  commence  par  fricasser  ma  masse,  bien  entendu, 
augmentée  de  ce  que  j'avais  gagné  en  contant  des 
histoires  le  soir  à  la  chambrée. 

—  Comme  tu  nous  eu  coulais  autrefois ,  mon 
frère.  Ça  amusait  tant  noire  pauvre  mère,  t'en 
souviens-tu? 

—  Pardieu!...  bonne  femme!  Et  elle  ne  s'est 
jamais  doutée,  avant  de  mourir,  que  j'étais  à  Melun? 

—  Jamais,  jusqu'à  son  dernier  moment,  elle  a 
cru  que  lu  étais  passé  aux  lies... 

—  Que  veux-tu,  ma  fille,  mes  bêtises,  c'est  de 
la  faute  de  mon  père,  qui  m'avait  dressé  pour  être 
paillasse  ,  pour  l'assister  dans  ses  lours  de  gobelet , 


110  PIQL'E-VINAIGRE. 

manger  de  l'étoupe  et  cracher  du  feu  ;  ce  qui  faisait 
que  je  n'avais  pas  le  temps  de  frayer  avec  des  fils  de 
pairs  de  France,  et  j'ai  fait  de  mauvaises  connais- 
sances. Mais  pour  revenir  à  Beaugency,  une  fois  sorti 
de  Melun,  je  fricasse  ma  masse  comme  de  juste. 
Après  quinze  ans  de  cage,  il  faut  bien  prendre  un 
peu  Tair  et  égayer  son  existence,  d'autant  plus  que 
sans  être  trop  gourmand,  le  blanc  de  céruse  pouvait 
me  donner  une  dernière  indigestion  ;  alors ,  à  quoi 
m'aurait  servi  mon  argent  de  prison?...  jeté  le  de- 
mande... Finalement  j'arrive  àBeau^encyà  peu  près 
sans  le  sou;  je  demande  Velu,  Tanii  du  Gros-Boiteux, 
le  chef  de  fabrique.  Serviteur  !  pas  plus  do  fabrique 
de  blanc  de  céruse  que  dessus  la  main  ,  il  y  était 
mort  onze  personnes  dans  l'année  ;  l'ancien  forçat 
avait  fermé  boutique.  Me  voilà  au  milieu  de  ce  bourg, 
toujours  avec  mon  talent  pour  les  trompettes  de  bois 
pour  tout  potage  ,  et  ma  cartouche  de  libéré  pour 
toute  recommandation.  Je  demande  à  m'emi)loyer 
selon  ma  force ,  et  comme  je  n'avais  pas  de  force , 
tu  comprends  comme  on  me  reçoit  ;  voleur  par-ci , 
gueux  par-là  ,  échappé  de  prison  !  enfin  dès  que  je 
paraissais  quelque  part  ,  chacun  mettait  ses  mains 
sur  ses  poches  ;  je  ne  pouvais  donc  pas  m'empecher 
de  crever  de  faim  dans  un  trou  pareil ,  que  je  ne 
devais  pas  quitter  pendant  cinq  ans.  Voyant  ça  ,  je 
romps  mon  ban  pour  vcnirà  Paris  utiliser  mes  talents. 
Comme  je  n'avais  pas  de  quoi  venir  en  carrosse  à 


FHÎLE-VINAIGRE.  Hl 

quatre  chevaux,  je  suis  venu  en  gueusant  et  en  men- 
diant tout  le  long  de  la  route  ,  évitant  les  gendarmes 
comme  un  chien  les  coups  de  bâton  ;  j'avais  eu  du 
bonheur,  j'étais  arrivé  sans  encombre  jusqu'auprès 
d'Aulcuil.  J'éiais  harassé  ,  j'avais  une  faim  d'enfer, 
j'étais  vêtu...  comme  tu  vois,  sans  luxe...  lEt  Pique- 
Vinaigre  jela  un  coup  d'œii  goguenard  sur  ses  hail- 
lons. >  Je  ne  portais  pas  un  sou  sur  moi,  je  pouvais 
être  arrêté  comme  vagabond.  Ma  foi ,  une  occasion 
s'est  présentée ,  le  diable  m'a  tenté ,  et  malgré  ma 
polironnerie... 

—  Assez...  mon  frère,  assez,  dit  sa  sœur,  crai- 
gnant que  le  gardien ,  quoiqu'à  ce  moment  assez 
éloigné  de  Pique-Vinaigre,  n'entendit  ce  dangereux 
aveu. 

—  Tu  as  peur  qu'on  n'écoule,  reprit  il,  sois  tran- 
quille, je  ne  m'en  cache  pas,  j'ai  été  pris  sur  le  fait, 
il  n'y  avait  pas  moyen  de  nier  ;  j'ai  tout  avoué  ,  je 
sais  ce  qui  m'attend  ;  mon  compte  est  bon. 

—  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  repritja  pauvre  femme 
en  pleurant,  avec  quel  sang-froid  tu  parles  de  cela... 

—  Quand  j'en  parlerais  avec  un  sang  chaud, 
qu'csl-ce  que  j'y  gagnerais?  Voyons,  sois  donc  rai- 
sonnable ,  Jeanne  ;  faut-il  que  ce  soit  moi  qui  le 
console  ?  > 

Jeanne  essuya  ses  larmes  ,  et  soupira. 
«    Pour  en  revenir  à  mon  affaire  ,  reprit  Pique- 
Vinaigre  ,  j'étais  arrivé  t  out  près  d'Auleuil ,  à  la 


lis  PIQUE-VINAIGRE. 

brune;  je  n'en  pouvais  plus;  je  ne  voulais  enircr 
dans  Paris  qu'à  la  nuit  ;  je  m'étais  assis  derrière  une 
haie  pour  me  reposer  et  réfléchir  à  mon  plan  de 
campagne.  A  force  de  réfléchir,  j'ai  fini  par  m'en- 
dormir  ;  un  bruit  de  voix  m'a  réveillé  ;  il  faisait  tout 
à  fait  nuit  ;  j'écoute. . .  c'était  un  homme  et  une  femme 
qui  causaient  sur  la  roule ,  de  l'autre  côté  de  ma 
haie  ;  l'homme  disait  à  la  femme  :  <  Qui  veux-tu  qui 
pense  à  venir  nous  voler?  Est-ce  que  nous  n'avons 
pas  cent  fois  laissé  la  maison  toute  seule?  —  Oui, 
que  reprend  la  femme,  mais  nous  n'y  avions  pas  cent 
francs  dans  noire  commode.  —  Qui  est-ce  qui  le  sait, 
bêle  ?  dit  le  mari.  —  T'as  raison,  reprend  la  femme,  » 
et  ils  fdent.  Ma  foi,  l'occasion  me  paraît  trop  belle 
pour  la  manquer,  il  n'y  avait  aucun  danger.  J'attends 
que  l'homme  et  la  femme  soient  un  peu  loin  pour 
sortir  de  derrière  ma  haie;  je  regarde  à  vingt  pas 
de  là,  je  vois  une  petite  maison  de  paysans  ,  ça  de- 
vait être  la  maison  aux  cent  francs,  il  n'y  avait  que 
celle  bicoque  sur  la  roule  ;  Auteuil  était  à  cinq  cents 
pas  de  là...  Je  me  dis  :  Courage  ,  mon  vieux,  il  n'y 
a  personne  ,  il  fait  nuit  ;  s'il  n'y  a  pas  de  chien  de 
garde  (  lu  sais  que  j'ai  toujours  eu  peur  des  chiens  ), 
l'affaire  est  faite.  Par  bonheur  il  n'y  avait  pas  de 
chien .  Pour  être  plus  sûr,  je  cogne  à  la  porte,  rien . . . 
ça  m'encourage.  Les  volets  du  rez-de-chaussée  élaient 
fermés,  je  passe  mon  bàlon  entre  eux  deux  ,  je  les 
force  ,  j'entre  par  la  fenêtre  dans  une  chambre  ;  il 


PIQUE-VINAIGRE.  113 

restait  un  peu  de  feu  dans  la  clicminée  ;  ça  m'éclaire  ; 
je  vois  une  commode  dont  la  clef  était  ôlée  ;  je 
prends  la  pincetle,  je  force  les  tiroirs ,  et  sous  un 
las  de  linge  je  trouve  le  magot  enveloppé  dans  un 
vieux  bas  de  laine  ;  je  ne  m'amuse  pas  à  prendre 
autre  chose;  je  saute  par  la  fenêtre  et  je  tombe... 
devine  où  ?...  Voilà  une  chance  !... 

—  Mon  Dieu  !  dis  donc  ! 

—  Sur  le  dos  du  garde  champêtre  qui  rentrait  au 
village. 

—  Quel  malheur!... 

—  La  lune  s'était  levée  ;  il  me  voit  sortir  par  la 
fenêtre;  il  m'empoigne.  C'était  un  camarade  qui  en 
aurait  mangé  dix  comme  moi...  Trop  poltron  pour 
résister,  je  me  résigne.  Je  tenais  encore  le  bas  à  la 
main  ;  il  entend  sonner  l'argent,  il  prend  le  tout,  le 
met  dans  sa  gibecière  ,  et  me  force  de  le  suivre  à 
Auteuil.  Nous  arrivons  chez  le  maire  avec  accom- 
pagnement de  gamins  et  de  gendarmes  ;  on  va 
attendre  les  propriétaires  chez  eux  ;  à  leur  retour, 
ils  font  leur  déclaration...  Il  n'y  avait  pas  moyen 
de  nier;  j'avoue  tout,  je  signe  le  procès-verbal,  on 
me  met  les  menottes,  et  en  route... 

—  Et  le  voilà  en  prison  encore...  pour  longtemps 
peut-eire? 

—  Ecoute,  Jeanne,  je  ne  veux  pas  te  tromper, 
ma  fille  ;  autant  te  dire  cela  tout  de  suite... 

—  Quoi  donc  encore  ?  mon  Dieu  ! .. . 


114  PIQUE-VI.N.UGRK , 

—  Voyous,  du  courage!.  . 

—  Mais  parle  donc  ! 

—  Eh  bien  !  il  ne  s'agit  plus  de  prison... 

—  Comment  cela? 

—  A  cause  de  la  récidive,  de  reiTraction  et  de 
l'escalade  de  nuit ,  dans  une  maison  habitée...  Tavo- 
cai  me  Ta  dit  :  c'est  un  compte  fait  comme  des 
petits  pâtés. . .  j'en  aurai  pour  quinze  ou  vingt  ans  de 
bagne  et  l'exposition  par-dessus  le  marché. 

—  Aux  galères  !  mais  loi  si  faible,  lu  y  mourras  ! 
s'écria  la  malheureuse  femme  en  éclatant  en  sanglots. 

—  Et  si  je  m'étais  enrôlé  dans  les  blancs-de- 
cérusiens? 

—  Mais  les  galères,  mon  Dieu  !  les  galères  ! 

—  C'est  la  prison  au  grand  air,  avec  une  casaque 
rouge  au  lieu  d'une  brune;  et  puis  j'ai  toujours  élé 
curieux  de  voir  la  mer...  Quel  badaud  de  Parisien 
je  fais...  hein? 

—  Mais  l'exposition...  malheureux!...  Être  là 
exposé  au  mépris  de  tout  le  monde...  Oh  !  mon 
Dieu  !  mon  Dieu!  mon  pauvre  frère!...  » 

El  rinforlunée  se  reprit  à. pleurer. 

«  Voyons,  voyons,  Jeanne...  sois  donc  raison- 
nable... c'est  un  mauvais  quart  d'heure  à  passer... 
et  encore  je  crois  qu'on  est  assis...  Et  puis,  est-ce 
que  je  ne  suis  pas  habitué  à  voir  la  foule?  Quand 
je  faisais  mes  tours  de  gobelets,  j'avais  toujours  ur> 
las  de  monde  autour  de  moi  ;  je  me  figurerai  que 


PIQUE-VINAIGRE.  liS 

j'cscaïuolc,  Cl  si  (,'a  nie  fait  trop  trellel,  je  fermerai 
les  yeux  ;  ce  sera  absolument  comme  si  on  ne  me 
voyait  pas.    » 

En  parlant  avec  autant  de  cynisme,  ce  malheu- 
reux voulait  moins  faire  acte  d'une  criminelle  insen- 
sibilité que  consoler  et  rasjvurer  sa  soeur  par  celle 
apparence  d'indifférence. 

Pour  un  homme  habitué  aux  mœurs  des  prisons, 
et  chez  lequel  toute  honte  est  nécessairement  morle, 
le  bagne  n'est,  en  effet,  qu'un  changement  de  con- 
dition ,  un  changement  de  casaque ,  comme  Pique- 
Vinaigre  le  disait  avec  une  effrayante  vérité. 

Beaucoup  de  détenus  des  prisons  centrales,  pré- 
férant même  le  bagne,  à  cause  de  ia  vie  bruyante  , 
animée  qu'on  y  mène,  commettent  souvent  des  ten- 
ta lives  de  meurtre  pour  être  envoyés  à  Brest  ou  à 
Toulon. 

Cela  se  conçoit  :  avant  d'entrer  au  bagne  ,  ils 
avaient  presque  autant  de  labeurs  ,  selon  leur  pro- 
fession. 

La  condition  des  plus  honnêtes  ouvriers  des  ports 
n'est  pas  moins  rude  que  celle  des  forçats.  Ils  en- 
trent aux  ateliers  et  en  sortent  aux  mêmes  heures  ; 
enfin  les  grabats  oi^i  ils  reposent  leurs  membres 
brisés  de  fatigue  ne  sont  souvent  pas  meilleurs  que 
ceux  de  la  chiourme. 

Ils  sont  libres?  dira-t-on. 

Oui,  libres...  un   jour...   le  dimanche,  et  ce 


110  PIQCK-VINAlGP.n. 

jour  est  niissl  un  jour  de  repos  pour  les  forçats. 

Mais  ils  n'onl  pas  la  honle ,  la  flétrissure  ? 

Et  qu'est-ce  que  la  honte,  que  la  ilcirissure  pour 
ces  misérables  qui ,  chaque  jour,  se  bronzent  Tàme 
clans  cette  fournaise  infernale,  qui  prennent  tous 
les  gracies  d'infamie  dans  celte  école  mutuelle  de 
perdition  où  les  plus  criminels  sont  les  plus  consi- 
dérés ? 

Telles  sont  donc  les  conséquences  du  système  de 
pénalité  actuelle. 

L'incarcération  est  très-recherchée. 

Le  bagne...  souvent  demandé... 

f  Vingt  ans  de  galères ,  mon  Dieu  !  mon  Dieu  ! 
répétait  la  pauvre  sœur  de  Pique-Vinaigre. 

—  Mais  rassure-loi  donc ,  Jeanne  ;  on  ne  m'en 
donnera  que  pour  mon  argent;  je  suis  trop  faible 
pour  qu'on  me  mette  aux  travaux  de  force...  S'il  n'y 
a  pas  de  fabrique  de  trompettes  et  de  sabres  de  bois, 
comme  à  Melun  ,  on  me  mettra  au  travail  doux,  on 
m'emploiera  à  Tinfirmerie  ;  je  ne  suis  pas  récalci- 
trant, je  suis  bon  enfant ,  je  conterai  des  histoires 
comme  j'en  conte  ici,  je  me  ferai  adorer  de  mes  chefs, 
estimer  de  mes  camarades^  et  je  t'enverrai  des  noix 
de  coco  gravées  et  des  boîtes  de  paille  pour  mes  ne- 
veux et  pour  mes  nièces;  enfin  le  vin  est  tiré,  il  faut 
le  boire. 

—  Si  lu  m'avais  seulement  écrit  que  lu  venais  à 


PIOIE-YINAIGRE.  «17 

Paris,  j'aurais  tâché  de  le  cacher  cl  de  l'héberger  en 
allendanl  que  lu  aies  trouvé  de  l'ouvrage. 

—  Pardieu  !  je  comptais  bien  aller  chez  loi,  mais 
j'aimais  mieux  y  arriver  les  mains  pleines  ;  car, 
d'ailleurs,  à  la  mise  je  vois  que  lu  ne  roules  pas  non 
plus  carrosse.  Ahçà!  et  tes  enfants?  et  ton  mari? 

—  Ne  me  parle  pas  de  lui. 

—  Toujours  bambocheur  ;  c'est  dommage  !  Bon 
ouvrier  tout  de  même. 

— Il  me  fait  bien  du  mal...  va...  j'avais  assez  de 
mes  autres  peines  sans  avoir  encore  celle  que  tu  me 
fais... 

—  Comment?  ton  mari... 

—  Depuis  trois  ans  il  m'a  quittée,  après  avoir 
vendu  tout  noire  ménage,  me  laissant  avec  mes  en- 
fants sans  rien,  avec  ma  paillasse  pourtoutmobilier. 

—  ïu  ne  m'avais  pas  dit  cela  ! 

—  A  quoi  bon?...  ça  t'aurait  chagriné. 

—  Pauvre  Jeanne  !  Et  comment  as-tu  fait,  toute 
seule  avec  trois  enfants? 

—  Dame  î  j'ai  eu  beaucoup  de  mal  ;  je  travaillais 
à  ma  lâche  comme  frangeuse  ,  tant  que  je  pouvais  ; 
les  voisines  m'aidaient  un  peu ,  gardaient  mes  en- 
fants pendant  que  j'étais  sortie  ;  et  puis  moi,  qui  n'ai 
pas  toujours  la  chance  ,  j'ai  eu  du  bonheur  une  fois 
dans  ma  vie,  mais  ça  ne  m'a  pas  profilé,  à  cause  de 
mon  mari... 

^     —  Pourquoi  donc  cela? 


UB  PIQDE- VINAIGRE, 

—  Mon  passementier  avait  parlé  de  ma  peine  à 
une  de  ses  pratiques,  lui  apprenant  comment  mon 
mari  m'avait  laissée  sans  rien ,  après  avoir  vendu 
notre  ménage ,  et  que  malgré  ça  je  travaillais  de 
toutes  mes  forces  pour  élever  mes  enfants  ;  un  jour, 
en  rentrant,  qu'est-ce  que  je  trouve?  mon  ménage 
remonté  à  neuf,  un  bon  lit,  des  meubles,  du  linge  ; 
c'était  une  charité  de  la  pratique  de  mon  passemen- 
tier. 

— Brave  pratique  î...  Pauvre  sœur  !...  Pourquoi 
diable  aussi  ne  m'as-lu  pas  écrit  pour  m'apprendra 
ta  gêne?  Au  lieu  de  dépenser  ma  masse,  je  t'aurais 
envoyé  de  l'argent  ! 

—  Moi,  libre,  te  demander  à  toi,  prisonnier... 

—  Justement  ;  j'étais  nourri ,  chauffé ,  logé  aux 
frais  du  gouvernement  ;  ce  que  je  gagnais  était  tout 
bénéfice  :  sachant  le  beau-frère  bon  ouvrier  et  toi 
bonne  ouvrière  ménagère,  j'étais  tranquille,  et  j'ai 
fricassé  ma  masse ,  les  yeux  fermés  et  la  bouche 
ouverte. 

—  Mon  mari  était  bon  ouvrier,  c'est  vrai,  mais  il 
s'est  dérangé  ;  enfin  ,  grâce  à  ce  secours  inattendu, 
j'ai  repris  bon  courage ,  ma  fille  aînée  commençait 
à  gagner  quelque  chose  ;  nous  étions  heureux ,  sans 
le  chagrin  de  le  savoir  à  Melun.  L'ouvrage  allait, 
mes  enfants  étaient  proprement  habillés  ,  ils  ne 
manquaient  à  peu  près  de  rien ,  ça  me  donnait  un 
cœur...  un  cœur  !...  enfin  j'étais  même  parvenue  à 


wque-vinaigre;  iio 

mettre  trente-cinq  francs  de  côté ,  lorsque  tout  à 
coup  mon  mari  revient.  Je  ne  l'avais  pas  vu  depuis  ua 
an  ;  me  trouvant  bien  emménagée ,  bien  nippée  ,  il 
n'en  fait  ni  une  ni  deux ,  il  me  prend  mon  argent , 
s'installe  chez  nous  sans  travailler ,  se  grise  tous 
les  jours,  et  me  bat  quand  je  me  plains. 

—  Le  gueux  ! 

—  Ce  n'est  pas  tout ,  il  avait  logé  àaçè  un  eafeîîret 
de  notre  logement  une  mauvaise  ^mme  avec  la- 
quelle il  vivait;  il  fallait  encore  ^ufîrir  cela  pour 
la  seconde  fois.  Il  recommença  à  vendre  petit  a  petit 
les  meubles  que  j'avais.  Prévç^'ant  ce  qui  allait 
m'arriver,  je  vais  chez  un  avocat  qui  demeurait  dans 
la  maison  lui  demander  ce  qu'il  faut  faire  pour  em- 
pêcher mon  mari  de  me  mettre  encore  sur  la  paille, 
moi  et  mes  enfants. 

—  C'était  bien  simple  ,  il  fallait  fourrer  ton  mari 
à  la  porte. 

—  Oui,  mais  je  n'en  avais  pas  le  droit.  L'avocat 
me  ditque  mon  mari  pouvait  disposer  de  tout  comme 
chef  delà  communauté,  et  s'installer  à  la  maisoa 
sans  rien  faire  ;  que  c'était  un  malheur  ,  mais  qu'il 
fallait  m'y  soumettre;  que  la  circonstance  de  sa 
maîtresse ,  qui  vivait  sous  notre  toit ,  me  donnait  le 
droit  de  demander  la  séparation  de  corps  et  de  biens, 
comme  on  appelle  cela...  D'autant  plus  que  j'avais 
des  témoins  que  mon  mari  m'avait  battue,  que  je 
pouvais  plaider  contre  lui ,  mais  qii«  cela  me  coûter 


120  riQUF.-VINAlC.r.E. 

rail  au  moins  quatre  ou  cinq  conls  francs  pour  ob- 
tenir ma  séparaiion.  Tu  juges?  c'est  presque  tout  ce 
que  je  peux  gagner  en  une  année  !  Où  trouver  une 
pareille  somme  à  emprunter ?...  Et  puis  ce  n"esl  pas 
le  tout  d'emprunter...  il  faut  rendre...  Et  cinq  cents 
francs...  tout  d'un  coup...  c'est  une  fortune. 

— 11  va  pourtant  un  moyen  bien  simple  d'amas- 
ser cinq  cents  francs,  dit  Pique-Vinaigre  avec  amer- 
tume ,  c'est  de  mettre  son  estomac  au  croc  pendant 
un  an...  de  vivre  de  l'air  du  temps  et  de  travailler 
tout  de  même...  C'est  étonnant  que  l'avocat  ne  t'ait 
pas  donné  ce  conseil-là... 

—  Tu  plaisantes  toujours... 

—  Oh  1  celle  fois,  non  !...  s'écria  Pique-Vinaigre 
avec  indignation;  car  enfin  c'est  une  infamie  ça... 
que  la  lui  soit  trop  chère  pour  les  pauvres  gens.  Car 
le  voilà  ,  toi ,  brave  et  digne  mère  de  famille,  tra- 
vaillant de  toutes  tes  forces  pour  élever  honnêtement 
les  enfants...  Ton  mari  est  un  mauvais  sujet  fieffé, 
il  te  bat,  te  gruge,  le  pille,  dépense  au  cabaret  l'ar- 
gent que  tu  gagnes  :  tu  t'adresses  à  la  justice...  pour 
qu'elle  te  protège  et  que  lu  puisses  mettre  à  l'abri 
des  griffes  de  ce  fainéant  ton  pain  et  celui  de  les 
enfants...  Les  gens  de  loi  te  disent  :  Oui ,  vous  avez 
raison  ,  voti-c  mari  est  un  mauvais  drôle  ,  on  vous 
fera  justice...  mais  cette  justice-là  vous  coûtera  cinq 
cents  francs.  Cinq  cents  francs  !...  ce  qu'il  te  faut 
pour  vivre,  loi  et  ta  famille,  presque  pendant  un 


PIQUE-VINAKjKf.  121 

an  !...  Tiens,  vois-lu,  Jeanne,  tout  ça  prouve,  comme 
(lille  proverbe,  qu'il  n'y  a  que  deux  espèces  de  gens: 
ceuxqui  sont  pendus  et  ceux  qui  méritent  de  Tètre.  > 
Rigolette,  seule  et  pensive,  n'ayant  aucun  inter- 
locuteur à  écouter,  n'avait  pas  perdu  un  mot  des 
confidences  de  celte  pauvre  femme  ,  au  mallicur  de 
laquelle  elle  sympathisait  vivement.  Elle  se  promit; 
de  raconter  cette  infortune  à  Rodolphe  dès  qu'elle 
le  reverrait,  ne  doutant  pas  qu'il  ne  la  secourût. 


VI 


COMPARAISON. 


Risfolette,  vivement  intéressée  au  triste  sort  de  la 
sœur  de  Pique-  Vinaigre ,  ne  la  quittait  pas  des  yeux, 
et  allait  lâcher  de  se  rapprocher  un  peu  d'elle,  lors- 
que malheureusement  un  nouveau  visiteur,  entrant 
dans  le  parloir ,  demanda  un  détenu ,  qu'on  alla 
chercher ,  et  s'assit  sur  le  banc ,  entre  Jeanne  et  la 
grisette. 

Celle-ci ,  à  la  vue  de  cet  homme ,  ne  put  retenir 
un  geste  de  surprise,  presque  de  crainte... 

Elle  reconnaissait  en  lui  Tun  des  deux  recors  qui 
étaient  venus  arrêter  Morel,  mettant  ainsi  à  exécu- 
tion la  contrainte  par  corps  obtenue  contre  le  lapi» 
dairepar  Jacques  Ferrand. 


144  COMPARAISON. 

Celle  cîrconslance ,  rappelant  à  Rigolelle  l'opi- 
niâtre persécuteur  de  Germain,  redoubla  sa  Iristesse, 
dont  elle  avait  été  un  peu  distraite  par  les  touchantes 
et  pénibles  confidences  de  la  sœur  de  Pique-Vi- 
naigre. 

S'éloignant  autant  qu'elle  le  put  de  son  nouveau 
voisin,  la  grisetle  s'appuya  au  mur  et  retomba  dans 
ses  affligeantes  pensées. 

c  Tiens,  Jeanne,  reprit  Pique-Vinaigre,  dont  la 
figure  joviale  et  railleuse  s'était  subitement  assom- 
brie ,  je  ne  suis  ni  fort  ni  brave  ;  mais  si  je  m'étais 
trouvé  là ,  pendant  que  ton  mari  te  faisait  ainsi  la 
misère ,  ça  ne  se  serait  pas  passé  gentiment  entre  lui 
et  moi...  Mais  aussi  lu  étais  par  trop  bonne  enfant, 
toi... 

—  Que  voulais-lu  que  je  fisse?...  J'ai  bien  été  for- 
cée de  souffrir  ce  que  je  ne  pouvais  pas  empêcher! 
Tant  qu'il  y  a  eu  chez  nous  quelque  chose  à  vendre, 
mon  mari  Ta  vendu  pour  aller  au  cabaret  avec  sa 
maîtresse ,  tout,  jusqu'à  la  robe  du  dimanche  de  ma 
petite  fdie. 

—  Mais  l'argent  de  les  journées,  pourquoi  le  lui 
donnais- tu?...  pourquoi  ne  le  cachais-tu  pas  ? 

—  Je  le  cachais,  mais  il  me  battait  tant...  que 
j'étais  bien  obligée  de  le  lui  donner. . .  C'était  moins  à 
cause  des  coups  que  je  lui  cédais...  que  parce  que 
je  me  disais  :  A  la  fin  il  n'a  qu'à  me  blesser  assez 
grièvement...  pour  que  je  sois  hors  d'éiat  de  ira- 


COMPARAISON.  iî3 

vailler  de  longtemps.  Qu'il  me  casse  un  bras,  je  sup- 
pose ,  alors  qu'esl-ce  que  je  deviendrai?...  qui 
soignera,  qui  nourrira  mes  enfants?...  Si  je  suis 
forcée  d'aller  à  Tliospice  ,  il  faudra  donc  qu'ils 
meurent  de  faim  pendant  ce  lemps-là...  Aussi  lu 
conçois  ,  mon  frère  :  j'aimais  encore  mieux  donner 
mon  argent  à  mon  mari ,  afin  de  n'êlre  pas  ballue  , 
blessée...  et  de  rester  bonne  à  travailler... 

—  Pauvre  femme,  va  !...  on  parle  de  martyrs-, 
c'est  toi  qui  l'as  été  martyre  ! . . . 

—  Et.  pourtant  je  n'ai  jamais  fait  de  mal  à  per- 
sonne, je  ne  demandais  qu'à  travailler,  qu'à  soigner 
mon  mari  et  mes  enfants  ;  mais  que  veux-tu  ?  il  y  a 
des  heureux  et  des  malheureux  ,  comme  il  y  a  des 
bous  et  des  méchants. 

—  Oui ,  et  c'est  étonnant  comme  les  bons  sont 
heureux  !...  Mais  enfin  en  es-tu  tout  à  fait  débar- 
rassée de  ton  gueux  de  mari? 

—  Je  l'espère,  car  il  ne  m'a  quittée  qu'après  avoir 
vendu  jusqu'à  mon  bois  délit  et  le  berceau  de  mes 
deux  petits  enfants...  Mais  quand  je  pense  qu'il 
voulait  bien  pis  encore... 

—  Quoi  donc? 

—  Quand  je  dis  lui ,  c'était  plutôt  cette  vilaine 
femme  qui  le  poussait  ;  c'est  pour  ça  que  je  t'en 
parle.  Enfin  un  jour  il  m'a  dit  :  <  Quand  dans  un 
ménage  il  y  a  une  jolie  fille  de  quinze  ans  comme  la 
nôtre,  oncstdcsbéicsdenepasprofiterdesabeaulé.  > 


136  COMPARAISON. 

—  Ah  bon  !  je  comprends.. .  après  avoir  vendu  les 
nippes,  il  veut  vendre  les  corps  !... 

—  Quand  il  a  dit  cela  ,  vois-tu  ,  Fortuné ,  mon 
sang  n'a  fait  qu'un  tour,  et,  il  faut  être  juste,  je  l'ai 
fait  rougir  de  honte  par  mes  reproches  ;  et  comme 
sa  mauvaise  femme  voulait  se  mêler  de  notre  que- 
relle en  soutenant  que  mon  mari  pouvait  faire  de  sa 
fille  ce  qu'il  voulait,  je  l'ai  traitée  si  mal,  cette  mal- 
heureuse, que  mon  mari  m'a  battue,  et  c'est  depuis 
cette  scène-là  que  je  ne  les  ai  plus  revus. 

—  Tiens ,  vois-tu ,  Jeanne,  il  y  a  des  gens  con- 
damnés à  dix  ans  de  prison  qui  n'en  ont  pas  tant  fait 
que  ton  mari...  au  moins  ils  ne  dépouillaient  que 
des  étrangers...  C'est  un  fier  gueux  !... 

—  Dans  le  fond,  il  n'est  pourtant  pas  méchant, 
vois-tu  ;  c'est  de  mauvaises  connaissances  de  cabaret 
qui  l'ont  dérangé... 

—  Oui,  il  ne  ferait  pas  de  mal  à  un  enfant:  mais 
à  une  grande  personne  ,  c'est  différent... 

—  Enfin,  que  veux-lu  î  il  faut  bien  prendre  la  vie 
comme  le  bon  Dieu  vous  l'envoie...  Au  moins,  mon 
mari  parti,  je  n'avais  plus  à  craindre  d'être  estropiée 
par  un  mauvais  coup  :  j'ai  repris  courage...  Faute 
d'avoir  de  quoi  racheter  un  matelas  ,  car  avant  tout 
il  faut  vivre  et  payer  son  terme ,  et  à  nous  deux  ma 
fille  aînée ,  ma  pauvre  Catherine  ,  à  peine  nous 
gagnions  quarante  sous  par  jour,  mes  deux  autres 
enfants  étant  trop  petits  pour  rien  gagner  encore... 


COMPARAISON.  127 

faute  d'un  matelas,  nous  couchions  sur  une  paillasse 
faite  avec  de  la  paille  que  nous  ramassions  à  la  porte 
d'un  emballeur  de  notre  rue. 

—  El  j'ai  mangé  ma  masse  !...  et  j'ai  mangé  ma 
masse  ! . . . 

—  Que  veux-tu...  tu  ne  pouvais  pas  savoir  ma 
peine ,  puisque  je  ne  t'en  parlais  pas  ;  enfin  nous 
avons  redoublé  de  travail,  nous  deux  Catherine... 
Pauvre  enfant,  si  tu  savais  comme  c'est  honnête,  et 
laborieux  ,  et  bon  !  toujours  les  yeux  sur  les  miens 
pour  savoir  ce  que  je  désire  qu'elle  fasse  ;  jamais 
une  plainte,  et  pourtant.. .  elle  en  a  déjà  vu  de  celte 
misère...  quoiqu'elle  n'ait  que  quinze  ans!...  Ah! 
ça  console  de  bien  des  choses ,  vois-tu  ,  Fortuné  , 
d'avoir  une  enfant  pareille,  dit  Jeanne  en  essuyant 
ses  yeux. 

—  C'est  tout  ton  portrait...  à  ce  que  je  vois;  il  faut 
bien  que  tu  aies  celte  consolalion-Ià  ,  au  moins... 

—  Je  t'assure ,  va,  que  c'est  plus  pour  elle  que  je 
me  chagrine  que  pour  moi  ;  car  il  n'y  a  pas  à  dire  , 
vois-tu  ,  depuis  deux  mois  elle  ne  s'est  pas  arrêtée 
de  travailler  un  moment;  une  fois  par  semaine  elle 
sort  pour  aller  savonner  aux  bateaux  du  Pont-au- 
Change,  à  trois  sous  l'heure,  le  peu  de  linge  que  mon 
mari  nous  a  laissé  :  tout  le  reste  du  temps,  à  l'at- 
tache comme  un  pauvre  chien...  Vrai,  le  malheur 
lui  est  venu  trop  tôt ,  je  sais  bien  qu'il  faut  toujours 
qu'il  vienne ,  mais  au  moins  il  y  en  a  qui  ont  une  ou 


12S  COMPAUAlbO.N. 

deux  années  de  Iranquilliic...  Ce  qui  me  iaii  aussi 
beaucoup  de  cliagiin  danslpulça,  vois-tu,  Forluné, 
c'est  de  ne  pouvoir  t'aidcr  en  presque  rien...  Pour- 
tant, je  lâcherai.,. 

—  Ah  çà  !  est-ce  que  lu  crois  que  j'accepterais? 
Au  contraire,  je  demandais  un  sou  par  paire  d'oreilles 
pour  leur  raconter  mes  fariboles,  j'en  demanderai 
deux,  ou  ils  se  passeront  des  contes  de  Pique-Vinai- 
gre... et  ça  t'aidera  un  peu  dans  Ion  ménage...  Mais, 
j'y  pense ,  pourquoi  ne  pas  le  mettre  en  garni  ? 
Comme  ça  Ion  mari  ne  pourrait  rien  vendre. 

—  En  garni?  .Mais  pene.;y-Y  donc,  nous  sommes 
quatre  ,  on  nous  demanderait  au  moins  vingt  sous 
par  jour  :  qu'est-ce  qu'il  nous  resterait  pour  vivre? 
Tandis  que  notre  chambre  ne  nous  coûte  que  cin- 
quante francs  par  an. 

—  Allons,  c'est  juste,  ma  fille,  dit  Pique-Vinaigre 
avec  une  ironie  amère,  travaille,  éreinte-toi  pour 
refaire  un  peu  ton  ménage  ;  dès  que  tu  auras  encore 
gagné  quelque  chose,  ion  mari  te  le  pillera  de  nou- 
veau... et  un  beau -jour  il  vendra  ta  fille  comme  il  a 
vendu  tes  nippes. 

—  Oh  !  pour  ça,  par  exemple ,  il  me  tuerait  plu- 
tôt... Ma  pauvre  Catherine!... 

—  Il  ne  te  tuera  pas ,  et  il  vendra  ta  pauvre  Ca- 
therine... Il  est  ton  mari,  n'est-ce  pas?  11  est  le  chef  de 
la  comynunauté,  comme  t'a  dit  l'avocat,  tant  que  vous 
ne  serez  pas  séparés  par  la  loi  ;  et  comme  tu  n'as  pas 


COMPARAISON.  129 

cinq  cents  francs  à  donner  pour  ça  ,  il  faut  te  rési- 
gner, ton  mari  a  le  droit  d'emmener  sa  fille  de  chez 
loi,  et  où  il  veut...  Une  fois  que  lui  et  sa  maîtresse 
s'acharneront  à  perdre  celle  pauvre  enfant,  est-ce 
qu'il  ne  faudra  pas  qu'elle  y  passe?... 

—  Mon  Dieu  !...  mon  Dieu  î...  Mais  si  celle  in- 
famie élait  possible...  il  n'y  aurait  donc  pas  de  jus- 
tice?... 

—  La  justice  !  dit  Pique-Vinaigre  avec  un  éclat 
de  rire  sardonique  ,  c'esl  comme  la  viande...  c'est 
trop  cher  pour  que  les  pauvres  en  mangent...  Seu- 
lement, entendons-nous,  s'il  s'agit  de  les  envoyer  à 
Melun  ,  de  les  mettre  au  carcan  ou  de  les  jeter  aux 
galères,  c'est  une  autre  affaire...  on  leur  donne  celte 
jusiice-ià  gratis...  Si  on  leur  coupe  le  cou...  c'est 
encore  ^ra(/5...  toujours  ^raf/^...  Prrrrrenez  vos  bil- 
lets, ajouta  Pique-Vinaigre  avec  son  accent  de  bate- 
leur ;  ce  n'est  pas  dix  sous,  deux  sous,  un  sou,  un  cen- 
time que  ça  vous  coulera...  Non,  messieurs  ;  ça  vous 
coûtera  la  bagatelle  de...  rien  du  tout...  c'est  à  la 
portée  de  tout  le  monde,  on  ne  fournil  que  sa  lêle... 
la  coupure  et  la  frisure  est  aux  frais  du  gouverne- 
ment... Voilà  la  justice  gratis...  Mais  la  justice  qui 
empêcherait  une  honnête  mère  de  famille  d'être 
battue  cl  dépouillée  par  un  gueux  de  mari  qui  veut 
ei  peut  faire  argent  de  sa  lille...  celle  justice-là 
coûte  cinq  cents  francs.,  et  il  faudra  t'en  passer, 
ma  pauvre  Jeanne... 


130  COMPARAISON. 

—  Tiens...  Fortuné  dit  la  malheuroiise  mère  en 
fondant  en  larmes,  tu  me  mets  la  mort  dans  Tàme... 

—  C'est  qu'aussi  je  Tai...  la  mort  dans  Tàme,  en 
pensant  à  ton  sort...  à  celui  de  ta  famille...  et  en 
reconnaissant  que  je  n'y  peux  rien...  J'ai  l'air  de 
toujours  rire...  Mais  ne  l'y  trompe  pas  ,  j'ai  deux 
sortes  de  gaietés,  vois-tu  ,  Jeanne  ,  ma  gaieté  gaie 
et  ma  gaieté  triste...  Je  n'ai  ni  la  force  ni  le  courage 
d'être  méchant,  colère  ou  haineux  comme  les  autres, 
ça  s'en  va  toujours  chez  moi  en  paroles  plus  ou 
moins  farces.  Ma  poltronnerie  et  ma  faiblesse  de 
corps  m'ont  empêché  de  devenir  pis  que  je  suis... 
Il  a  fallu  l'occasion  de  celle  bicoque  isolée,  où  il  n  y 
avait  pas  un  chat...  et  surtout  pas  un  chien,  pour  me 
pousser  à  voler...  11  a  fallu  encore  que  par  hasard  il 
ait  fait  un  clair  de  lune  superbe  ;  car  la  nuit,  et  seul, 
j'ai  une  peur  de  tous  les  diables!... 

—  C'est  ce  qui  me  fait  toujours  te  dire  ,  mon 
pauvre  Fortuné,  que  tues  meilleur  que  tune  crois... 
Aussi  j'espère  que  les  juges  auront  pitié  de  loi. 

—  Pitié  de  moi?  un  libéré  récidiviste?  compte 
là-dessus!  Après  ça,  je  ne  leur  en  veux  pas  :  être 
ici,  là  ou  ailleurs,  ça  m'est  égal  ;  et  puis  tu  as  raison, 
je  ne  suis  pas  méchant...  et  ceux  qui  le  sont,  je  les 
hais  à  ma  manière,  en  me  moquant  d'eux  ;  faut  croire 
qu'à  force  de  conter  des  histoires  où,  pour  plaire  à 
mes  auditeurs,  je  fais  toujours  en  sorte  que  ceux 
qui  tourmentent  les  autres  par  pure  cruauté  reçoivent 


COMPARAISON.  i5i 

}\  la  fin  des  raclées  indignes...  je  me  serai  habituée 
sentir  comme  je  raconte. 

—  Ils  aiment  des  histoires  pareilles,  ces  gens  avec 
qui  lu  es...  mon  pauvre  frère?  Je  n'aurais  pas  cru 
cela. 

—  Minute!...  Si  je  leur  contais  des  récits  où  un 
gaillard  qui  vole  ou  qui  tue  pour  voler  est  roué  à  la 
fin  ,  ils  ne  me  laisseraient  pas  finir  ;  mais  s'il  s'agit 
ou  d'une  femme  ou  d'un  enfant ,  ou ,  par  exemple  , 
d'un  pauvre  diable  comme  moi  qu'on  jetterait  par 
terre  en  soufiQani  dessus,  et  qu'il  soit  poursuivi  à 
outrance  par  une  barbe  noire  qui  le  persécute  seu- 
lement pour  le  plaisir  de  le  persécuter,  polr  l'hon- 
neur ,  comme  on  dit ,  oh  !  alors  ils  trépignent  de 
joie  quand  à  la  fin  du  conte  la  barbe  noire  reçoit  sa 
paye...  Tiens,  j'ai  surtout  une  histoire  intitulée  : 
Grlngalktet  Coupe-en-Deux,  qui  faisait  les  délices 
de  la  centrale  de  Melun,  et  que  je  n'ai  pas  encore 
racontée  ici.  Je  l'ai  promise  pour  ce  soir  ;  mais  fau- 
dra qu'ils  mettent  crânement  à  ma  tirelire  ,  et  tu  en 
profileras...  Sans  compter  que  je  l'écrirai  pour  tes 
enfants...  Gringalet  et  Cocpe-en-Deux,  ça  les  amu- 
sera; des  religieuses  hraieni  cette  histoire-là  ,  ainsi 
sois  tranquille. 

—  Enfin,  mon  pauvre  Fortuné,  ce  qui  me  console 
un  peu,  c'est  de  voir  que  lu  n'es  pas  si  malheureux 
que  d'autres  ,  grâce  à  ton  caractère. 

—  Bien  sûr  que  si  j'étais  comme  un  détenu  qui 


1*2  COMPARAISON. 

est  de  noire  chambrée  ,  je  serais  malfaisant  à  moi- 
même.  Pauvre  garçon...  j'ai  bien  peur  qu'avant  la 
fin  de  la  journée  il  ne  saigne  d'un  côté  ou  d'un 
autre...  ça  cbauiïe  à  rouge  pour  lui...  il  y  a  un  mau- 
vais complot  monté  pour  ce  soir...  à  son  inten- 
tion... 

—  Ah!  mon  Dieu!  on  veut  lui  faire  du  mal?... 
Ne  te  mêle  pas  de  ça,  au  moins,  Fortuné!... 

—  Pas  si  bête  !...  j'attraperais  des éclaboussures  ; 
c'est  en  allant  et  en  venant  que  j'ai  entendu  jaboter 
l'un  et  l'autre...  on  parlait  de  bâillon,  pour  l'empê- 
cher de  crier...  et  puis...  atind'empêcher  qu'on  ne 
voie  son  exécution...  ils  veulent  faire  cercle  autour 
de  lui...  en  ayant  l'air  d'écouter  l'un  d'eux...  qui 
sera  censé  lire  tout  haut  un  journal  ou  autre 
chose... 

—  Mais...  pourquoi  veut-on  le  maltraiter  ainsi?.., 

—  Comme  il  est  toujours  seul ,  qu'il  ne  parle  à 
personne ,  et  qu'il  a  l'air  dégoûté  des  autres ,  ils 
s'imaginent  que  c'est  un  mouchard,  ce  qui  est  très- 
bête  :  car,  au  contraire,  il  se  faufilerait  avec  tout  le 
monde  s'il  voulait  moucharder.  Mais  la  fin  de  la 
chose  est  qu'il  a  Tair  d'un  monsieur,  et  que  ça  les 
offusque.  C'est  le  capitaine  du  dortoir,  nommé  le 
Squelette  ambulanl,  qui  est  à  la  lête  du  complot.  Il 
est  comme  un  vrai  désossé  après  ce  pauvre  Ger- 
main, leur  bête  noire  s'appelle  ainsi.  Ma  foi,  qu'ils 
s'arrangent,  cela  les  regarde,  je  n'y  peux  rien.  Mais, 


COMPARAISON.  !55 

tu  vois,  Jeanne,  voilà  à  quoi  ça  sert  d'élre  Irisle  ea 
prison...  tout  de  suite  on  vous  suspecte  ;  aussi ,  je 
ne  l'ai  jamais  été ,  moi ,  suspecté.  Ah  çà  !  ma  fille, 
assez  causé,  va-t'en  voir  chez  loi  si  j'y  suis,  tu  prends 
sur  ton  temps  pour  venir  ici...  moi,  je  n'ai  qu'à 
bavarder...  toi,  c'est  différent...  ainsi  bonsoir. 
Reviens  de  temps  en  temps  ;  lu  sais  que  j'en  serai 
conlent. 

—  Mon  frère,  encore  quelques  moments,  je  l'en 
prie... 

—  Non  ,  non  ,  tes  enfants  t'attendent...  Ah  çà  l 
lu  ne  leur  dis  pas ,  j'espère ,  que  leur  nononcle  est 
pensionnaire  ici? 

—  liste  croient  aux  îles,  comme  autrefois  notre 
mère...  De  celle  manière,  je  peux  leur  parler  de 
loi... 

—  A  la  bonne  heure...  Ah  çà  !  va-t'en  vite, 
vite. 

—  Oui ,  mais  écoute ,  mon  pauvre  frère  :  je  n'ai 
pas  grand'chose ,  pourtant  je  ne  te  laisserai  pas 
ainsi.  Tu  dois  avoir  si  froid,  pas  de  bas...  et  ce 
mauvais  gilet  !...  Nous  t'arrangerons  quelques  bardes 
avec  Catherine.  Dame!  Fortuné...  tu  penses,  ce 
n'est  pas  l'envie  de  bien  faire  pour  toi  qui  nous 
manque. 

—  De  quoi?  de  quoi?  des  bardes?  mais  j'en  ai 
pleinmes  malles...  Dès  qu'elles  vont  arriver,  j'aurai 
de  quoi  m'habiller  comme  un  prince.  Allons,  ris 

TOBE  XI»  9 


984  COMDARAISON. 

donc  un  peu  !  Non  ?  Eh  bien ,  sérieusement ,  ma 
fille,  ça  n'est  pas  de  refus. . .  en  attendant  que  Grin- 
galet et  Coupe-en-Deux  aient  rempli  ma  tirelire. 
Alors  je  te  rendrai  ça...  Adieu,  ma  bonne  Jeanne; 
la  première  fois  que  tu  viendras,  que  je  perde  mon 
nom  de  Pique-Vinaigre  si  je  ne  le  fais  pas  rire. 
Allons,  va-t'en...  je  t'ai  déjà  trop  retenue. 

—  Mais,  mon  frère,  écoute  donc  î... 

—  Mon  brave...  eh!  mon  brave,  cria  Pique- 
Vinaigre  au  gardien  qui  était  assis  à  l'autre  bout 
du  couloir,  j'ai  fini  ma  conversation,  je  voudrais 
rentrer. . .  assez  causé . . . 

—  Ah  !  Fortuné ,  ce  n'est  pas  bien  de  me  ren- 
voyer ainsi ,  dit  Jeanne. 

—  C'est  au  contraire  très-bien.  Allons ,  adieu, 
bon  courage ,  et  demain  matin  dis  aux  enfants  que 
tu  as  rêvé  de  leur  oncle  qui  est  aux  îles  et  qu'il  t'a 
prié  de  les  embrasser...  Adieu. 

—  Adieu ,  Fortuné  ,  »  dit  la  pauvre  femme  tout 
en  larmes  et  en  voyant  rentrer  son  frère  dans  l'inté  - 
rieur  de  la  prison . 

Rigolette ,  depuis  que  le  recors  s'était  assis  à 
côté  d'elle  ,  n'avait  pu  entendre  la  conversation  de 
Pique-Vinaigre  et  de  Jeanne ,  mais  elle  n'avait  pas 
quitté  celle-ci  des  yeux,  pensant  au  moyen  de  savoir 
l'adresse  de  celte  pauvre  femme  ,  afin  de  pouvoir, 
selon  sa  première  idée,  la  recommander  à  Rodolphe. 

Lorsque  Jeanne  se  leva  du  banc  pour  quittei*  le 


-"'        COMPARAISON.  135 

parloir,  la  grisetle  s'approcha  d'elle  en  lui  disanr 
limideroent  :    __,.— -^ 

«  Madame ,  lout  à  Thcurc,  sans  chercher  à  vous 
écouler  ,  j'ai  cnicndu  que  vous  étiez  frangense- 
passementière? 

—  Oui,  mademoiselle,  répondit  Jeanne  un  peu 
surprise,  mais  prévenue  en  faveur  de  Rigolette  par 
son  air  gracieux  et  sa  charnianle  figure. 

—  Je  suis  couturière  en  robes,  reprit  la  grisétte  ; 
maintenant  que  les  franges  et  les  passementeries 
sont  à  la  mode,  j'ai  quelquefois  des  pratiques  qui  me 
demandent  des  garnitures  à  leur  goût  ;  j'ai  pensé 
qu'il  serait  peut-être  moins  cher  de  m'adresser  à 
vous,  qui  travaillez  en  chambre,  que  de  m'adresser 
à  un  marchand ,  et  que  d'un  autre  côté  je  pourrais 
vous  donner  plus  que  ne  vous  donne  votre  fabri- 
cant. 

—  C'est  vrai,  mademoiselle,  en  prenant  de  la 
soie  à  mon  compte,  cela  me  ferait  un  peiitbénéfice... 
Vous  êtes  bien  bonne  de  penser  à  moi...  je  n'en 
reviens  pas... 

—  Tenez,  madame,  je  vous  parlerai  franchement  : 
j'attends  la  personne  que  je  viens  voir  ;  n'ayant  à 
causer  avec  personne,  tout  à  l'heure,  avant  que  ce 
monsieur  se  soit  mis  entre  nous  deux,  sans  ie  vou- 
loir, je  vous  assure,  je  vous  ai  entendue  parler  à 
votre  frère  de  vos  chagrins,  de  vos  enfanis  ;  je  me 
8ub  dit  ;  Entre  pauvre»  gen&  on  doit  s'aider.  L'idée 


Ï36  COMPARAISON. 

m'est  venue  que  je  pourrais  vous  être  bonne  a  quel- 
que chose,  puisque  vous  étiez  frangeuse.  Si,  en 
effet ,  ce  que  je  vous  propose  vous  convient ,  voici 
mon  adresse ,  donnez-moi  la  vôtre ,  de  façon  que 
lorsque  j'aurai  une  petite  commande  à  vous  faire,  je 
saurai  où  vous  trouver.   » 

Et  Rigolelte  donna  une  de  ses  adresses  à  la  sœur 
de  Pique-Vinaigre. 

Celle-ci,  vivement  touchée  des  procédés  de  la  gri- 
selte,  dit  avec  effusion  : 

I  Votre  figure  ne  m'avait  pas  trompée ,  made- 
moiselle ,  et  puis  ,  ne  prenez  pas  cela  pour  de  Tor- 
gueil,  mais  vous  avez  un  faux  air  de  ma  fille  ainéc  , 
ce  qui  fait  qu'en  entrant  je  vous  avais  regardée  par 
deux  fois.  Je  vous  remercie  bien  ;  si  vous  m'em- 
ployez, vous  serez  contente  de  mon  ouvrage,  ce  sera 
fait  en  conscience...  Je  me  nomme  Jeanne  Duport... 
je  demeure  rue  de  la  Barillerie,  n°  1. 

—  ]S°  1...  Ça  n'est  pas  difficile  à  retenir.  Merci , 
madame. 

—  C'est  à  moi  de  vous  remercier,  ma  chère  de- 
moiselle, c'est  si  bon  à  vous...  d'avoir  tout  de  suite 
pensé  à  m'être  utile  !  Encore  une  fois ,  je  n'en  re- 
viens pas. 

—  Mais  c'est  tout  simple ,  madame  Duport ,  dit 
Rigolelte  avec  un  charmant  sourire.  Puisque  j'ai 
un  faux  air  de  voire  fille  Catherine ,  ce  que  vous 
appelez  ma  bonne  idée  ne  doit  pas  vous  étonner. 


COMPARAISON,  i31 

—  Étes-voiis  gentille...  chère  demoiselle  !  Tenez, 
grâce  à  vous ,  je  m'en  irai  un  peu  moins  iriste  que 
je  ne  croyais ,  et  puis  peut-être  que  nous  nous  re- 
trouverons ici  quelquefois ,  car  vous  venez  comme 
moi  voir  un  prisonnier  ? 

—  Oui,  madame...,  répondit  Rigoletle en  soupi- 
rant. 

—  Alors  ,  à  revoir...  du  moins ,  je  l'espère,  ma- 
demoiselle... Rigoletle,  dit  Jeanne  Duport  après 
avoir  jeté  les  yeux  sur  l'adresse  de  la  griselte. 

—  A  revoir,  madame  Duport...  Au  moins,  pensa 
Rigolette  en  allant  se  rasseoir  sur  son  banc  ,  je 
sais  maintenant  l'adresse  de  celle  pauvre  femme , 
et  bien  sûr  M.  Rodolphe  s'intéressera  à  elle  quand 
il  saura  combien  elle  est  malheureuse ,  car  il  m'a 
toujours  dit  :  Si  vous  connaissez  quelqu'un  de 
bien  à  plaindre  ,  adressez-vous  à  moi...  > 

Et  Rigolelte,  se  remellant  à  sa  place,  attendit 
avec  impatience  la  fin  de  l'entretien  de  son  voisin  , 
afin  de  pouvoir  faire  demander  Germain. 


Maintenant, quelques  mots  sur  lascène  précédente. 

Malheureusement ,  il  faut  l'avouer,  l'indignation 
du  misérable  frère  de  Jeanne  Duport  avait  été  légi- 
time... 

Oui...  en  disant  que  la  loi  était  trop  chère  pour 
les  pauvres,  il  disait  vrai. 


158  COMPARAISON. 

Plaider  devant  les  tribunaux  civils  entraîne  des 
frais  énormes  et  inaccessibles  aux  artisans ,  qui 
vivent  à  grand'peine  d'un  salaire  insuffisant. 

Qu'une  mère  ou  qu'un  père  de  famille  apparte- 
nant à  cette  classe  toujours  sacrifiée,  veuille  en  effet 
obtenir  une  séparation  de  corps  ;  qu'ils  aient,  pour 
l'obtenir,  tous  les  droits  possibles... 

L'obtiendront-ils? 

Non. 

Car  il  n'y  a  pas  un  ouvrier  en  état  de  dépenser  de 
quatre  à  cinq  cents  francs  pour  les  onéreuses  forma- 
lités d'un  tel  jugement. 

Pourtant  le  pauvre  n'a  d'autre  vie  que  la  vie 
domestique  ;  la  bonne  ou  mauvaise  conduite  d'un 
chef  de  famille  d'artisans  n'est  pas  seulement 
une  question  de  moralité ,  c'est  une  question  de 

PAIN... 

Le  sort  d'une  femme  du  peuple ,  tel  que  nous 
venons  d'essayer  de  le  peindre ,  mérite-t-il  donc 
moins  d'intérêt,  moins  de  protection  que  celui 
d'une  femme  riche  qui  soutîre  des  désordres  ou  des 
infidélités  de  son  mari? 

Rien  de  plus  digne  de  pitié,  sans  doute,  que  les 
douleurs  de  Tâme. 

Mais  lorsqu'à  ces  douleurs  se  joint,  pour  une  mal- 
heureuse mère,  la  misère  de  ses  enfants  ,  n'est-il 
pas  monstrueux  que  la  pauvreté  de  celte  femme  la 
mette  hors  la  loi  et  la  livre  sans  défense  ,  elle  et  sa 


COMPARAISON.  139 

famille  ,  aux  odieux  traitements  d'ua  mari  fainéant 
et  corrompu  ? 

Et  cette  monstruosité  existe. 

Et  un  repris  de  justice  peut,  4^ns  ceitâ  eireon- 
slance  comme  dans  d'autres,  nier  avec  éroil  et  logi- 
que rimparlialiié  des  institutions  au  nom  desquelles 
il  est  condamné. 

Est- il  besoin  de  dire  ce  qu'il  y  a  de  dangereux, 
pour  la  société,  à  justifier  de  pareilles  attaques? 

Quelle  sera  linfluence ,  l'autorité  morale  de  ces 
lois,  dont  Tapplication  est  absolument  subordonnée 
à  une  question  d'argent. 

La  justice  civile,  comme  la  justice  criminelle ,  ne 
devrait-elle  pas  être  accessible  à  tous? 

Lorsque  des  gens  sont  trop  pauvres  pour  pou- 
voir invoquer  le  bénéfice  d'une  loi  éminemment 
prcservatrice  et  tutélaire ,  la  société  ne  devrait- 
eilc  pas,  à  ses  frais ,  en  assurer  l'application,  par 
respect  pour  Thonneur  et  pour  le  repos  des  fa- 
milles ? 

Mais  laissons  celte  femme  qui  restera  toute  sa  vie 
la  victime  d'un  mari  brutal  et  perverti,  parce  qu'elle 
est  trop  pauvre  pour  faire  prononcer  sa  séparalioa 
de  corps  par  la  loi! 

Tarions  du  frère  de  Jeanne  Duport. 

Ce  reclusionnaire  libéré  sort  d'un  antre  de  cor- 
rnpiion  pour  rentrer  dans  le  monde;  il  a  subi  sa 
peine  ,  payé  sa  dette  par  l'expiation. 


«40  COMPARAISON. 

Quelles  précautions  la  société  a-t-elle  prises  pour 
renipêcher  de  retomber  dans  le  crime? 

Aucune... 

Lui  a-t-on,  avec  une  charitable  prévoyance,  rendu 
possible  le  retour  au  bien ,  afin  de  pouvoir  sévir, 
ainsi  que  l'on  sévit ,  d'une  manière  terrible  ,  s'il  se 
montre  incorrigible  ? 

Non... 

La  perversion  contagieuse  de  vos  geôles  est  telle- 
ment connue  ,  est  si  justement  redoutée ,  que  celui 
qui  en  sort  est  partout  un  sujet  de  mépris,  d'aversion 
et  d'épouvante  :  serait-il  vingt  fois  homme  de  bien, 
il  ne  trouvera  presque  nulle  part  de  l'occupation. 

De  plus,  votre  surveillance  flétrissante  l'exile 
dans  de  petites  localités  où  ses  antécédents  doivent 
être  immédiatement  connus,  et  où  il  n'aura  aucun 
moyen  d'exercer  les  industries  exceptionnelles 
souvent  imposées  aux  détenus  par  les  fermiers  de 
travail  des  maisons  centrales. 

Si  le  libéré  a  le  courage  de  résister  aux  tentations 
mauvaises ,  il  se  livrera  donc  à  l'un  de  ces  métiers 
homicides  dont  nous  avons  parlé  ,  à  la  préparation 
de  certains  produits  chimiques  dont  l'influence 
mortelle  décime  ceux  qui  exercent  ces  funestes 
professions  (1),  ou  bien  encore,  s'il  en  a  la  force,  il 


\\         (1)  On  vient  de  trouver ,  assurc-t-on  ,  le  moyen  de  préserver  les 
'  \    wallieureux  ouvriers  voués  à  ces  eflVovablos  industries.  —  ï'oir  le 


COMPARAISON.  141 

ira  extraire  du  grès  dans  la  forêt  de  Fontainebleau, 
métier  auquel  on  résiste,  terme  moyen...  six 
ans  I!l 

La  condiiion  d'un  libéré  est  donc  beaucoup  plus 
fàcbeuse,  plus  pénible,  plus  difficile  qu'elle  ne  Tétait 
avant  sa  première  faute  :  il  marcbe  entouré  d'en- 
traves, d'écueils  ;  il  lui  faut  braver  la  répulsion,  les 
dédains,  souvent  même  la  plus  profonde  misère... 

El  s'il  succombe  à  toutes  ces  chances  effrayantes 
de  criminalité,  et  s'il  commet  un  second  crime,  vous 
vous  montrez  mille  fois  plus  sévère  envers  lui  que 
pour  sa  première  faute... 

Cela  est  injuste...  car  c'est  presque  toujours  la 
nécessiié  que  vous  lui  faites  qui  le  conduit  à  un 
second  crime. 

Oui,  car  il  est  démontré  qu'au  lieu  de  corriger, 
votre  système  pénitentiaire  déprave. 

Au  lieu  d'améliorer...  il  empire... 

Au  lieu  de  guérir  de  légères  affections  morale?,  il 
les  rend  incurables. 

Votre  aggravation  de  peine  ,  impitoyablement 
appliquée  à  la  récidive,  est  donc  inique,  barbare, 
puisque  celte  récidive  est,  pour  ainsi  dire,  une 
conséquence   forcée  de   vos  insiiiuiiuiis   pénales. 


Slévioire  descriptif  d'un  nouveau  procédé  de  fabbicatioh  du  BLijc 
DE  cÉuisE ,  présenté  à  l^  Académie  des  Sciences,  par  M.  J.  If.  G  an  • 
nal. 


142  COMPARAISON. 

Le  terrible  châtiment  qui  frappe  les  récidivistes 
serait  juste  et  logique,  si  vos  prisons  moralisaient, 
épuraient  les  détenus,  et  si  à  l'expiration  de  leur 
peine  une  bonne  conduite  leur  était  sinon  facile,  du 
moins  généralement  possible... 

Si  Ton  s'étonne  de  ces  contradictions  de  la  loi, 
que  sera-ce  donc,  lorsque  Ton  comparera  certains 
délits  à  certains  crimes. 

Soit  à  cause  de  leurs  suites  inévitables,  soit  à 
cause  des  disproportions  exorbitantes  qui  existent 
entre  les  punitions  dont  ils  sont  aiieinls? 

L'entretien  du  prisonnier  que  venait  visiter  le 
recors  nous  offrira  un  de  ces  affligeants  contrastes. 


I 


vil 


MAITRE  FOULARD. 


Le  détenu  qui  entra  dans  le  parloir  au  moment  où 
Pique-Vinaigre  en  sortait,  était  un  homme  de  trente 
ans  environ,  aux  cheveux  d'un  blond  ardent,  à  la 
figure  joviale,  pleine  et  rubiconde  ;  sa  taille  moyenne 
rendait  plusremarqnable  encore  son  énorme  embon- 
point. Ce  prisonnier,  si  vermeil  et  si  obèse,  s'en- 
veloppait dans  une  longue  et  chaude  redingote  de 
molleton  gris,  pareille  à  son  panlalon  à  pied  ;  une 
sorte  de  casquetie-chaperon  en  velours  rouge,  dite 
à  la  Permet  Leclerc^  complétait  le  costume  de  ce 
personnage  qui  portait  d'excellentes  pantoufles  four- 
rées. Quoique  la  mode  des  breloques  fut  passée 


444  MAÎTRE  BOULARD. 

depuis  longtemps,  la  chaîne  d'or  de  sa  montre  sou- 
tenait bon  nombre  de  cachets  montés  en  pierres 
fines;  enfin  plusieurs  bagues,  enrichies  d'assez  belles 
pierreries,  brillaient  aux  grosses  mains  rouges  de 
ce  détenu  nommé  maître  Boulard,  huissier  prévenu 
à'abus  de  confiance. 

Son  interlocuteur  était,  nous  l'avons  dit,  Pierre 
Bourdin,run  des  gardes  du  commerce  chargés  d'opé- 
rer Tarreslaiion  de  Morel  le  lapidaire.  Ce  recors  était 
ordinairement  employé  par  maître  Boulard,  huissier 
de  M.  Petit-Jean,  prête-nom  de  Jacques  Ferrand. 

Bourdin,  plus  petit  et  aussi  replet  que  l'huissier, 
se  modelait  selon  ses  moyens  sur  son  patron,  dont 
il  admirait  la  magnificence.  Affectionnant  comme 
lui  les  bijoux,  il  portait  ce  jour-là  une  superbe 
épingle  de  topaze,  et  un  long  jaseron  d'or  serpen- 
tait, paraissait  et  disparaissait  entre  les  boutonnières 
de  son  gilet. 

«  Bonjour,  fidèle  Bourdin  ;  j'étais  bien  sûr  que 
vous  ne  manqueriez  pas  à  l'appel,  dit  joyeusement 
maître  Boulard  d'une  petite  voix  grêle  qui  contras- 
lait  singulièrement  avec  son  gros  corps  et  sa  large 
figure  fleurie. 

—  Manquer  à  l'appel  !  répondit  le  recors  ;  j'en 
étais  incapable,  mon  général.  > 

C'est  ainsi  que  Bourdin,  par  une  plaisanterie  a  la 
fois  familière  et  respectueuse,  appelait  l'huissier  sous 
les  ordres  duquel  il  instrumentait,  cette  locution 


MAITRE  BOL'LARD.  1<15 

niililalrc  étant  d'ailleurs  assez  souvent  usitée  parmi 
certaines  classes  d'employés  et  de  praticiens  civils. 
«  Je  vois  avec  plaisir  que  Tamitié  reste  fidèle  à 
rinfortune,  dit  maître  Boulard  avec  une  gaieté  cor- 
diale ;  pourtant  je  commençais  à  m'inquiéter,  voilà 
trois  jours  que  je  vous  avais  écrit,  et  pas  de  Bourdin. 

—  Figurez-vous ,  mon  général ,  que  c'est  toute 
une  histoire.  Vous  vous  rappelez  bien  ce  beau  vicomte 
de  la  rue  de  Chaillot  ? 

—  Saint-Rémy? 

—  Justement  !  Vous  savez  comme  il  se  moquait  de 
nos  prises  de  corps? 

—  Il  en  était  indécent.;. 

—  A  qui  le  dites-vous?  nous  deux  Malicorne  nous 
en  étions  comme  abrutis,  si  c'est  possible. 

—  C'est  impossible,  brave  Bourdin. 

—  Heureusement ,  mon  général ,  mais  voici  le 
fait  :  ce  beau  vicomte  a  monté  en  litres. 

—  Il  est  devenu  comte? 

—  Non  !  d'escroc  il  est  devenu  voleur. 

—  Ah  !  bah  ! 

—  On  est  à  ses  trousses  pour  des  diamants  qu'il  a 
effarouchés.  Et,  par  parenthèse,  ils  appartenaient 
au  joaillier  qui  employait  cette  vermine  de  Morel,  le 
lapidaire,  que  nous  allions  pincer  rue  du  Temple, 
lorsqu'un  grand  mince,  à  moustaches  noires,  a  payé 
pour  ce  meurt-de-faim,  et  a  manqué  de  nous  jeter 
du  liaut  en  bas  des  escaliers,  nous  deux  Malicorne, 


146  MAITRE  fiOULÂr.D. 

—  Ah!  oui,  oui,  je  me  souviens...  vous  m'avez 
raconté  cela  ,  mon  pauvre  Bourdin...  c'était  fort 
drôle.  Le  meilleur  de  la  farce  a  été  que  la  portière 
de  la  maison  vous  a  vidé  sur  le  dos  une  écuellée  de 
soupe  bouillante... 

— Y  compris  Técuelle,  général,  qui  a  éclaté  comme 
une  bombe  à  nos  pieds...  Vieille  sorcière!... 

—  Ça  comptera  sur  vos  états  de  services  et  bles- 
sures. . .  Mais  ce  beau  vicomte  ? 

—  Je  vous  disais  donc  que  Saint-Rémy  était 
poursuivi  pour  vol...  après  avoir  fait  croire  à  son 
bon  enfant  de  père  qu'il  avait  voulu  se  brûler  la 
cervelle.  Un  agent  de  police  de  mes  amis ,  sachant 
que  j'avais  longuement  traqué  ce  vicomte,  m'a  de- 
mandé si  je  ne  pourrais  pas  le  renseigner,  le  mettre 
sur  la  trace  de  ce  mirliflor...  Justement  j'avais  su 
trop  tard ,  lors  de  la  dernière  contrainte  par  corps 
à  laquelle  il  avait  échappé ,  qu'il  s'était  terré  dans 
une  ferme  à  Arnouville,  à  cinq  lieues  de  Paris... 
Mais  quand  nous  y  étions  arrivés...  il  n'était  plus 
temps. . .  l'oiseau  avait  déniché  ! . . . 

—  D'ailleurs  il  a  ,  le  surlendemain ,  payé  celte 
lettre  de  change...  grâce  à  certaine  grande  dame  , 
dit-on. 

—  Oui,  général...  mais,  c'est  égal,  je  connais- 
sais le  nid,  il  s'était  déjà  une  fois  caché  là...  il 
pouvait  bien  s'y  être  caché  une  seconde...  c'est 
ce  que  j'ai  dit  à  mon  ami  l'agent  de  police*».  Ce^ 


MAITRE    EOLLARD.  147 

lul-ci  m'a  proposé  de  lui  donner  un  coup  de  main... 
en  amateur...  et  de  le  conduire  à  la  ferme.  Je  n'a- 
vais pas  d  occupation...  ça  me  faisait  une  partie  de 
campagne...  j'ai  accepté. 

—  Eh  bien  !  le  vicomte? 

—  Introuvable!..  Après  avoir  d'abord  rôdé  au- 
tour de  la  ferme ,  et  nous  y  être  ensuite  introduits, 
nous  sommes  revenus  ,  Jean  comme  devant...  c'est 
ce  qui  fait  que  je  n'ai  pas  pu  me  rendre  plus  tôt  à  vos 
ordres ,  mon  général. 

—  J'étais  bien  sûr  qu'il  y  avait  impossibilité  de 
votre  part,  n«)n  brave. 

—  Mais,  sans  indiscrétion,  comment  diable  vous 
trouvez-vous  ici  ?    , 

—  Des  canailles,  mon  cher...  une  nuée  de  ca- 
nailles, qui,  pour  une  misère  d'une  soixantaine  de 
mille  francs  ,  dont  ils  se  prétendent  dépouillés,  ont 
porté  plainte  contre  moi  en  abus  de  confiance ,  et 
me  forcent  de  me  défaire  de  ma  charge... 

—  Vraiment!  général?...  ah  bien!  en  voilà  un 
malheur!  comment...  nous  ne  travaillerons  plus 
pour  vous  ? 

—  Je  suis  à  la  demi-solde,  mon  brave Bourdin... 
me  voici  sous  la  remise. 

—  Mais  qui  est-ce  donc  que  ces  acharnés  là? 

—  Figurez-vous  qu'un  des  plus  forcenés  contre 
moi  esi  un  voleur  libéré  ,  qui  m'avait  donné  à 
recouvrer  le  montant  d'un  billet  de  sept  cents  mau» 


as  MAÎTRE  BOILAUD. 

vais  francs,  pour  lequel  il  fallait  poursuivre...  J'ai 
poursuivi,  j'ai  élé  payé,  j'ai  encaissé  l'argent...  et 
parce  que ,  par  suite  d'opérations  qui  ne  m'ont  pas 
réussi,  j'ai  fricassé  celte  somme  ainsi  que  beaucoup 
(l'aulres  ,  toute  celle  canaille  a  îant  piaillé ,  qu'on  a 
lancé  contre  moi  un  mandat  d'amener ,  et  que  vous 
me  voyez  ici ,  mon  brave  ,  ni  plus  ni  moins  qu'un 
malfaiteur. . . 

—  Si  ça  ne  fait  pas  suer,  mon  général...  vous  l 
^~  Mon  Dieu,  oui  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  cu- 
rieux, c'est  que  ce  libéré  m'a  écrit ,  il  y  a  quelques 
jours,  que  cet  argent  était  sa  seule  ressource  pour 
les  jours  mauvais,  et  que  ces  jours  mauvais  élant 
arrivés...  (je  ne  sais  pas  ce  quil  entend  par  là) 
j'étais  responsable  des  crimes  qu'il  pourrait  com- 
mettre pour  échapper  à  la  misère. 

—  C'est  charmant,  parole  d'honneur  î 

—  N'est-ce  pas?  rien  déplus  commode...  le  drôle 
est  capable  de  dire  cela  pour  son  excuse...  Heureu- 
sèment  la  loi  ne  connaît  pas  ces  complicités-là. 

—  Après  tout,  vous  n'êtes  prévenu  que  d'abus  de 
confiance,  n'est-ce  pas?  mon  général. 

—  Certainement!...  est-ce  que  vous  me  pren- 
driez pour  un  voleur,  maître  Bourdin? 

—  Ah!  par  exemple,  général!...  Je  voulais  dire 
qu'il  n'y  avait  rien  de  grave  là-dedans;  après  tout, 
il  n'y  a  pas  de  quoi  fouetter  un  chat. 

—  Est-ce  que  j'ai  l'air  désespéré,  mon  brave  ? 


MAITIIE  BOULARD.  140 

—  Pas  du  tout  ;  je  ne  vous  ai  jamais  trouvé  meil- 
leure mine.  Au  fait,  si  vous  êtes  condamné,  vous  en 
aurez  pour  deux  ou  trois  mois  de  prison  et  2o  francs 
d'amende...  Je  connais  mon  Code. 

—  Et  ces  deux  ou  trois  mois  de  prison...  j'ob- 
tiendrai, j'en  suis  sûr,  de  les  passer  bien  à  mon  aise 
dans  une  maison  de  santé.  J'ai  un  député  dans  ma 
manche. 

—  Oh!  alors...  votre  affaire  est  sure. 

—  Tenez,  Bourdin,  aussi  je  ne  peuxm'empêcher 
de  rire  ;  ces  imbéciles  qui  m'ont  fait  mettre  ici  seront 
bien  avancés,  ils  ne  verront  pas  davantage  un  sou 
de  l'argent  qu'ils  réclament.  Ils  me  forcent  de  vendre 
ma  charge ,  ça  m'est  égal ,  je  suis  censé  la  devoir  à 
mon  prédécesseur,  comme  vous  dites.  Vous  voyez, 
c'est  encore  ces  Gogos-Và  qui  seront  les  dindons  de 
la  farce,  comme  dit  Robert- Mac  aire. 

—  Mais  ça  me  fait  cet  eiîet-là,  général;  tant  pis 
pour  eux. 

—  Âh  çà  !  mon  brave ,  venons  au  sujet  qui  m'a 
fait  vous  prier  de  venir  me  voir  :  il  s'agit  d'une  mis- 
sion  délicate ,  d'une  affaire  de  femme ,  dit  maître 
Boulard  avec  une  fatuité  mystérieuse. 

—  Ah!  scélérat  de  général,  je  vous  reconnais 
bien  là  !...  de  quoi  s'agit-il?  comptez  sur  moi. 

—  Je  m'intéresse  particulièrement  à  une  jeune 
artiste  des  Folies-Dramatiques  ;  je  paye  son  terme, 
et,  en  échange,  elle  me  paya  de  retour,  du  moins  je 

Toaa  xu  20 


130  MAITRE  BOULARD. 

le  crois  ;  car,  mon  brave,  vous  le  savez,  souvent  les 
absents  ont  tort.  Or  je  tiendrais  d'autant  plus  à  sa- 
voir si/ai  torf,  qu'Alexandrine,  elle  s'appelle  Âlexan- 
drine,  m'a  fait  demander  quelques  fondit...  Je  n'ai 
jamais  été  chiche  avec  les  femmes;  mais,  écoulez 
donc,  je  n'aime  pas  à  être  dindonné.  Ainsi,  avant 
de  faire  le  libéral  avec  cette  chère  amie,  je  voudrais 
savoir  si  elle  le  mérite  par  sa  fidélité.  Je  sais  qu'il  n'y 
a  rien  de  plus  rococo,  de  plus  perruque,  que  la  fidé- 
lité; mais  c'est  un  faible  que  j'ai  comme  ça.  Vous 
me  rendriez  donc  un  service  d'ami,  mon  cher  cama- 
rade, si  vous  pouviez  pendant  quelques  jours  sur- 
veiller mes  amours  et  me  mettre  à  même  de  savoir 
à  quoi  m'en  tenir  ,  soit  en  faisant  jaser  la  portière 
d'Alesandrine,  soit... 

—  Suffit ,  mon  général ,  répondit  Bourdin  en 
interrompant  l'huissier  ;  ceci  n'est  pas  plus  malin 
que  de  surveiller  ,  épier  et  dépister  un  créancier. 
Reposez-vous  sur  moi  ;  je  saurai  si  mademoiselle 
Alexandrine  donne  des  coups  de  canif  dans  le  con- 
trat ,  ce  qui  ne  me  paraît  guère  probable  ;  car,  sans 
vous  commander,  mon  général ,  vous  êtes  trop  bel 
homme  et  trop  généreux  pour  qu'on  ne  vous  adore 
pas. 

—  J'ai  beau  être  bel  homme,  je  suis  ahr--v  mon 
ch'^r  cnma''ade  ,  et  c'ept  un  rr^nd  tort  ;  ....  ,  je 
compte  sur  vous  pour  savoir  îa  vérité. 

—  Vous  la  saurez ,  je  vous  en  réponds. 


MAITRE  BOL' LARD.  15i 

—  Ah  !  mon  cher  camarade,  comment  VQUS  ex- 
primer ma  reconnaissance  ? 

—  Allons  donc,  mon  général. 

—  Il  est  bien  entendu  ,  mon  brave  Bourdin ,  que 
dans  cette  circonstance-là  vos  honoraires  seront  ce 
qu'ils  seraient  pour  une  prise  de  corps? 

—  Mon  général,  je  ne  le  souffrirai  pas  ;  tant  que 
j'ai  exercé  sous  vos  ordres,  ne  m'avcz-vous  pas  tou- 
jours laissé  tondre  le  débiteur  jusqu'au  vif,  doubler, 
tripler  les  frais  d'arrestation,  frais  dont  vous  pour- 
suiviez ensuite  le  payement  avec  autant  d'activité  que 
s'ils  vous  eussent  été  dus  à  vous-même? 

—  Mais,  mon  cher  camarade,  ceci  est  différent... 
et  à  mon  tour  je  ne  souffrirai  pas... 

— Mon  général ,  vous  m'humilieriez  si  vous  ne  me 
permettiez  pas  de  vous  offrir  ces  renseignements  sur 
mademoiselle  Alexandrine  comme  une  faible  preuve 
de  ma  reconnaissance... 

—  A  la  bonne  heure  ;  je  ne  lutterai  pas  plus  long- 
temps avec  vous  de  générosité.  Au  reste,  votre  dé- 
vouemenlme  sera  unedouce  récompense  du  woeZ/euji? 
que  j'ai  toujours  mis  dans  nos  relations  d'affaires. 

— C'est  bien  comme  cela  que  je  l'en  tends,  mon  géné- 
ral ;  mais  ne  pourrai-je  pas  vous  être  bon  à  autre  chose? 
Vous  (levez  êive  liOiTibier-îentmai  ici,  vous  qui  le.iez 

(Ul  à  vos  aises?  Vous  êiej  à  la  pistofe  (<),  j'espère  ? 

(1)  En  chambre  particulière.  —  Les  prévenus  qui  peuvent  faire 
cette  dépense  obtiennent  cet  avantage. 


45a  MAITHE  DOLLAr.U. 

—  Certainement,  et  je  suis  arrivé  à  temps,  car 
j'ai  eu  la  dernière  chambre  vacante,  les  autres  sont 
comprises  dans  les  réparations  qu'on  fait  à  la  prison. 
Je  me  suis  installé  le  mieux  possible  dans  ma  cel- 
lule; je  n'y  suis  pas  trop  mal  :  j'ai  un  poêle,  j'ai  fait 
venir  un  bon  fauteuil,  je  fais  trois  longs  repas,  je 
digère,  je  me  promène  et  je  dors...  Sauf  les  inquié- 
tudes que  me  donne  Alexandrine,  vous  voyez  que 
je  ne  suis  pas  trop  à  plaindre. 

—  Mais  pour  vous  qui  étiez  si  gourmand,  géné- 
ral! les  ressources  de  la  prison  sont  bien  maigres? 

—  Et  le  marchand  de  comestibles  qui  est  dans 
ma  rue,  n'a-l-il  pas  été  créé  comme  qui  dirait  à  mon 
intention?  Je  suis  en  compte  ouvert  avec  lui,  et 
tous  les  deux  jours  il  m'envoie  une  bourriche  soi- 
gnée, et  à  ce  propos,  puisque  vous  êtes  en  train  de 
me  rendre  service,  priez  donc  la  marchande,  cette 
brave  petite  madame  Michonneau  qui ,  par  paren- 
thèse, n'est  pas  piquée  des  vers... 

—  Ah!  scélérat...  scélératissime  de  général... 
— Voyons,  mon  cher  camarade,  pas  de  mauvaises 

pensées,  dit  l'huissier  avec  une  nuance  de  fatuité, 
je  suis  seulement  bonne  pratique  et  bon  voisin... 
Donc,  priez  la  chère  madame  Michonneau  de  mettre 
dans  mon  panier  de  domain  un  pâté  de  ihon  ma- 
riné... c'est  la  saison,  ça  me  changera  et  ça  fait 
boire... 

—  ExccUcute  idée!... 


MAITRE  BOl'LARD.  485 

—  Et  puisque  madame  Miclionncau  me  renvoie 
un  panier  de  vins  composé,  bourgogne,  Champagne 
et  bordeaux,  pareil  au  dernier,  elle  saura  ce  que  ça 
veut  dire...  et  qu'elle  y  ajoute  deux  bouteilles  de 
son  vieux  cognac  de  18  j  7  et  une  livre  de  pur  moka 
frais  grillé  et  frais  moulu. 

—  Je  vais  écrire  la  date  de  Teau-de-vie  pour  ne 
rien  oublier,  dit  Bourdin  en  tirant  son  carnet  de  sa 
poche. 

—  Puisque  vous  écrivez ,  mon  cher  camarade , 
ayez  donc  aussi  la  bonté  de  noter  de  demander  chez 
moi  mon  édredon. 

—  Tout  ceci  sera  exécuté  à  la  lettre,  mon  géné- 
ral... soyez  tranquille,  me  voilà  un  peu  rassuré  sur 
votre  nourriture...  Mais  vos  promenades,  vojas  les 
faites  pcîe-mele  avec  ces  brigands  de  détenus? 

—  Oui ,  et  c'est  très-gai ,  très-animé  ;  je  des- 
cends de  chez  moi  après  déjeuner,  je  vais  tantôt 
dans  une  cour,  tantôt  dans  une  autre,  et  comme 
vous  dites,  je  m'encanaille...  C est  Régence...  c'est 
Porchcrons!  ie  vous  assure  qu'au  fond  ils  paraissent 
très-braves  gens,  il  y  en  a  de  fort  amusants.  Les 
plus  féroces  sont  rassemblés  dans  ce  qu'on  appelle 
la  Fosse  aux  Lions.  Ah  !  mon  cher  camarade , 
quelles  figures  patibulaires  !  Il  y  a  entre  autres  un 
nommé  le  Sr[ueletl€  ;  je  n'ai  jamais  rien  vu  de  pa- 
reil. 

—  Quel  drôle  de  nom  ! 


15 1  MAITRE  BOULARU. 

— 11  est  si  maigre,  ou  plutôt  si  décharné,  que  ça 
n'est  pas  un  sobriquet,  je  vous  dis  qu'il  est  effrayant; 
par  là-dessus  il  est  prévôt  de  sa  chambrée  ;  c'est  bien 
le  plus  grand  scélérat...  il  sort  du  bagne,  et  il  a  en- 
core volé  et  assassiné  ;  mais  son  dernier  meurtre  est 
si  horrible,  qu'il  sait  bien  qu'il  sera  condamné  à 
mort  sans  rémission  ,  mais  il  s'en  moque  comme  de 
colin-lampon. 

—  Quel  bandit!.  . 

—  Tous  les  détenus  l'admirent  et  tremblent  de 
vant  lui.  Je  me  suis  mis  tout  de  suite  dans  ses  bon- 
nes grâces  en  lui  donnant  des  cigares  ;  aussi  il  m'a 
pris  en  amitié  et  il  m'apprend  l'argot.  Je  fais  des 
progrès. 

—  Ah  !  ah  !  quelle  bonne  farce  !  mon  général  qui 
apprend  l'argot  ! 

—  Je  vous  dis  que  je  m'amuse  comme  un  bossu; 
ces  gaillards-là  m'adorent,  il  y  en  a  môme  qui  me 
tutoient...  Je  ne  suis  pas  fier,  moi,  comme  un  petit 
monsieur  nommé  Germain,  un  va-nu-pieds  qui  n'a 
pas  seulement  le  moyen  d'être  à  la  pistole,  et  qui 
se  mêle  de  faire  le  dégoûté,  le  grand  seigneur  avec 
eux. 

— Mais  il  doit  être  enchanté  de  trouver  un  homme 
aussi  comme  il  faut  que  vous,  pour  causer  avec  lui, 
s'il  est  si  dégoûté  des  autres?... 

—  Bah  !  il  n'a  pas  eu  l'air  seulement  de  remar- 
quer qui  j'étais  ;  mais,  l'eût-il  remarqué,  que  je  me 


MAÎTRE  BOULARD.  155 

serais  bien  gardé  de  répondre  à  ses  avances.  C'est  la 
bête  noire  de  la  prison...  ils  lui  joueront  tôt  au  tard 
un  mauvais  tour ,  et  je  n'ai  pardieu  pas  envie  de 
partager  l'aversion  dont  il  est  l'objet. 

—  Vous  avez  bien  raison. 

—  Ça  me  gâterait  ma  récréation  ;  car  ma  pro- 
menade avec  les  détenus  est  une  véritable  récréa- 
tion... Seulement  ces  brigands-là  n'ont  pas  grande 
opinion  de  moi ,  moralement...  Vous  comprenez,  ma 
prévention  de  simple  abus  de  confiance...  c'est  une 
misère  pour  des  gaillards  pareils...  Aussi  ils  me  re- 
gardent comme  bien  peu  ,  ainsi  que  dit  Arnal. 

—  En  effet ,  auprès  de  ces  matadors  de  crimes... 
vous  êtes... 

—  Un  véritable  agneau  pascal ,  mon  cher  cama- 
rade... Ah  çà  !  puisque  vous  êtes  si  obligeant ,  n'ou- 
bliez pas  mes  commissions. 

—  Soyez  tranquille,  mon  général. 
!•*  Mademoiselle  Alexandrine  ; 

2°  Le  pâté  de  poisson  et  le  panier  de  vin  ; 

5°  Le  vieux  cognac  de  1817,  le  café  en  poudre 
et  l'édredon...  vous  aurez  tout  cela...  Il  n'y  a  pas 
autre  chose? 

—  Ah  !...  si ,  j'oubliais...  Vous  savez  bien  où  de- 
meure M.  Badinot? 

—  L'agent  d'affaires?  oui. 

—  Eh  bien  !  veuillez  lui  dire  que  je  compte  tou- 
jours sur  son  obligeance  pour  me  trouver  un  avocat 


*56  maître  BOULARD. 

comme  il  me  le  faut  pour  ma  cause...  que  je  ne 
regarderai  pas  à  un  billet  de  mille. 

—  Je  verrai  M.  Badinot,  soyez  tranquille  ,  mon 
général  ;  ce  soir  toutes  vos  commissions  seront  fai- 
tes ,  et  demain  vous  recevrez  ce  que  vous  me  de- 
mandez. A  bientôt,  et  bon  courage,  mon  général. 

—  Au  revoir,  mon  cher  camarade.  > 

El  le  détenu  quitta  le  parloir  d'un  côté ,  le  visi- 
teur de  l'autre. 

Maintenant  comparez  le  crime  de  Pique-Vinaigre, 
récidiviste  ,  au  délit  de  maître  Boulard  ,  huissier. 

Comparez  le  point  de  départ  de  tous  deux  et  les 
raisons ,  les  nécessités  qui  ont  pu  les  pousser  au 
mal. 

Comparez  enfin  le  châtiment  qui  les  attend. 

Sortant  de  prison,  inspirant  partout  Téloigne- 
mcnt  et  la  crainte,  le  libéré  n'a  pu  exercer,  dans 
la  résidence  qu'on  lui  avait  assignée ,  le  métier 
qu'il  savait  ;  il  espérait  se  livrer  à  une  profession 
dangereuse  pour  sa  vie ,  mais  appropriée  à  ses  for- 
ces; celte  ressource  lui  a  manqué. 

Alors  il  rompt  son  ban  ,  revient  à  Paris  ,  comp- 
tant y  cacher  plus  facilement  ses  antécédents  et 
trouver  du  travail. 

Il  arrive  épuisé  de  fatigue  ,  mourant  de  faim  ;  par 
hasard  il  découvre  qu'une  somme  d'argent  est  dé- 
posée dans  une  maison  voisine ,  il  cède  à  une  dclcs- 


MAÎTRE  EÛL'LAr.D,  131 

table  icnialion,  il  force  un  volet,  ouvre  un  meuble, 
vole  cent  francs  et  se  sauve. 

On  Tarrête,  il  est  prisonnier. ..  Il  sera  jugé,  con- 
damné. 

Comme  récidiviste ,  quinze  ou  vingt  ans  de  Ira- 
vaux  forcés  et  l'exposition,  voilà  ce  qui  Taliend.  11 
le  sait. 

Cette  peine  formidable,  il  la  mérite. 

La  propriété  est  sacrée.  Celui  qui,  la  nuit,  brise 
votre  porte  pour  s'emparer  de  votre  avoir,  doit  su- 
bir un  châtiment  terrible. 

En  vain  le  coupable  objectera-t-il  le  manque 
d'ouvrage ,  la  misère ,  sa  position  excepiionnelle  , 
difficile,  intolérable,  le  besoin  que  sa  condition  de 
libéré  lui  impose...  Tant  pis,  la  loi  est  une  ;  la  so- 
ciété, pour  son  salut  et  pour  son  repos,  veut  et  doit 
être  armée  d'un  pouvoir  sans  bornes,  et  impitoya- 
blement réprimer  ces  attaques  audacieuses  contre  le 
bien  d'aulrui. 

Oui,  ce  misérable,  ignorant  et  abruti,  ce  récidi- 
viste corrompu  et  dédaigné  a  mérité  son  sort... 

Mais  que  méritera  donc  celui  qui ,  intelligent , 
riche ,  instruit ,  entouré  de  l'estime  de  tous,  revêtu 
d'un  caractère  officiel,  volera...  non  pas  pour  man- 
ger... mais  pour  satisfaire  à  de  fastueux  caprices  ou 
pour  tenter  les  chances  de  l'agiotage? 

Volera,  non  pas  cent  francs...  mais  volera  cent 
mille  francs..,  un  million?.,. 


158  MAÎTRE  BOULARD. 

Volera,  non  pas  la  nuit,  au  péril  de  sa  vie,  mais 
volera  tranquillement,  au  grand  jour,  à  la  lace  de 
tous? 

Volera...  non  pas  un  inconnu  qui  aura  mis  son  ar- 
gent sous  la  sauvegarde  d'une  serrure...  mais  volera 
un  client  qui  aura  mis  forcément  son  argent  sous  la 
sauvegarde  de  la  probité  de  TolBcie^  public  que  la  loi 
désigne,  impose  à  sa  confiance  ? 

Quel  châtiment  terrible  méritera  donc  celui-là  qui, 
au  lieu  de  voler  une  petite  somme  presque parnem- 
sité...  volera  par  luxe  une  somme  considérable?... 

Ne  serait-ce  déjà  pas  une  injustice  criante  de  ne 
lui  appliquer  qu'une  peine  égale  à  celle  qu'on  appli- 
que au  récidiviste  poussé  à  bout  par  la  misère,  au 
vol  par  le  besoin  ? 

Allons  donc,  dira  la  loi... 

Comment  appliquer  à  un  homme  bien  élevé  la 
même  peine  qu'à  un  vagabond?  Fi  donc  ! 

Comparer  un  délit  de  bonne  compagnie  avec  une 
ignoble  effraction?  Fi  donc!... 

Après  tout,  de  quoi  s'agit-il?  répondra,  par 
exemple,  maître  Boulard  d'accord  avec  la  loi  : 

«  —  En  vertu  des  pouvoirs  que  me  confère  mon 
f  office,  j'ai  touché  pour  vous  une  somme  d'argent  ; 
«  celle  somme  je  l'ai  dissipée,  détournée,  il  n'en 
«  resle  pas  une  obole  ;  mais  n'allez  pas  croire  que 
<  la  misère  m'ait  poussé  à  cette  spoliation  !  Suis-je 
c  un  mendiant,  un  nécessiteux?  Dieu  merci,  non, 


MAITRE  BOLLARD.  159 

c  j'avais  et  j'ai  de  quoi  vivre  largement.  Oh  !  ras- 

<  surez-vous,  mes  visées  étaient  plus  hautes  et  plus 
c  fières...  Muni  de  voire  argent,  je  me  suis  auda- 
«  cieusement  élancé  dans  la  sphère  éblouissante  de 

<  la  spéculation  ;  je  pouvais  doubler ,  tripler  la 
«  somme  à  mon  profit,  si  la  fortune  m'eût  souri... 
€  malheureusement  elle  m'a  été  contraire,  vous 
i  voyez  bien  que  j'y  perds  autant  que  vous...  > 

Encore  une  fois,  semble  dire  la  loi,  cette  spolia- 
lion,  lesie,  nette,  preste  et  cavalière,  faite  au  grand 
soleil ,  a-l-elle  quelque  chose  de  commun  avec  ces 
rapines  nocturnes,  ces  bris  de  serrures,  ces  effrac- 
tions de  portes,  ces  fausses  clefs,  ces  leviers,  sau- 
vage et  grossier  appareil  de  misérables  voleurs  du 
plus  bas  étage  ? 

Les  crimes  ne  changent-ils  pas  de  pénalité,  même 
de  nom ,  lorsqu'ils  sont  commis  par  certains  privi- 
légiés ? 

Un  malheureux  dérobe  un  pain  chez  un  boulanger, 
en  cassant  un  carreau...  une  servante  dérobe  un 
mouchoir  ou  un  louis  à  ses  njaîlres  :  cela  ,  bien  et 
dûment  appelé  vol  avec  circonstances  aggravantes 
ei  iîifamanies,  ressort  de  la  cour  d'assises. 

Et  cela  est  juste,  surtout  pour  le  dernier  cas. 

Le  serviteur  qui  vole  à  son  maître  est  doublement 
coupable,  il  fait  presque  partie  de  la  famille.  La 
maison  lui  est  ouverte  à  toute  heure,  il  trahit  indi- 
gnemeni  la  confiance  qu'on  a  en  lui  ;  c'est  cette  tra- 


IGO  MAITRE  BOlîLAr.D. 

hison  que  la  loi  frappe  d'une  condamnaiion  infa- 
mante. 

Encore  une  fois,  rien  de  i)lus  juste,  de  plus  moral. 

Mais  qu'un  huissier ,  mais  qu'un  ofiicior  public 
quelconque  vous  dérobe  Targeni  que  vous  avez  for- 
cement confié  à  sa  qualité  officielle,  non-seulement 
ceci  n'est  plus  assimilé  au  vol  tlomesliqueou  au  vol 
avec  effraction  ,  mais  ceci  n'est  pas  môme  qualifié 
vol  par  la  loi. 

i  Gomment?  » 

Non,  sans  doute!  vol...  ce  mot  est  par  trop  bru- 
tal...il  sent  trop  son  mauvais  lieu...  vol?...  fi  donc  ! 
ahus  de  confiance ,  à  la  bonne  heure  !  c'est  plus  déli- 
cat, plus  décent  et  plus  en  rapport  avec  la  condilion 
sociale,  la  considération  de  ceux  qui  sont  exposés  à 
commettre  ce...  délit!...  car  cela  s'appelle  f/cY/V. 
Crime  serait  aussi  trop  brutal. 

Et  puis,  distinction  imporlnnlc  : 

Le  crime  ressort  de  la  cour  d'assises; 

L'abus  de  confiance ,  de  la  police  correction- 
nelle. 

0  comble  de  l'équité  !  ô  comble  de  la  justice  dis- 
iributive  !  répétons-le  :  un  serviteur  vole  un  louis  à 
son  maître,  un  affamé  brise  un  carreau  pour  voler 
un  pain...  voilà  des  crimes,  vite  aux  assises. 

Un.  officier  public  dissipe  ou  détourne  un  million, 
c'est  un  ahui  de  confiance...  un  simf)le  tribunal  de 
police  correctionnelle  doit  en  connaître. 


MAITRC  BOKLARD.  161 

En  fait  »  en  droit ,  en  raison  ,  en  logique  ,  en  hu- 
manité, en  morale,  cette  effrayante  différence  entre 
les  pénalités  est-elle  justifiée  par  la  dissemblance 
de  criminalité? 

En  quoi  le  vol  domestique,  puni  d'une  peine  infa- 
mante, diffère-t-il  de  l'abus  de  confiance,  puni  d'une 
peine  correctionnelle  ? 

Est-ce  parce  que  Tabus  de  confiance  entraîne 
presque  toujours  la  ruine  des  familles? 

Qu'est-ce  donc  qu'un  abus  de  confiance,  sinon 
un  vol  domestique ,  mille  fois  aggravé  par  ses  con- 
séquences effrayantes  et  par  le  caractère  officiel  de 
celui  qui  le  commet? 

Ou  bien  encore ,  en  quoi  un  vol  avec  effraction 
est-il  plus  coupable  qu'un  vol  avec  abus  de  con- 
fiance ? 

Comment  !  vous  osez  déclarer  que  la  violation 
morale  du  serment  de  ne  jamais  forfaire  à  la  con- 
fiance que  la  société  est  forcée  d'avoir  en  vous  ,  est 
moins  criminelle  que  la  violation  matérielle  d'une 
porte  ? 

Oui,  on  l'ose... 

Oui ,  la  loi  est  ainsi  faite... 

Oui ,  plus  les  crimes  sont  graves,  plus  ils  compro- 
mettent l'existence  des  familles  ,  plus  ils  portent 
atteinte  à  la  sécurité,  à  la  moralité  publique...  moins 
ils  sont  punis. 

De  sorte  que  plus  les  coupables  ont  de  lumières  , 


162  MAITRE  BOULARD. 

d'intelligence,  de  bien-être  et  de  considération,  plus 
la  loi  se  montre  indulgente  pour  eux... 

De  sorte  que  la  loi  réserve  ses  peines  les  plus 
terribles  ,  les  plus  infamantes  pour  des  misérables 
qui  ont,  nous  ne  voudrions  pas  dire  pour  excuse... 
mais  qui  ont  du  moins  pour  prctcxle  Tignorance  , 
Tabrulissement ,  la  misère  où  on  les  laisse  plongés. 

Cette  partialité  de  la  loi  est  barbare  ,  et  profon- 
dément immorale. 

Frappez  impitoyablement  le  pauvre  s'il  attente 
au  bien  d'aulrui ,  mais  frappez  impitoyablement 
aussi  l'officier  public  qui  attente  au  bien  de  ses 
clients. 

Qu'on  n'entende  donc  plus  des  avocats  excuser, 
défendre  et  faire  absoudre  (car  c'est  absoudre  que 
de  condamner  à  si  peu  ) ,  des  gens  coupables  de 
spoliations  infâmes,  par  des  raisons  analogues  à 
celles-ci  : 

«  Mon  client  ne  nie  pas  avoir  dissipé  les  sommes 
€  dont  il  s'agit  ;  il  sait  dans  quelle  détresse  aiïrcuse 
«  son  abus  de  confiance  a  plongé  une  bonorable 
«  famille;  mais  que  voulez-vous ,  mon  client  a  l'es- 
«î  prit  aventureux ,  il  aime  à  courir  les  chances  des 
€   entreprises  audacieuses,  et  une  fois  qu'il  est  lancé 

<  dans  les  spécuiaiions  ,  et  une  fois  que  la  lièvre  de 

<  To^iotage  le  saisit,  il  ne  fait  plus  aucune  différence 
€   entre  ce  qui  est  à  lui  et  ce  qui  est  aux  autres.  > 

Ce  qui,  on  le  voit,  est  parfaitement  consolant 


MAITRE  BOULARD.  IC3 

pour  ceux  qui  sont  dépouillés ,  et  singulièrement 
rassurant  pour  ceux  qui  sont  en  position  de  l'être. 

Il  nous  semble  pourtant  qu'un  avocat  serait  assez 
mal  venu  en  cour  d'assises  s*il  présentait  environ 
cette  défense  : 

<  Mon  client  ne  nie  pas  avoir  crocheté  un  secré- 
«  taire  pour  y  voler  la  somme  dont  il  s'agit;  mais 

<  que  voulez-vous,  il  aime  la  bonne  chère,  il  adore 
I  les  femmes,  il  chérit  le  bien-être  et  le  luxe  ;  or , 
c   une  fois  qu'il  est  dévoré  de  cette  soif  de  plaisirs  , 

<  il  ne  fait  plus  aucune  différence  entre  ce  qui  est  à 
€  lui  et  ce  qui  est  aux  autres.  » 

Et  nous  maintenons  la  comparaison  exacte  entre 
le  voleur  et  le  spoliateur.  Celui-ci  n'agiote  que  dans 
l'espoir  du  gain  ,  et  il  ne  désire  ce  gain  que  pour 
augmenter  sa  fortune  et  ses  jouissances. 

Résumons  notre  pensée... 

Nous  voudrions  que,  grâce  à  une  réforme  législa- 
tive ,  l'abus  de  confiance,  commis  par  un  officier 
public,  fût  qualifié  vol  et  assimilé,  pour  le  minimum 
de  la  peine ,  au  vol  domestique ,  et ,  pour  le  maxi- 
mum ,  au  vol  avec  effraction  et  récidive. 

La  compagnie  à  laquelle  appartiendrait  l'officier 
public  serait  responsable  des  sommes  qu'il  aurait 
volées  en  sa  qualité  de  mandataire  forcé  et  salarié. 

Voici,  du  reste,  un  rapprochement  qui  servira  de 
corollaire  à  cetlû  digression...  Après  les  faits  que 
nous  allons  citer,  tout  commentaire  devient  inutile. 


164  MAITRE  BOULAnD. 

Seulement  on  se  demande  si  l'on  vît  dans  une 
société  civilisée  ou  dans  un  monde  barbare. 

On  lit  dans  le  Bullelin  des  tribunaux  du  17  fé- 
vrier 1845,  à  propos  d'un  appel  interjeté  par  un 
huissier  condamné  pour  abus  de  confiance  : 

<i  La  cour,  adoptant  les  moiifs  des  premiers  juges, 

c  Et  attendu  que  les  écrits  produits  pour  la  pre- 
«  mière  fois  devant  la  cour,  par  le  prévenu,  sont 
i  impuissants  pour  détruire  et  même  pour  affaiblir 
«  les  faits  qui  ont  élé  constatés  devant  les  premiers 
«  juges; 

î  Attendu  qu'il  est  prouvé  que  le  prévenu,  en  sa 
€  qualité  d'buissier,  comme  mandataire  forcé  et 
tf  salarié ,  a  reçu  des  sommes  d'argent  pour  trois 
a  de  ses  clients  ;  que  lorsque  des  demandes  de  la 
«  part  de  ceux-ci  lui  ont  été  adressées  pour  les  ob- 
<  tenir  ,  il  a  répondu  à  tous  par  des  subterfuges  et 
«   des  mensonges  ; 

1  Qu'enfin  il  a  détourné  et  dissipé  des  sommes 
«  d'argent  au  préjudice  de  ces  trois  clients;  qu'il  a 
i  abusé  de  leur  confiance  et  qu'il  a  commis  le  délit 
c  prévu  et  puni  par  les  art.  406  et  408  du  Code 
«  pénal,  etc.,  etc.  ; 

«  Confirme  la  condamnation  h  deux  mois  de  pri- 
«  son  et  vingt -cinq  francs  d'amende,   j 

Quelques  lignes  plus  bas ,  dans  le  môme  journal , 
on  lisait  le  même  jour  : 


MAÎTr.F,  BuULARIi.  <R'S 

c  —  Cinqnanle-lrois  ans  de  travaux  forcés.  Le 

<  15  seplcmbre  dernier,  un  vol  de  nuit  fut  commis 
»  avec  escalade  et  effraction ,  dans  une  maison 
I   habitée  par  les  époux  Bresson,  marchands  de  vin 

<  au  village  d'ivry. 

c  Des  traces  récentes  atlesîaient  qu'une  échelle 

<  avait  été  appliquée  contre  ie  mur  de  la  maison, 
1   et  l'un  des  volets  de  la  chambre  dévalisée  ,  don- 

<  nant  sur  la  rue ,  avait  cédé  sous  l'effort  d'une 
«   effraction  vigoureuse. 

€  Les  objets  enlevés  étaient  en  eux-mêmes  moins 

<  considérables  par  la  valeur  que  par  le  nombre  : 
€  c'étaient  de  mauvaises  bardes,  de  vieux  draps  de 
«  lit ,  des  chaussures   éculées ,    deux    casseroles 

<  trouées,  cl,  pour  tout  énumcrer ,  deux  bouteilles 

<  d'absinthe  blanche  de  Suisse. 

i   Ces  fails,  imputés  au  prévenu  TeUier ,  ayant 
«    été  pleinement  justifiés  aux  débats,  M.  Tavocat 

<  général  a  requis  roule  la  sévérité  de  la  loi  contre 
t   Taccusé,  à  cause  surtout  de  son  élat  'particulier 

<  de  récidive  Je  gale. 

<   Aussi ,  le  jury  ayant  rendu  un  verdict  de  cul- 

<  pabilité  sur  toutes  les  questions,  sans  circon8ta!!C<'S 
«  atténuantes,  la  cour  a  condannîé  Tellier  à  vingl 
I    années  de  travaux  forcés  et  à  Texposilion.  ^ 

Ainsi,  ponrroÛJcier  public  spoliateur  :  d'eux  mois 
de  prison. 

eiGFNE  »rp.  — T.  XI.  1 1 


106  MAÎTRE  bOLLARD. 

Pour  le  libéré  récidiviste  :  vingt  ans  de  travaux 
forcés  et  Texposiiion. 

Qu'ajouter  à  ces  faits  ?...  Ils  parlent  d'eux- 
mêmes... 

Quelles  tristes  et  sérieuses  réflexions  (  nous  l'es- 
pérons du  moins)  ne  soulèveront-ils  pas! 

Fidèle  à  sa  promesse ,  le  vieux  gardien  avait  été 
chercher  Germain. 

Lorsque  l'huissier  Boulard  fut  rentré  dans  l'inté- 
rieur de  la  prison ,  la  porte  du  couloir  s'ouvrit, 
Germain  y  entra,  etRigoleite  ne  fut  plus  séparée  de 
son  pauvre  protégé  que  par  un  léger  grillage  de  fil 
de  fer. 


XIIÏ 


FRANÇOIS  GERMAIN. 


Les  Irails  de  Germain  manquaient  de  régularité, 
mais  on  ne  pouvait  voir  une  figure  plus  intéressante  ; 
sa  tournure  était  distinguée;  sa  taille  svelle,  ses 
vêlements  simples,  mais  propres  (un  pantalon  gris 
cl  une  redingote  noire  boutonnée  jusqu'au  cou) ,  ne 
se  ressentaient  en  rien  de  l'incurie  sordide  où  s'a- 
bandonnent généralement  les  prisonniers  ;  ses  mains 
blanches  et  nettes  témoignaient  d'un  soin  pour  sa 
personne  qui  avait  encore  augmenté  l'aversion  des 
autres  détenus  à  son  égard  ;  car  la  perversité  mo- 
rale se  joint  presque  toujours  à  la  saleté  physique. 

Ses  cheveux  chàlains,  naturellement  bouclés, 
qu'il  portait  longs  et  séparés  sur  le  côté  du  front, 
selon  la  mode  du  temps,  encadraient  sa  figure  pide 
et  abattue;  ses  yeux  ,  d'un  beau  bleu,  annonçaient 


Î68  FRANÇOIS  Gl.RMAIN. 

la  franchise  et  la  bonlé  ;  son  sourire,  à  la  fois  dous 
cl  triste  ,  exprimait  la  bienveillance  et  une  mélan- 
colie liabiluelle;  car  quoique  bien  jeune,  ce  mal- 
heureux avait  été  déjà  cruellement  éprouvé. 

En  un  mol,  rien  de  plus  louchant  que  celle  phy- 
sionomie souffrante,  affectueuse,  résignée,  comme 
aussi  rien  de  plus  honnête,  de  plus  loyal  que  le  cœur 
de  ce  jeune  homme. 

La  cause  même  de  son  arrestation  (en  la  dépouil- 
lant des  aggravations  calomnieuses  dues  à  la  haine 
de  Jacques  Ferrand)  prouvait  la  bonlé  de  Germain, 
et  n'accusait  qu'un  moment  d'entraînement  et  d'im- 
prudence coupable  sans  doute  ,  mais  pardonnable, 
si  Ton  songe  que  le  fils  de  madame  George  pouvait 
remplacer  le  lendemain  matin  la  sommé  momenta- 
nément prise  dans  la  caisse  du  notaire  pour  sauver 
Morel  le  lapidaire. 

Germain  rougit  légèrement  lorsqu  a  travers  le 
grillage  du  parloir  il  aperçut  le  frais  et  charmant 
visage  de  Rigolette., 

Celle-ci,  selonsa coutume,  voulailparaîlre  joyeuse, 
pour  encourager  et  égayer  un  peu  son  protégé  ; 
mais  la  pauvre  enfant  dissimulait  mal  le  chagrin  et 
rémotion  qu'elle  ressentait  toujours  dès  son  entrée 
dans  la  prison. 

Assise  sur  un  banc  de  Taulre  côté  do  la  grille, 
elle  tenait  sur  ses  genoux  son  cabas  de  [laille. 
Le  vieux  gardien ,  au  lieu  de  rester  dans  le  cou- 


FRjL'^ÇOIS  GERMAIX.  169 

loir,  alla  s'éiablir  auprès  crun  poêle  à  rexirémilé 
de  la  salle  ;  au  bout  de  quelques  moments  il  s'en- 
dormit. 

Germain  et  Rigolelte  purent  donccauseren  liberté. 

«  Voyons,  M.  Germain  ,  dit  la  gi  iseite  en  appro- 
chant le  plus  possible  son  gentil  visage  de  la  grille 
pour  mieux  examiner  les  traits  de  son  ami,  voyons 
si  je  serai  conlenle  de  votre  figure...  Est-elle  moins 
triste?...  Hum!...  hum...  comme  cela...  prenez 
garde...  je  me  fâcherai... 

—  Que  vous  êtes  bonne!...  Venir  encore  au- 
jourd'hui ! 

—  Encore!.,  mais  c'est  un  reproche...  cela. 

—  Ne  devrais-je  pas,  en  effet,  vous  reprocher  de 
tant  faire  pour  moi...  pour  moi  qui  ne  peux  rien... 
que  vous  dire  merci  ? 

—  Erreur  ,  monsieur,  car  je  suis  aussi  heureuse 
que  vous  des  visites  que  je  vous  fais.  Ce  serait  donc 
à  moi  de  vous  dire  merci  à  mon  tour...  Ah  !  ah  !  c'est 
là  où  je  vous  prends ,  monsieur  l'injuste...  Aussi 
j'aurais  bien  envie  de  vous  punir  de  vos  vilaines  idées 
en  ne  vous  donnant  pas  ce  que  je  vous  apporte. 

—  Encore  une  attention...  Comme  vous  me  gâ- 
tez!... Oliî  merci!.  .  Pardon ,  si  je  répète  si  sou- 
vent ce  mot  qui  vous  fâche!...  mais  vous  ne  me 
laissez  que  cela  à  dire. 

—  D  abord  vous  ne  savez  pas  ce  que  je  vous  ap- 
porte... 


170  FRANÇOIS  GERMAIM. 

—  Qu'est-ce  que  cela  me  fait?... 

—  Eh  bien  !  vous  êtes  gentil... 

— -  Quoi  que  ce  soit ,  cela  ne  vient-il  pas  de  vous? 
Votre  bonté  touchante  ne  me  remplit-elle  pas  de 
reconnaissance...  etd\..  » 

Germain  n'acheva  pas  et  baissa  les  yeux. 

<   Et  de  quoi?...  reprit  Rigolelle  en  rougissant. 

—  Et  de...  et  de  dévouement,  balbutia  Germain. 

—  Pourquoi  pas  de  respect  tout  de  suite,  comme 
à  la  fin  d'une  lettre?...  dit  Rigolette  avec  impatience. 
Vous  me  trompez ,  ce  n'est  |)as  cela  que  vous  vou- 
liez dire...  Vous  vous  êtes  arrêté  brusquement... 

—  Je  vous  assure... 

—  Vous  m'assurez...  vous  m'assurez...  je  vous 
vois  bien  rougir  à  travers  la  grille...  Est-ce  que  je 
ne  suis  pas  votre  petite  amie,  votre  bonne  camarade  ? 
Pourquoi  me  cacher  quelque  chose?...  Soyez  donc 
franc  avec  moi,  dites-moi  tout,  i>  ajouta  timidement 
la  grisette  ;  car  elle  n'attendait  qu'un  aveu  de  Ger- 
main pour  lui  dire  naïvement ,  loyalement  qu'elle 
l'aimait. 

Honnête  et  généreux  amour  que  le  malheur  de 
Germain  avait  fait  naître. 

«  Je  vous  assure ,  reprit  le  prisonnier,  avec  un 
soupir,  que  je  n'ai  voulu  rien  dire  de  plus...  que  je 
ne  vous  cache  rien  ! 

—  Fi,  le  menteur!  s'écria  Piigolclle  en  frappant 
du  pied.  Eh  bien  !  vous  voyez  celte  grande  cravate 


FRANÇOIS  GERMAIN.  Ml 

de  laine  blanche  que  je  vous  apportais  ?  >  Elle  la  lira 
de  son  cabas.  «  Pour  vous  punir  d'être  si  dissimulé , 
vous  neTaurez  pas...  je  Tavais  tricotée  pour  vous... 
Je  m'étais  dit  :  il  doit  faire  si  humide  dans  ces 
grandes  cours  de  la  prison,  qu'au  moins  il  sera  bien 
chaudement  garanti  avec  cela...  Il  est  si  frileux... 

—  Comment,  vous?... 

—  Oui,  monsieur,  vous  êtes  frileux...  dit  Rigo- 
lette  en  Tinterrompant,  je  me  le  rappelle  bien  peut- 
être  !  ce  qui  ne  vous  empêchait  pas  de  vouloir  tou- 
jours ,  par  délicatesse...  m'empêcher  de  mettre  du 
bois  dans  mon  poêle,  quand  vous  passiez  la  soirée 
avec  moi...  Oh  î  j'ai  bonne  mémoire. 

—  Et  moi  aussi . . .  que  trop  bonne  ! . . .  s  dit  Ger- 
main d'une  voix  émue. 

Et  il  passa  sa  main  sur  ses  yeux, 
c  Allons,  vous  voilà  encore  à  vous  attrister,  quoi- 
que je  vous  le  défende. 

—  Comment  voulez-vous  que  je  ne  sois  pas  tou- 
ché aux  larmes,  quand  je  songe  à  tout  ce  que  vous 
avez  fait  pour  moi  depuis  mon  séjour  en  prison?... 
El  cette  nouvelle  attention  n'est- elle  pas  charmante? 
Ne  sais-je  pas  enfin  que  vous  prenez  sur  vos  nuits 
pour  avoir  le  temps  de  venir  me  voir?  à  cause  de 
moi,  vous  vous  imposez  un  travail  exagéré. 

—  C'est  ça  !  plaignez-moi  bien  vile  de  faire  tous 
les  deux  ou  trois  jours  une  jolie  promenade  pour 
venir  visiter  mes  amis,  moi  qui  adore  marcher... 


♦  12  FRANÇOIS  GF.r.MALN. 

C'est  si  amusant  de  regarder  ies  boutiques  tout  le 
long  du  chemin  ! 

—  El  aujourd'hui ,  sortir  par  ce  venl ,  par  cette 
pluie î 

—  Raison  de  plus;  vous  n'avez  pas  idée  des  drôles 
de  figures  qu'on  rencontre  !  !  Les  uns  retiennent 
leur  chapeau  à  deux  mains  pour  que  Touiagan  ne 
remporte  pas  ;  les  autres,  pendant  que  leur  parapluie 
fait  la  tulipe ,  font  des  grimaces  incroyables ,  en 
fermant  les  yeux  pendant  que  la  pluie  leur  foueltc 
le  visage...  Tenez,  ce  matin,  pendant  toute  ma 
roule,  c'était  une  vraie  comédie...  Je  me  promettais 
de  vous  faire  rire  en  vous  la  racontant...  Mais  vous 
ne  voulez  pas  seulement  vous  dérider  un  peu... 

—  Ce  n'est  pas  ma  faute...  pardonnez-moi  ;  mais 
les  bonnes  impressions  que  je  vous  dois  tournent  en 
ailendiissemeiit  profond...  Vous  le  savez  ,  je  n'ai 
l)as  le  bonheur  gai  ..  c'est  plus  fort  que  moi...  ï 

Rigolette  ne  voulut  pas  laisser  pénétrer  que , 
malgré  son  gentil  babil ,  elle  était  bien  près  de  par- 
tager l'émotion  de  Germain  ;  elle  se  hâta  de  changer 
de  conversation,  et  reprit  : 

«  Vous  dites  toujours  que  c'est  plus  fort  que 
vous;  mais  il  y  a  encore  bien  des  choses  plus  fortes 
que  vous...  que  vous  ne  faites  pas,  quoique  je  vous 
en  aie  prié,  supplié,  ajouta  Rigolette. 

—  De  quoi  voulez-vous  parler? 

—  De  votre  opiniâtreté  à  vous  isoler  toujours  des 


FRANÇOIS  GERMALN.  i73 

autres  prisonniers...  à  ne  jamais  leur  parler...  Le 
gar.lien  vient  encore  de  me  dire  que  ,  dans  votre 
intérêt,  vous  d(!vriez  prendre  cela  sur  vous...  Je  suis 
sûre  que  vous  n'en  faites  rien...  Vous  vous  taisez?... 
Vous  voyez  bien,  c'est  toujours  la  même  chose  î... 
Vous  ne  serez  content  que  lorsque  ces  adreux  hommes 
vous  auront  fait  du  mal  !... 

—  C'est  que  vous  ne  savez  pas  Thorreur  qu'ils 
m'inspirent...  vous  ne  savez  pas  toutes  les  raisons 
perFonnelles  que  j'ai  de  fuir  et  d'exécrer  eux  et  leurs 
pareiiâ  ! 

—  Hélas  !  si,  je  crois  les  savoir  ces  raisons...  j'ai 
lu  ces  papiers  que  vous  aviez  écrits  pour  moi,  et  que 
j'ai  été  chercher  chez  vous  après  votre  emprisonne- 
ment... Là  j'ai  appris  les  dangers  i|ue  vous  aviez  cou- 
rus à  votre  arrivée  à  Paris,  parce  que  vous  vous  êtes 
refusé  à  vous  associer,  en  province ,  aux  crimes  du 
scélérat  qui  vous  avait  élevé...  C'est  même  à  la  suite 
du  dernier  guet-apens  qu'il  vous  a  tendu  que,  pour 
le  dérouler,  vous  avez  quitté  la  rue  du  Temple... 
ne  disant  qu'à  moi  où  vous  alliez  demeurer...  Dans 
ces  papiers-là...  j'ai  aussi  lu  autre  chose,  ajouta 
Rigoletle  en  rougissant  de  nouveau  et  en  baissant  les 
yeux  ;  j'ai  lu  des  choses...  que... 

—  Oh  !  que  vous  auriez  toujours  ignorées,  je  vous 
le  jure  ,  s'écria  vivement  Germain  ,  sans  le  malheur 
qui  me  frappe...  Mais,  je  vous  en  sujplie,  soyez  toul 
à  fait  généreuse  ;  pardonnez  moi  ces  folies,  oubliea- 


n*  FRANÇOIS  GERMAI». 

les  ;  auirefois  seulement  il  m'était  permis  de  me 
complaire  dans  ces  rêves,  quoique  bien  insensés.  » 

Rigoletle  venait  une  seconde  fois  de  tâcher  d'ame- 
ner un  aveu  sur  les  lèvres  de  Germain  ,  en  faisant 
allusion  aux  pensées  remplies  de  tendresse,  de  pas- 
sion que  celui-ci  avait  écrites  jadis  et  dédiées  au 
souvenir  de  la  griselle  ;  car,  nous  l'avons  dit,  il  avait 
toujours  ressenti  pour  elle  un  vif  et  sincère  amour  ; 
mais  pour  jouir  de  Tintinulé  cordiale  de  sa  gentille 
voisine  ,  il  avait  caché  cet  amour  sous  les  dehors  de 
l'amitié. 

Rendu  par  le  malheur  encore  plus  défiant  et  plus 
timide,  il  ne  pouvait  s'imaginer  que  Rigoletle  l'aimât 
d'amour,  lui  prisonnier,  lui  flétri  d'une  accusation 
terrible ,  tandis  qu'avant  les  malheurs  qui  le  frap- 
paient, elle  ne  lui  témoignait  qu'un  attachement 
tout  fraternel. 

Lagrisette,  se  voyant  si  peu  comprise,  étouffa  un 
soupir,  attendant,  espérant  une  occasion  meilleure 
de  dévoiler  à  Germain  le  fond  de  son  cœur. 

Elle  reprit  donc  avec  embarras  : 

c  Mon  Dieu  !  je  comprends  bien  que  la  société  de 
ces  vilaines  gens  vous  fasse  horreur  ,  mais  ce  n'est 
pas  une  raison  pourtant  pour  braver  des  dangers 
inutiles. 

—  Je  vous  assure  qu'afin  de  suivre  vos  recom- 
mandations j'ai  plusieurs  fois  tâché  d'adresser  la 
parole  à  ceux  d'entre  eux  qui  me  semblaient  moins 


FRANÇOIS  GERMAIN.  1  7 -i 

criminels  ;  mais  si  vous  saviez  quel  langage  !  quels 
boni  mes  ! 

—  Hélas!  c'est  vrai,  cela  doit  élre  terrible... 

—  Ce  qu'il  y  a  de  plus  terrible  encore,  voyez- 
vous,  c'est  de  m'apercevoir  que  je  m'iiabilue  peu  à 
peu  aux  affreux  eiureliens  que,  malgré  moi,  j'en- 
lends  toute  la  journée  ;  oui,  maintenant  j'écoule 
avec  une  morne  apaihie  des  horreurs  qui,  pendant 
les  premiers  jours,  me  soulevaient  d'indignalion  ; 
aussi,  tenez,  jecommenceà  douter  de  moi,  s'écria- 
t-il  avec  amertume. 

—  Oh  !  M.  Germain,  que  diles-vous  ? 

—  A  force  de  vivre  dans  ces  horribles  lieux, 
noire  esprit  finit  par  s'habituer  aux  pensées  crimi- 
nelles, comme  notre  oreille  s'habitue  aux  paroles 
grossières  qui  reienlissent  continuellement  autour 
de  nous.  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  je  comprends  main- 
tenant que  l'on  puisse  entrer  ici  innocent,  quoique 
accusé,  et  que  Ton  en  sorte  perverti... 

—  Oui,  mais  pas  vous,  pas  vous? 

—  Si,  moi,  et  d'autres  valant  mille  fois  mieux 
que  moi.  Hélas  !  ceux  qui,  avant  le  jugement,  nous 
condamnent  à  cette  odieuse  fréquentation,  ignorent 
donc  ce  qu'elle  a  de  douloureux  et  de  funeste  !... 
ils  ignorent  donc  qu'à  la  longue  l'air  que  l'on  res- 
pire ici  devient  conlagieux...  mortel  à  l'honneur  !... 

—  Je  vous  en  prie,  ne  parlez  pas  ainsi,  vous  me 
faites  trop  de  chagrin. 


ITO  FR.\NÇOIS  GERMAIN. 

—  Vous  me  demandiez  la  cause  de  ma  tristesse 
croissante,  la  voilà...  Je  ne  voulais  pas  vous  la  dire... 
mais  je  n'ai  qu'un  moyen  de  reconnaître  votre  pilié 
pour  moi. 

—  Ma  pilié  !...  ma  pitié  !... 

—  Oui,  c'est  de  ne  vous  rien  cacher...  Eh  bien  ! 
je  vous  Tavoue  avec  effroi...  je  ne  me  reconnais 
plus...  j'ai  beau  mépriser,  fuir  ces  misérables,  leur 
présence,  leur  contact  agit  sur  moi...  malgré  moi... 
On  dirait  qu'ils  ont  la  fatale  puissance  de  vicier  l'at- 
mosplière  oij  ils  vivent...  Il  me  semble  que  je  sens 
la  corruption  me  gagner  par  tous  les  pores...  Si 
Ton  m'absolvait  de  la  faute  qne  j'ai  commise,  la  vue, 
les  relations  des  honnêtes  gens  me  rempliraient  de 
confusion  et  de  honte.  Je  n'en  suis  pas  encore  à  me 
plaire  au  milieu  de  mes  com[)agnons;  mais  j'en  suis 
venu  à  redouter  le  jour  où  je  me  :  ctrouverai  au  milieu 
de  personnes  honorables...  Et  cela,  parce  que  j'ai 
la  conscience  de  ma  faiblesse. 

—  De  votre  faiblesse?... 

—  De  ma  lâcheté... 

—  De  votre  lâcheté?...  mais  quelles  idées  in- 
justes avez-vous  donc  de  vous-même?  mon  Dieu  ! 

—  Eh  !  n'est-ce  pas  être  lâche  ci  coupable  que 
de  composer  avec  ses  devoirs,  avec  la  probité?... 
et  cela,  je  l'ai  fait. 

—  Vous  !  vous  ! 

—  Moi!  En  entrant  ici.,,  je  ne  m'abusais  pas  sur 


FRANÇOIS    GERMAIN.  m 

la  grandeur  (le  ma  faute...  lout  excusable  qu'elle 
élail  peut-être.  Eh  bien  !  maintenant  elle  me  paraît 
moiiidre  ;  à  force  d'entendre  cos  voleurs  et  ces 
meurtriers  parler  de  leurs  crimes  avec  des  railleries 
cyniques  ou  un  orgueil  féroce,  je  me  surprends 
quelquefois  à  envier  leur  audacieuse  indifférence  et 
à  me  railler  amèrement  des  remords  dont  je  suis 
lournieiilé  pour  un  délit  si  insignifiant...  comparé 
à  leurs  forfaits... 

—  Mais  vous  avez  raison  !  votre  action  ,  loin 
d'être  blâmable,  est  généreuse  ;  vous  étiez  sûr  de 
pouvoir  le  lendemain  matin  rendre  l'argent  que  vous 
preniez  seulement  pour  quelques  heures  ,  afin  de 
sauver  une  famille  entière  de  la  ruine  ,  de  la  mort  , 
peut-être. 

—  Il  n'importe ,  aux  yeux  de  la  loi ,  aux  yeux  des 
honnêtes  gens  ,  c'est  un  vol.  Sans  doute  il  est  moins 
mal  de  voler  dans  un  tel  but  que  dans  un  autre; 
mais ,  voyez-vous ,  cela  est  un  symptôme  funeste 
que  d'être  obligé,  pour  s'excuser  à  ses  propres  yeux, 
de  regarder  au-dessous  de  soi...  Je  ne  puis  plus 
m'égalcr  aux  gens  sans  tache...  Me  voici  déjà  forcé 
de  me  comparer  aux  gens  dégradés  avec  lesquels  je 
vis.  Aussi ,  à  la  longue...  je  m'en  aperçois  bien  ,  la 
conscience  s'engourdit,  s'endurcit...  Demain  ,  je 
commettrais  un  vol ,  non  pas  avec  la  certitude  de 
pouvoir  restituer  la  somme  que  j'aurais  dérobée  daîis 
uii  but  louable,  mais  je  volerais  par  cupidité,  que  je 


J  7  8  FRANÇOIS   GERMAIN. 

me  croirais  sans  douie  encore  innocent ,  en  me 
comparant  à  celui  qui  tue  pour  voler.  Et  pourtant , 
à  celle  heure  ,  il  y  a  autant  de  dislance  entre  moi  et 
un  assassin  ,  qu'il  y  en  a  entre  moi  et  un  homme 
irréprochable...  Ainsi,  parce  qu'il  est  des  êlres 
mille  fois  plus  dégradés  que  moi  ,  ma  dégradation 
va  s'amoindrir  à  mes  yeux  î  Au  lieu  de  pouvoir  dire 
comme  autrefois  :  — Jesuis  aussi  honnête  que  le  plus 
honnête  homme,  je  me  consolerai  en  disant:  Jesuis 
le  moins  dégradé  des  misérables  parmi  lesquels  je 
suis  destiné  à  vivre  toujours  ! 

—  Toujours?  Mais  uue  fois  sorti  d'ici  ?... 

—  Il  n'importe  :  bien  qu'acquitté  ,  ces  gens-là 
me  connaissent  ;  à  leur  sortie  de  prison ,  s'ils  me 
rencontrent,  ils  me  parleront  comme  à  leur  ancien 
compagnon  de  geôle.  Si  l'on  ignore  la  jusle  ac- 
cusation qui  m'a  conduit  aux  assises  ,  ces  misé- 
rables me  menaceront  de  la  divulguer.  Vous  le 
voyez  donc  bien  ,  des  liens  maudits  et  mainte- 
nant indissolubles  m'at'.achenl  à  eux...  tandis  que, 
enfermé  seul  dans  ma  cellule  jusqu'au  jour  de 
mon  jugement  ,  inconnu  d'eux  comme  ils  eussent 
été  inconnus  de  moi ,  je  n'aurais  pas  été  assailli 
de  ces  craintes  qui  peuvent  paralyser  les  meil- 
leures résolutions...  Et  puis,  seul  à  seul  avec  la 
pensée  de  ma  faute  ,  elle  eût  grandi  au  lieu  de  dimi- 
nuer à  mes  yeux;  plus  elle  m'aurait  paru  grave,  plus 
l\'xpialion  que  je  me  serais  imposée  dans  l'avenir 


FRANÇOIS  GERMAIN.  179 

eût  éié  grave...  Aussi ,  plus  j'aurais  eu  à  me  faire 
pardonner,  plus  dans  ma  pauvre  sphère  j'aurais  lâ- 
cliéde  faire  le  bien...  Car  il  faut  cent  bonnes  actions 
pour  en  expier  une  mauvaise...  Mais  songerai-je  ja- 
mais à  expier  ce  qui  à  celle  heure  me  cause  à  peine 
un  remords?...  Tenez...  je  le  sens,  j'obéis  à  une 
irrésistible  influence,  contre  laquelle  j'ai  longtemps 
lullé  de  toutes  mes  forces  ;  on  m'avait  élevé  pour  le 
mal ,  je  cède  à  mon  destin  :  après  tout,  isolé,  sans 
famille...  qu'importe  que  n)a  destinée  s'accomplisse 
honnête  ou  criminelle?...  Et  pourtant...  mes  inten- 
tions étaient  bonnes  et  pures. . .  Par  cela  môme  qu'on 
avait  voulu  faire  de  moi  un  infâme,  j'éprouvais  une 
satisfaction  profonde  à  me  dire  :  Jen'ai  jamais  failli  à 
l'honneur, et  cela  m'a  été  plus  difficile  qu'à  tout  autre. 
Et  aujourd'hui...  ah  !  cela  est  affreux...  affreux...» 
s'écria  le  prisonnier  avec  une  explosion  de  san- 
glots si  déchirants  ,  que  Rigolette  ,  profondément 
émue,  ne  put  retenir  ses  larmes. 

C'est  qu'aussi  l'expression  de  la  physionomie  de 
Germain  était  navrante  ;  c'est  que  l'on  ne  pouvait 
s'empêcher  de  sympathiser  à  ce  désespoir  d'un 
homme  de  cœur  qui  se  débattait  contre  les  atteintes 
d'une  contagion  fatale  ,  dont  sa  délicatesse  exagé- 
rait encore  le  danger  si  menaçant. 

Oui ,  le  danger  menaçant! 

Nous  n'oublierons  jamais  ces  paroles  d'un  homme 
duiîc  rare  intelligence  ,  auxquelles  une  expérience 


180  FRANÇOIS  GERMAIN. 

de  vingt  années  passées  dans  raJminislraliun  des 
prisons  donnail  tant  de  poids  : 

t  En  adraelîant  qu'injuslemenl  accusé  Ton  entre 
«  comp'élenient  [lur  dans  une  prison,  on  en  sortira 
<  toujours  moins  honnête  qu'on  n'y  est  entré  ;  ce 
t  qu'on  pourrait  appeler  la  première  fleur  de  l'Jto- 
«  norahililé  disparaît  à  jamais  au  seul  contact  de 
i   cet  air  corrosif...  î 

Disons  pourlanl  que  Germain,  grâce  à  saproljilé 
saine  et  r(d)usle,  avait  longtemps  et  victorieusemeiit 
lutté,  et  qu'il  pressentait  plutôt  les  approches  de  la 
maladie  qu'il  ne  l'éprouvait  réellement. 

Ses  craintes  de  voir  sa  faute  s'amoindrir  à  ses 
propres  yeux  prouvaient  qu'à  celle  heure  encore  il 
cw  sentait  toute  la  gravité;  mais  le  trouble,  mais 
l'appréhension,  mais  les  doutes  qui  agitaient  cruel- 
lement cette  âme  honnête  et  généreuse  n'en  étaient 
pas  moins  des  symptômes  alarmants. 

Guidée  par  la  droiture  de  son  esprit ,  par  sa  sa- 
gacité de  femme  et  par  rinslinct  de  son  amour, 
Rigolelte  devina  ce  que  nous  venons  de  dire. 

Quoique  bien  convaincue  que  son  ami  n'avait 
encore  rien  perdu  de  sa  délicate  probité  ,  elle  crai- 
gnait que  ,  malgré  l'excellence  de  son  naturel,  Ger- 
main ne  fût  un  jour  indifïorenl  à  ce  qui  le  tourmen- 
tait alors  si  cruellement. 

•  FIN  DU  ONZir.MR  VOLIMF. 


LES 


IIÏSTIRIS  Dl  PARIS 


Par  Engène  Sne. 


XOI'VELIE  EDITION 

REVUE      ET      CORRIGÉ 


TOME  XII. 


SOCIÉTÉ   BELGE    DE    LIBRAIRIE 

HAU5UN  ET  C*, 

tS44 


RIGOLETTE. 


.  Si  assuré  que  soit  le  bonheur  dont  on  jonil, 
on  serait  quelquefois  tenté  de  désirer  des 
malheurs  imjjossibles,  jjour  contempler  avec 
reconnaissance  et  vénération  la  noble  gran- 
deur de  certains  dévouements  .. 

[Wolfrang,  —  l'espbit-saist,  liv,  II.) 


Rigolelte  essuyant  ses  larmes ,  et  s'adressant  à 
Germain  dont  le  front  était  appuyé  sur  la  grille,  lui 
dit  avec  un  accent  louchant,  sérieux,  presque  solen- 
nel, qu'il  ne  lui  connaissait  pas  encore  : 

i  Écoulez-moi,  Germain,  je  m'exprimerai  peut- 
être  mal,  je  jie  parie  pas  aussi  bien  que  vous  ;  mais 
ce  que  je  vous  dirai  sera  juste  et  sincère...  D'aliord 

fctOEnE    S(E    —    T.    XU.  l 


6  RIGOLETTE. 

VOUS  avez  lort  de  vous  plaindre  d'être  isolé,  aban- 
donné... 

—  Oh  !  ne  pensez  pas  que  j'oublie  jamais  ce  que 
voire  pilié  pour  moi  vous  inspire!... 

—  Tout  à  l'heure  je  ne  vous  ai  pas  interrompu 
quand  vous  avez  parlé  de  pilié...  mais  puisque  vous 
répétez  ce  mot...  je  dois  vous  dire  que  ce  n'est  pas 
du  tout  de  la  pitié  que  je  ressens  pour  vous...  Je  vais 
vous  expliquer  cela  de  mon  mieux. 

i  Quand  nous  étions  voisins,  je  vous  aimais  comme 
un  bon  frère  ,  comme  un  bon  camarade  :  vous  me 
rendiez  de  petits  services  ,  je  vous  en  rendais  d'au- 
tres ;  vous  me  faisiez  partager  vos  amusements  du 
dimanche  ,  je  tâchais  d'être  bien  gaie,  bien  gentille 
pour  vous  en  remercier...  nous  étions  quittes. 

—  Quittes  !  oh  non . . .  je. . . 

—  Laissez-moi  parler  à  mon  tour...  Quand  vous 
avez  été  forcé  de  quitter  la  maison  que  nous  habi- 
tions... voire  dépari  m'a  fail  plus  de  peine  que  celui 
de  mes  autres  voisins. 

—  Il  serait  vrai?... 

—  Oui,  parce  qu'eux  autres  étaient  des  sans-souci 
à  qui  certainement  je  devais  manquer  bien  moins 
qu'à  vous,  et  puis  ils  ne  s'étaient  résignés  à  devenir 
mes  camarades  qu'après  s'êlre  fait  cent  fois  répéter 
par  moi  qu'ils  ne  seraient  jamais  autre  chose... 
Tandis  que  vous...  vous  avez  tout  de  suite  deviné  ce 
que  nous  devions  être  l'un  pour  l'autre. 


RIGOLETTE  7 

<  Malgré  ça,  vous  passiez  auprès  de  moi  loiil  !e 
temps  dont  vous  pouviez  disposer...  vous  m'avez  ap- 
pris à  écrire...  vous  m'avez  donné  de  bons  conseils, 
un  peu  sérieux,  parce  qu'ils  étaient  bons  ;  enfin  vous 
avez  été  le  plus  dévoué  de  mes  voisins...  et  le  seul 
qui  ne  m'avez  rien  deman^îé...  pour  la  peine...  Ce 
n'est  pas  tout  :  en  quittant  la  maison  ,  vous  m'avez 
donné  une  grande  preuve  de  confiance...  vous  voir 
confier  un  secret  si  important  à  une  peiile  fille 
comme  moi,  dame...  ça  m'a  rendue  fière...  Aussi, 
quand  je  me  suis  séparée  de  vous ,  voire  souvenir 
m'était  toujours  bien  plus  présent  que  celui  de  mes 
autres  voisins...  Ce  que  je  vous  dis  là  est  vrai... 
vous  le  savez,  je  ne  mens  jamais... 

—  Il  serait  possible  !...  vous  auriez  fait  cette  dif- 
férence entre  moi...  et  les  autres?... 

—  Certainement,  je  l'ai  faite,  sinon  j'aurais  eu  un 
mauvais  cœur...  Oui,  je  me  disais  :  Il  n'y  a  rien  de 
meilleur  que  M.  Germain  :  seulement  il  est  un  peu 
sérieux...  mais  c'est  égal,  si  j'avais  une  amie  qui  vou- 
liU  se  marier  pour  être  bien,  bien  benreusc,  certai- 
nement je  lui  conseillerais  d'épouser  M.  Germain... 
cir  il  serait  le  paradis  d'une  bonne  petite  ména- 
gère. 

—  Vous  pensiez  à  moi!...  pour  une  autre...  ne 
])ut  s'empêcber  de  dire  tristement  Germain. 

—  C'est  vrai  ;  j'aurais  été  ravie  de  vous  voir  faire 
un  beureiix  mariago,  puisque  je  vous  aimais  comnu 


8  RIGOLETTE. 

un  bon  camarade.  Vous  voyez ,  je  suis  franche  ,  je 
\ous  dis  tout. 

—  Et  je  vous  en  remercie  du  fond  de  Tâme;  c'est 
une  consolation  pour  moi  d'apprendre  que  parmi  vos 
amis  j'étais  celui  que  vous  préfériez. 

—  Voilà  où  en  étaient  les  choses  lorsque  vos 
malheurs  sont  arrivés...  C'est  alors  que  j'ai  reçu 
celle  pauvre  et  bonne  lettre  où  vous  m'instruisiez  de 
ce  que  vousappelez  votre  faute,  faute...  que  je  trouve, 
moi  qui  ne  suis  pas  savante,  une  belle  et  bonne  ac- 
tion ;  c'est  alors  que  vous  m'avez  demandé  d'aller  chez 
vous  chercher  des  papiers  qui  m'ont  appris  que  vous 
m'aviez  toujours  aimée  d'amour  sans  oser  me  le  dire. 
Ces  papiers  où  j'ai  lu  (et  Rigolelie  ne  put  retenir 
ses  larmes  )  que  ,  songeant  à  mon  avenir ,  qu'une 
maladie  ou  le  manque  d'ouvrage  pouvait  rendre  si 
pénible,  vous  me  laissiez,  si  vous  mouriez  de  mort 
violente,  comme  vous  pouviez  le  craindre...  vous 
me  laissiez  le  peu  que  vous  aviez  acquis  à  force  de 
travail  et  d'économie... 

—  Oui ,  car  si  de  mon  vivant  vous  vous  étiez 
trouvée  sans  travail  ou  malade...  c'est  à  moi,  plutôt 
qu'à  tout  autre,  que  vous  vous  seriez  adressée, 
n'est-ce  pas?  j'y  comptais  bien!  dites?  dites?...  Je 
ne  me  suis  pas  trompé,  n'est-ce  pas? 

—  Mais  c'est  tout  simple,  à  qui  auriez-vous  voulu 
que  je  m'adresse? 

—  Oh  !   tenez  ,   voilà  de  ces  paroles   qui  font 


P.IGOLETTE.  9 

du    bien ,   qui     consolent  de   bien  des    chagrins . 

—  Moi,  je  ne  peux  pas  vous  exprimer  ce  que  j'ai 
éprouvé  en  lisant...  quel  triste  mot  !...  ce  teslamenl 
dont  chaque  ligne  contenait  un  souvenir  pour  moi 
ou  une  pensée  pour  mon  avenir;  et  pourtant  je  ne 
devais  connaître  ces  preuves  de  votre  attachement 
que  lorsque  vous  n'existeriez  plus...  Dame!  que 
voulez-vous?  après  une  conduite  si  généreuse,  on 
s'étonne  que  l'amour  vienne  tout  d'un  coup  !  c'est 
pourtant  bien  naturel...  n'est-ce  pas,  M.  Ger- 
main? > 

La  jeunefille  dit  ces  derniers  mots  avec  une  naïveté 
si  touchante  et  si  franche,  en  allachani  ses  grands 
yeux  noirs  sur  ceux  de  Germain  ,  que  ct-lui-ci  ne 
comprit  pas  tout  d*abord  ,  tant  il  était  loin  de  se 
croire  aimé  d'amour  par  Rigoletie. 

Pourtant  ces  paroles  étaient  si  précises  ,  que  leur 
écho  retentit  au  fond  de  l'àme  du  prisonnier;  il 
rougit,  pâlit  tour  à  tour,  et  s'écria  : 

«  Que  dites-vous?  Je  crains...  Oh  î  mon  Dieu... 
je  me  trompe  peut-être...  je... 

—  Je  dis  que  du  moment  où  je  vous  ai  su  si  bon 
pour  moi,  et  où  je  vous  ai  vu  si  malheureux,  je  vous 
ai  aimé  autrement  qu'un  camarade  ,  et  que  si  main- 
tenant une  de  mes  amies  voulait  se  marier...,  dit 
Rigolette  en  souriant  et  en  rougissant ,  ce  n'est 
plus  vous  que  je  lui  conseillerais  d'épouser. . .  M.  Ger- 
main. 


10  MGOLLTIE. 

—  Vous  m'aimez!...  vous  m'aimez!... 

—  Il  faut  bien  que  je  vous  le  dise  de  moi-même . . . 
puisque  vous  ne  me  le  demandez  pas. 

—  Il  serait  possible  ! 

—  Ce  n'esl  pourtant  pas  faute  de  vous  avoir  par 
deux  fois  mis  sur  la  voie,  pour  vous  le  faire  com- 
prendre... Mais  non,  monsieur  ne  veut  pas  entendre 
à  demf-mot,  il  me  force  à  lui  avouer  ces  choses-là... 
(î'est  mal  peut-être...  mais  comme  il  n'y  a  que  vous 

tf|ui  puissiez  me  gronder  de  mon  effronterie ,  j'ai 
ifnoins  peur...  et  puis,  ajouta  Rigolette  d'un  ton 
îplus  sérieux  et  avec  une  tendre  émotion ,  tout  à 
l'heure  vous  m'avez  paru  si  accablé  ,  si  désespéré, 
que  je  n'y  ai  pas  tenu  ;  j'ai  eu  l'amour-propre  de 
croire  que  cet  aveu ,  fait  franchement  et  du  fond 
du  cœur ,  vous  empêcherait  d'être  malheureux  à 
l'avenir...  Je  me  suis  dit  :  Jusqu'à  présent,  je  n'ai 
pas  eu  la  chance  dans  mes  efforts  pour  le  distraire 
ou  pour  le  consoler  ;  mes  friandises  lui  étaient  l'ap- 
pétit, ma  gaieté  le  faisait  pleurer;  celle  fois  du 
moins...  ah!  mon  Dieu...  qu'avez-vous?  s'écria 
Rigolette  en  voyant  Germain  cacher  sa  figure  dans 
ses  mains.  Là!  voyez-vous  si  ce  n'est  pas  cruel! 
s'écria-l-elle,  quoi  que  je  fasse,  quoique  je  dise... 
vous  restez  aussi  malheureux  ;  c'est  être  par  trop 
méchant  et  par  trop  égoïste  aussi  !...  on  dirait  qu'il 
n'y  a  que  vous  qui  souffrez  de  vos  chagrins  ! 

—  Hélas  !...  quel  malheur  est  le  mien  !!!  s'écria 


UIGOLETTE.  Il 

Germain  avec  désespoir.  V^oiis  m'aimez...  lorsque  je 
ne  suis  plus  digne  de  vous! 

—  Plus  digne  de  moi  ?  Mais  ça  n'a  pas  le  bon  sens 
ce  que  vous  dites  là...  C'est  comme  si  je  disais 
qu'aulrefoisjen'étaispas  digne  de  voire  amitié,  parce 
que  j'avais  été  en  prison...  car,  après  tout,  moi  aussi 
j'ai  été  prisonnière...  ensuis-je  moins  honnête  fille? 

—  Mais...  vous  êtes  allée  en  prison  parce  que 
vous  étiez  une  pauvre  enfant  abandonnée...  tandis 
que  moi!...  mon  Dieu...  quelle  différence  ! 

—  Enfin  ,  quant  à  la  prison  ,  nous  n'avons  rien 
à  nous  reprocher...  toujours!!  C'est  plutôt  moi  qui 
suis  une  ambitieuse...  car,  dans  mon  état,  je  ne 
devrais  penser  qu'à  me  marier  avec  un  ouvrier... 
Je  suis  un  enfant  trouvé...  je  ne  possède  rien  que 
ma  petite  chambre  et  mon  bon  courage...  pourtant 
je  viens  hardiment  vous  proposer  de  me  prendre 
pour  femme  ! 

—  Hélas!  autrefois  ce  sort  eût  été  le  rêve,  le 
bonheur  de  ma  vie!...  mais  à  celte  heure...  moi... 
sous  le  coup  d'une  accusation  infamante...  j'abuse- 
rais de  votre  admirable  générosité...  de  votre  pitié 
qui  vous  égare  peut-être  !...  non...  non. 

—  Mais,  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  s'écria  Uigolette 
avec  une  impatience  douloureuse  ,  je  vous  dis  que 
ce  n'est  pas  de  la  pitié  que  j'ai  pour  vous  !  c'est  de 
l'amour...  Je  ne  songe  qu'à  vous  !  je  ne  dors  plus , 
je  ne  mange  plus...  Voire  triste  et  doux  visage  me 


li  RIGOLKTTE. 

suit  partout...  Est-ce  de  la  piiié,  cela?...  Mainte- 
nant ,  quand  vous  me  parlez ,  votre  voix ,  votre 
regard  me  vont  au  cœur...  Il  y  a  mille  choses  en  vous 
qui  à  celle  heure  me  plaisent  à  la  folie,  et  que  je 
n'avais  pas  remarquées. . .  J'aime  voirc  figure,  j'aime 
vos  yeux,  j'aime  votre  tournure,  j'aime  votre  esprit, 
j'aime  votre  bon  cœur...  est-ce  encore  de  la  pitié, 
cela?...  Pourquoi,  après  vous  avoir  aimé  en  ami, 
vous  aimé-je  en  amant?...  je  n'en  sais  rien  !  Pour- 
quoi élais-je  folle  et  gaie  quand  je  vous  aimais  en 
ami...  pourquoi  suis-je  tout  absorbée  depuis  que  je 
vous  aime  en  amant?...  je  n'en  sais  rien...  Pourquoi 
ai-je  attendu  si  tard  pour  vous  trouver  à  la  fois  beau 
et  bon...  pour  vous  aimer  à  la  fois  des  yeux  et  du 
cœur?  je  n'en  sais  rien...  ou  plutôt,  si...  je  le  sais... 
c'est  que  j'ai  découvert  combien  vous  m'aimiez  sans 
me  l'avoir  jamais  dit,  combien  vous  étiez  généreux 
et  dévoué...  Alors  l'amour  m'a  monté  du  cœur  aux 
yeux ,  comme  y  monte  une  douce  larme  quand  on 
est  attendri. 

—  Vraiment,  je  crois  rêver  en  vous  entendant 
parler  ainsi... 

—  Et  moi,  donc  !  je  n'aurais  jamais  cru  pouvoir 
oser  vous  dire  tout  cela  ;  mais  votre  désespoir  m'y  a 
forcée!  Eh  bien!  monsieur,  maintenant  que  vous 
savez  que  je  vous  aime  comme  mon  ami  !  comme 
mon  amant!  comme  mon  mari.,.,  direz-vous  encore 
que  c'est  de  la  pitié  ?  n 


RIGOLETTE,  15 

Les  généreux  scrupules  de  Germain  tombèrent 
un  moment  devant  cet  aveu  si  naïf  et  si  vail- 
lant. 

Une  joie  inespérée  le  ravit  à  ses  douloureuses 
préoccupations. 

<  Vous  m'aimiez  î  s'écria-t-il.  Je  vous  crois,  votre 
accent,  votre  regard,  tout  me  le  dit  !  Je  ne  veux  pas 
me  demander  comment  j'ai  mérilé  un  pareil  bonheur, 
je  m'y  abandonne  aveuglément...  Ma  vie,  ma  vie 
entière  ne  suffira  pas  à  m'acquiiler  envers  vous  ! 
Ah  !  j'ai  bien  souffert  déjà...  mais  ce  moment  efface 
tout  !... 

—  Enfin...  vous  voilà  consolé...  Oh!  j'étais  bien 
sûre  ,  moi ,  que  j'y  parviendrais  !  s'écria  Piigoletie 
avec  un  élan  de  joie  charmante. 

—  Et  c'est  au  milieu  des  horreurs  d'une  prison  , 
et  c'est  lorsque  tout  m'accable ,  qu'une  telle  fé- 
licité... > 

Germain  ne  put  achever... 

Cette  pensée  lui  rappelant  la  réalité  de  sa  position, 
ses  scrupules  un  moment  oubliés  revinrent  plus 
cruels  que  jamais,  et  il  reprit  avec  désespoir  ; 

c  Mais  je  suis  prisonnier...  mais  je  suis  accusé 
de  vol...  mais  je  serai  condamné,  déshonoré  peut- 
être  !...  et  j'accepterais  votre  valeureux  sacrifice... 
je  profiterais  de  votre  généreuse  exaltation...  Oh 
non  !  non  î  je  ne  suis  pas  assez  infâme  pour  cela  ! 

—  Que  dites-vous  ? 


14  lUGOLETTE. 

—  Je  puis  être  condamné...  à  des  années  de 
prison... 

—  Eh  bien  !  répondit  Rigoletle  avec  calme  et  fer- 
meté ,  on  verra  que  je  suis  une  honnête  fille  ,  on  ne 
nous  refusera  pas  de  nous  marier  dans  la  chapelle  de 
la  prison... 

—  Mais  je  puis  être  emprisonné  loin  de  Paris... 

—  Une  fois  votre  femme,  je  vous  suivrai;  je 
m'établirai  dans  la  ville  où  vous  serez;  j'y  trouverai 
de  l'ouvrage  ,  et  je  viendrai  vous  voir  tous  les  jours  ! 

—  Mais  je  serai  flétri  aux  yeux  de  tous. .. 

—  Vous  m'aimez  plus  que  tous ,  n'est  -  ce 
pas?... 

—  Pouvez-vous  me  le  demander?... 

—  Alors  que  vous  importe?...  Loin  d'être  flétri 
à  mes  yeux ,  je  vous  regarderai ,  moi ,  comme  le 
martyr  de  votre  bon  cœur. 

—  Mais  le  monde  vous  accusera  ,  le  monde  con- 
damnera, calomniera  voire  choix... 

—  Le  monde!  c'est  vous  pour  moi ,  et  moi  pour 
vous  ;  nous  laisserons  dire... 

—  Enfin  ,  en  sortant  de  prison  ,  ma  vie  sera  pré- 
caire ,  misérable  ;  repoussé  de  partout ,  peut-être 
ne  trouverai-je  pas  d'emploi?...  et  puis,  cela  est 
horrible  à  penser ,  mais  si  cette  corruption  que  je 
redoute  allait  malgré  moi  me  gagner...  quel  avenir 
pour  vous  ! 

—  Vous  ne  vous  corromprez  pas  ;  non,  car  main- 


i.ir.oLETTi:.  <-> 

tenant  vous  Siuezque  je  vous  aime,  et  celte  pensée 
vous  donnera  la  force  de  résister  aux  mauvais  exem- 
ples... vous  songerez  qu'alors  même  que  tous  vous 
repousseraient  en  sortant  de  prison  ,  votre  femme 
vous  accueillera  avec  amour  et  reconnaissance,  bien 
certaine  que  vous  serez  resté  honnête  homme...  Ce 
langaije  vous  étonne,  n'est-ce  pas  ?  il  m'étonne  moi- 
môme...  Je  ne  sais  où  je  vais  chercher  ce  que  je 
vous  dis...  c'est  au  fond  de  mon  âme  assurément... 
et  cela  doit  vous  convaincre...  sinon,  si  vous  dédai- 
gniez une  offre  qui  vous  est  faite  de  tout  cœur...  si 
vous  ne  vouliez  pas  de  l'attachement  d'une  pauvre 
fille  qui  ne...  > 

Germain  interrompit  Rigolelte  avec  une  ivresse 
passionnée. 

<  Eh  bien!  j'accepte...  j'accepte;  oui ,  je  le  sens, 
il  est  quelquefois  lâche  de  refuser  certains  sacrifices, 
c'est  reconnaître  qu'on  en  est  indigne...  J'accepte, 
noble  et  courageuse  fille. 

—  Bien  vrai?  bien  vrai  cette  fois?... 

—  Je  vous  le  jure...,  et  puis,  vous  m'avez  dit 
d'ailleurs  quelque  chose  qui  m'a  frappé,  qui  m'a 
donné  le  courage  qui  me  manquait. 

—  Quel  bonheur  !  et  qu'ai-je  dit  ? 

—  Que  pour  vous  je  devrai  désormais  rester  hon- 
nête homme...  Oui ,  dans  celle  pensée  je  trouverai 
la  force  de  ré.sister  aux  détestables  influences  qui 
m'entourent...  Je  braverai  la  contagion,  et  je  saurai 


16  RIGOLETTC. 

conserver  digne  de  voire  amour  ce  cœur  qui  vous 
apparlient  ! 

—  Ah  !  Germain,  que  je  suis  heureuse!  si  j'ai 
fail  quelque  chose  pour  vous  ,  comme  vous  me  ré- 
compensez !  !  î 

—  Et  puis  ,  voyez-vous ,  quoique  vous  excusiez 
ma  faute,  je  n'oublierai  passa  gravité...  Ma  lâche  à 
l'avenir  sera  double  :  expier  le  passé  et  mériter  le 
bonheur  que  je  vous  dois...  pour  cela,  je  ferai  le 
bien...  car  si  pauvre  que  l'on  soit,  l'occasion  ne 
manque  jamais. 

—  Hélas!  mon  Dieu!  c'est  vrai ,  on  trouve  tou- 
jours plus  malheureux  que  soi.. . 

—  A  défaut  d'argent... 

—  On  donne  des  larmes,  ce  que  je  faisais  pour 
ces  pauvres  More!... 

—  Et  c'est  une  sainte  aumône  :  La  charité  de 
Vâme  vaut  bien  celle  qui  donne  du  pain. 

—  Entin  vous  acceptez...  vous  ne  vous  dédirez 
pas?... 

—  Oh  !  jamais  ,  jamais  ,  mon  amie,  ma  femme, 
oui,  le  courage  me  revienl,  il  me  semble  sortir  d'un 
songe,  je  ne  doute  plus  de  moi-même,  je  m'abusais  ; 
heureusement  je  m'abusais,  ilon  cœur  ne  battrait 
pas  comme  il  bat,  s'il  avait  perdu  de  sa  noble  énergie. 

—  Oh  !  Germain,  que  vous  êtes  beau  en  parlant 
ainsi  !  combien  vous  me  rassurez  ,  non  pour  moi , 
mais  pour  vous-même  !  Ainsi,  vous  me  le  promettez, 


RIGOLETTE.  il 

n'est  ce  pas,  raainienant  que  vous  avez  mon  amour 
pour  vous  défendre,  vous  ne  craindrez  plus  de  parler 
à  ces  méchants  hommes ,  afin  de  ne  pas  exciter  leur 
colère  contre  vous? 

—  Rasburez-vous...  En  me  voyant  triste  et  acca- 
blée, ils  m'accusuicnl  sans  doute  d'être  en  proie  à  mes 
remords;  et  en  me  voyant  fier  et  joyeux  ,  ils  croiront 
que  leur  cynisme  m'a  gagné... 

—  C'est  vrai;  ils  ne  vous  soupçonneront  plus,  et  je 
serai  tranquille...  Ainsi,  pas  d'imprudence...  main- 
tenant vous  m'appartenez je  suis  votre  petite 

femme?  > 

A  ce  moment  le  gardien  fit  un  mouvement  ;  il 
s'éveillait. 

«  Vile  !  dit  tout  bas  Rigoleltc  avec  un  sourire 
plein  de  grâce  et  de  pudique  tendresse...  Vite,  mon 
mari,  donnez-moi  un  beau  baiser  sur  le  front ,  à  tra- 
vers la  grille...  ce  seront  nos  fiançailles.  > 

El  la  jeune  fille,  rougissant,  appuya  son  front  sur 
le  treillis  de  fer. 

Germain  ,  profondément  ému ,  effleura  de  ses 
lèvres  ,  à  travers  le  grillage  ,  ce  front  pur  et  blanc. 

Une  larme  du  prisonnier  y  roula  comme  une  perle 
humide... 

Touchant  baptême  de  cet  amour  chasie,  mélan- 
coliq  ue  et  charmant! 

«  Oh  !  oh  î  déjà  trois  heures  !  dit  le  gardien  en 


18  RIGOLETTE. 

se  levant,  et  les  visiteurs  doivent  être  partis  à  deux... 
Allons,  ma  chère  demoiselle  ,  ajouta-t-il  en  s'adres- 
sant  à  la  grisetie  ,  c'est  dommage ,  mais  il  faut 
partir. 

—  Oh!  merci ,  merci  ,  monsieur  ,  de  nous  avoir 
ainsi  laissés  causer  seuls...  J'ai  donné  bon  courage 
à  Germain  ;  il  prendra  sur  lui  pour  n'avoir  plus  l'air 
si  chagrin  ,  et  il  n'aura  plus  rien  à  craindre  de  ses 
méchants  compagnons.  iN'est-ce  pas  ,  mon  ami? 

—  Soyez  iranquille...,  dit  Germain  en  souriant, 
je  serai  à  l'avenir  le  plus  gai  de  la  prison... 

—  A  la  bonne  heure,  alors  ils  ne  feront  plus 
altenlion  à  vous ,  dit  le  gardien. 

—  Voilà  une  cravate  que  j'ai  apportée  à  Ger- 
main, monsieur,  reprit  Rigolette;  faut-il  la  déposer 
au  greffe  ? 

—  C'est  l'usage  ;  mais  ,  après  tout ,  pendant  que 
je  suis  en  dehors  du  règlement ,  une  petite  cho.se 
de  plus  ou  du  moins...  Allons,  faites  la  journée  com- 
jtlète...  donnez-lui  vite  votre  cadeau  vous-même.  > 

El  le  gardien  ouvrit  la  porte  du  couloir. 

Œ  Ce  brave  homme  a  raison  ,  la  journée  sera 
complète,  dit  Germain  en  recevant  la  cravate  des 
mains  de  Rigolette  qu'il  serra  tendrement.  Adieu  , 
et  à  bientôt.  Maintenant  je  n'ai  plus  peur  de  vous 
demander  de  venir  me  voir  le  plus  tôt  possible... 

—  Ni  moi  de  vous  le  promettre...  Adieu,  bon 
Germain. 


r.IGOLETTE.  19 

—  Adieu,  ma  bonne  petite  amie... 

—  El  servez-vous  bien  de  ma  cravate  ,  craignez 
d'avoir  froid  ,  il  fait  si  humide  î... 

—  Quelle  jolie  cravate  !  Quand  je  pense  que  vous 
l'avez  faite  pour  moi  !  Oh  !  je  ne  la  quitterai  pas , 
dit  Germain  en  la  portant  à  ses  lèvres. 

—  Ah  çà  !  maintenant  vous  allez  avoir  de  l'appé- 
tit, j'espère?  Voulez-vous  que  je  vous  fasse  mon 
petit  régal? 

—  Certainement ,  et  celte  fois  j'y  ferai  honneur... 

—  Soyez  tranquille  alors,  monsieur  le  gourmand, 
vous  m'en  direz  des  nouvelles.  Allons  ,  encore 
adieu...  Merci ,  monsieur  le  gardien,  aujourd'hui  je 
m'en  vais  bien  heureuse  et  bien  rassurée.  Adieu , 
Germain... 

—  Adieu  ,  ma  pelile  femme...  à  bientôt!... 

—  A  toujours  !...   > 

Quelques  minutes  après  ,  Rigolelle  ,  ayant  brave- 
ment repris  ses  socques  et  son  parapluie,  sortait  de 
la  prison  ,  plus  allègrement  qu'elle  n'y  était  entrée. 

Pendant  l'entretien  de  Germain  et  de  la  grisetle  , 
d'autres  scènes  s'étaient  passées  dans  une  des  cours 
de  la  prison  où  nous  conduirons  le  lecteur. 


H 


LA    FOSSE-ALX-LIONS. 


Si  l'aspect  matériel  d'une  vaste  maison  de  déten- 
tion ,  consiruiie  dans  toutes  les  conditions  de  bien- 
être  et  de  salubrité  que  réclame  Thumanité ,  n'offre 
au  regard,  nous  l'avons  dit,  rien  de  sinistre,  la  vue 
des  prisonniers  cause  une  impression  contraire. 

L'on  est  ordinairement  saisi  de  tristesse  et  de 
pitié,  lorsqu'on  se  retrouve  au  milieu  d'un  rassem- 
blement de  femmes  prisonnières,  en  songeant  que 
ces  infortunées  sont  presque  toujours  poussées  au 
mal  moins  par  leur  propre  volonté  que  par  la  per- 
nicieuse influence  du  premier  homme  qui  les  a 
séduites. 


2-2  LA  FOSSE-ACX-LIONS. 

El  puis  encore  les  femmes  les  plus  criminelles 
conservent  au  fond  de  l'ànie  deux  cordes  sainles 
que  les  violents  ébranlements  des  passions  les  plus 
détestables,  les  jjIus  fougueuses,  ne  brisent  jamais 
entièrement...  l'amour  et  la  matiirmté  ! 

Parler  d'amour  et  de  maternité  ,  c'est  dire  que, 
chez  ces  misérables  créatures  ,  de  pures  et  douces 
lueurs  peuvent  encore  éclairer  çà  et  là  les  noires 
ténèbres  d'une  corruption  profonde... 

Mais  chez  les  hommes  tels  que  la  prison  les  fait  et 
les  rejette  dans  le  monde...  rien  de  semblable. 

C'est  le  crime  d'un  seul  jet...  c'est  un  bloc  d'ai- 
rain qui  ne  rougit  plus  qu'au  feu  des  passions  infer- 
nales. 

Aussi,  à  la  vue  des  criminels  qui  encombrent  les 
prisons,  on  est  d'abord  saisi  d'un  frisson  d'épouvante 
et  d'horreur.  , 

La  réflexion  seule  vous  ramène  à  des  pensées  plus 
pitoyables,  mais  d'une  grande  amertume. 

Oui,  d'une  grande  amertume...  car  on  réfléchit 
que  les  sinistres  populations  des  geôles...  et  des  ba> 
gnes...  que  la  sanglante  moisson  du  bourreau... 
germent  toujours  dans  la  fange  de  l'ignorance,  de  la 
misère  et  de  l'abrutissement. 

Pour  comprendre  cette  première  impression  d'hor- 
reur et  d'épouvante  dont  nous  parlons ,  que  le  lec- 
teur nous  suive  dans  la  fosse-aux-lions. 

L'une  des  cours  de  la  Force  s'appelle  ainsi. 


LA  FOSSE-ALX- LIONS.  2:^ 

Là  sont  ordinairemeni  réunis  les  détenus  les  plus 
dangereux  parleurs  antécédenls,  parleur  férocilé 
ou  par  la  gravité  des  accusations  qui  pèsent  sur  eus. 

Néanmoins  on  avait  été  obligé  de  leur  adjoindre 
teniporaiiement  ,  par  suite  des  travaux  d'urgence 
entrepris  dans  un  des  bàlimenls  de  la  Force,  plu- 
sieurs autres  prisonniers. 

Ceux-ci  ,  quoique  également  justiciables  de  h 
cour  d'assises  ,  éîaient  presque  des  gens  de  bien  , 
comparés  aux  botes  habituels  de  hfosse-aux-lions. 

Le  ciel  sombre  ,  gris  et  pluvieux  ,  jetait  un  jour 
morne  sur  la  scène  que  nous  allons  dépeindre.  Eile 
se  passait  au  milieu  d'une  cuur,  assez  vaste  quadri- 
latère formé  par  de  hautes  murailles  blanches  ,  per- 
cées çà  et  là  de  quelques  fenêtres  grillées. 

A  Tun  des  bouts  de  cette  cour,  on  voyait  une 
étroite  porte  guichetée  ;  à  Tautrebout,  l'entrée  du 
chauffoir,  grande  salle  dallée ,  au  milieu  de  laquelle 
était  un  calorifère  de  fonte  entouré  de  bancs  de  bois, 
où  se  tenaient  paresseusement  étendus  plusieurs  pri- 
sonniers devisant  entre  eux. 

D'autres,  préférant  l'exercice  au  repos,  se  pro- 
menaient dans  le  préau  ,  marchant  en  rangs  pressés, 
j)ar  quatre  ou  cinq  de  front,  se  tenant  par  le  bras. 

Il  faudrait  posséder  l'énergique  et  sombre  pinceau 
de  Salvalor  ou  de  Goya  pour  esquisser  ces  divers 
spécimens  de  laideur  physique  et  morale,  pour  ren- 
dre dans  sa  hideuse  iuDiaioie  la  variété  de  costumes 


**  Là  FOSSB-ACX-L10.N8. 

de  ces  malheureux,  couverts  pour  la  plupart  de  vête- 
ments misérables;  car  n'étant  que  prévenus,  c'esl-'d- 
é'ive  supposés  innocents  j  ils  ne  revêlaient  pas  l'habit 
uniforme  des  maisons  centrales  ;  quelques-uns  pour- 
tant le  portaient  ;  car,  à  leur  entrée  en  prison,  leurs 
haillons  avaient  paru  si  sordides,  si  infects,  qu'après 
le  bain  d'usage  (i)  on  leur  avait  donné  la  casaque  et 
le  pantalon  de  gros  drap  aris  des  condamnés. 

Un  plirénologiste  aurait  attentivement  observé  ces 
figures  hâves  et  tannées,  aux  fronts  aplatis  ou  écra- 
sés, aux  regards  cruels  ou  insidieux,  à  la  bouche 
méchante  ou  stupide  ,  à  la  nuque  énorme  ;  presque 
toutes  offraient  d'effrayantes  ressemblancesbestiales. 

Sur  les  traits  rusés  de  celui-là,  on  retrouvait  la 
perfide  subtilité  du  renard  ;  chez  celui-ci ,  la  rapa- 
cité sanguinaire  de  l'oiseau  de  proie  ;  chez  cet  autre, 
la  férocité  du  tigre  ;  ailleurs,  enfin,  l'animale  stupi- 
dité de  la  brute. 

La  marche  circulaire  de  cette  bande  d'êtres  si- 
lencieux ,  aux  regards  hardis  et  haineux ,  au  rire 
insolent  et  cynique ,  se  pressant  les  uns  contre  les 
autres,  au  fond  de  celte  cour,  espèce  de  puits  carré, 
avait  quelque  chose  d'étrangement  sinistre... 


(1)  Par  une  excellente  mesorehygiéniqne  d'ailleurs,  chaqoe  pri- 
sonnier est,  à  son  arrivée,  et  ensuite  deux  fois  par  mois  ,  conduit  à 
la  salle  de  bains  de  la  prison  ;  puis  on  soumet  ses  vêlements  à  nne 
fumigation  sanitaire.  Pour  un  artisan  ,  un  bain  chaod  Mt  one  r«- 
ckerchc  dun  Inx?  inouï. 


LA  FOSSE-AtX-LI05S.  a« 

On  frémissait  en  songeant  que  cette  horde  féroce 
serait,  dans  un  temps  donné,  de  nouveau  lâchée 
parmi  ce  monde  auquel  elle  avait  déclaré  une  guerre 
implacable. 

Que  de  vengeances  sanguinaires ,  que  de  projets 
meuririers  couvent  toujours  sous  ces  apparences  de 
perversité  railleuse  et  effrontée  !  !  ! 

Eiquissons  quelques-unes  des  physionomies  sail- 
lantes de  la  fosse-aas-lions  ;  laissons  les  autres  sur 
le  second  plan. 

Pendant  qu'un  gardien  surveillait  les  promeneurs, 
une  sorte  de  conciliabule  se  tenait  dans  le  chaufloir. 

Parmi  les  détenus  qui  y  assistaient,  nous  retrou- 
verons Barbillon  et  Mcolas  Martial,  dont  nous  par- 
lerons seulement  pour  mémoire. 

Celui  qui  paraissait,  ainsi  que  cela  se  dit,  jjrésidcr 
et  cojidiiireh  discussion,  était  un  détenu  surnommé 
le  Squelede  (i)  y   dont  on  a  plusieurs  fois  entendu 

(I)  A  ce  propos  nous  éprouvons  un  scrupule.  Cette  année  un 
pauvre  diable,  seulement  coupable  de  vagabondante,  et  nommé 
Decure ,  a  été  condamné  à  un  mois  de  prison;  il  exerçait  ru  effet 
dans  ime  foire  le  métier  de  Squelette  ambulant^  vu  son  étal  d'in- 
croyable et  épouvantal)lc  maigreur.  Ce  type  nous  a  paru  curieux , 
nous  l'avons  cx|)loilé  ;  mais  le  véritable  Squelette  n'a  moralement 
aucun  rapport  avec  notre  personnage  fictif.  Voici  un  fragment  de 
rin^rcrogaloire  de  Decure  : 

n  Le  ])résident  :  Que  faisiez-vous  dans  la  commune  de  Maisons  au 
moment  de  voire  arrestation? 

—  R.  Je  m'y  livrais,  suivant  la  profession  que  j'exerce  de  Sque- 
lette aminilant^  à  toutes  sortes  d'exercices  pour  amuser  la  jeunesse. 


26  LA  FOSSE-ALX-LIONS. 

prononcer  le  nom  chez  les  Aiariial,  à  Tîle  du  Rava- 
geur. 

Le  Squeleile  élail  prévôlOM  capitaine  du  cliauffoir. 

Cet  homme,  d'assez  haute  taille,  de  quarante  ans 
environ,  justifiait  son  lugubre  surnom  par  une  mai- 
greur dont  il  est  impossible  de  so  faire  une  idée,  et 
que  nous  appellerions  presque  ostéologique... 

Si  la  physionomie  des  compagnons  du  Squelette 
offrait  plus  ou  moins  d'analogie  avec  celle  du  tigre  , 
du  vautour  ou  du  renard  ,  la  forme  de  son  front , 
fuyant  en  arrière,  et  de  ses  mâchoires  osseuses  , 
plaies  et  allongées,  supportées  par  un  cou  démesu- 
rément long,  rappelait  entièrement  la  conformation 
de  la  tête  du  serpent. 

Une  calvitie  absolue  augmentait  encore  celte  hi- 
deuse ressemblance  ;  car,  sous  la  peau  rugueuse  de 
son  front  presque  plane  comme  celui  d'un  reptile  , 
on  distinguait  les  moindres  protubérances,  les  moin- 
dres sutures  de  son  crâne  ;  quant  à  son  visage  im- 
berbe, qu'on  s'imagine  du  vieux  parchemin,  immé- 
diatement collé  sur  les  os  de  la  face ,  et  seulement 

je  réduis  mon  corps  à  IVlal  de  squeleile  ,  je  déploie  mes  os  cl  mes 
muscles  à  volonlc,  je  mange  l'arsenic,  le  sublimé-corrosif,  les  cra- 
pauds, les  arai{jnées,  et  en  général  lous  les  insectes;  je  mange  aussi 
du  feu,  j'avale  de  Thuile  bouillanle  ,  je  me  lave  dedans  ,  je  siy»  au 
moins  une  fois  par  an  appelé  à  Paris  par  les  médecins  les  plus  cclè- 
l)res,  lels  que  MM.  Dubois,  Orfila,  qui  me  font  faire  toutes  sovlcu. 
iJ'exi)ériences  avec  mou  corps,  etc.,  etc.,  etc. 

[Bulletin  des  Tribunaux.) 


LA  FOSSr-AL\-r.IONS.  2  7 

quelque  peu  tendu  depuis  la  sniliie  de  h  pommette 
jusqu'à  Tangle  de  la  mâchoire  inférieure  dont  on 
voyait  distinctement  Tatlaciie. 

Les  yeux,  petits  et  louches,  étaient  si  profondé- 
ment encaissés,  Tarcade  sourcilière  ainsi  que  la 
pommette  était  si  proéminente ,  qu'au-dessous  du 
front  jaunâtre  où  se  jouait  la  lumière  on  voyait  deux 
orbites  littéralement  remplies  d'ombre,  et  qu'à  peu 
<lc  dislance  les  yeux  semblaient  disparaître  au  fond 
de  ces  deux  cavités  sombres,  de  ces  deux  trous  noirs 
qui  donnent  i^n  aspect  si  funèbre  à  i::^e  tête  de 
squelette'.  Ses  longues  dents,  dont  les  saillies  alvéo- 
laires se  dessinaient  parfaitement  sous  la  peau  tannée 
des  mâchoires  osseuses  et  aplaties,  se  dérouvraient 
presque  incessamment  par  un  rictus  habituel. 

Quoique  les  muscles  corrodés  de  cet  homme  fus- 
sent presque  réduits  à  l'état  de  tendons,  il  était 
«l'une  force  extraordinaire.  Les  plus  robustes  résis- 
taient difijcilemeni  à  l'étreinte  de  ses  longs  bras,  de 
ses  longs  doigt  décharnés. 

On  eût  dit  la  formidable  étreinte  d'uu  squelette  de 
fer. 

Il  portait  un  bourgeron  ble^i  beaucoup  trop  cour!, 
qui  laissait  voir,  et  il  en  tirait  vanité,  ses  mains 
noueuses  et  la  moitié  de  ses  avant-bras,  ou  plutôt 
deux  os  (le  radius  et  le  cubilus ,  qu'on  nous  par- 
donne cette  anatomie) ,  deux  os  enveloppés  d'une 
j)eau  rude  et  noirâtre,  séparés  entre  eux  pnr  une 


8«  LA  FOSSE-ALX-LIO-\S. 

profonde  rainure  où  serpentaient  quelques  veines 
dures  el  sèches  comme  des  cordes. 

Lorsqu'il  posait  ses  mains  sur  une  table,  il  sem- 
blait,  selon  une  assez  juste  métaphore  de  Pique- 
Vinaigre,  y  étaler  un  jeu  d'osselets. 

Le  Squelette,  après  avoir  passé  quinze  années  de 
sa  vie  au  bagne  pour  vol  et  tentative  de  meurtre , 
avait  rompu  son  ban ,  et  avait  été  pris  en  flagrant 
délit  de  vol  et  de  meurtre. 

Ce  dernier  assassinat  avait  été  commis  avec  des 
circonstances  d'une  telle  férocité  (jue,  vu  la  récidive, 
ce  bandit  se  regardait  d'avance  et  avec  raison  comme 
condamné  à  mort. 

L'influence  que  le  Squelette  exerçait  sur  les  autres 
détenus  par  sa  force,  par  son  énergie,  par  sa  perver- 
sité, l'avait  fait  choisir,  par  le  directeur  de  la  prison, 
comme  prévôt  de  dortoir,  c'est-à-dire  que  le  Sque- 
lette était  chargé  de  la  police  de  sa  chambrée,  en  ce 
qui  touchait  l'ordre,  l'arrangement  et  la  propreté  de 
la  salle  et  des  lits;  il  s'acquittait  parfaitement  de  ces 
fonctions,  et  jamais  les  détenus  n'auraient  osé  man- 
quer aux  soins  et  aux  devoirs  dont  il  avait  la  sur- 
veillance. 

Chose  étrange  et  significative... 

Les  directeurs  de  prison  les  plus  intelligents , 
après  avoir  essayé  d'investir  des  fonctions  dont  nous 
parlons,  les  détenus  qui  se  recommandaient  encore 
par  quelque  honnêteté,  ou  dont  les  crimes  étaient 


L\  FOSSE-AUX- LIONS.  «9 

moins  graves,  se  sont  vus  forcés  de  renoncer  à  ce 
choix  cependant  logique  et  moral,  et  de  chercher  les 
prévôts  parmi  les  prisonniers  les  plus  corrompus,  les 
plus  redoutés,  ceux-ci  ayant  seuls  une  action  posi- 
tive sur  leurs  compagnons. 

Ainsi,  répéions-le  encore,  plus  un  coupable  mon- 
trera de  cynisme  et  d'audace,  plus  il  sera  coniplé,  et 
pour  ainsi  dire  respecté. 

Ce  fait  prouvé  par  l'expérience ,  sanctionné  par 
les  choix  forcés  dont  nous  parlons,  n'est-il  pas  un 
argument  irréfragable  contre  le  vice  de  la  réclusion 
en  commun? 

Ne  démonlre-t-il  pas,  jusqu'à  une  évidence  abso- 
lue, rintensité  de  la  contagion  qui  atteint  mortelle- 
ment les  prisonniers  dont  on  pourrait  encore  espérer 
quelque  chance  de  réhabililalion? 

Oui,  car,  à  quoi  bon  songer  au  repentir,  à  l'a- 
mendement, lorsque  dans  ce  Pandémonium  où  l'on 
doit  passer  de  longues  années,  sa  vie  peut-être,  on 
voit  Tinfluence  se  mesurer  au  nombre  des  forfaits? 

Encore  une  fois  l'on  ignore  donc  que  le  monde 
extérieur,  que  la  société  honnête  n'existe  plus  pour 
le  détenu? 

Indifférent  aux  lois  morales  qui  la  régissent ,  il 
prend  nécessairement  les  mœurs  de  ceux  qui  l'en- 
toureut;  toutes  les  distinctions  de  la  geùlc  étant 
léservées  à  la  supériorité  du  crime,  inévitablement 
il  tendra  toujours  vers  cette  farouche  aristocratie. 


30  LA  FOSSIvAUX-LIONS. 

Revenons  au  Squeleilo,  prévôi  de  chambrée,  qui 
causait  avec  plusieurs  prisonniers,  parmi  lesquels  se 
trouvaient  Barbillon  et  ^icolas  Martial. 

«  Es-tu  bien  sûr  de  ce  que  lu  dis  là  ?  demanda  le 
Squelette  à  Maniai... 

—  Oui,  oui,  cent  fois  oui  ;  le  père  Micou  le  tient 
du  Gros-Boiteux,  qui  a  déjà  voulu  le  tuer,  ce  gre- 
din-là...  parce  qu'il  a  mangé  (i)  quelqu'un... 

—  Alors  ,  qu'on  lui  dévore  le  nez  ,  et  que  ça 
finisse!  ajouta  Barbillon.  Déjà  tantôt  le  Squelette 
était  pour  qu'on  lui  donne  une  tournée  rouge  à  ce 
mouton  de  Germain.  » 

Le  prévôt  ôta  un  moment  sa  pipe  de  sa  bouche  et 
dit  d'une  voix  si  basse,  si  crapuleusemenl  enrouée 
qu'on  rentendait  à  peine  : 

<  Germain  faisait  sa  tôle,  il  nous  gênait,  il  nous 
espionnait;  car  moins  on  jiarle,  plus  on  écoute;  il 
fallait  le  forcer  de  filer  de  la  fosse-aux-lions.i. 
une  fois  que  nous  l'aurions  fait  saigner...  on  l'aurait 
ôté  d'ici... 

—  Eh  bien  î  alors...  dit  Nicolas,  qu'esl-co  qu'il  y 
a  de  changé? 

—  H  y  a  de  changé,  reprit  le  S(iuelette,  que  s'il 
a  mangé  conmie  le  dit  le  Gros-Boiteux,  il  n'en  sera 
pas  quitte  pour  saigner... 

— ■  A  la  bonne  heure,  dit  Barbillon. 

(I;  D«'noiicé. 


LA  FOSSE-AU\  Ll')NS.  51 

—  il'faul  un  exemple...,  dilleSquelelleen  s'ani- 
manl  peu  à  peu.  Maintenant  ce  n'est  plus  larousse{i) 
qiii  nous  découvre,  ce  sont  les  rnangeurs  (2)...  Jac- 
ques et  Gauthier  qu'on  a  guillotinés  l'autre  jour... 
mangés...  Roussillon  qu'on  a  envoyé  aux  galères  à 
perle  de  vue  (3) . . .  mangé. 

—  El  moi  donc?  et  ma  mère?  et  Calebasse?... 
et  mon  frère  de  Toulon  ?  s'écria  Nicolas.  Est-ce  que 
nous  n'avons  pas  tous  été  mangés  par  Bras-Rouge? 
C'est  sûr  maintenaiît...  puisqu'au  lieu  de  l'écrouer 
ici  on  l'a  envoyé  à  la  Roquette  I  On  n'a  pas  osé  le 
laisser  avec  nous...  il  sentait  donc  son  tort...  le 
gueux... 

—  Et  moi?  dit  Barljillon,  est-ce  que  Bras-Rouge 
n'a  pas  aussi  mangé  sur  moi? 

—  El  sur  moi  donc  ?  dit  un  jeune  prisonnier  d'une 
voix  grêle,  flùtée,  en  grasseyant  d'une  manière  affec- 
tée ,  j'ai  été  coque  (4)  par  Jobert  ,  un  homme  qui 
m'avait  proposé  une  affaire  dans  la  rue  Saint- 
Martin.  » 

Ce  dernier  personnage  à  la  voix  flùtée  ,  à  la  figure 
}iàle,  grasse  et  efféminée,  au  regard  insidieux  et  lâche» 
était  vêtu  d'une  façon  singulière;  il  avait  pour  coif- 

(1)  La  police. 

(2)  Un  liumuie  complice  ou  inslijalciir  d"iin  crime,  qu'il  dénnnco 
ensuite  à  l'aulorilé,  est  un  mangettr;  Tact  ion  du  dénoncer,  se.  dit 
itianger. 

f3)  A  pcipélnité. 
;4j  Tialii. 


3i  LA  FOSSE-AIX-LIOÎIS. 

fure  un  foulard  rouge  qui  laissait  voir  deux  mèche» 
de  cheveux  blonds  collées  sur  les  lempes  ;  les  deux 
bouls  du  mouchoir  formaient  une  rosette  bouffante 
au-dessus  de>son  front;  il  portail  pour  cravate  un 
chàle  de  mérinos  blanc  à  paimeltes  vertes,  qui  se 
croisait  sur  sa  poitrine;  sa  veste  de  drap  marron  dispa- 
raissait sous  Tétroiie  ceinture  d'un  ample  pantalon  en 
étoffe  écossaise  à  larges  carreaux  de  couleurs  variées. 
<  Si  ce  n'est  pas  une  indignité!...  faut-il  qu'un 
homme  soit  gredin  !...  reprit  ce  personnage  d'ijne 
voix  mignarde...  Pour  rien  au  monde,  je  ne  me  se- 
rais détié  de  Jol>ert. 

—  Je  le  sais  bien  qu'il  t'a  dénoncé  ,  répondit  le 
Squelette,  qui  semblait  protéger  particulièrement  ce 
prisonnier;  à  preuve  qu'on  a  fait  pour  ce  mangeur 
ce  qu'on  a  fait  pour  Bras-Piouge...  on  n'a  pas  non 
plus  osé  laisser  Joberl  ici...  on  l'a  mis  au  clou  à  la 
Conciergerie...  Eh  bien!  il  faut  que  ça  finisse...  il 
faut  un  exemple. ..  les  faux  frères  font  la  besogne  de 
la  police...  ils  se  croient  sûrs  de  leur  peau  parce 
qu'on  les  met  dans  une  autre  prison...  que  ceux 
qu'ils  ont  mangés... 

—  C'est  vrai  !... 

—  Pour  empêcher  ça,  il  faut  que  les  prisonniers 
regardent  tout  mangeur  comme  un  ennemi  à  mort  ; 
qu'il  ait  mangé  sur  Pierre  ou  sur  Jacques,  ici  ou 
ailleurs,  ça  ne  fait  rien,  qu'on  tombe  sur  lui.  Quand 
on  en  aura  refroidi  quatre  ou  cinq  dans  le  préau... 


LA  POSSE-AUX-LIONS.  15 

les  autres  tourneront  leur  langue  deus  fois  avant  de 
coquerla  pègre  (i). 

—  T'as  raison  ,  Squelette  ,  dit  Nicolas  :  alors  il 
faut  que  Germain  y  passe... 

—  Il  y  passera,  reprit  le  prévôt.  Mais  attendons 
que  le  Gros-Boiteux  soit  arrivé...  Quand  ,  pour 
Texemplc,  il  aura  prouvé  à  tout  le  monde  que  Ger- 
main est  un  manfjcur ,  tout  sera  dit...  Le  mouton  ne 
bêlera  plus,  on  lui  supprimera  la  respiration. 

—  Et  comment  faire  avec  les  gardiens  qui  nous 
surveillent?  demanda  le  détenu  que  le  Squelette 
appelait  Javotte. 

—  J'ai  mon  idée...  Pique-Vinaigre  nous  servira. 

—  Lui  ?  il  est  trop  poltron. 

—  El  pas  plus  fort  qu'une  puce. 

—  Suffit,  je  m'entends.  Où  est-il? 

—  11  était  revenu  du  parloir ,  mais  on  vient  de 
venir  le  demander  pour  aller  jaspiner  avec  son  rat 
de  prison  (2). 

—  Et  Germain?  Il  est  toujours  au  parloir? 

—  Oui,  avec  cette  petite  fille  qui  vient  le  voir. 

—  Dès  qu'il  descendra,  attention  !  Mais  il  faudra 
attendre  Pique-Vinaigre,  nous  ne  pouvons  rien  faire 
sans  lui. 

—  Sans  Pique-Vinaigre  ? 

—  Non... 

(IjDénoncer    les  Tolçars. 
(2)  Ganser  «rec  son  avoeat. 


ôi  LA  FOSSE-AUX-LiaNS. 

—  Et  on  refroidira  Germain  ? 

—  Je  m'en  charge. 

-^  Mais  avec  quoi?  on  nous  ôte  nos  couteaux  ! 

—  Et  ces  tenailles-là,  y  mctlrais-tn  ton  cou? 
demanda  le  Squelette  en  ouvrant  ses  longs  doigts 
décharnés  et  durs  comme  du  fer. 

—  Tu  l'étoufferas  ? 

—  Un  peu. 

—  Mais  si  Ton  sait  que  c'est  toi  ? 

—  Après?  Est-ce  que  je  suis  un  veau  à  deux 
têtes ,  comme  ceux  qu'on  montre  à  la  foire? 

—  C'est  vrai...  on  n'est  raccourci  qu'une  fois,  et 
puisque  tu  es  sûr  de  l'èlre... 

—  Archi-sûr;  le  rat  de  prison  me  l'a  encore  dit 
hier...  J'ai  été  pris  la  main  dans  le  sac  et  le  couteau 
dans  la  gorge  du  pante  (i)...  Je  suis  cheval  de  re- 
tour (-2)...  c'est  toisé...  J'enverrai  ma  lêle  voir  dans 
le  panier  de  Chariot,  si  c'est  vrai  qu'il  liloute  les 
condamnés  et  qu'il  mette  de  la  sciure  de  bois  dans 
son  mannequin  au  lieu  du  son  que  le  gouvernement 
nous  accorde... 

—  (]'est  vrai...  le  guillotiné  a  droit  à  du  son... 
Mon  père  a  été  volé  aussi...  j'en  rappelle  !  !  !  >  dit 
Nicolas  Martial  avec  un  ricanement  féroce. 

Celle  abominable  plaisanterie  fit  rire  les  détenus 
aux  éclats. 

(lî  De  1j  viitime. 

'2,  Repris  de  justice  arrclc  de  nonvcaw. 


LA  FOSSE-ACX-LIONS.  55 

Ceci  esi  eîlVayant...  mais  loin  d'exagérer,  nous 
affaiblissons  liiorreur  de  ces  enlieliens  si  communs 
en  prison. 

Il  faut  pourtant  bien  que  Ton  ait  une  idée ,  nous 
le  répétons ,  el  encore  affaiblie,  de  ce  qui  se  dit,  de 
ce  qui  se  fait  dans  ces  effroyables  écoles  de  perdi- 
tion, de  cynisme,  de  vol  el  de  meurtre. 

11  faut  que  Ton  sache  avec  quel  audacieux  dédain 
presque  tous  les  grands  criminels  parlent  des  plus 
terribles  cliàiimenls  dont  la  société  puisse  les  frap- 
per. 

Alors  peut-être  on  comj)ren(lra  Turgence  de  sub- 
stituer à  ces  peines  impuissantes,  à  ces  réclusions 
contagieuses  ,  la  seule  punition  ,  nous  allons  le  dé- 
montrer, qui  puisse  terrifier  les  scélérats  les  plus 
déterminés. 

Les  détenus  du  chauffoir  s'étaient  donc  pris  à  rire 
aux  éclats. 

<  iMille  tonnerres  !  s'écria  le  Squelette  ,  je  vou- 
drais bien  qu'ils  nous  voient  blaguer,  ce  las  de 
curieux  (i)  qui  croient  nous  faire  bouder  devant 
leur  guillotine...  lis  n'ont  qu'à  venir  à  la  barrière 
Saint-Jacques  le  jour  de  ma  représentation  à  béné- 
fice ;  ils  m'entendront  faire  la  nique  à  la  foule ,  et 
dire  à  Chariot  d'une  voix  crâne  : 

(l).Tagcs. 


S6  LA   FOSSE-AUX-LIONS. 

<  —  Père  Samson,  cordon,  s'il  vous  plait  (i)  !  • 
Nouveaux  rires... 

€  Le  fait  est  que  la  chose  dure  le  temps  d'ava- 
ler une  chique...  Chariot  lire  le  cordon... 

—  Et  il  vous  ouvre  la  porte  du  Boulanger  (2),  dit 
le  Squelette  en  continuant  de  fumer  sa  pipe. 

—  Ah  !  bah...  est-ce  qu'il  y  a  un  boulanger? 

—  Imbécile...  je  dis  ça  par  farce...  Il  y  a  un 
couperet,  une  tête  qu'on  met  dessous...  et  voilà. 

—  D'ailleurs,  est-ce  que  ça  nous  regarde  ?.,. 

—  Moi,  maintenant  que  je  sais  mon  chemin  et 
que  je  dois  m'arrêter  à  l'Abbaye  de  Monle-à-Re- 
grel  (3) ,  j'aimerais  autant  partir  aujourd'hui  que 
demain ,  dit  le  Squelette  avec  une  exaltation  sau- 
vage, je  voudrais  déjà  y  être...  le  sang  m'en  vient  à 
la  bouche...  quand  je  pense  à  la  foule  qui  sera  là 
pour  me  voir...  Ils  seront  bien  quatre  ou  cinq  mille 
qui  se  bousculeront,  qui  se  bâtiront  pour  être  bien 
placés  ;  on  louera  des  fenêtres  et  des  chaises  comme 
pour  un  corlége.  Je  les  entends  déjà  crier  :  Place  à 
louer!...  place  à  louer!...  et  puis  il  y  aura  de  la 
troupe,  cavalerie  et  infanterie,  tout  le  tremblement 


(1)  Ponr  comprendre  le  sens  de  cette  lionible  plaisanterie,  il 
faut  savoir  que  le  couperet  glisse  entre  les  rainures  de  la  guillotine, 
après  avoir  clé  mis  en  mouvement  par  la  traction  d'un  ressort  au 
moyen  d'un  cordon  qui  y  es!  altac'ié. 

(2)  Du  diable. 
^3)  La  guillotine. 


LA  FJS5E-.Vl.VLI0.XS.  87 

à  la  voile...  et  tout  ça  pour  moi,  pour  le  Squelette... 
c'est  pas  pour  un  parUe  qu'on  se  dérangerait  comme 
ça...  hein  !...  les  amis?...  Voilà  de  quoi  monter  un 
homme...  Quand  il  serait  lâche  comme  Pique-Vi- 
naigre, il  y  a  de  quoi  vous  faire  marcher  en  déter- 
miné... Tons  ces  yeu.x  qui  vous  regardent  vous 
mettent  le  feu  au  ventre...  et  puis...  c'est  un  mo- 
ment à  passer...  on  meurt  en  crâne...  ça  vexe  les 
juge.s  et  les  panles,  et  ça  encourage  la  pègre  à  bla- 
guer la  camarde. 

—  C'est  vrai,  reprit  Barbillon,  afin  d'imiter  l'ef- 
froyable forfanterie  du  Squelette,  on  croit  nous 
faire  peur  et  avoir  tout  dit  quand  on  envoie  Chariot 
monter  sa  boutique  à  notre  profit. 

—  Ah  !  bah  !  dit  à  son  tour  >icolas ,  on  s'en  mo- 
que pas  mal...  de  la  boutique  à  Chariot  ;  c'est 
comme  de  la  prison  ou  du  bagne,  on  s'en  moque 
aussi  ;  pourvu  qu'on  soit  tous  amis  ensemble,  vive  la 
joie  à  mort! 

—  Par  exemple,  dit  le  prisonnier  à  la  voi.x  mi- 
gnarde  ,  ce  qu'il  y  aurait  de  sciant ,  ça  serait  qu'on 
nous  mette  en  cellule  jour  et  nuit  ;  on  dit  qu'on  en 
viendra  là. 

—  En  cellule  !  s'écria  le  Squelette  avec  une  sorie 
d'effroi  courroucé.  Ne  parle  pas  de  ça...  En  cel- 
lule... Tout  seul  !...  Tiens,  tais-toi,  j'aimerais  mieux 
qu'on  me  coupe  les  bras  et  les  jambes...  Toutseul!... 
Entre  cjuaire  murs!...  Tout  seul...  Sans  avoir  des 

TOU  XII  S 


Ô8  L\  FOSSE-ALX-LIONS. 

vieux  de  la  pègre  avec  qui  rire...  Ça  ne  se  peut  pas  ! 
Je  préfère  cent  fois  le  bagne  à  la  centrale,  parce 
qu'au  bagne,  au  liou  cVèlre  renfermé  on  esldebors, 
on  voit  du  monde,  on  va,  on  vient,  on  gaudriole  avec 
la  chiournie...  Eh  bien!  j'aimerais  cent  fois  mieux 
être  raccourci  que  d'être  mis  en  cellule  pendant  seu- 
lement un  an...  Oui,  ainsi,  à  l'heure  qu'il  est ,  je 
suis  sûr  d'être  fauché,  n'est-ce  pas?  Eh  bien  !  on 
me  dirait  :  Aimes-tu  mieux  un  an  de  cellule?...  je 
tendrais  le  cou...  Un  an  tout  seul!...  mais  est-ce 
que  c'est  possible?...  A  quoi  veulent-ils  donc  que 
l'on  pense,  quand  on  est  tout  seul?... 

—  Si  Ton  l'y  mettait  de  force,  en  cellule? 

—  Je  n'y  resterais  pas...  je  ferais  tant  des  pieds 
et  des  mains  que  je  m'évaderais...,  dit  le  Sque- 
lette. 

—  Mais  si  lu  ne  pouvais  pas...  si  tu  étais  sûr  de 
ne  pas  le  sauver  ? 

—  Alors  je  tuerais  le  premier  venu...  pour  être 
guillotiné. 

—  Mais  si  au  lieu  de  condamner  les  escarpes  (i) 
à  mort...  on  les  condamnait  à  être  en  celuile  pen- 
dant toute  leur  vie?...  > 

Le  Squelette  parut  frappé  de  cette  réflexion. 

Après  un  moment  de  silence,  il  reprit  : 

«   Alors  je  ne  sais  pas  ce  que  je  ferais...  je  me 

(I)  Assassins. 


LA  FOSSE-AUX -LIONS.  50 

briserais  la  lête  contre  les  murs...  Je  me  laisserais 
crever  de  faim,  plutôt  que  d'être  en  cellule...  Com- 
ment !  tout  seul!...  toule  ma  vie  seul...  avecnioi , 
sans  Tespoir  de  me  sauver?  Je  vous  dis  que  c'est  im- 
possible... Tenez,  il  n'y  en  a  pas  de  plus  crâne  que 
moi ,  je  saignerais  un  homme  pour  six-blancs...  ci 
même  pour  rien...  pour  l'honneur...  On  croit  que  jf 
n'ai  assassiné  que  deux  personnes...  mais  si  les 
morts  parlaient,  il  y  a  cinq  refroidis  qui  pourraient 
dire  comment  je  travaille.  > 

Le  brigand  se  vantait. 

Ces  forfanleries  sanguinaires  sont  encore  un  des 
traits  les  plus  caractéristiques  des  scélérats  en- 
durcis. 

L'n  directeur  de  prison  nous  disait  : 

ï  Si  les  prétendus  meurtres  dont  ces  malheureu.r 
se  glorifient  étaient  réels,  la  population  serait  dé- 
cimée. 

<  C'est  comme  moi...,  reprit  Barbillon  pour  s:' 
vanter  à  son  tour,  on  croit  que  je  n'ai  escarpé  que  le 
mari  de  la  laitière  de  la  Cité...  mais  j'en  ai  servi 
bien  d'autres  avec  le  grand  Robert  qui  a  été  fauché 
l'an  passé. 

—  C'était  donc  pour  vous  dire,  reprit  le  Sque- 
lette, que  je  ne  crainsni  feu, ni  diable... Eh  bien  !... 
si  j'étais  en  cellule...  et  bien  sûr  de  ne  pouvoir 
jamais  me  sauver...  tonnerre  !...  je  crois  que  j  au- 
rais peur... 


40  LA  FOSSE-AUX-LIOXS. 

—  De  quoi  ?  demanda  Nicolas. 

—  D'êlre  loul  seul...,  répondit  le  prévôt. 

—  Ainsi,  si  lu  avais  à  recommencer  tes  tours  de 
])l'(jre  et  à' escarpe  ^  et  qu'au  lieu  de  centrales,  de 
hagncs  el  de  guillotine. ..  il  n'y  aurait  que  des  cel- 
lules, lu  bouderais  devant  le  mal  ? 

— M.\  FOI...  OUI...  PEUT-ÊTRE...  (/i?5iort(/ue),  «ré- 
pondit le  Squelette. 

Et  il  disait  vrai... 

On  ne  peut  s'imaginer  l'indicible  terreur  qu'in- 
.«pire  à  de  pareils  bandits  la  seule  pensée  de  l'isole- 
nient  absolu... 

Celte  terreur  n'est-elle  pas  encore  un  plaidoyer 
éloquent  en  faveur  de  cette  pénalité? 

Ce  n'est  pas  tout:  la  condamualion  à  l'isolement, 
si  redoutée  par  les  scélérats,  amènera  peut-être  Ibr- 
cémenl  l'abolition  de  la  peine  de  mort. 

Voici  comment  : 

La  génération  criminelle,  qui  à  celte  beure  peuple 
les  prisons  et  les  bagnes,  regardera  l'applicaiion  du 
sy.stème  cellulaire  comme  un  supplice  intolérable. 

Habitués  à  la  jserveise  animation  de  l'emprison- 
nement en  commun  dont  nous  venons  de  tâcher 
d'esquisser  quelques  traits  affaiblis,  car,  nous  le  ré- 
péioiis,  il  nous  faut  reculer  devant  des  monslruo- 
silés  de  toutes  sortes;  ces  hommes,  disons-nous, 
se  voyant  menacés,  en  cas  de  récidive,  d'être  sé- 
^uegtrés  du  monde  infâme  où  ils  expiaient  si  allègre- 


LA    FOSSE-ALX-LIONS.  41 

meni  leurs  crimes,  et  d'êlre  mis  en  cellule  seuls  à 
seuls  avec  les  souvenirs  du  passé...  ces  hommes  se 
révolteront  à  Tidée  de  cette  punition  effrayante. 
Beaucoup  préféreront  la  mort. 
Et,  pour  encourir  la  peine  capitale  ,  ne  recule- 
ront pas  devant  Tassassiiiat.  .  car,  chose  étrange , 
sur  dix  criminels  qui  voudront  se  débarrasser  de  la 
vie,  il  y  en  a  neuf  qui  tueront...  pour  être  tués...  et 
un  seul  qui  se  suicidera. 

Alors  sans  doute  ,  nous  le  répétons  ,  le  suprême 
vestige  d'une  législation  barbare  disparaîtra  virtuel- 
lement de  nos  codes... 

Afin  d'ôter  aux  meurtriers  ce  dernier  refuge  qu'ils 
croiront  trouver  dans  le  néant,  on  abtdira  forcément 
la  peine  de  mort. 

Mais  l'isolement  cellulaire  à  perpétuité  offrit a-t-il 
une  réparation  ,  une  punition  as^ez  forniidLd)le  pour 
quelques  grands  crimes,  tels  que  le  parricide,  entre 
autres? 

L'on  s'évade  de  la  prison  la  mieux  gardée  ,  ou  du 
moins  on  espère  s'évader;  il  ne  faut  laisser  aux  cri- 
minels dont  nous  parlons  ni  celte  possibilité  n- celle 
espérance. 

Aussi  la  peine  de  mort ,  qui  n'a  d'autre  fin  que 
celle  de  débarrasser  la  société  d'un  être  nuisible... 
la  peine  de  mort  qui  donne  raremeni  aux  coiulam- 
nés  le  temps  de  se  repentir,  et  jamais  celui  de  se 
réhabiliter  par  l'expiaiion...  la  peine  de  mort,  que 


4  3  LA    FOSSE-AtX-LlO.NS. 

ceux-là  subissent  inanimés,  presque  sans  connais- 
sance, et  que  ceux-ci  bravent  avec  un  épouvantable 
cynisme,  la  peine  de  mort  sera  peut-être  remplacée 
par  un  châtiment  terrible,  mais  qui  donnera  au 
condamné  le  temps  du  repentir...  de  Texpiation  , 
eî  qui  ne  retranchera  pas  violemment  de  ce  monde 
u:ie  créature  de  Dieu. 

L'aveuglement  (i)  mettra  le  meurtrier  dans  l'im- 
possibilité de  s'évader  et  de  nuire  désormais  à  per- 
sonne... 

La  peine  de  mort  sera  donc  en  ceci,  son  seul  but, 
efiicacement  remplacée  ; 

Car  la  société  ne  tue  pas  au  nom  de  la  loi  du 
talion  ; 

Elle  ne  tue  pas  pour  faire  souiïrir,  puisqu'elle  a 
choisi  celui  de  tous  les  supplices  qu'elle  croit  le 
moins  douloureux  (2)  ; 

Elle  lue  au  nom  de  sa  propre  sûreté... 

Or,  que  peut-elle  craindre  d'un  aveugle  empri- 
sonné? 


(l)]Noii.s  maintenons  ce  barbarisme,  l'expression  de  cécilés'ap- 
pliqiianl  à  une  maladie  accidentelle  ou  à  une  iiifirmilé  naîiirello; 
tandis  que  ce  dérivé  du  verbe  aveugler  rend  mieux  notre  pensée, 
V action  iC aveugler, 

(2)  Mon  père,  le  docleur  Jeau-Joscpli  Sue,  croyait  le  contraire  ; 
une  série  d'observations  intéressantes  et  profondes,  publiées  par  lui 
h  ce  sujet,  tendent  à  prouver  que  la  pensée  survit  quelques  minuta 
à  la  décollation  instantanée.  Cette  probabilité  seule  fait  frissonner 
«iVpouvante. 


LA    FOSSE-AL'X-LIONS.  43 

Enfin  cet  isolement  perpétuel ,  adouci  par  les 
charilables  entretieFis  de  personnes  hounèles  ei 
pieuses  qui  se  voueraient  à  celle  secourable  mission, 
permellrail  au  raeurlrier  de  raclieler  son  àme  par 
de  lon£;ues  années  de  remords  et  de  contrition. 


■o' 


Un  assez  grand  lumulte  et  de  bruyantes  exclama- 
tions de  joie  ,  poussées  par  les  détenus  (|ui  se  pro- 
menaient dans  le  préau  ,  interrompirent  le  concilia- 
bule présidé  parle  Squelette. 

INicolas  se  leva  précipitamment  et  s'avança  sur  le 
pas  de  la  porte  du  chaufîoir,  afin  de  connaître  la 
cause  de  ce  bruit  inaccoutumé. 

t  C'est  le  Gros-Boiteux  !  s'écria  Nicolas  en  ren- 
trant. 

—  Le  Gros-Boiieux  !  s'écria  le  prévôt,  et  Ger- 
main, est-il  descendu  au  parloir? 

—  Pas  encore,  dit  Barbillon. 

—  Qu'il  se  dépêche  donc ,  dit  le  Squelette  ,  que 
je  lui  donne  un  bon  pour  une  bière  neuve.  » 


n[ 


COMPLOT, 


Le  Gros-Boiteux,  dont  l'arrivée  était  accueillie 
pnr  les  détenus  de  la  fosse-aux-lions  avec  une  joie 
bruyante  ,  et  dont  la  dénonciation  pouvait  êlie  si 
funeste  à  Germain, éiait  unliomme  de  taillenioyenne; 
malgré  son  embonpoint  et  son  infirmité,  il  semblait 
agile  et  vigoureux. 

Sa  physionomie  bestiale,  comme  la  plupart  de 
celles  de  ses  compagnons,  se  rapprochait  beaucoup 
du  type  du  bouledogue;  son  front  déprimé,  ses 
petits  yeux  fauves ,  ses  joues  retombantes ,  ses 
lourdes  mâchoires ,  dont  1  inférieure  irès-saillante 


4r,  COMPLOT. 

étail  armée  de  longues  dénis ,  on  plnlôl  de  crocs 
elu'échcs  ,  qui  çà  cl  là  débordaient  les  lèvres  ,  ren- 
daient cette  ressemblance  animale  plus  frappante 
encore  ;  il  avait  pour  coiiTnre  un  bonnet  de  loutre , 
et  portait  par-dessus  ses  babils  un  manteau  bleu  à 
collet  fourré. 

I.e  Gros-Boileux  étail  enlré  dans  la  prison  accom- 
pagné d'un  homme  de  irenle  ans  environ,  dont  la 
figure  brune  et  bàlée  paraissait  moins  dégradée  que 
celles  des  autres  détenus;  quoiqu'il  afTeclât  de 
paraître  aussi  résolu  que  son  compagnon  ,  quelque- 
fois son  visage  s'assombrissait  et  il  souriait  amère- 
ment... 

Le  Gros-Boileux  se  relrouvait ,  comme  on  dit 
vulgairement,  en  pays  de  connaissance.  Il  pouvait  à 
peine  répondre  aux  fclicitalions  et  aux  paroles  de 
bienvenue  qu'on  lui  adressait  de  toutes  parts. 

<  Te  voilà  donc  enfin,  gros  réjoui...  Tant  mieux, 
nous  allons  rire... 

—  Tu  nous  manquais... 

—  T'as  bien  tardé.. 

—  J'ai  pourlant  fait  tout  ce  qu'il  a  fallu  pour  reve- 
nir voir  les  amis...  c'est  pas  ma  faute  si  la  rousse  n'a 
pas  voulu  de  moi  plus  tôt... 

—  Comme  de  juste,  mon  vieux,  on  ne  vient  pas 
se  wetlre  au  clou  soi-même  ,  mais  une  fois  qu'on  y 
est...  ça  se  tire,  et  faut  gaudrioler. 

—  Tu  asdelacbance;  car  Pique-Vinaigre  est  ici. 


COMPLOT.  47 

—  Lui  aussi?  un  ancien  de  Molun  î  fameux  !... 
lameux  î  il  nous  aidera  à  passer  le  temps  avec  ses 
histoires ,  el  les  pratiques  ne  lui  manqueront  pas , 
car  je  vous  annonce  des  recrues. 

—  Qui  donc?... 

—  Tout  à  riieure  au  greffe...  pendant  qu*on 
nrécrouaii ,  on  a  encore  amené  deux  cadets...  11  y 
en  a  un  que  je  ne  connais  pas...  mais  l'autre,  qui  â 
un  bonnet  de  coton  hlou  et  une  blouse  grise  ,  m'est 
reslédansToeil...  j'ai  vu  celle  boule-là  quelque  |)art... 
11  me  semble  que  c'est  chez  l^ogresse  du  Lapin 
Blanc...  un  fort  homme... 

—  Dis  donc,  Gros-Boiteux...  le  rappelles-tu  à 
Melun...  que  j'avais  parié  avec  loi  qu'avant  un  an 
lu  serais  repincé? 

—  C'est  vrai ,  tu  as  gagné  ;  car  j'avais  plus  de 
chances  pour  être  cheval  de  retour  que  pour  être 
couronné  rosière  ;  mais  loi...  qu'as-lu  fait? 

—  J'ai  grinchi  à  l'américaine. 

—  Ah  !  bon  ,  toujours  du  môme  tonneau?.,. 

—  Toujours...  Je  vas  mon  petit  bonhomme  de 
chemin.  Ce  tour  est  commun...  mais  les  sinves 
aussi  sont  communs,  et,  sans  une  ànerie  de  mon  col- 
lègue,  je  ne  serais  pas  ici...  C'est  égal ,  la  leçon  me 
profilera.  Quand  je  recommencerai,  je  prendrai  mes 
jtrécaulioiis...  J'ai  mon  plan... 

—  Tiens,  voilà  Cardillac,  dit  le  Boileux  en  voyant 
venir  à  lui  un  petit  homme  misérablement  vêtu,  à 


48  COMPLOT. 

mine  basse,  méchante  et  rusée,  qui  lenaii  du  renard 
et  du  loup.  Bonjour,  mon  vieux... 

—  Allons  donc  ,  traînard  ,  répondit  gaiement  au 
Gros-Boiteux  le  détenu  surnommé  Cardillnc  ;  on 
disait  tous  les  jours  :  H  viendra,  il  ne  viendra  pas... 
Monsieur  fait  comme  les  jolies  femmes  ,  il  faut  qu'on 
le  désire... 

—  Mais  oui,  mais  oui. 

—  Ah  çà ,  reprit  (]ardillac  ,  est-ce  pour  quelque 
chose  d'un  peu  corsé  que  lu  es  ici? 

—  Ma  foi,  mon  cher,  je  me  suis  passé  l'effraction. 
Avant,  j'avais  fait  de  très-bons  coups  ;  mais  le  der- 
nier a  raté...  une  affaire  superbe...  qui  d'ailleurs 
reste  encore  à  faire...  malheureusement  nous  deux 
Frank  ,  que  voilà  ,  nous  avons  marché  dessiis  (i).  s 

El  le  Gros- Boiteux  montra  son  compagnon,  sur 
lequel  tous  les  yeux  se  tournèrent. 

<  Tiens ,  c'est  vrai ,  voilà  Frank  !  dit  Cardillac  ; 
je  ne  l'aurais  pas  reconnu  à  cause  de  sa  barbe... 
Comment  !  c'est  loi  ?  je  te  croyais  au  moins  maire  de 
ion  endroit  à  l'heure  qu'il  est...  Tu  voulais  faire 
l'honnête?... 

—  .l'étais  bête  et  j'en  ai  été  puni ,  dit  brusque- 
ment Frank  ;  mais  à  tout  péché  miséricorde.  .  c'est 
bon  une  fois;  me  voilà  maintenant  de  la  pègre  jus- 
qu'à ce  que  je  crève  ;  gare  à  ma  sortie  ! 

(1)  Nous  Pavons  manqnce. 


COMPLOT.  49 

—  X  la  bonne  heure,  c'est  parler. 

—  Mais  qu'est-ce  donc  qu'il  t'est  arrivé  ,  Frank  ? 

—  Ce  qui  arrive  à  tout  libéré  assez  colas  pour 
vouloir,  comme  lu  dis,  faire  l'honnête. ..  Le  sort 
est  si  juste!...  En  sortant  de  Melun  ,  j'avais  une 
masse  de  neuf  cent  et  tant  de  francs... 

—  (]'est  vrai,  dit  le  Gros-Boiteux,  tous  ses  mal- 
heurs viennent  de  ce  qu'il  a  gardé  sa  masse  au  lieu 
de  la  fricoter  en  sortant  de  prison.  Vous  allez  voir 
à  quoi  mène  le  repentir...  et  si  on  fait  seulement 
ses  irais. 

—  On  m'a  envoyé  en  surveillance  à  Élampes, 
reprit  Frank...  Serrurier  de  mon  état,  j'ai  été  chez 
un  maître  de  mon  métier  ;  je  lui  ai  dit  :  Je  suis  libéré, 
je  sais  qu'on  n'aime  pas  à  les  employer ,  mais  voilà 
les  900  francs  de  ma  masse ,  donnez-moi  de  l'ou- 
vrage ;  mon  argent  ça  sera  votre  garantie  ;  je  veux 
travailler  et  être  honnête. 

—  Parole  d'honneur,  il  n'y  a  que  ce  Frank  pour 
avoir  des  idées  pareilles. 

—  Ha  toujours  un  petit  coup  de  marteau. 

—  Ah! ...  comme  serrurier  ! 

—  Farceur  !... 

—  Et  voîis  allez  voir  comme  ça  lui  a  réussi. 

— Je  propose  donc  ma  masse  en  garantie  au  maîire 
serrurier  pour  qu'il  me  donne  de  l'ouvrage,  i  Je  ne 
suis  pas  banquier  pour  prendre  de  l'argent  à  intérêt, 
qu'il  me  dit ,  et  je  ne  veux  pas  de  libéré  dans  ma 


50  COMPLOT. 

bouiiqiie  ;  je  vais  travailler  clans  les  maisons,  ouvrir 
des  portes  dont  on  perd  les  clefs  ,  j'ai  un  élal  de 
confiance,  et  si  on  savait  que  j'emploie  un  libéré 
parmi  mes  ouvriers,  je  perdrais  mes  pratiques... 
Bonsoir,  voisin,   j 

—  N'est-ce  pas  ,  Cardillac  ,  qu'il  n'avait  que  ce 
qifil  mérilail?... 

—  Bien  sûr... 

—  Enfant  !  ajouta  le  Gros-Boiteux  en  s'adrcssant 
à  Frank  d'un  air  paterne,  au  lieu  de  rompre  tout  de 
suite  ton  ban...  et  île  venir  à  Paris  fricoter  la  masse, 
afin  de  n'avoir  plus  le  sou  et  de  te  mettre  dans  la 
nécessité  de  voler.  Alors  on  trouve  des  idées  su- 
perbes... 

—  Quand  tu  me  diras  toujours  la  même  chose  ! 
dit  Frank  avec  impatience  ;  c'est  vrai,  j'ai  eu  tort  de 
ne  pas  dépenser  ma  masse  ,  puisque  je  n'en  ai  pas 
joui.  Pour  en  revenir  à  ma  surveillance  ,  comme  il 
n'y  avait  quequalre  serruriers  à  Élampes...  celui  h 
qui  je  m'étais  adressé  le  premier  avait  jasé  ;  quand 
j'ai  été  m'adresser  aux  autres  ,  ils  m'ont  dit  comme 
leur  confrère...  Merci...  Partout  la  même  chanson. 

—  Voyez-vous,  les  amis,  à  quoi  ça  sert?  ^ous 
sommes  marqués  pour  la  vie,  allez  !  !  ! 

—  Me  voilà  en  grève  sur  le  pavé  d'Étampes  ;  je 
vis  sur  ma  masse  un  mois,  deux  mois,  reprit  Frank, 
l'argent  s'en  allait,  l'ouvrage  ne  venait  pas.  Malgré 
ma  surveillance,  je  quitte  Étampes. 


COMPLOT.  M 

—  C'est  ce  que  tu  aurais  dû  faire  tout  de  suiîe  , 
colas. 

—  Je  viens  à  Paris;  là  je  trouve  de  l'ouvrage;  mon 
bourgeois  ne  savait  pas  (jui  j'élais  ;  je  lui  dis  que 
j'arrive  de  province.  Il  n'y  avait  pas  de  nieilloiir 
ouvrier  que  moi.  Je  place  700  francs  qui  me  res- 
taient chez  un  agent  d'affaires  qui  me  fait  un  billet  ; 
à  l'écliéance  ,  il  ne  me  paye  pas  ;  je  mets  mon  billet 
chez  un  huissier...  qui  poursuit,  et  se  fait  payer  ; 
je  laisse  l'argent  chez  lui  ,  et  je  me  dis  :  C'est  une 
poire  pour  la  soif.  Là-dessus  ,  je  rencoulre  le  Gros- 
Boiteux. 

—  Oui ,  les  amis  ,  et  c'est  moi  qui  étais  la  soif  , 
comme  vous  Tallezvoir.  Frank  était  serrurier,  fabri- 
quait les  clefs  ;  j'avais  une  affaire  où  il  pouvait  me 
servir  ;  je  lui  propose  le  coup...  J'avais  des  em- 
preintes; il  n'y  avait  plus  qu'à  travailler  dessus... 
c'était  sa  partie.  L'enfant  me  refuse...  il  voulait  rede- 
venir honnête...  .le  me  dis:  Il  faut  faire  son  bien 
malgré  lui...  J'écris  une  lettre  sans  signature  à  son 
bourgeois  ,  une  autre  à  ses  compagnons  pour  leur 
apprendre  que  Frank  est  un  libéré...  Le  bourgeois 
le  met  à  la  porte  et  les  compagnons  lui  tournent 
le  dos. 

«  Il  va  chez  un  aulrc  bourgeois,  il  y  travaille  huit 
jours...  même  jeu...  il  aurait  été  chez  dix  ,  que  je 
iui  aurais  servi  toujours  du  même. 

—  El  je  ne  me  doutais  [-as  alors  que  c'était   loi 


52  COMPLOT. 

qui  ma  dénonçais,  reuril  Frank,  sans  cela,  lu  aurais 
passé  un  mauvais  quart  d'heure. 

—  Oui  ;  mais  moi  pas  Lôle  ,  je  t'avais  dit  que  je 
m'en  allais  à  Lonjumeau  voir  mon  oncle  ;  mais  j'élais 
resté  à  Paris  ,  et  je  savais  tout  ce  que  tu  faisais  par 
le  petit  Ledru. 

—  Enfin  on  me  chasse  encore  de  chez  mon  dernier 
maîire  serrurier  comme  un  gueux  bon  à  pendre. 
Travaillez  donc!  soyez  donc  paisible  !  pour  qu'on 
vous  (lise  non  pas  que  fais-tu  ?  mais  qu  as-tu  fait? 
Une  lois  sur  le  pavé,  je  me  dis  :  Heureusement  il  me 
reste  ma  masse  pour  attendre.  Je  vas  chez  l'huissier, 
il  avait  levé  le  pied  ;  mon  argent  était  flambé,  j'étais 
sans  le  sou...  je  n'avais  pas  seulement  de  quoi  payer 
une  huitaine  de  mon  garni...  Fallaitvoir  marage  !... 
Là-dessus  le  Gros-Boiteux  a  l'air  d'arriver  de  Lon- 
jumeau ;  il  profite  de  ma  colère...  Je  ne  savais  à  quel 
clou  me  pendre...  je  voyais  qu'il  n'y  avait  pas  moyen 
d'èlre  honnête  ;  qu'une  fois  dans  hpègre,  on  y  étail 
à  vie...  Ma  foi  ,  le  Gros-Boiteux  me  talonne  tant... 

—  Que  ce  brave  Frank  ne  boude  plus,  reprit  le 
Gros-Boiieux  ;  il  prend  son  parti  en  brave  ,  il  entre 
dans  l'affaire  ,  elle  s'annonçait  comme  une  reine  ; 
malheureusement...  au  moment  oii  nous  ouvrions  la 
bouche  pour  a\aler  le  morceau...  pinces...  par  la 
rousse!  Que  veux-tu,  garçon  ,  c'est  un  malheur... 
le  métier  serait  trop  beau  sans  cela... 

—  C'est  égal...  si  ce  grediii  d'huissier  ne  m'avait 


COMPLOT.  53 

pas  volé...  je  ne  serais  pas  ici...,  dit  Frank  avec  une 
rage  concenlréc. 

—  Eh  bien  !  eh  bien  !  reprit  le  Gros-Boilcux  ,  te 
Toiiàbien  malade  !  Avec  ça  que  lu  étais  plus  heureux 
quand  lu  l'échignais  à  travailler  ! 

—  J'étais  libre. 

—  Oui,  le  dimanche,  et  encore  quand  l'ouvrage 
ne  pressait  pas  ;  mais  le  restant  de  la  semaine  en- 
chaîné comme  un  chien  ;  et  jamais  sûr  de  trouver 
de  l'ouvrage...  Tiens,  lu  ne  connais  pas  ton  bonheur. 

—  Tu  me  l'apprendras,  dit  Frank  avec  amer- 
tume. 

—  Après  ça ,  faut  être  juste  ;  lu  as  le  droit  d'être 
vexé;  c'est  dommage  que  le  coup  ait  manqué,  il  était 
sujierbe,  et  il  le  sera  encore  dans  un  ou  deux  mois  ; 
les  bourgeois  seront  rassurés  ,  et  ce  sera  à  refaire. 
C'est  une  maison  riche ,  riche  !  Je  serai  toujours 
condamné  pour  rupture  de  ban  ,  ainsi  je  ne  pourrai 
pas  reprendre  l'afîiaire;  mais  si  je  trouve  un  amateur, 
je  la  céderai  pour  pas  trop  cher...  Les  empreintes 
sont  chez  ma  femelle ,  il  n'y  aura  qu'à  fiibriquer  de 
nouvelles  fausses  clefs  ;  avec  les  renseignements  que 
je  pourrai  donner,  ça  ira  tout  seul...  Il  y  avait  et  il 
y  a  encore  là  un  coup  de  dix  mille  francs  à  faire  :  ça 
doit  pourtant  le  consoler ,  Frank.  » 

Le  complice  du  Gros-Boiteux  secoua  la  léte,  croisa 
les  bras  sur  sa  poitrine  ,  elne  répondit  pas. 

Cardillac  prit  le  Gros-uoileux  par  le  bras,  l'allira 

tlGÈSS    StE. T.    XU.  i 


5*  COMPLOT, 

dans  lîu  coiu  du  préau  ,  cl  lui  dit,  après  unmoineni 
de  silence  : 

<  L'affaire  que  lu  as  iiianquée  est  encore  bonne? 

—  Dans  deux  mois  ,  aussi  bonne  que  neuve. 

—  Tu  peux  le  prouver? 

—  Pardieu  ! 

—  Combien  en  veux-Ui  ? 

— Cent  francs  d'avance,  et  je  dirai  le  mot  convenu 
avec  ma  femelle  pour  qu'elle  livre  les  cmpreinles 
avec  quoi  on  refera  des  fausses  clefs  ;  de  plus,  si  le 
coup  réussit,  je  veux  un  cinquième  du  gain,  que  Ton 
payera  à  ma  femelle. 

—  C'est  raisonnable. 

—  Comme  je  saurai  à  qui  elle  aura  donné  les  em- 
preintes, si  on  me  ilibusiait  ma  part,  je  dénoncerais, 
tant  pis... 

—  Tu  serais  dans  ton  droit ,  si  on  l'enfonçait... 
mais  dans  la  i^t'^re...  on  est  bonnete...  faut  bien 
compter  les  uns  sur  les  autres...  sans  cela  il  n'y  aurait 
pas  d'affaires  possibles...  i 

Autre  anomnlie  de  ces  mœurs  liorribles... 

Ce  misérable  disait  vrai  : 

11  est  assez  rare  que  les  voleurs  manquent  à  la 
parole  qu'ils  se  donnent  pour  des  marcliés  de  celle 
nature...  Ce^^  criminelles  transactions  s'opèrent  gétié- 
ralement  avoc  une  sorte  de  bonne  foi ,  ou  plutôt  , 
afin  de  ne  pas  prostituer  ce  mot ,  disons  que  la  né- 
cessité foice  ces  bandits  de  tenir  leur  promesse  ;  car 


COMPLOT.  5S 

s'ils  y  manquaient,  ainsi  que  le  disait  le  compagnon 
du  Gros-Boiteux,  il  n'y  aurait  pas  d'aftaires  possi- 
bles... 

Un  grand  nombre  de  vols  se  donncnl,  s'achètent 
et  se  complotent  ainsi  en  prison,  autre  détestable 
conséquence  de  la  réclusion  en  commun. 

«  Si  ce  que  tu  me  dis  est  sur,  reprit  Cardillac, 
je  pourrai  m'arranger  de  Tafiaire...  il  n'y  a  pas  de 
preuves  contre  moi...  je  suis  sûr  d'être  acquitté,  je 
passe  au  tribunal  dans  une  quinzaine,  je  serai  en 
liberté  mettons  dans  vingt  jours  ;  le  temps  de  se 
retourner,  de  faire  faire  les  fausses  clefs,  d'aller 
aux  renseignements...  c'est  un  mois,  six  semaines... 

—  Juste  ce  qu'il  faut  aux  bourgeois  pour  se  re- 
mettre de  l'alerte...  Et  puis,  d'ailleurs,  qui  a  été 
attaqué  une  (ois,  croit  ne  pas  l'èire  une  seconde 
fois;  tu  sais  ça... 

—  Je  sais  ça  ;  je  prends  l'affaire. . .  c'est  convenu.. . 

—  Mais  auras-tu  de  quoi  me  payer?  Je  veux  des 
arrhes. 

—  Tiens,  voilà  mon  dernier  bouton  ;  quand  il 
n'y  en  a  plus,  il  y  en  a  ciiCore  ,  >  dit  Cardillac  en 
airachanl  un  des  boutons  enveloppés  d'élofïe  qui 
garnii-saient  sa  mauvaise  redingote  bleue...  Puis,  à 
l'aide  de  ses  ongles,  il  déchira  Tenveloppe,  et  mon- 
tra au  Gros-Boiteux  qu'au  lieu  de  moule,  le  bouton 
renfermait  une  pièce  de  quarante  francs. 

«  Tu  vois,  ajouta-t-il,  que  je  pourrai  le  donner 


S6  COMPLOT. 

des  arrhes  quand  nous  aurons  causé  de  Taffaire. 

—  Alors  louche  là,  vieux,  dit  le  Gros-Boileux. 
Puisque  lu  sors  bienlôt  et  que  lu  as  des  fonds  pour 
travailler,  je  pourrai  te  donner  autre  chose  ;  mais 
ça  c'est  du  nanan...  du  vrai  nanan,  un  petit  pou- 
pard  (i) ,  que  moi  et  ma  femelle  nous  nourrissons 
depuis  deux  mois,  et  qui  ne  demande  qu'à  mar- 
clier...  Figure-toi  une  maison  isolée,  dans  un  quar- 
tier perdu,  un  rez-de-chaussce  donnant  d'un  côté 
sur  une  rue  déserte,  de  Taulre  sur  un  jardin  ;  deux 
vieilles  gens  qui  se  couchent  comme  des  poules. 
Depuis  les  émeutes  et  dans  la  peur  d'être  pillés,  ils 
or,t  caché  dans  un  lambris  un  grand  pot  à  confiture 
plein  d'or...  C'est  ma  femme  qui  a  déjjisté  la  chose 
en  faisant  jaser  la  servante...  Mais,  je  t'en  préviens, 
cette  affaire-là  sera  plus  chère  que  l'autre,  c'est 
monnayé...  c'est  tout  cuit  et  bon  à  manger... 

—  i\ousnous  arrangerons,  sois  tranquille...  Mais 
je  vois  que  l'as  pas  mal  travaillé  depuis  que  tu  as 
quille  la  centrale... 

—  Oui,  j'ai  eu  assez  de  chance...  J'ai  raccroché 
de  bric  et  de  brac  pour  une  quinzaine  de  cents 
francs  ;  un  de  mes  meilleurs  morceaux  a  été  la  gre- 
nouille de  deux  femmes  qui  logeaient  dans  le  même 
garni  ([ue  moi,  passage  de  la  Brasserie. 

—  Chez  le  pèreMicou,  le  receleur? 

(l)  Vol  préparé  de  lonjîoe  main. 


COMPLOT.  5  7 

—  Juste. 

—  El  Joséphine,  la  femme  ? 

—  Toujours  un  vrai  furet,  elle  faisait  un  ménage 
clicz  les  vieilles  gens  dont  je  parle  ;  c'est  elle  qui  a 
flairé  le  pot  aux  jaunels... 

—  C'est  une  fière  femme  !... 

—  Je  m'en  vante...  A  propos  de  fière  femme  ,  lu 
connaissais  bien  la  Cliouelle? 

—  Oui,  Nicolas  m'a  dit  ça,  le  Maitrc-d'École  l'a 
estourbie,  et  lui,  il  est  devenu  fou. 

—  C'est  peut-être  d'avoir  perdu  la  vue  par  je  ne 
sais  quel  accident...  Ah  çà!  mon  vieux  Cardillac, 
convenu...  puisque  lu  veux  l'arranger  de  mes  pou- 
pards,  je  n'en  parlerai  à  personne. 

—  A  personne...  je  les  prends  en  sevrage.  Nous 
en  causerons  ce  soir... 

—  Ah  çà,  qu'est-ce  qu'on  fait  ici? 

—  On  rit  et  on  bêtise  à  mort. 

—  Qu'est-ce  qui  est  le  prévôt  de  la  chambrée? 

—  Le  Squelette. 

—  En  voilà  un  dur  à  cuire  !  Je  l'ai  vu  chez  les 
Martial  à  Tîle  du  Ravageur...  Nous  avons  noce  en- 
semble avec  Joséphine  et  la  Boulotte. 

~  A  propos,  Nicolas  est  ici. 

—  Je  le  sais  bien,  le  père  Micou  me  l'a  dit...  il 
s'est  plaint  que  Nicolas  l'a  fait  chanter,  le  vieux 
gueux...  je  lui  ferai  aussi  dégoiser  un  petit  air... 
Les  receleurs...  sont  faits  pour  ça. 


88  COMPLOT. 

—  Nous  parlions  du  Squelette /liens,  justement 
le  voilà,  dit  Cardillae  en  montrant  à  son  compagnon 
le  prévôt  qui  parut  à  la  porte  du  cbanfToir... 

—  Cadet...  avance  à  Tnppel,  dit  le  Squelette  au 
Gros-Boiteux. 

—  Présent...  »  répondit  celui-ci  en  enlrantdans 
la  salle  accompagné  de  Frank  qu'il  prit  par  le  bras. 

Pendant  l'entretien  du  Gros-Boiteux,  de  Frank 
et  de  Cardillae,  Barbillon  avait  été,  par  ordre  du 
prévôt,  recruter  douze  ou  quinze  prisonniers  de 
choix.  Ceux-ci,  afin  de  ne  pas  éveiller  les  soupçons 
du  gardien,  s'étaient  rendus  isolément  au  cbauffoir. 

Les  autres  détenus  restèrent  dans  le  préau  ;  quel- 
ques-uns même,  d'après  le  conseil  de  Barbillon, 
parlèrent  à  voix  haute  d'un  ton  assez  courroucé  pour 
attirer  l'attention  du  gardien  et  !e  .Hstraire  ainsi  de 
la  surveillance  du  cbauffoir  où  se  trouvèrent  bien- 
tôt réunis  le  Squelette,  Barbillon  ,  Nicolas,  Frank, 
Cardillae,  le  Gros-Boiteux  et  une  quinzaine  de  dé- 
tenus, tous  attendant  avec  une  impatiente  curiosité 
que  le  prévôt  prît  la  parole. 

Barbillon,  chargé  d'épier  et  d'annoncer  l'appro- 
che du  surveillant,  se  plaça  près  de  la  porte. 

Le  Squelette,  ôtant  sa  pipe  de  sa  bouche,  dit  au 
Gros-Boiteux  : 

i  Connais-tu  un  petit  jeune  homme  nommé  Ger- 
main, yeux  bleus,  cheveux  bruns,  l'air  d'un  panle  (i)? 

(1)  Honnête  tiomme. 


COMPLOT.  59 

—  Germain  est  ici!  s'écria  le  Gros-Boiteux  dont 
les  traits  exprimèrent  aussitôt  la  surprise,  la  haine 
et  la  colère. 

—  Tu  le  connais  donc?  demanda  le  Squelette. 

—  Si  je  le  connais?...  reprit  le  Gros-Boiteux;  mes 
nmis,  je  vous  le  dénonce...  c"  esinn  mangeur,.,  il  i^ut 
qu'on  le  roule. 

—  Oui,  oui,  reprirent  les  détenus. 

—  Ah  çà  !  est-ce  bien  sûr  qu'il  ait  dénoncé?  de- 
manda Frank.  Si  on  se  trompait  ?...  Rouler  un  honmie 
qui  ne  le  mérite  pas...  > 

Celle  observation  déplut  au  Squelette ,  qui  se 
pencha  vers  le  Gros-Boiteux  ei  lui  dit  tout  bas  ; 
i  Qu'est-ce  que  celui-là? 

—  \]n  homme  avec  qui  j'ai  travaillé. 

—  En  es-tu  sûr? 

—  Oui  ;  mais  ça  n'a  pas  de  fiel,  c'est  mollasse. 

—  Suffit ,  j'aurai  l'œil  dessus. 

—  Voyons  comme  quoi  Germain  est  mangeur, 
dit  un  prisonnier. 

—  Explique-toi,  Gros-Boiteux,  reprit  le  Sque- 
lette ,  qui  ne  quitta  plus  Frank  du  regard. 

—  Voilà,  dit  le  Gros-Boiteux  :  uii  Nantais  nommé 
Velu,  ancien  libéré,  a  éduqué  le  jeune  homme  dont 
on  ignore  la  naissance.  Quand  il  a  eu  l'âge,  il  l'a  fait 
entrer  à  Nantes  chez  un  banquezingue,  croyanlmettre 
le  loup  dans  sa  caisse  et  se  servir  de  Germain  pour 
empaumerune  affaire  superbe  qu'il  miioimait  depuis 


60  COMPLOT. 

longtemps  :  il  avaii  deux  cordes  à  son  arc...  un  faux 
ellesoM?a5fewe«Ulelacaisscdubanquezingue...pcul- 
êlre  cent  mille  francs...  à  faire  en  deux  coups... 
Tout  é;ait  prêt,  Yelu  comptait  sur  le  petit  jeune 
homme  comme  sur  lui-même  ;  ce  galopin-là  couchait 
dans  le  pavillon  où  était  la  caisse ,  Velu  lui  dit  son 
plan...  Germain  ne  répond  ni  oui  ni  non  ,  dénonce 
tout  à  son  patron  et  file  le  soir  même  sur  Paris. 

Les  détenus  firent  entendre  de  violents  murmures 
d'indignation  et  des  paroles  menaçantes. 

«  C'est  un  mangeur...  il  faut  le  désosser... 

—  Si  Ton  veut,  je  lui  cherche  querelle...  et  je 
le  crève... 

—  Faut  lui  signer  sur  la  figure  un  billet  d'hôpital. 

—  Silence  dans  la  i^è^rc/  »  cria  le  Squelette  d'une 
voix  impérieuse. 

Les  prisonniers  se  turent. 

€  Continue,  »  dit  le  prévôt  au  Gros-Boiteux.  Et  il 
se  remit  à  fumer. 

<  Croyant  que  Germain  avait  dit  oui,  complant 
sur  son  aide.  Velu  et  deux  de  ses  amis  tentent  l'af- 
faire la  nuit  même  ;  le  banquezingue  était  sur  ses 
gardes,  un  des  amis  de  Velu  est  pincé  en  escaladant 
une  fenêtre,  et  lui  a  le  bonheur  de  s'évader...  Il  ar- 
rive à  Paris,  furieux  d'avoir  été  mangé  par  Germain 
et  d'avoir  manqué  une  affaire  superbe.  Un  beau  jour, 
il  rencontre  le  petit  jeune  homme  ;  il  était  plein 
jour  ;  il  n'ose  rien  faire ,  mais  il  le  suit  ;  il  voit  où 


COMPLOT.  61 

il  demeure,  cl  une  nuit,  nous  deux  Velu  et  le  petit 
Ledru  ,  nous  tombons  sur  Germain...  Malheureuse- 
ment il  nous  échappe...  il  déniche  de  la  rue  du 
Temple  où  il  demeurait  ;  depuis  nous  n'avons  pu  le 
retrouver  ;  mais  s'il  est  ici...  je  demande... 

—  Tu  n'as  rien  à  demander  ,  >  dit  le  SiiueleUe 
avec  auioriié. 

Le  Gros-Boiteux  se  tut. 

€  Je  prends  ton  marché  ,  lu  me  cèdes  la  peau  de 
Germain,  je  récorche...  je  ne  m'appelle  pas  le  Sque- 
lette pour  rien...  je  suis  mort  d'avance...  mon  irou 
esl  fait  à  Clamart ,  je  ne  risque  rien  de  travailler  pour 
la  pègre;  les  mangeurs  nous  dévorent  encore  plus 
que  la  police  ;  on  mel  les  mangeurs  de  la  Force  à 
la  Roquelte,  et  les  mangeurs  de  la  Pioquelte  à  la 
Conciergerie;  ils  se  croient  sauvés.  Minute...  quand 
chaque  prison  aura  tué  son  mangeur^  n'imporle  où 
il  ait  mangé...  ça  ôtera  l'appétit  aux  autres...  je 
donne  l'exemple...  on  fera  comme  moi...  » 

Tous  les  détenus,  admirant  la  résolution  du  Sque- 
lette ,  se  pressèrent  aulour  de  lui...  Barbillon  lui- 
même,  au  lieu  de  rester  auprès  de  la  porle  ,  se  joignit 
au  groupe,  cl  ne  s'aperçut  pas  qu'un  nouveau  détenu 
entrait  dans  le  parloir. 

Ce  dernier  ,  vêtu  d'une  blouse  grise  ,  et  portant 
un  bonnet  de  coton  bleu  brodé  de  laine  rouge  ,  en- 
foncé jusque  sur  ses  yeux ,  fit  un  mouvement  en 
entendant  prononcer  le  nom  de  Germain...  puis  il 


62  COMPLOT. 

alla  se  mêler  parmi  les  admirateurs  du  Squelette  , 
et  approuva  vivement  de  la  voix  ei  du  geste  la  cri- 
minelle détermination  du  prévôt. 

«  Est-il  crâne,  le  Squelette  !  disait  l'un  ,  quelle 
sorbonne!... 

—  Le  diable  en  personne  no  le  ferait  pas  caner.. 

—  Voilà  un  homme!... 

—  Si  tous  les  pègres  avaient  ce  front-là...  c'est 
eux  qui  jugeraient  et  qui  ferai-nt  guillolinor  les 
pantes...  (\). 

—  Caserait  juste...  chacun  son  tour... 

—  Oui...  mais  on  ne  s'entend  pas... 

—  C'est  égal...  il  rend  un  fameux  service  à  la  pè- 
gre... Envoyant  qu'on  les  refroidit...  ]qs  mangeurs 
ne  mangeront  plus... 

~  C'est  sûr. 

—  Et  puisque  le  Squelette  est  si  sûr  d'être  fau- 
ché ,  ça  ne  lui  coûte  rien...  de  tuer  le  mangeur. 

—  Moi ,  je  trouve  que  c'est  rude!  dit  Frank,  tuer 
ce  jeune  homme... 

—  De  quoi  !  de  quoi  !  rcjirit  le  Squelette  d'une 
voix  courroucée ,  on  n'a  pas  le  droit  de  buter  un 
traître  ? 

—  Oui ,  au  fait ,  c'est  un  traître  ;  tant  pis  pour 
lui ,  >  dit  Frank  ,  après  un  moment  de  réflexion. 

Ces  derniers  mois ,  et  la  garantie  du  Gros-Boi- 

(1)  Lc8  licnnictcs  (jcris. 


COMPLOT.  65 

teux  ,  calmèrent  la  défiance  que  Frank  avait  un  mo- 
ment soulevée  chez  les  détenus. 

Le  Squelelle  seul  persévéra  dans  sa  méfiance. 

ï  Ah  çà  !  et  comment  faire  avec  le  gardien?  Dis 
donc,  mort-d'avance ,  car  c'est  aussi  bien  ton  nom 
que  Squelette  ,  reprit  Nicolas  en  ricanant. 

—  Eh  bien  !  on  Toccupera  d'un  côté  ,  le  gardien. 

—  Non  ,  on  le  retiendra  de  force. 

—  Oui... 

—  Non. 

—  Silence  dans  la  pègre!!  »  dit  le  Squelette. 
On  fit  le  plus  profond  silence. 

«  Écoulez-moi  bien  ,  reprit  le  prévôt  de  sa  voix 
enrouée,  il  n'y  a  pas  moyen  de  faire  le  coup  pendant 
que  le  gardien  sera  dans  le  chaulïoir  ou  dans  le 
préau.  Je  n'ai  pas  de  couteau  ;  il  y  aura  quelques 
cris  étouffés ,  le  mangeur  se  débattra. 

—  Alors  comment... 

'  —  Voilà  comment  :  Pique-Vinaigre  nous  a  pro- 
mis de  nous  conter  aujourd'hui  ,  après  dîner  ,  son 
histoire  de  Gringalet  et  Coupe-en-Deux.  Voilà  la 
pluie,  nous  nous  reiirerons  tous  ici,  ei\e  mangeur 
viendra  se  mettre  là-bas  dans  le  coin  ,  à  la  place  où 
il  se  met  toujours...  Nous  donnerons  quelques  sous 
à  Pique-Vinaigre  pour  qu'il  commence  son  his- 
toire... C'est  l'heure  du  dîner  de  la  geôle...  Le 
gardien  nous  verra  tranquillement  occupés  à  écouter 
les  fariboles  de  Gringalet  et  de  Coupe-en-Deux ,  il 


64  COMPLOT. 

ne  se  défiera  pas ,  ira  faire  un  tour  à  la  caniine.,. 
Dès  qu'il  aura  quitté  la  cour...  nous  avons  un  quart 
d'heure  à  nous  ,  le  mangeur  est  refroidi  avant  que 
le  gardien  soit  revenu...  Je  m'en  charge...  j'en  ai 
étourdi  de  plus  roidcs  que  lui.  Mais  je  ne  veux  pas 
qu'on  m'aide... 

—  Minute  !  s'écria  Cardillac  ,  et  l'huissier  qui 
vient  toujours  blaguer  ici  avec  nous...  à  l'heure  du 
dîner?...  S'il  entre  dans  le  chaulïoir  pour  écouter 
Pique-Vinaigre,  et  qu'il  voie  refroidir  Germain  ,  il 
est  capable  de  crier  au  secours...  Ça  n'est  pas  un 
homme  culotté,  l'huissier,  c'est  un  pistolier,  il  faut 
s'en  défier. 

—  C'est  vrai  ,  dit  le  Squelette. 

—  Il  y  a  un  huissier  ici  !  s'écria  Frank  ,  victime  , 
on  le  sait,  de  l'abus  de  confiance  de  maître  Boulard  ; 
il  y  a  un  huissier  ici  !  reprit  il  avec  étonnement.  Et 
comment  s'appelle-t-il? 

—  Boulard  ,  dit  Cardillac. 

—  C'est  mon  homme  î  s'écria  Frank  en  serrant 
les  poings  :  c'est  lui  qui  m'a  volé  ma  masse... 

—  L'huissier?  demanda  le  prévôt. 

—  Oui...  sept  cent  vingt  francs  qu'il  a  touchés 
pour  moi. 

—  Tu  le  connais?...  il  t'a  vu?  demanda  le  Sque- 
lette. 

—  Je  crois  bien  que  je  l'ai  vu...  pour  mon  mal- 
heur... Sans  lui ,  je  ne  serais  pas  ici...  t> 


COMPLOT.  65 

Ces  regrets  sonnèrent  mal  nux  oreilles  du  Sque- 
IcUe  :  il  attacha  longuement  ses  yeux  louclies  sur 
Frank  ,  qui  répondait  à  quelques  questions  de  ses 
camarades  ;  puis  se  penchant  vers  le  Gros-Boiteux, 
il  lui  dit  tout  bas  : 

(  Voilà  un  cadet  qui  est  capable  d'avertir  les 
gardiens  de  notre  coup. 

—  Non,  j'en  réponds,  il  ne  dénoncera  personne... 
mais  cVst  encore  frileux  pour  le  vice...  et  il  serait 
capable  de  vouloir  défendre  Germain  ..  Vaudrait 
mieux  Téloigner  du  préau. 

—  Suffit,  dit  le  Squelette,  et  il  reprit  tout  haut  : 
Dis  donc,  Frank  ,  est-ce  que  lu  ne  rouleras  pas  ce 
brigand  d'huissier? 

—  Laisse  faire...  qu'il  vienne  ,  son  compte  est 
bon. 

—  Il  va  venir,  prépare-loi. 

—  Je  suis  tout  prêt ,  il  portera  mes  marques. 

—  Ça  fera  une  batterie  ,  on  renverra  l'huissier  à 
sa  pistole  et  Frank  au  cachot ,  dit  tout  bas  le  Sque- 
lette au  Gros-Boiteux  ,  nous  serons  débarrassés  de 
tous  deux. 

—  Quelle  sorbonne  !...  Ce  Squelette  est-il 
roué!  dit  le  bandit  avec  admiration.  Puis  il  reprit 
tout  haut  : 

—  Ahçà!  préviendra-t-on  Pique-Vinaigre  qu'on 
s'aidera  de  son  conte  pour  engourdir  le  gardien  et 
cscarper  le  mangeur? 


6ft  COMPLOT. 

—  Non  ;  Pique-Vinaigre  est  trop  mollasse  et  trop 
poltron  ;  s'il  savait  ça ,  il  ne  voudrait  pas  conter  ; 
mais  le  coup  fait,  il  en  prendra  son  parti.  î 

La  cloche  du  dîner  sonna. 

<  A  la  pâtée  ,  les  chiens  !  dit  le  Squelette  ;  Pique- 
Vinaigre  et  Germain  vont  rentrer  au  préau.  Atten- 
tion, les  amis,  on  m'appelle  mort-d'avance...  mais  le 
mangeur  aussi  est  mort  d'avance.  > 


IV 


LE  CONTF.UR, 


Le  nouveau  délenu  dont  nous  avons  parlé ,  qui 
porl;tii  un  bonnel  de  colon  et  une  blouse  grise, 
avait  ailenlivemenl  écoulé  et  énergiquement  ap- 
prouvé le  complot  qui  menaçait  la  vie  de  Germain. 
Cet  homme  ,  aux  formes  alblcliques  ,  aorùl  un 
chnuffoir  avec  les  autres  prisonniers  sans  avoir  clé 
remarqué,  el  se  n:èla  bicnlol  aux  dinéroiiis  groupes 
qui  se  pressaient  dans  la  cour  autour  des  dislribu- 
leurs  d'alimeiils  qui  purUiienl  la  viande  cuile  dans 
des  bassines  de  cuivre  et  le  j»ain  dans  de  grands  pa- 
niers. 

Chaque  délenu  recevait  un  morceau  de  bœuf 


08  LE   CONTEUR. 

bouilli  désossé  qui  avait  servi  à  faire  la  soupe  grasse 
du  malin ,  trempée  avec  la  moiiié  d'un  pain  supé- 
rieur en  qualité  au  pain  des  soldais  (i). 

Les  prisonniers  qui  possédaient  quelque  argent 
pouvaient  acheter  du  vin  à  la  cantine  ,  et  y  aller 
boire,  en  ternie  de  prison,  la  gobelle. 

Ceux  enfin  qui,  comme  Nicolas,  avaient  reçu  des 
vivres  du  dehors  ,  improvisaient  un  festin  auquel  ils 
invitaient  d'autres  détenus.  Les  convives  du  fils  du 
supplicié  furent  le  Squi^letle ,  Barbillon  ,  et ,  sur 
ToLservalion  de  celui-ci,  Pique-Vinaigre,  afin  de  le 
bien  disposer  à  conter. 

Le  jambonneau  ,  les  œufs  durs  ,  le  fromage  et  le 
pain  blanc  dus  à  la  libéralité  forcée  de  Micou  le 
receleur  furent  étalés  sur  un  des  bancs  du  chauffoir, 
et  le  Squelette  s'apprêta  à  faire  honneur  à  ce  repas, 
sans  s'inquiéter  du  meurtre  qu'il  allait  froidement 
commettre. 

i  Va  donc  voir  si  ce  Pique-Vinaigre  n'arrive 
pas.  En  attendant  d'élrangler  Germain,  j'étrangle  la 

(1)  Tel  est  le  réjimc  alimentaiic  des  prisons  :  au  repas  du  matin, 
chaque  détenu  reçoit  une  écuellée  de  soupe  maijjrc  ou  grasse,  trem- 
pée avec  un  demi-litre  de  bouillon.  —  Au  repas  du  soir,  uneporlion 
de  bœuf  d'un  quarteron,  sans  os,  ou  une  portion  de  léjjumes,  hari- 
cots, pommes  de  terre,  etc.;  jamais  les  mêmes  léj-umes  deux  jours 
de  suite. — Sans  doute  les  détenus  ont  droit,  au  nom  de  rimmanitc, 
à  celte  nourriture  saine  et  presque  abondante...  Mais,  répétons  le, 
la  plupart  des  ouvriers  les  plus  laborieux,  les  plus  ranjés,  ne  man- 
gent pas  (Ij  viande  cl  de  soupe  crasse  dix  fois  par  an. 


l;:  contf.lr.  60 

liinicl  la  soif;  n'oublie  jias  Je  dire  au  Gros-Boiieux 
tjuil  faut  que  Frank  saute  aux  crins  de  Ihuissier 
I  our  qu'on  débarrasse  la  fosse-aux-lions  de  tous 
l'-'S  deux. 

—  Sois  tranquille  ,  morl-iV avance,  si  Frank 
ne  roule  pas  Ibuissier,  ça  ne  sera  pas  de  notre 
faute...  » 

El  Nicolas  sorlil  du  cbauffoir. 

A  ce  moment  même  ,  maître  Boulard  entrait 
dans  le  préau  en  fumant  un  cigare  ,  les  mains 
plongées  dans  sa  longue  redingote  de  molleton 
gris  ,  sa  casquette  à  bec  bien  enfoncée  sur  ses 
oreilles  ,  la  figure  souriante ,  épanouie  ;  il  avisa 
TNicoias  ,  qui ,  de  son  côté ,  cbercha  aussitôt  Frank 
des  yeux . 

Frank  et  le  Gros-Boiteux  dînaient  assis  sur  un 
des  bancs  de  la  cour;  ils  n'avaient  pu  apercevoir 
riiuissier,  auquel  ils  tournaient  le  dos. 

Fidèle  aux  recommandations  du  Squelette,  Nico- 
las, voyant  du  coin  de  l'œil  maître  Boulard  venir  à 
lui,  n'eut  pas  l'air  de  le  remarquer,  et  se  rapprocha 
de  Frank  et  du  Gros-Boiteux. 

«  Bonjour,  mon  brave,  dit  l'huissier  à  Nicolas. 

—  Ah  !  bonjour ,  monsieur  ,  je  ne  vous  voyais 
pas  ;  vous  venez  faire,  comme  d'habitude,  votre  pe- 
tite promenade? 

—  Oui  ,  mon  garçon  ,  et  aujourd'hui  j'ai  deux 
raisons  pour  la  faire...  Je  vais  vous  dire  pourquoi  ; 

TOïF    XII.  ^ 


70  LE    CONTEUR. 

d'abord  prenez  ces  cigares...  voyons,  sans  façon... 
entre  camarades ,  que  diable ,  il  ne  faut  pas  se 
gêner. 

—  Merci,  monsieur...  Ah  çà  !  pourquoi  avez-vous 
deux  raisons  de  vous  promener? 

—  Vous  allez  le  comprendre,  mon  garçon.  Je  ne 
me  sens  pas  en  appétit  aujourd'hui...  je  me  suis  dit  : 
En  assistant  au  dîner  de  mes  gaillards  ,  à  force  de 
les  voir  travailler  des  mâchoires,  la  faim  me  viendra 
peut-être. 

—  C'est  pas  bête  tout  de  même...  Mais  ,  tenez, 
si  vous  voulez  voir  deux  cadets  qui  mastiquent  crâ- 
nement. . .  ,dit  INicolas  en  amenant  peu  à  peu  Thuissier 
tout  près  du  banc  de  Frank  qui  lui  tournait  le  dos , 
regardez-moi  ces  deux  avale- tout- cru ,  la  fringale 
vous  galopera  comme  si  vous  veniez  de  manger  un 
bocal  de  cornichons. 

—  Ah  !  parbleu...  voyons  donc  ce  phénonmène, 
dit  maître  Boulard. 

—  Eh  !  Gros-Boiteux  !  >  cria  Nicolas. 

Le  Gros-Boiteux  et  Frank  retournèrent  vivement 
la  tête. 

L'huissier  resta  stupéfait ,  la  bouche  béante  ,  en 
reconnaissant  celui  qu'il  avait  dépouillé. 

Frank  ,  jetant  son  pain  et  sa  viande  sur  le  banc  , 
d'un  bond  sauta  sur  maître  Boulaçd  qu'il  prit  à  la 
gorge  en  s'écriant  : 

<  Mon  argent  ! 


LE    CONTE IR.  Il 

—  Conimcnl!...  quoi?...  Monsieur...  vousm*é- 
Iranglez...  je... 

—  Mon  r.rgenl!... 

—  Mon  ami...  écoulez-moi... 

—  Mon  argent  !...  Et  encore  il  est  trop  tard,  car 
c'est  ta  faute...  si  je  suis  ici... 

—  Mais...  je...  mais... 

—  Si  je  vais  aux  galères,  entends-tu,  c'est  la 
faute  ;  car  si  j'avais  eu  ce  que  tu  m'as  volé...  je  ne 
me  serais  pas  mis  dans  la  nécessité  de  voler...  je 
serais  resté  honnête  comme  je  voulais  Fêtre...  Et  on 
t'acquittera  peut-être...  toi...  On  ne  te  fera  rien, 
mais  je  te  ferai  quelque  chose,  moi...  tu  porteras 
mes  marques...  Ah!  tu  as  des  hijous  ,  des  chaînes 
d'or,  et  tu  voles  le  pauvre  monde!...  Tiens...  tiens,.. 
En  as-tu  assez?  iNon...  tiens  encore  !... 

—  Au  secours!...  au  secours  !...  >  Cria  l'huissier 
en  roulant  sous  les  pieds  de  Frank,  qui  le  frappait 
avec  furie. 

Les  autres  détenus,  très-indifférents  à  cette  rixe, 
faisaient  cercle  autour  des  deux  combattants,  ou 
plutôt  autour  du  battant  et  du  battu  ;  car  maître 
Bùulard,  essoufflé,  épouvanté,  ne  faisait  aucune  ré- 
sistance, et  tâchait  de  parer,  du  mieux  qu'il  pouvait, 
les  coups  dont  son  adversaire  l'accablait. 

Heureusement  le  surveillant  accourut  aux  cris  de 
l'huissier  et  le  relira  des  mains  de  Frank. 

Maître  Boulard  se  releva  pâle,  épouvanté,  un  de 


7a  LE    CONTEUR. 

ses  gros  yeux  conlus,  et,  sans  se  donner  le  leuips 
de  ramasser  sa  casquelle,  il  s'écria  en  courant  vers 
le  guichel  : 

«  Gardien...  ouvrez-moi...  je  ne  veux  pas  rester 
une  seconde  de  plus  ici...  au  secours  !... 

—  Et  vous,  pour  avoir  Lallu  monsieur...  suivez- 
moi  chez  le  directeur,  dit  le  gardien  en  prenant 
Frank  au  collet ,  vous  en  aurez  pour  deux  jours  de 
cachot. 

—  C'est  égal,  il  a  reçu  sa  paye,  dit  Frank. 

—  Ah  çà  !  lui  dit  tout  bas  le  Gros-Boiteux  en 
ayant  Tair  de  l'aider  à  se  rajuster,  pas  un  mot  de 
ce  qu'on  veut  faire  au  mangeur. 

—  Sois  tranquille,  peut-être  que  si  j'avais  été  là 
je  l'aurais  défendu...  car  tuer  un  homme...  pour 
ça...  c'est  dur;  mais  vous  dénoncer,  jamais. 

—  Allons,  venez-vous?  dit  le  gardien. 

—  Nous  voilà  débarrassés  de  l'huissier  et  de 
Frank...  maintenant,  chaud  ,  chaud,  pour  le  man- 
geur! >  dit  Nicolas. 

Au  moment  où  Frank  sortait  du  préau,  Germain 
et  Pique- Vinaigre  y  rentraient. 

En  entrant  dans  le  préau,  Germain  n'était  plus 
reconnaissable  ;  sa  physionomie,  jusqu'alors  triste, 
abattue,  élait  radieuse  et  tière  ;  il  portait  le  front 
haut,  et  jetait  autour  de  lui  un  rcgird  joyeux  et 
assuré...  il  était  aimé.,,  rhoneurde  la  prison  dispa- 
raissait à  ses  yeu.\.. 


LG    CONTEUn.  7S 

Pique-Vinaigre  le  suivait  d'un  air  fort  embarrassé; 
enfin,  après  avoir  hésité  deux  ou  trois  fois  à  l'abor- 
der ,  il  fit  un  grand  effort  sur  lui-même ,  et  toucha 
légèrement  le  bras  de  Germain  avant  que  celui-ci  se 
fût  approché  des  groupes  de  détenus  qui  de  loin 
Texaminaient  avec  une  haine  sournoise.  Leur  vic- 
time ne  pouvait  leur  échapper. 

Malgré  lui  Germain  tressaillit  au  contact  de  Pique- 
Vinaigre  ;  car  la  figure  et  les  haillons  de  Tancieii 
joueur  de  gobelets  prévenaient  peu  en  laveur  de  ce 
malheureux.  Mais  se  rappelant  les  recommandations 
de  Rigolette,  et  se  trouvant  d'ailleurs  trop  heureux 
pour  n'être  pas  bienveillant,  Germain  s'arrêta,  et 
dit  doucement  à  Pique-Vinaigre  : 

i  Que  voulez-vous? 

—  Vous  remercier. 

—  De  quoi? 

—  De  ce  que  votre  jolie  petite  visiteuse  veut  faire 
pour  ma  pauvre  sœur... 

— Jenevouscomprendspas..  dit  Germain  surpris, 

—  Je  vas  vous  expliquer  cela...  Tout  à  l'heure  au 
greffe,  j'ai  rencontré  le  surveillant  qui  était  de  garde 
au  parloir... 

—  Ah!  oui...  un  bien  brave  homme... 

—  Ordinairement  les  geôliers  ne  répondent  pas 
à  ce  nom-là...  brave  homme.  ..mais  le  père  Roussel, 
c'est  différent...  il  le  mérite...  Tout  à  l'heure  il  m'a 
donc  glissé  dans  le  tuyau  de  Toreillc  :  «  Pique-Vi- 


•J4  LE    CONTEUR. 

naigrc ,  mon  garçon  ,  vous  connaissez  bien  M.  Ger- 
main? —  Oui...  la  belc  noire  du  préau,  que  je  ré- 
ponds. »  Puis,  sMiilerrompant,  Pique-Vinaigre  dit  à 
Germain  :  c  Pardon,  excuse  si  je  vous  ai  appelé  bêle 
noire...  ne  faites  pas  attention...  attendez  la  fui. 

—  Je  vous  écoute. 

—  Oui  donc  ,  que  je  réponds  ,  je  connais  M.  Ger- 
main, la  bêle  noire  du  préau. —  Et  la  vôtre  aussi  peut- 
êlre,  Plquc-Vinaigrc?  me  demanda  le  gardien  d'un 
air  sévère. — Mon  gardien,  je  suis  trop  poltron  et  trop 
bon  enfant  pour  me  permettre  d'avoir  aucune  espèce 
de  bêle  noire,  blanche  ou  grise,  et  encore  moins 
M.  Germain  que  tout  autre,  car  il  ne  paraît  pas 
méchant,  et  on  est  injuste  pour  lui.  —  Eh  bien  ! 
Pique- Vinaigre,  vous  avez  raison  d'être  du  parti  de 
M.  Germain,  car  il  a  été  bon  pour  vous. — Pour  moi, 
gardien?  Comment  donc? — C'est-à-dire,  ce  n'est  pas 
lui...  et  ça  n'est  pas  pour  vous;  mais  sauf  cela,  vous 
lui  devez  une  fièrc  reconnaissance,  »  me  répond  le 
père.Pioussel. 

—  Voyons...  expliquez-vous  un  peu  plus  claire- 
ment, dit  Germain  en  souriant. 

—  C'est  absolument  ce  que  j'ai  dit  au  gardien  ; 
«  Parlez  plus  clairement.  »  Alors  il  m'a  répondu:  *  Ce 
n'est  pas  M.  Germain,  mais  sa  johe  petite  visiteuse 
qui  a  été  pleine  de  bontés  pour  votre  sœur.  Elle  l'a 
entendue  vous  raconter  les  malheurs  de  son  ménage, 
et  au  moment  où  la  pauvre  femme  sortait  du  parloir, 


LE  CONTEUR.  Il  •» 

la  jeune  fille  lui  a  offert  de  lui  être  utile  autant 
qu'elle  le  pourrait.  , 

—  Bonne  Rigolelte!  s'écria  Germain  attendri... 
Elle  s'est  bien  gardée  de  m'en  rien  dire  !!! 

—  Oh  !  pour  lors,  que  je  réponds  au  gardien,  je 
ne  suis  qu'une  oie,  vous  aviez  raison,  M.  Germain  a 
été  bon  pour  moi  ;  car  sa  visiieuse,  c'est  comme  qui 
dirait  lui;  et  ma  sœur  Jeanne,  c'est  comme  qui  dirait 
moi,  et  bien  plus  que  moi... 

^—  Pauvre  petite  Rigolelte  !  reprit  Germain,  cela 
ne  m'étonne  pas...  elle  a  un  cœur  si  généreux,  si 
compatissant. 

—  Le  gardien  a  repris  :  î  J'ai  entendu  tout  cela 
sans  faire  semblant  de  rien.  Vous  voilà  prévenu 
maintenant  :  si  vous  ne  tâchiez  pas  de  rendre  ser- 
vice à  M.  Germain,  si  vous  ne  l'avertissiez  pas  dans 
le  cas  où  vous  sauriez  quelque  complot  contre  lui , 
vous  seriez  un  gueux  fini,  Pique-Vinaigre... — Gar- 
dien ,  je  suis  un  gueux  commencé,  c'est  vrai  ;  mais 
pas  encore  un  gueux  hni...  Enfin,  puisque  la  visi- 
teuse de  M.  Germain  a  voulu  du  bien  à  ma  pauvre 
Jeanne...  qui  est  une  brave  et  honnête  femme, 
celle-là  ,  je  m'en  vante...  je  ferai  pour  M.  Germain 
ce  que  je  pourrai...  malheureusement,  ce  ne  sera 
pas  graiid'chose...  —  C'est  égal,  faites  toujours; 
je  vais  aussi  vous  donner  une  bonne  nouvelle  à  ap- 
prendre à  M.  Germain,  je  viens  de  la  savoir  à  l'in- 
stant. > 


LE  CONTEUPx. 

—  Quoi  donc?  demancla  Germain. 

—  Il  y  aura  demain  malin  une  cellule  vacante  à 
la  pistole  ,  le  gardien  m'a  dit  de  vous  en  prévenir. 

—  Il  serait  vrai  !  oli  !  quel  bonheur  !  s'écria  Ger- 
main. Ce  brave  homme  avait  raison,  c'est  une  bonne 
nouvelle  que  vous  m'apprenez  là... 

—  Sans  me  flatter,  je  le  crois  bien,  car  votre 
place  n'est  pas  avec  des  gens  comme  nous,  M.  Ger- 
main... >  Puis,  s'inlerrompant  en  sebaissanl  comme 
s'il  eût  ramassé  quelque  chose  :  <  Tenez,  M.  Ger- 
main ,  voilà  les  détenus  qui  sont  étonnes  de  nous 
voir  causer  ensemble...  je  vous  laisse...  défiez- 
vous...  Si  on  vous  cherche  dispute,  ne  répondez 
pas  ;  ils  veulent  un  prétexte  pour  engager  une  que- 
relle et  vous  battre...  Barbillon  doit  engager  la  dis- 
pute, prenez  garde  à  lui.  Je  lâcherai  de  les  détourner 
de  leur  idée.  » 

Et  Pique-Vinaigre  se  releva  comme  s'il  eut  trouve 
ce  qu'il  semblait  chercher  depuis  un  moment. 

«  Merci,  mon  brave  homme...  je  serai  prudent,» 
dit  vivement  Germain  en  se  séparant  de  son  compa- 
gnon. 

Seulement  instruit  du  complot  du  malin  qui  con- 
sistait à  provoquer  une  rixe  dans  laquelle  Germain 
devait  être  maltraité,  afin  de  forcer  ainsi  le  direc- 
teur de  la  prison  à  le  changer  de  préau,  non-seule- 
ment Pique-Vinaigre  ignorait  le  meurtre  récemment 
projeté  par  le  Squelette,  mais  il  ignorait  encore  que 


I.E  CONTEIR.  7  7 

[  'on  comptait  sur  son  récil  de  GrinrjaUl  cl  Coupe- 
en-Dcux  pour  tromper  et  distraire  la  surveillance 
du  gardien. 

€  Arrive  donc,  feignnnt...,  dit  Nicolas  à  Pique- 
Vinaigre  en  allant  à  sa  rencontre  ;  laisse  là  la  ration 
de  carne,  il  y  a  noce  et  fetiin...  je  l'invite. 

—  Où  ça?  au  Panier-Fleuri?  au  Pelit-Rampon- 
neau? 

—  Farceur!  !  Non  ,  dans  le  chautfoir;  la  table 
est  mise...  sur  un  banc.  Nous  avons  un  jambon- 
neau, des  œufs  et  du  fromage...  c'est  moi  qui  paye. 

—  Ça  me  va...  mais  c'est  dommage  de  perdre 
ma  ration  ,  et  encore  plus  dommage  que  ma  sœur 
n'en  profite  pas...  Ni  elle  ni  ses  enfants  n'en  voient 
pas  souvent,  delà  viande...  à  moins  que  ça  ne  soit  à 
la  porte  des  bouchers. 

—  Allons  ,  viens  vite  ,  le  Squelette  s'embête  ;  il 
est  capable  de  tout  dévorer  avec  Barbillon.  > 

Nicolas  et  Pique-Vinaigre  entrèrent  dans  le  cliauf- 
foir  ;  le  Squelette ,  à  cheval  sur  le  bout  du  banc  où 
étaient  étalés  les  vivres  de  Nicolas  ,  jurait  et  mau- 
gréait en  attendant  l'amphitryon. 

<  Te  voilà ,  colimaçon ,  traînard  !  s'écria  le 
bandit  à  la  vue  du  conteur;  qu'est-ce  que  tu  faisais 
donc? 

—  11  causait  avec  Germain,  dit  Nicolas  en  dépe- 
çant le  jambon. 

—  Ah  !  lu  causais  avec  Germain  ?  dit  le  Squelette 


78  LE  CONTEUR. 

en  regardant  attentivement  Pique- Vinaigre  sans 
s'interrompre  de  manger  avec  avidité. 

—  Oui  !  répondit  le  conteur,  en  voilà  encore  un 
qui  n'a  pas  inventé  les  lire-bottes  et  les  œufs  durs 
(je  dis  ça  pnrce  que  j'adore  ce  légume).  Est-il  bete, 
ce  Germain,  esi-il  bête!  Je  me  suis  laissé  dire  qu'il 
mouchardait  dans  la  prison  :  il  est  joliment  trop 
colas  pour  ça  ! 

—  Ah  !  lu  crois  ?  dit  le  Squelette  en  échangeant 
un  coup  d'œil  rapide  et  significatif  avec  Nicolas  et 
Barbillon. 

—  J'en  suis  siir  ,  comme  voilà  du  jambon  !  Et 
puis  comment  diable  voulez-vo\is  qu'il  moucharde? 
il  est  toujours  tout  seul,  il  ne  parle  à  personne  et 
personne  ne  lui  parle  ;  il  se  sauve  de  nous  comme 
si  nous  avions  le  choléra.  S'il  faut  qu'il  fasse  des 
rapports  avec  ça,  excusez  du  peu  !  D'ailleurs  ,  il  ne 
mouchardera  pas  longtemps,  il  va  à  la  pistolc. 

—  Lui!...  s'écria  le  Squelette,  et  quand? 

—  Demain  malin  ,  il  y  aura  une  cellule  de  va- 
cante... 

—  Tu  vois  bien  qu'il  faut  le  tuer  tout  de  suite.  Il 
ne  couche  pas  dans  ma  cliambre  ;  demain  il  ne  sera 
plus  temps...  AujoiHxVliui  nous  n'avons  que  jusqu'à 
quatre  heures...  et  voilà  qu'il  en  est  bienldl  trois , 
dit  tout  bas  le  Squelette  à  Nicolas,  pendant  que 
Pique-Vinaigre  causait  avec  Barbillon. 

—  C'est  égal,  reprit  tout  haut  Nicolas,  en  ayant 


LE  CONTEUR.  "79 

l'air  de  répondre  à  une  observation  du  Squelette , 
Germain  a  l'air  de  nous  nn-priser. 

—  Au  contraire,  mes  enfants,  reprit  Pique- 
Vinaigre  ,  vous  l'intimidez  ,  ce  jeune  homme  ;  il  se 
regarde,  auprès  de  vous,  comme  le  dernier  des 
derniers.  Tout  à  Theure  ,  savez-vous  ce  qu'il  me 
disait  ? 

—  Non  !  voyons... 

—  Il  me  disait  :  t  Vous  êtes  bien  beureux  ,  vous 
Pique-Vinaigre,  d'oser  parler  avec  ce  fameux  Sque- 
lette (il  a  dit  fameux)  comme  de  pair  à  compagnon  ; 
moi  j'en  meurs  d'envie  de  lui  parler,  mais  il  me 
produit  un  effet  si  respectueux...  si  respectueux... 
que  je  verrais  monsieur  le  préfet  de  police  en  chair, 
en  os,  et  en  uniforme,  que  je  ne  serais  pas  plus 
abaiobé.    > 

—  Il  t'a  dit  cela?  reprit  le  Squelette  en  feignant 
de  croire  et  d'être  sensible  à  l'impression  ù'admira- 
lion  qu'il  causait  à  Germain. 

—  Aussi  vrai  que  tu  es  le  plus  grand  brigand  de  la 
terre,  il  me  Ta  dit... 

—  Alors  c'est  différent ,  reprit  le  Squelette.  Je 
me  raccommode  avec  lui.  Barbillon  avait  envie  de 
lui  chercher  dispute  ,  il  fera  aussi  bien  de  le  laisser 
tranquille. 

—  Il  fera  mieux ,  s'écria  Pique-Vinaigre ,  per- 
suadé d'avoir  détourné  le  danger  dont  Germain  était 
menacé.  Il  fera  mieux,  car  ce  pauvre  garçon  ne 


80  LE  CONTLUU. 

mordrait  pas  à  une  dispute  ;  il  csi  dans  mon  genre, 
hardi  comme  un  lièvre. 

—  Malgré  ça  ,  c'est  dommage  ,  re[)rit  le  Sque- 
lette. Nous  comptions  sur  celte  balleric-là  pour 
nous  amuser  après  diner  ;  le  temps  va  nous  paraître 
long. 

—  Oui,  qu'est-ce  que  nous  allons  faire  alors?  dit 
Nicolas. 

—  Puisque  c'est  comme  ça,  que  Pique-Vinaigre 
raconte  une  histoire  à  la  chambrée,  je  ne  chercherai 
pas  querelle  à  Germain,  dit  Barbillon. 

—  Ça  va  ,  ça  va  ,  dit  le  conteur  ,  c'est  déjà  une 
condition  ;  mais  il  y  en  a  une  antre...  et  sans  les 
deux,  je  ne  conte  pas. 

—  Voyons  ton  autre  condition  ? 

—  C'est  que  Thonorable  société,  qui  est  empoi- 
sonnée de  capitalistes,  dit  Pique- Vinaigre  en  repre- 
nant son  accent  de  bateleur,  me  fera  la  bagatelle 
d'une  cotisation  de  vingt  sous...  Vingt  sous  !  mes- 
sieurs !  pour  entendre  le  fameux  Pique-Vinaigre, 
qui  a  eu  l'honneur  de  travailler  devant  les  grinches 
les  plus  renommés ,  devant  les  escarpes  les  plus  fa- 
meux de  France  et  de  Navarre,  et  qui  est  incessam- 
ment attendu  à  Brest  et  à  Toulon,  où  il  se  rend  par 
ordre  du  gouvernement...  Vingt  sons  !...  C'est  pour 
rien  ,  messieurs  ! 

—  Allons  !  on  le  fera  vingt  sous...  quand  tu  auras 
dit  les  contes. 


LE  CONTF.LR.  81 

— Après?... Non...  avant,  s'écria  Pique-Vinaigre. 

—  Ah  çà  !  dis  donc,  esi-ce  que  lu  nous  crois  capa- 
bles de  te  filouter  vingt  sous?  dit  le  Squelette  d'un 
air  choqué. 

— Du  tout  !  répondit  Pique-Vinaigre  ;  j'honore  la 
pègre  de  ma  confiance,  et  c'est  pour  ménager  sa 
bourse  que  je  demande  vingt  sous  d'avance. 

—  Ta  parole  d'honneur? 

—  Oui,  messieurs  ;  car  après  mon  conte,  on  sera 
si  satisfait,  que  ce  n'est  plus  vingt  sous  !  mais  vingt 
francs  ,  mais  cent  francs  qu'on  me  forcerait  de  pren- 
dre !  Je  me  connais,  j'aurais  la  petitesse  d'accepter... 
Vous  voyez  donc  bien  que,  par  économie,  vous  ferez 
mieux  de  me  donner  vingt  sous  d'avance  ! 

—  Oh  !  ça  n'est  pas  la  blague  qui  te  manque,  à 
toi... 

—  Je  n'ai  que  ma  langue,  faut  bien  que  je  m'en 
serve...  El  puis,  le  lin  mot,  c'est  que  ma  sœur  et  ses 
enfants  sont  dans  une  airoce  débine. . .  et  vingt  sous 
dans  un  petit  ménage...  ça  se  sent. 

—  Pourquoi  qu'elle  ne  grinche  pas,  la  sœur,  et 
ses  mômes  aussi...  s'ils  ont  l'âge  ?  dit  Nicolas. 

—  Ne  m'en  parlez  pas,  elle  me  désole,  elle  me 
déshonore...  Je  suis  trop  bon. 

— Dis  donc  trop  bêle. . .  puisque  lu  l'encourages. . . 

—  C'est  vrai,  je  l'encourage  dans  le  vice  d'être 
honnêlc...  Mais  elle  n'est  bonne  qu'à  ce  métier-là, 
elle  m'en  fait  pitié,  quoi  !. , .  Ah  çà  !  c'est  convenu. ,. 


89  LE  CONTIX'R. 

je  VOUS  conterai  ma  fameuse  histoire  de  Gringalet 
et  Coupe-en-Deux...  mais  on  me  fera  vingt  sous... 
et  Barbillon  ne  cherchera  pas  querelle  à  cet  imbé- 
cile de  Germain. 

—  On  le  fera  vingt  sous,  et  Barbillon  ne  cher- 
chera pas  querelle  à  cet  imbécile  de  Germain,  dit  le 
Squelette. 

—  Alors...  ouvrez  vos  oreilles,  vous  allez  enten- 
dre du  chenu...  Mais  voici  la  pluie...  qui  fait  rentrer 
les  pratiques,  il  n'y  aura  pas  besoin  de  les  aller 
chercher,  i 

En  effet,  la  pluie  commençait  à  tomber,  les  pri- 
sonniers quillèrent  la  cour  el  vinrent  se  réfugier  dans 
le  chauffoir,  toujours  accompagiiés  d'un  gardien. 

^'ous  l'avons  dit,  ce  chauffoir  était  une  grande  et 
longue  salle  dallée,  éclairée  par  trois  fenêtres  don- 
nant sur  la  cour  ;  au  milieu  se  trouvait  le  calorifère, 
prèsduquel  se  tenaient  le  Squelette,  Barbillon  ,  Ni- 
colas et  Pique-Vinaigre.  A  un  signe  d'intelligence  du 
prévôt,  le  Gros-Boiieuxvinl  rejoindre  ce  groupe. 

Germain  entra  lun  des  derniers,  absorbé  dans  de 
délicieuses  pensées.  Il  alla  machinalement  s'asseoir 
sur  le  rebord  delà  dernière  croisée  de  la  salle,  place 
qu'il  occupait  habituellement  et  que  personne  ne  lui 
disputait  ;  car  elle  était  éloignée  du  poêle,  autour 
duquel  se  groupaient  les  détenus. 

Nous  l'avons  dit,  une  quinzaine  de  prisonniers 
avaient  d'abord  été  inslruils  ei  de  la  trahison  que 


LE  CONTEUR.  85 

Ton  reprochait  à  Germain,  et  du  meurtre  qui  devait 
len  punir. 

Mais,  bientôt  divulgué ,  ce  projet  compta  autant 
tradhérenls  qu'il  y  avait  de  détenus,  ces  misérables, 
dans  leur  aveugle  cruauté, regardent  cet  afi'reux  guet- 
apens  comme  une  vengeance  légitime  et  y  voyant 
une  garantie  certaine  contre  les  futures  dénoncia- 
tions des  mangeurs. 

Germain,  Pique- Vinaigre  elle  gardien  ignoraient 
seuls  ce  qui  allait  se  passer. 

L'aiteniion  générale  se  partageait  entre  le  bour- 
reau ,  la  viciime  et  le  conteur  qui  allait  innocemment 
priver  Germain  du  seul  secours  que  ce  dernier  pût 
attendre,  car  il  était  presque  certain  que  le  gardien, 
voyant  les  détenus  aiieniifs  aux  récits  de  Pique-Vi- 
naigre, croirait  sa  surveillance  inutile,  et  profiterait 
de  ce  moment  de  calme  pour  aller  prendre  son  repas. 

En  effet,  lorsque  tous  les  détenus  furent  entrés, 
le  Squelette  dit  au  gardien  : 

€  Dites  donc,  vieux,  Pique-Vinaigre  a  une  bonne 
idée...  il  va  nous  conter  son  conte  de  Gringalet  et 
Coupe-en- Deux.  H  fait  un  temps  à  ne  pas  mettre  un 
municipal  dehors,  nous  allons  attendre  tranquille- 
ment rheure  d'aller  à  nos  niches. 

—  Au  fait,  quand  il  bavarde,  vous  vous  tenez  tran- 
quilles... Au  moins  on  n'apasbesoin  d'être  sur  votre 
dos. 

—  Oui,  reprit  le  Squelette,  mais  Pique-Vinaigre 


84  LE  CONTEUr.. 

demande  cher...  pour  conter...  il  vcul  vingt  sous... 

—  Oui...  la  bagatelle  de  viniït  sous...  et  c'est 
pour  rien,  s'écria  Pique-Vinaigre.  Oui,  messieurs, 
pour  rien,  car  il  ne  faudrait  pas  avoir  un  liard  dans 
sa  poche  pour  se  priver  d'entendre  le  récit  des  aven- 
tures du  pauvre  petit  Gringalet,  du  terrible  Coiipe- 
en-Deux  et  du  scélérat  Gargousse...  c'est  à  fendre 
le  cœur  et  à  hérisser  les  cheveux...  Or,  messieurs, 
qui  est-ce  qui  ne  pourrait  pas  disposer  de  la  baga- 
telle de  quatre  liards,  ou,  si  vous  aimez  mieux  comp- 
ter en  kilomètres,  la  bagatelle  de  cinq  centimes, 
pour  avoir  le  cœur  fendu  et  les  cheveux  hérissés  ?... 

—  Je  mets  deux  sous...  i  dit  le  Squelette  ;  et  il 
jeta  sa  pièce  devant  Pique-Vinaigre,  i  Allons-est-ce 
que  la  pègre  serait  chiche  pour  un  amusement  pa- 
reil ?  ï  ajouta-t-il  en  regardant  ses  complices  d'un 
air  significatif. 

Plusieurs  sous  tombèrent  de  côté  et  d'autre,  à  la 
grande  joie  de  Pique- Vinaigre,  qui  songeait  à  sa 
sœur  en  faisant  sa  collecte. 

<  Huit,  neuf,  dix,  onze,  douze  et  treize  !  s'écria- 
t-il  en  ramassant  la  monnaie,  allons,  messieurs  les 
richards,  les  capitalistes  et  autres  banquezingues, 
encore  un  petit  effort  î  vous  ne  pouvez  pas  rester  à 
treize,  c'est  un  mauvais  nondjie...  11  ne  faut  plus 
queseptsous...  la  bagatelle  de  septsous!... Gomment, 
messieurs ,  il  sera  dit  que  la  pègre  de  la  fosse-aux- 
lions  ne  pourra  pas  réunir  encore  sept  sous...  sept 


LE  CÔNTELR.  8S 

malheureux  sous!...  Ah!  messieurs,  vous  feriez 
croire  qu'on  vous  a  mis  ici  injustement  ou  que  vous 
avez  eu  la  main  bien  malheureuse.   > 

La  voix  perçante  et  les  lazzi  de  Pique-Vinaigre 
avaient  tiré  Germain  de  sa  rêverie  ;  autant  pour 
suivre  les  avis  de  Rigolelte  en  se  popularisant  un 
peu ,  que  pour  faire  une  légère  aumône  à  ce  pauvre 
diable  qui  avait  témoigné  quelque  désir  de  lui  être 
utile ,  il  se  leva  et  jeta  une  pièce  de  dix  sous  aux 
pieds  du  conteur  qui  s'écria,  en  désignant  à  la  foule 
le  généreux  donateur  : 

«  Dix  sous ,  messieurs!  vous  voyez.  Je  parlais  de 
capitalistes. . .  honneur  à  monsieur,  il  se  comporte  en 
banquezinguc  ,  en  ambassadeur,  pour  être  agréable 
à  la  société...  Oui,  messieurs,  car  c'est  à  lui  que  vous 
devrez  la  plus  grande  partie  de  Gringalet  et  de 
Coupe-cn-Dcux...  et  vous  l'en  remercierez.  Quant 
aux  trois  sous  de  surplus  que  fait  sa  pièce...  je  les 
mériterai  en  imitant  la  voix  des  personnages...  au 
lieu  de  parler  comme  vous  et  moi...  Ce  sera  encore 
une  douceur  que  vous  devrez  à  ce  riche  capitaliste 
que  vous  devez  adorer. 

—  Allons ,  ne  blague  pas  tant  et  commence  ,  dit 
le  Squelette. 

—  Un  moment ,  messieurs  ,  dit  Pi  que- Vinaigre  , 
il  est  de  toute  justice  que  le  capitaliste  qui  m'a  donné, 
dix  sous...  soit  le  mieux  placé,  sauf  notre  prévôt 
qui  doit  choisir.    ^ 

70SE  SI!.  6 


£6  LE  CONTEUR. 

Celle  proposilion  servait  si  fort  le  projet  du  Scjue- 
lelte ,  qu'il  s'écria  : 

c  C'est  vrai,  après  moi  il  doit  être  le  mieux  placé,  > 

Et  le  bandit  je!a  un  nouveau  regard  d'intelli- 
gence aux  détenus. 

c  Oui ,  oui,  qu'il  s'approche  ,  dirent-ils. 

—  Qu'il  se  meîle  au  premier  banc. 

—  Vous  voyez,  jeune  homme...  votre  libéralité 
est  récompensée...  l'honorable  société  reconnaît  que 
vous  avez  droit  aux  premières  places  ,  >  dit  Pique- 
Vinaigre  à  Germain. 

Croyant  que  sa  libéralité  avait  réellement  mieux 
disposé  ses  odieux  compagnons  en  sa  faveur,  en- 
chanté de  suivre  en  cela  les  recommandations  de 
Rigolette ,  Germain  ,  malgré  une  assez  vive  répu- 
gnance, quitta  sa  place  de  prédilection  et  se  rappro- 
cha du  conteur. 

Celui-ci ,  aidé  de  Nicolas  et  de  Barbillon ,  ayant 
rangé  autour  du  poêle  les  quatre  ou  cinq  bancs  du 
chauffoir ,  dit  avec  emphase  .* 

a  Voici  les  premières  loges!...  à  tout  seigneur 
tout  honneur...  d'abord,  le  capitaliste...  Mainte- 
nant ,  que  ceux  qui  ont  payé  s'asseyent  sur  les 
bancs ,  ajouta  gaiement  Pique- Vinaigre  ,  croyant 
fermement  que  Germain  n'avait  plus  ,  grâce  à  lui , 
aucun  péril  à  redouter.  Et  ceux  qui  n'ont  pas  payé, 
ajouta-t-il,  s'assoiront  par  terre  ou  se  tiendront 
debout,  à  leur  choix... 


LE  CONTEUR.  81 

Résumons  la  disposition  matérielle  de  celte  scène  : 

Pique-Vinaire ,  debout  auprès  du  poêle  ,  se  pré- 
parait à  conter. 

Près  de  lui,  le  Squelette,  aussi  debout,  et  couvant 
Germain  des  yeux,  prêt  à  s'élancer  sur  lui  au  mo- 
ment où  le  gardien  quitterait  la  salle. 

A  quelque  distance  de  Germain,  Nicolas  ,  Barbil- 
lon ,  Cnrdillac  et  d'autres  détenus ,  parmi  lesquels  on 
remarquait  l'homme  au  bonnet  de  coton  bleu  et  à 
la  blouse  grise  ,  occupaient  les  derniers  bancs. 

Le  plus  grand  nombre  des  prisonniers ,  groupés 
çà  et  là  ,  les  uns  assis  par  terre  ,  d'autres  debout  et 
adossés  aux  murailles ,  composaient  les  plans  secon- 
daires de  ce  tableau  ,  éclairé  à  la  Rembrandt  par  les 
trois  fenêtres  latérales  qui  jetaient  de  vives  lumières 
et  de  vigoureuses  ombres  sur  ces  figures  si  diverse- 
ment caractérisées  et  si  durement  accentuées. 

Disons  enfin  que  le  gardien,  qui  devait,  à  son  insu 
et  par  son  départ ,  donner  le  signal  du  meurtre  de 
Germain  ,  se  tenait  auprès  delà  porte  enir'ouverte. 

c  Y  sommes-nous  ?  demanda  Pique-Vinaigre  au 
Squelette. 

—  Silence  dans  la  pègre...  >  dit  celui-ci  en  se 
retournant  à  demi  ;  puis  ,  s'adressant  à  Pique- 
Vinaigre  :  <  Maintenant,  commence  ton  conte,  on 
t'écoute.   » 

On  fit  un  profond  silence. 


GRINGALET    ET  COLPE-EN-DELX. 


...  Rien  de  plus  doux,  de  plus  salutaire - 
de  plus  précieux  que  vos  paroles;  elles  char- 
ment, elles  encouragent,  elles  améliorent... 
Jf'olfrang,  liv.  IV. 


Avant  (l'enlamcr  le  récit  de  Pique-Vinaigre  , 
nous  rappellerons  au  lecteur  que,  par  un  contraste 
Lizarre,  la  majorité  des  détenus,  malgré  leur  cyni- 
que perversité ,  affectionnent  presque  toujours  les 
récits  naïfs,  nous  ne  voudrions  pas  dire  puérils,  où 
Ton  volt,  selon  les  lois  d'une  inexorable  fatalité, 
Topprimé  vengé  de  son  tyran  ajirès  des  épreuves  et 
des  traverses  sans  nombre. 

Loin  de  nous  la  pensée  d'établir  d'ailleurs  le 
moindre  parallèle  entre  des  gens  corrompus  et  la 
masse  honnête  et  pauvre  ;  mais  ne  sait-on  pas  avec 
quels  applaudissements  frénélitjues  le  populaire  des 


90  GRINGALET  ET  COUPE-EM-DEUX. 

théâtres  du  boulevard  accueille  la  dcli\Tance  de  la 
victime,  et  de  quelles  malédictions  passionnées  il 
poursuit  le  méchant  ou  le  traître? 

On  raille  ordinairement  ces  incultes  témoignages 
de  sympathie  pour  ce  qui  est  bon,  faible  et  persé- 
cuté... d'aversion  pour  ce  qui  est  puissant,  injuste 
et  cruel. 

On  a  tort,  ce  nous  semble. 

Rien  de  plus  consolant  en  soi  que  ces  ressenti- 
ments de  la  foule. 

N'est-il  pas  évident  que  ces  instincts  salutaires 
pourraient  devenir  des  principes  arrêtés  chez  les 
infortunés  que  l'ignorance  et  la  pauvreté  exposent 
incessamment  à  la  subversive  obsession  du  mal? 

Comment  ne  pas  tout  espérer  d'un  peuple  dont 
le  bon  sens  moral  se  manifeste  si  invariablement? 
d'un  peuple  qui,  malgré  les  prestiges  de  l'art,  ne 
permettrait  jamais  qu'une  œuvre  dramatique  fût 
dénouée  par  le  triomphe  du  scélérat  et  par  le  sup- 
plice du  juste? 

Ce  fait ,  dédaigné,  moqué ,  nous  paraît  très- 
considérable  en  raison  des  tendances  qu'il  constate, 
et  qui  souvent  même  se  retrouvent,  nous  le  répé- 
tons, parmi  les  êtres  les  plus  corrompus,  lorsqu'ils 
sont  pour  ainsi  dire  au  repos  et  à  Tabri  des  instiga- 
tions ou  des  nécessités  criminelles. 

En  un  mot,  puisque  des  gens  endurcis  dans  le 
crime  sympathisent  encore  quelquefois  au  récit  et 


GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX.  91 

à  l'expression  des  senlimenls  élevés,  ne  dùil-on  pas 
penser  que  lous  les  hommes  ont  plus  ou  moins  en 
eux  l'amour  du  beau,  du  bien,  du  juste,  mais  que 
la  misère,  mais  que  Tabruiissement,  en  faussant,  en 
élouffant  ces  divins  instincts,  sont  les  causes  pre- 
mières de  la  dépravation  humaine? 

IN'est-il  pas  évident  qu'on  ne  devient  générale- 
ment méchant  que  parce  qu'on  est  malheureux,  et 
qu'arracher  l'homme  aux  terribles  tentations  du 
besoin  par  l'équitable  amélioration  de  sa  condition 
matérielle,  c'est  lui  rendre  praticables  les  vertus 
dont  il  a  la  conscience? 

L'impression  causée  par  le  récit  de  Pique-Vinai- 
gre démontrera,  ou  plutôt  exposera,  nous  l'espé- 
rons, quelques-unes  des  idées  que  nous  venons 
d'émettre. 

i'ique-Yinaigre  commença  donc  son  récit  en  ces 
termes  au  milieu  du  profond  silence  de  son  auditoire: 

€  Il  y  a  déjà  pas  mal  de  temps  que  s'est  pas- 
i  sée  l'histoire  que  je  vais  raconter  à  l'honorable 
«   société.    Ce  qu'on   appelait  la  Pedle- Pologne 

<  n'était   pas  encore  dé:ruit.  L'honorable  société 

<  sait  ou  ne  sait  pas  ce  que  c'était  que  la  Petite- 
L    Pologne?  » 

«  Connu  ,  dit  le  détenu  au  bonnet  bleu  et  à  la 
blouse  grise,  c'étaient  des  cassines  du  côté  de  la  rue 
du  Uocher  et  de  la  rue  de  la  Pépinière.  > 


92  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX. 

«  Justement ,  mon  garçon  ,  reprit_  Pique-Vinai- 

€  gre,  et  le  quartier  de  la  Cité,  qui  n'est  pourtant 

i  pas  composé  de  palais,  serait  comme  qui  dirait 

<  la  rue  de  la  Paix  ou  la  rue  de  Fuvoli,  auprès  de 
(  la  Petite-Pologne  ;  quelle  lurne  !  mais,  du  reste, 
€  fameux  repaire  pour  la  x>ègre  ;  il  n'y  avait  pas  de 
c  rues,  mais  des  ruelles  ;  pas  de  maisons,  mais  des 
I  masures  ;  pas  de  pavé,  mais  un  petit  lapis  de  boue 
t  et  de  fumier,  ce  qui  faisait  que  le  bruit  des  voi- 
I  turcs  ne  vous  aurait  pas  incommode  s'il  en  avait 
€  passé;  mais  il  n'en  passait  pas.  Du  matin  jus- 
€  qu'au  soir,  et  surtout  du  soir  jusqu'au  malin,  ce 
€  qu'on  ne  décessait  pas  d'entendre,  c'étaient  des 
t  cris  :  A  la  garde!  au  secours  !  au  meurlre!  mais 
€  la  garde  ne  se  dérangeait  pas.  Tant  plus  il  y  avait 
c  d'assommés  dans  la  Petite-Pologne,  tant  moins 
i  il  y  avait  de  gens  à  arrêter  ! 

i   Ça  grouillait  donc  de  monde  là  dedans,  fallait 
«  voir;  il  y  logeait  peu  de  bijoutiers,  d'orfèvres  et 

<  de  banquiers;  mais,  en  revanche,  il  y  avait  des 
€  las  de  joueurs  d'orgue,  de  paillasses,  de  poli- 
«  chinelles  ou  de  montreurs  de  bêles  curieuses, 
c  Parmi  ceux-là  il  y  en  avait  un  qu'on  nommait 
c    Coupe-en-Dcux ,  Vàni  i\  (i[ùii  méchant;  mais   il 

<  était  suiloul  méchant  pour  les  enfants...  On  Tap- 
I  pelait  Coupe-en-Deux  parce  qu'on  disait  que  d'un 
«  coup  de  hache  il  avait  coupé  en  deux  un  petit 
i  Savovard.  t 


GRINGALET  ET  COlPE-EN-DEl'X.  95 

A  ce  passnge  du  récit  de  Pique-Yinaigre  ,  l'iior- 
logc  de  la  prison  sonna  irois  heures  un  quart. 

Les  détenus  rentrant  dans  les  dortoirs  à  quatre 
heures,  le  crime  du  Squelette  devait  être  consommé 
avant  ce  moment. 

I  Mille  tonnerres!  le  gardien  ne  s'en  va  pas ,  dit- 
il  tout  bas  au  Gros-Boileux. 

—  Sois  tranquille,  une  fois  Tliisloire  en  train  , 
il  filera...  » 

Pique-Yinaigre  continuait  son  récit  : 
«  On  ne  savait  pas  d'où  venait  Coupe-en-Deux; 
c  les  uns  disaient  qu'il  était  Italien,  d'autres  Bohé- 
€  mien,  d'autres  Turc,  d'autres  Africain;  les  bonnes 
«  femmes  disaient  magicien,  quoiqu'un  magicien 
i   dans  ce  temps-ci  paraisse  drôle;  moi,  je  serais  assez 

<  tenté  de  dire  comme  les  bonnes  femmes.  Ce  qui 
«  faisait  croire  ça  ,  c'est  qu'il  avait  toujours  avec  lui 
«  un  grand  singe  roux  appelé  Garcjousse ,  et  qui 
€  était  si  malin  et  si  méchant  qu'on  aurait  dit  qu'il 
«   avait  le  diable  dans  le  ventre.  Tout  à  l'heure  je 

<  vous  reparlerai  de  Gargousse...  QnantàCoupe- 
t  en -Deux ,  je  vas  vous  le  dévisager  :  il  avait  le 
I   teint  couleur  de  revers  de  botte  ,  les  cheveux 

<  rouges  comme  les  poils  de  son  singe  ,  les  veux 
«  verts,  et  ce  qui  me  ferait  croire,  comme  les 
«   bonnes  femmes  ,  qu'il  était  magicien. ..  c'est  qu'il 

<  avait  la  langue  noire...  » 

—  La  lansue  noiro?  dit  Darbillon. 


94  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX, 

—  Noire  comme  de  reiicre  î   répundil  Pique - 
Vinaigre. 

—  Et  |toLirt}uoI  (ja  ? 

«  —  Parce  qu'élaiii  grosse,  sa  mère  avait  'proba- 

<  blemeni  parlé  d'un  nègre,  reprit  îM(jue-Vinaigre 

<  avec  une  assurance  modeste.  A  cet  agrément-là, 
c  Coupe-en-Deiix  joignait  le  métier  d'avoir  je  ne 

<  sais  combien  de  tortues,  de  singes,  de  cochons 

<  d'Inde  ,  de  souris  blanches ,  de  renards  et  de  mar- 
«  mottes,  qui  correspondaient  à  un  nombre  égal  de 
«  petits  Savoyards  ou  d'enfants  abandonnés. 

<  Tous  les  malins ,  Coupe-en-Deux  distribuait  à 
«  chacun  sa  bête  et  un  morceau  de  pain  noir,  et 

<  en  roule...  pour  demander  u/i  petil  son  ou  faire 
€  danser  la  Calalina.  Ceux  qui  le  soir  ne  rappor- 

<  taienl  pas  au  moins  quinze  sous,  étaient  battus  , 
€  mais  baitus  !  que  dans   les  premiers  temps  on 

<  entendait  les  enfants  crier  d  un  bout  de  la  Petiie- 

<  Pologne  à  Paulre. 

<  Faut  vous  dire  aussi  qu'il  y  avait  dans  la  Petite- 

<  Pologne  un  homme  qu'on  appelait  le  doyen, 
t  parce  que  c'était  le  plus  ancien  de  celle  espèce 
I  de  quartier,  et  qu'il  en  était  comme  qui  dirait  le 

<  maire  ,  le  prévôt ,  le  juge  de  paix  ou  plutôt  de 
€  guerre,  car  c'était  dans  8a  cour  (il  était  marchand 
I  de  vins  gargolier)  qu'on  allait  se  peigner  devant 
«  lui,  quand  il  n'y  avait  que  ce  moyen  de  s'entendre 

<  et  de  s'arranger.  Quoique  déjà  vieux  ,  le  doyen 


GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX.  93 

c  était  forl  comme  uu  Hercule  et  liés -craint  ;  on  ne 

c  jurait  que  parjui  dans  la  Petite-Pologne  ;  quand 

I  il  disait  :  C'est  bien  ,  tout  le  monde  disait  :  C'est 

€  très-bien;  — C'est  mal,  tout  le  monde  disait  :  C'est 

«  mal;  il  était  brave  homme  au  lond,  mais  ler- 

<  rible  ;  quand,  par  exemple ,  des  i^ens  forts  hi- 
«  saieni  la  misère  à  des  plus  faibles  qu'eux...  alors, 
(t  gare  dessous!... 

«  Comme  le  doyen  était  le  voisin  de  Coupe-en- 

€  Dejux,  il  avait  dans  le  commencement  entendu 

<  les  enfants  crier,  à  cause  des  coups  que  le  mon- 
i  Ireur  de  bêtes  leur  donnait  ;  mais  il  lui  avait  dit  : 
i  Si  j'entends  encore  les  enfants  crier,  je  te  fais 

<  crier  à  mon  tour,  et  comme  lu  as  la  voix  plus 
i  forte,  je  taperai  plus  fort,  t 

—  Farceur  de  doyen  !...  j'aime  le  doyen,  moi  ! 
dit  le  détenu  à  bonnet  bleu. 

—  Et  moi  aussi ,  >  ajouta  le  gardien  en  se  rap- 
prochant du  groupe. 

Le  Squelette  ne  put  contenir  un  mouvement  d'im- 
patience courroucée. 

Pique-Vinaigre  continua  : 

«    Grâce   au  doyen,  qui  avait  menacé    Coupe- 

<  en-Deux,  on  n'entendait  donc  plus  les  enfants  crier 
«  la  nuit  dans  la  Petite-Pologne  ;  mais  les  pauvres 
«  petits  malheureux  n'en  souffraient  p;i8  n.ioins  ;  car 
c  s'ils  ne  criaient  plus  quand  leur  maître  les  battait, 
«  c'est  qu'ils  craignaient  d'être  battus  encore  plus 


96  GRINGALET  ET  COUPE-EN'-DEUX. 

c   fort...  Quant  à  aller  se  plaindre  au  doyen,  ils  n'en 

<  avaient  pas  seulement  Tidée. 

(  Moyennant  les  quinze  sous  que  chaque  petit 
i  montreur  de  bêles  devait  lui  rapporter,  Coupe- 
«  en-Deux  les  logeait,  les  nourrissait  et  les  habillait. 

i  Le  soir  un  morceau  de  pain  noir,  comme  à 
'«  déjeuner...  voilà  pour  la  nourriture;  il  ne  leur 
c  donnait  jamais  d"habits...  voilà  pour  Thabille- 
f  ment;  et  il  les  enfermait  la  nuit  pele-môle  avec 
i  leurs  bêles ,  sur  la  même  paille ,  dans  un  grenier 
€  où  on  moniaii  par  une  échelle  et  par  une  trappe... 
€  voilà  pour  le  logement.  Une  fois  bêles  et  enfants 
€  rentrés  au  complet ,  il  relirait  réchelle  et  fermait 
«   la  trappe  à  clef. 

î  Vous  jugez  la  vie  el  le  vacarme  que  ces  singes, 
c  ces  cochons  d'Inde,  ces  renards,  ces  souris,  ces 
t  tortues,  ces  marmottes  et  ces  enfants  faisaient  sans 
«  lumière  dans  ce  grenier,  qui  était  grand  comme 
I  rien.  Coupe-en-Deux  couchait  dans  une  chambre 
«  au-dessous,ayant  son  grand  singeGargousse  attaché 
c  au  pied  de  son  lit.  Quand  ça  grouillait  et  que  ça 

<  criait  trop  fort  dans  le  grenier,  le  montreur  de  bêtes 

<  se  levait  sans  lumière,  prenait  un  grand  fouet, 

<  moniaii  à  l'échelle  ,  ouvrait  la  trappe  cl  sans  y 
€   voir  fouaillait  à  tour  de  bras. 

<  Comme  il  avait  loujoursune  quinzaine  d'enfants, 
a   et  que  quelques-uns  lui  rapportaient,  les  innocents, 

<  quelquefois  jusqu'à  vingt  sous  par  jour,  Coupe-en- 


GRINGALET  ET  COLTE-L.N-DELX.  97 

<  Deux,  ses  frais  faits,  ei  ils  n'élaient  pas  gros,  avait 

<  pour  lui  environ  quatre  francs  ou  cent  sous  par 
c  jour  ;  avec  ça,    il  ribotait,   car  notez  bien  que 

<  c'était  aussi  le  plus  grand  soulard  de  la  terre  ,  et 

<  qu'il  éiait  régulièrement  morl-ivrc  une  fois  par 
c  jour...  C'était  son  régime  ,  il  disait  que  sans  cela 
«  il  aurait  eu  mal  à  la  tète  toute  la  journée  ;  faut 
i  dire  aussi  que  sur  son  gain  il  achetait  des  cœurs 
€  de  mouton  à  Gargousse,  car  son  grand  singe 
«  mangeait  de  la  viande  crue  comme  un  vorace. 

i  Mais  je  vois  que  l'honorable  société  me  demande 

<  Gringalet,  le  voici,  messieurs...  > 

«  Ah  !  voyons  Gringalet,  et  puis  je  m'en  vas  man- 
ger ma  soupe,  t  dit  le  gardien. 

Le  Squelette  échangea  un  regard  de  satisfaction 
féroce  avec  le  Gros-Boiteux. 

s.  Parmi  les  enfants  à  qui  Coupe-en-Deux  dislri- 

<  buait  ses  bêtes,  reprit  Pique-Vinaigre,  il  y  avait 

<  un  pauvre  petit  diable  surnommé  Gringalet.  Sans 

<  père  ni  mère ,  sans  frère  ni  803iir,  sans  feu  ni 
€   lieu,  il  se  trouvait  seul...  tout  seul  dans  le  monde, 

<  où  il  n'avait  pas  demandé  à  venir,  et  d'où  il  pou- 

<  vait  partir  sans  que  personne  y  prît  garde. 

«  Il  ne  se  nommait  pas  Gringalet  pour  son  plaisir, 

<  allez  î  il  était  chélif,  et  malingre,  et  souffreteux, 
«  que  c'était  pitié  ;  on  lui  aurait  donné  au  plus  sept 
t   ou  huit  ans,  et  il  en  avait  treize;  mais  s'il  ne  parais- 

<  sait  que  la  mpitio  de  son  âge,  ce  n'était  pas  raau- 


98  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX. 

f  vaise  volonté. ..car  il  n'avait  environ  mangé  que  de 
«  deux  jours  Tun,  et  encore  si  peu  et  si  peu...  si 
<  m;iletsimal,  qu'il  faisait  grandementles  choses  en 
i    paraissant  avoir  sept  ans.  » 

—  Pauvre  moutard  ,  il  me  semble  le  voir  ,  dit  le 
détenu  à  bonnet  bleu,  il  y  en  a  tant  d'enfants 
comme  ça...  sur  le  pavé  de  Paris,  des  petits  crève- 
de-faim. 

—  Fautbien  qu'ils  commencent  jeunes  à  appren- 
dre cet  élat-là  pour  qu'ils  puissent  s'y  faire ,  reprit 
Pique-Vinaigre  en  souriant  avec  amertume. 

—  Allons,  va  donc,  dépêche-toi  donc,  dit  brus- 
quement le  Squelette,  le  gardien  s'impatiente,  sa 
soupe  refroidit. 

—  Ah  bah  !  c'est  égal ,  reprit  le  surveillant  ,  je 
veux  encore  faire  un  peu  connaissance  avec  Grin- 
galet, c'est  amusant. 

—  Vraiment  c'est  très-iniéressant ,  ajouta  Ger- 
main allenlif  à  ce  récit. 

—  Ah  !  merci  de  ce  que  vous  me  dites  là  ,  mon 
capitaliste,  répondit  Pique- Vinaigre,  ça  me  fait  plus 
déplaisir  encore  que  votre  pièce  de  dix  sous... 

—  Tonnerre  de  lambin  !  s'écria  le  Squelette ,  fi- 
niras-tu de  nous.faire  languir? 

—  Voilà  î  reprit  Pique- Vinaigre. 

<  Un  jour  ,  Coupe-en-Deux  avait  ramassé  Grin- 
€  galet  dans  la  rue  ,  mourant  de  froid  et  de  faim  ; 
«  il  aurait  aussi  bien  fait  de  l'y  laisser  mourir* 


GRINGALET   ET  COUPE-EN-DEUX.  ÔÔ 

«  Comme  Gringalet  était  faible ,  il  était  peureux  , 
«   et  comme  il  était  peureux,  il  était  devenu  la  risée 

<  et  le  pâliras  des  autres  petits  montreurs  de  bêtes 
«  qui  le  battaient  et  lui  faisaient  tant  et  tant  de 
c  misère  qu'il  en  serait  devenu  méchant,  si  la  force 

<  et  le  courage  ne  lui  avaient  pas  manqué. 

t  Mais  non...  quand  on  l'avait  beaucoup  battu  , 
«  il  pleurait  en  disant  :  c  Je  n'ai  fait  de  mal  à  per- 
i  sonne  ,  et  tout  le  monde  me  fait  du  mal...  c'est 
«  injuste....  Oh  !  si  j'étais  fort...  et  hardi  !...  j)Vous 
i  croyez  peut-être  que  Gringalet  allait  ajouter  : 
1  Je  rendrais  aux  autres  le  mal  qu'on  m'a  fait.  > 
i  Eh  bien  !  pas  du  tout...  il  disait  :  «  Oh  î  si  j'étais 
«  fort  et  hardi,  je  défendrais  les  faibles  contre 
«  les  forts  ;  car  je  suis  faible,  et  les  forts  m'ont  fait 
«  souffrir...  » 

<  En  attendant,  comme  il  était  trop  puceron  pour 
i  empêcher  les  forts  de  molester  les  faibles ,  à  coni- 
i  mencer  par  lui-même,  il  empêchait  les  grosses 
«  bêles  de  manger  les  petites...  » 

—  En  voilà-t-il  une  drôle  d'idée  !  dit  le  détenu 
au  bonnetbleu. 

«  —  Et  ce  qu'il  y  a  de  plus  farce,  reprit  le  con- 
€  leur,  c'est  qu'on  aurait  dit  qu'avec  celte  idée-là 
«  Gringalet  se  consolait  d'être  battu...  ce  qui 
i  prouve  qu'il  n'avait  pas  au  fond  un  miuivais 
«   coeur... 

—  Pardieu,  je  crois  bien...  au  contraire...  dit 


100  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX. 

le  gardien.  Diable  de  Pique-Vinaigre ,  est -il  amu- 
sant !  > 

A  ce  moment  trois  heures  et  demie  sonnèrent. 

Le  bourreau  de  Germain  et  le  Gros-Boiteux  échan- 
gèrent un  coup  d'œil  significatif. 

L'heure  avançait,  le  surveillant  ne  s'en  allait  pas, 
et  quelques-uns  des  détenus  ,  les  moins  endurcis , 
semblaient  presque  oublier  les  sinistres  projets  du 
Squelellc  contre  Germain  pour  écouter  avec  avi- 
dité le  récit  de  Pique-Vinaigre  : 

<  Quand  je  dis  ,  reprit  celui-ci  ,  que  Gringalet 
t  empêchait  les  grosses  bêles  de  manger  les  petites, 
î   vous  entendez  bien  que  Gringalet  n'allait  pas  se 

<  mêler  des  affaires  des  tigres,  des  lions,  des  loups 
î  ou  même  des  renards  et  des  singes  de  la  ména- 
«  gerie  de  Coupe- en- Deux,  il  était  trop  peureux 
«  pour  cela;  mais  dès  qu'il  voyait,  par  exemple, 
i  une  araignée  embusquée  dans  sa  toile  pour  y 
î   prendre  une  pauvre  folle  de  mouche  qui  volait 

<  gaiement  au  soleil  du  bon  Dieu,  sans  nuire  à  per- 

<  sonne,  crac,  Gringalet  donnait  un  coup  de  bâton 
(L  dans  la  toile,  délivrait  la  mouche  et  écrasait 
i  l'araignée  en  vrai  César...  Oui  !  en  vrai  César... 
«  car  il  devenait  blanc  comme  un  linge  en  touchant 
c  à  ces  vilaines  bêtes  ;  il  lui  fallait  donc  de  la  résolu- 
«  lion...  à  lui  qui  avait  peur  d'un  hanneton,  et  qui 
«  avait  été  très-longtemps  à  se  familiariser  avec  la 
i  toi'^^e  que  Coupe-en-Dcux  lui  ^distribuait  tous 


GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX.  loi 

<  les  matins.  Aussi  Gringalet,  en  surmontant  la 
c  frayeur  que  lui  causaient  les  araignées,  afin  d'em- 

<  pêcher  les  mouches  d'être  mangées,  se  mon- 
c  trait...  » 

—  Se  montrait  aussi  crâne  dans  son  espèce  qu'un 
homme  qui  aurait  attaqué  un  loup  pour  lui  ôtcr 
un  mouton  de  la  gueule,  dit  le  détenu  au  bonnet 
bleu. 

—  Ou  qu'un  homme  qui  aurait  attaque  Coupc- 
cn-Deux  pour  lui  retirer  Gringalet  des  pattes, 
ajouta  Barbillon,  aussi  vivement  intéressé. 

€  —  Comme  vous  dites,  reprit  Pique-Vinaigre. 

<  De  sorte  qu'après  ces  beaux  coups-là  ,  Gringalet 
1  ne  se  sentait  plus  si  malheureux...  Lui  qui  ne 
a  riait  jamais  ,  il  souriait ,  il  faisait  le  crâne  ,  met- 
«  tait  son  bonnet  de  travers  (quand  il  avait  un  bon- 
«  net),  et  chantonnait  la  Marseillaise  d'un  air 
«  vainqueur...  Dans  ce  moment-là,  il  n'y  avait  pas 

<  une  araignée  capable  d'oser  le  regarder  en  face. 
4  Une  autre  fois  ,  c'était  un  cri-cri  qui  se  noyait 

«  et  se  débattait  dans  un  ruisseau...  vite  Gringalet 

<  jetait  bravement  deux  de  ses  doigts  à  la  nage,  et 
«  rattrapait  le  cri-cri,  qu'il  déposait  ensuite  sur  un 
«  brin  d'herbe...  Un  maître  nageur  médailliste,  qui 
«  aurait  repéché  son  dixième  noyé  à   cinquante 

<  francs  par  tète,  n'aurait  pas  été  plus  fier  que 
«  Gringalet  quand  il  voyait  son  cri-cri  gigotter  et 
i  sesûuver... 

îOilEXlî.  T 


102  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX. 

€  Et  pourtant  le  cri-cri  ne  lui  donnait  ni  argent 
<  ni  médaille,  et  ne  lui  disait  pas  seulement  merci, 
«  non  plus  que  la  mouche...  Mais  alors,  Pique- 
«  Vinaigre,  mon  ami ,  me  dira  rhonorablc  société, 
î  quel  diable  de  plaisir  Gringalet,  que  tout  le  monde 
«  battait,  trouvait-il  donc  à  cire  le  libérateur  des 
«  cris-cris  et  le  bourreau  des  araignées  ?  Puisqu'on 
«  lui  faisait  du  mal,  pourquoi  qu'il  ne  se  revengeait 
c  pas  en  faisant  du  mal  selon  sa  force?  par  exemple 
i  en  faisant  manger  des  mouches  par  des  arai- 
€  gnées,  ou  en  laissant  les  cris-cris  se  noyer...  ou 
«  même  en  en  noyant  exprès...  des  cris-cris?...  » 

—  Oui,  au  fait,  pourquoi  ne  se  revengeait-il  pas 
comme  ça  ?  dit  Nicolas. 

—  A  quoi  ça  lui  aurait-il  servi  ?  dit  un  autre. 

—  Tiens,  à  faire  du  mal,  puisqu'on  lui  en  fai- 
sait! 

—  Non  î  eh  bien  ,  moi  je  comprends  ça,  qu'il 
aimait  à  sauver  des  mouches...  ce  pauvre  petit 
moutard!  reprit  l'homme  au  bonnet  bleu.  Il  se  di- 
sait peut-être  :  Qui  sait  si  on  ne  me  sauvera  pas  tout 
de  même? 

—  Le  camarade  a  raison  !  s'écria  Pique-Vinaigre; 
il  a  lu  dans  le  cœur  de  ce  que  j'allais  dégoiserà  l'ho- 
norable société. 

c  Gringalet  n'était  pns  malin  ;  il  n'y  voyait  pas 
I  plus  loin  que  le  bout  de  son  nez  ;  mais  il  s'était 
c  dit  :  Coupe-en-Deux  est  mon  araignée ,  peut- 


GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX.  103 

€  êlrc  bien  qu'un  jour  quelqu'un  fora  pour  moi  ce 

<  que  je  fuis  pour  les  autres  pauvres  moucherons... 
c  qu'on  lui  démolira  sa  toile  et  qu'on  m'ôtera  de 

<  ses  grifl'es.  Car  jusqu'alors ,  pour  rien  au  monde, 

<  il  n'aurait  osé  se  sauver  de  chez  son  mailre,  il 

<  se  serait  cru  mort.  Pourtant ,  un  jour  que  ni  lui 

<  ni  sa  tortue  n'avaient  eu  la  chance,  et  qu'ils 
d  n'avaient  gagné  à  eux  deux  que  trois  sous,  Coupe- 
i  en-Deux  se  mil  à  battre  le  pauvre  enfant  si  fort , 

<  si  fort,  que,  ma  foi,  Gringalet  n'y  tint  plus; 

<  lassé  d'être  le  rebut  et  le  martyr  de  tout  le  monde, 

<  il  guette  le  moment  où  la  trappe  du  grenier  est 
«  ouverte,  et  pendant  que  Coupe-en-Deux  donnait 
f  la  pâtée  à  ses  bêtes,  il  se  laisse  glisser  le  long  de 

<  l'échelle...  » 

—  Âb...  tant  mieux  !  dit  un  détenu. 

—  Mais  pourquoi  qu'il  n'allait  pas  se  plaindre  au 
doyen  ?  dit  le  bonnet  bleu,  il  aurait  donné  sa  rincée 
à  Coupe-en-Deux. 

<  —  Oui,  mais  il  n'osait  pas...  il  avait  trop  peur, 

c  il  aimait  mieux  lâcher  de  se  sauver.  Malheureuse- 

<  ment  Coupe-en-Deux  l'avait  vu  ;  il  vous  l'em- 
c  poigne  par  le  cou  et  le  remonte  dans  le  grenier; 
«c  cette  fois-là.  Gringalet,  en  pensant  à  ce  qui  l'at- 

<  tendait ,  frémit  de  tout  son  corps  ,  car  il  n'était 
f  pas  au  bout  de  ses  peines... 

c  A  propos  des  peines  de  Gringalet ,  il  faut  que 
I  je  vous  parle  de  Gargousse,  le  grand  singe  favori 


lot  GRINGALET  ET  COLPE-EN-DEUX. 

€  (le  Coupe-en-Deux  ;  ce  méchant  animal  était,  ma 

<  foi,  plus  grand  que  Gringalet  ;  jugez  quelle  taille 
€  pour  un  singe!  Maintenant  je  vais  vous  dircpour- 

<  quoi  on  ne  le  menait  pas  se  montrer  dans  les  rues 

<  comme  les  antres  betes  de  la  ménagerie  ;  c'est 

<  que  Gargousse  était  si  méchant  et  si  fort ,  qu'il 
«  n\  avait  eu  ,  parmi  tous  les  enfants  ,  qu'un  Au- 
€  vcrgnat  de  quatorze  ans ,  gaillard  résolu  qui , 
«  après  s'être  plusieurs  fois  colleté  et  battu  avec 
c  Gargousse,  avait  fini  par  pouvoir  le  mater,  l'cm- 
«  mener  et  le  tenir  à  la  chaîne ,  et  encore  bien 
«  souvent  il  y  avait  eu  des  batailles  où  Gargousse 
i  avait  mis  son  conducteur  en  sang. 

«  Embêté  de  ça,  le  petit  Auvergnat  s'était  dit  un 
«  beau  jour  :  «  Bon  ,  bon  ,  je  me  vengerai  de  loi , 
€  gredin  de  singe  !  >  Un  matin  donc  il  part  avec  sa 
c  bête  comme  à  l'ordinaire;  pour  l'amorcer,  il 
c  achète  un  cœur  de  mouton  ;  pendant  que  Gar- 
€  gousse  mange,  il  passe  une  corde  dans  le  bout  de 
«  sa  chaîne,  attache  la  corde  à  un  arbre,  et  une 
e  fois  que  le  gueux  de  singe  est  bien  amarré ,  il 
€  vous  lui  flanque  une  dégelée  de  coups  de  bâton... 
«  mais  une  dégelée  ,  que  le  feu  y  aurait  pris,  i 
.    —  Ah  !  c'est  bien  fait  ! 

—  Bravo  ,  Tx^uvergnat  ! 

—  Tape  dessus ,  mon  garçon  ! 

—  Éreinic-moi  ce  scélérat  de  Gargousse ,  diwînt 
](:£,  déleniis. 


GRINGALET  F.T  COLTE-EN-LEUX.  i03 

«  —  El  il  tapait  de  bon  cœur,  allez,  reprit  Piquc- 
«   Vinaigre.  11  fallait  voir  comme  Gargousse  criait, 

<  grinçait  des  dents,  sautait,  gambadait  et   de  ci 

<  el  de  là;  mais  l'Auvergnat  lui  ripostait  avec  son 

<  bâton,  en  veux-tu  !  en  voilà  ! 

f  Malheureusement  les  singes  sont  comme  les 

«  cliats,  ils  ont  la  vie  dure...  Gargousse  était  aussi 

a  malin  que  méchant  ;  quand  il  avait  vu,  c'est  le  cas 

<  de  le  dire,  de  quel  bois  ça  chauffait  pour  lui,  au 
c  plus  beau  moment  de  la  dégelée  il  avait  fait  une 
c  dernière  cabriole,  était  retombé  à  plat  au  pied  de 
«  l'arbre,  avait  gigoité  un  moment,  et  puis  fait  le 

<  mort,  ne  bougeant  pas  plus  qu'une  bûche. 

i  L'Auvergnaln'en  voulait  pas  davantage:  croyant 

«  le  singe  assommé,  il  file,  ])Our  ne  jamais  remet- 

«  Irc  les  pieds  chez  Coupe-en-Dcux.  Mais  le  gueux 

<  de  Gargousse  le  guetiait  du  coin  de  l'œil  ;  tout 

<  roué  de  coups  qu'il  était,  dès  qu'il  se  voit  seul 
5  et  que  l'Auvergnat  est  loin,  il  coupe   avec  ses 

<  dénis  la  corde  qui  attachait  sa  chaîne  à  l'arbre. 
«  Le  boulevard  Monceaux,  où  il  avait  reçu  sa  danse, 
«  éiait  tout  près  de  la  Pciile-Pologne  ;  le  singe 
«  connaissait  son  chemin  comme  son  Pater  ;  il  dé- 
«  taie  donc  en  traînant  la  gigue,  et  arrive  chez  son 
€  niciitre  qui  rugit,  qui  écume,  de  voir  son  singe 

<  arrangé  ainsi.  !Mais  ça  n'est  pas  tout  :  dej)uis  ce 
«  moment-là,  Gargousse  avait  gardé  une  si  furieuse 
€  raiicnno  cnn'.ro  tous  les  enfants  en  "énéral,  nue 


106  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX. 

c  Coupe-en-Deux,  qui  n'clait  pourtant  pas  tendre, 

c  n'avait  plus  osé  le  donnera  conduire  à  personne... 

<  de  peur  d'un  malheur  ;  car  Gargousse  aurait  été 

<  capable  d'étrangler  ou  de  dévorer  un  enfant  ;  et 
a  tous  les  petits  montreurs  de  "bêles,  sachant  cela, 
c  se  seraient  plutôt  laissé  écharper  par  Coupe-en- 
f  Deux  que  d'approcher  du  singe.  > 

—  Il  faut  décidément  que  j'aille  manger  ma 
soupe,  dit  le  gardien  en  faisant  un  pas  vers  la  porte  ; 
ce  diable  de  Pique-Vinaigre  ferait  descendre  les 
oiseaux  des  arbres  pour  l'entendre...  Je  ne  sais  pas 
où  il  va  pécher  ce  qu'il  raconle. 

— Enfin...  le  gardien  s'en  va,  dit  tout  bas  le  Sque- 
lette au  Gros-Boiteux;  je  suis  en  nage,  j'en  ai  la  fièvre. .. 
tant  je  rage  en  dedans. . .  Attention  seulement  à  faire 
le  mur  autour  du  mangeur. . .  je  me  charge  du  reste. . . 

—  Ah  çà  !  soyez  sages,  dit  le  gardien  en  se  diri- 
geant vers  la  porte. 

—  Sages  comme  des  images,  répondit  le  Sque- 
lette en  se  rapprochant  de  Germain,  pendant  que  le 
Gros-Boiteux  et  Nicolas,  après  s'être  concertés  d'un 
signe,  firent  deux  pas  dans  la  même  direction. 

—  Ah  !  respcciable  gardien...  vous  vous  en  allez 
au  plus  beau  moment,  >  dit  Pique- Vinaigre  d'un  air 
de  reproche. 

Sans  le  Gros-Boiteux  qui  prévint  son  mouvement 
en  le  saisissant  rapidement  par  le  bras,  le  Squelette 
s'élançait  sur  Pique-Vinaigre. 


GRINGALET  ET  COLPE-EN-DEUX.  107 

«  Comment,  au  plus  beau  moment!  répondit  le 
gardien  en  se  retournant  vers  le  conteur. 

—  Je  crois  bien,  dit  Pique-Vinaigre,  vous  ne 
savez  pas  tout  ce  que  vous  allez  perdre.  Voilà  ce 
qu'il  y  a  de  plus  charmant  dans  mon  histoire  qui  va 
commencer... 

—  Ne  récoutez  donc  pas,  dit  le  Squelette  en 
contenant  à  peine  sa  fureur,  il  n'est  pas  en  train 
aujourd'hui  ;  moi  je  trouve  que  son  conte  est  bête 
comme  tout... 

— Mon  conte  est  bêle  comme  tout  ?  s'écria  Pique- 
Vinaigre  froissé  dans  son  amour-propre  de  narrateur! 
eh  bien,  gardien...  je  vous  en  prie,  je  vous  en  sup- 
plie... restez  jusqu'à  latin...  j'en  ai  au  plus  encore 
pour  un  bon  quart  d'heure...  d'ailleurs  votre  soupe 
est  froide...  maintenant  qu'est-ce  que  vous  risquez? 
Je  vas  chauffer  le  récit  pour  que  vous  ayez  encore 
le  temps  d'aller  manger  avant  que  nous  remontions 
à  nos  dortoirs. 

—  Allons,  je  reste,  mais  dépêchez-vous,  dit  le 
gardien  en  se  rapprochant. 

—  El  vous  avez  raison  de  rester,  gardien  ;  sans 
me  vanier,  vous  n'aurez  rien  entendu  de  pareil , 
surtout  à  la  fin  ;  il  y  a  le  triomphe  du  singe  et  de 
Gringalet...  escortés  de  tous  les  petits  montreurs  de 
bêtes  et  des  habitants  de  la  Petite-Pologne.  Ma 
parole  d'honneur,  ça  n'est  pas  pour  faire  le  fier, 
mais  c'est  vraiment  superbe... 


408  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX. 

—  Alors...  contez  vile,  mon  garçon,  s  dit  le 
gardien  en  revenant  auprès  du  poêle. 

Le  Squelette  frémissait  de  rage... 

11  désespérait  presque  d'accomplir  son  crime. 

Une  foisTheuredu  coucher  arrivée,  Germain  était 
sauvé  ;  car  il  n'habitait  pas  le  même  dortoir  que  son 
implacable  ennemi,  et  le  lendemain,  nous  l'avons 
dit,  il  devait  occuper  l'une  des  cellules  vacantes  à  la 
pistole. 

Puis  enfin  le  Squelette  reconnaissait,  aux  inter- 
ruptions de  plusieurs  détenus,  qu'ils  se  trouvaient, 
grâce  au  récit  de  Pique-Vinaigre,  transportés  dans 
un  milieu  d'idées  presque  pitoyables  ;  peut-être  alors 
n'assisteraient-ils  pas  avec  une  féroce  indifférence 
au  meurtre  affreux  dont  leur  impassibilité  devait  les 
rendre  complices. 

Le  Squelette  pouvait  empêcher  le  conteur  de  ter- 
miner son  histoire,  mais  alors  s'évanouissait  sa  der- 
nière espérance  de  voir  le  gardien  s'éloigner  avant 
l'heure  où  Germain  serait  en  sûreté. 

«  Ah  !  c'est  bêle  comme  tout  !  reprit  Pique- 
Vinaigre,  Eh  bien  !  l'honorable  société  va  juger  de 
la  chose... 

<  Il  n'y  avait  donc  pas  d'animal  plus  méchant 
«  que  le  grand  singe  Gargousse,  (jui  était  surtout 
«  aussi  acharné  que  son  maître  après  les  enfants... 
«  Qu'est- ce  que  fait  Coupe-cn-I)cux  pour  punir 
«   Gringalet  d'avoir  voulu  se  sauver?...  ça...  vous 


GP.INGALET  LT  COUPE-EN-DFXX.  109 

t  le  saurez  tout  à  rhciire  ;  en  allendant,  il  railrape 
«  donc  Tenfant,  le  refourre  dans  le  grenier  pour  la 

<  nuit,  en  lui  disant:  <  Demain  malin,  quand  tous 
c  tes  camarades  seront  partis,  je  t'empoignerai,  et 
c  tu  verras  ce  que  je  fais  à  ceux  qui  veulent  s'en- 

<  sauver  d'ici...  i 

i  Je  vous  laisse  à  penser  la  terrible  nuit  que 

<  passa  Gringalet.  Il  ne  ferma  presque  pas  l'œil  ;  il 
€  se  demandait  ce  que  Coupe-en-Deux  voulait  lui 
i  faire...  A  force  de  se  demander  ça,  il  finit  par 
c  s'endormir...  Mais  quel  sommeil  !. ..  Par  là-dessus 

<  il  eut  un  rêve...  un  rêve  affreux...  c'est-à-dire  le 
t  commencement...  vous  allez  voir... 

«   H  rêva  qu'il  était  une  de  ces  pauvres  mouches 

€  comme  il  en  avait  tant  fait  se  sauver  des  toiles 

c  d'araignées,  et  qu'à  son  tour  il  tombait  dans  une 

t  grande  et  forte  toile  où  il  se  débattait,  déballait 

c  de  toutes  ses  forces  sans  pouvoir  s'en  dépêtrer  ; 

i  alors  il  vovait  venir  vers  lui,  doucement,  iraîlreu- 

c  sèment,  une  espèce  de  monstre  qui  avait  la  figure 

«  de  Coupe-en-Deux  sur  un  corps  d'araignée... 

<  Mon  pauvre  Gringalet  recommençait  à  se  dé- 

€  ballre  comme  vous  pensez...  mais  plus  il  faisait 

«  d'efforts,  plus  il  s'enchevêlrait  dans  la  toile,  ainsi 

i  que  font  les  pauvres  mouches...  Enfin  l'araignée 

c  s'approche...  le  touche...  et  il  senties  grandes 

€  pattes  froides  et  velues  de  l'horrible  bête  l'attirer, 

«  l'enlacer...  pour  le  dévorer...  11  se  croit  mort... 


110  GRINGALET  ET  COUPE-EN-DEUX. 

mais  voilà  que  lout  à  coup  il  enlend  une  espèce 
de  petit  bourdonnement  clair,  sonore,  aigu,  et  il 
voit  un  joli  moucheron  d'or  qui  avait  une  espèce 
de  dard  fin  et  brillant  comme  une  aiguille  de 
diamant,  voltiger  autour  de  Taraignée  d'un  air 
furieux,  et  une  voix...  (  quand  je  dis  une  voix, 
figurez-vous  la  voix  d'un  moucheron  !  )  une  voix 
qui  lui  disait  :  Pauvre  petite  mouche...  tu  as  sauvé 
des  mouches...  Varaignée  ne... 
i  Malheureusement  Gringalet  s'éveilla  en  sur- 
saut... et  il  ne  vit  pas  la  fin  du  rêve  ;  malgré  ça, 
il  fut  d'abord  un  peu  rassuré  en  se  disant  :  <  Peut- 
être  que  le  moucheron  d'or  au  dard  de  diamant 
aurait  tué  l'araignée,  si  j'avais  vu  la  fin  du  songe.» 
«  Mais  Gringalet  avait  beau  se  bercer  de  cela 
pour  se  rassurer  et  se  consoler,  à  mesure  que  la 
nuit  finissait,  sa  peur  revenait  si  forte  qu'à  la  fin 
il  oublia  le  rêve,  ou  plutôt  il  n'en  retint  que  ce  qui 
était  eff^rayant  ;  la  grande  toile  où  il  avait  été  en- 
lacé et  l'araignée  à  la  figure  de  Coupe -en-Deux... 
Vous  jugez  quels  frissons  de  peur  il  devait  avoir... 
Dame!  jugez  donc,  seul...  lout  seul...  sans  per- 
sonne qui  voulût  le  défendre  ! 
f  Sur  le  matin,  quand  il  vit  le  jour  petit  à  petit 
paraître  par  la  lucarne  du  grenier,  sa  frayeur  re- 
doubla ;  le  moment  approchait  où  il  allait  se 
trouver  seul  avec  Coupe  en-Deux.  Alors  il  se  jeta 
à  genoux  au  milieu  du  grenier,  et  pleurant  à 


GRINGALET  ET  COLPE-EN-DEUX.  fil 

«  chaudes  larmes,  il  supplia  ses  camarades  de  de- 
i  mander  grâce  pour  lui  à  Coupe-enDeux,  ou  bien 
«  de  l'aider  à  se  sauver  s'il  y  avaii  moyen.  Ali  bien 
f  oui  ;  les  uns  par  peur  du  maître,  les  autres  par 
«  insouciance,  les  autres  par  méchanceté,  refusé- 
<  rent  au  pauvre  Gringalet  le  service  qu'il  leur 
«  demandait.  » 

—  Mauvais  galopins  !  dit  le  prisonnier  au  bonnet 
Lieu  ;  ils  n'avaient  donc  ni  cœur  ni  ventre  î 

—  C'est  vrai,  reprit  un  autre;  c'est  tannant  de 
voir  ce  petit  abandonné  de  la  nature  entière. 

—  Et  seul  et  sans  défense  encore,  reprit  le  pri- 
sonnier au  bonnet  bleu  ;  car  quelqu'un  qui  ne  peut 
que  tendre  le  cou  sans  se  regimber,  ça  fait  toujours 
piiié.  Quand  on  a  des  dénis  pour  mordre,  alors  c'est 
dilféreni  !...  ma  foi...  tu  as  des  crocs?...  eh  bien  ! 
montre-les  et  défends  ta  queue,  mon  cadet  ! 

—  C'est  vrai  !  dirent  plusieurs  détenus. 

—  Ah  çà  !  s'écria  le  Squelette  ne  pouvant  plus 
dissimuler  sa  rage  et  s'adressant  au  bonnet  bleu,  est- 
ce  que  tu  ne  te  tairas  pas,  toi?  est-ce  que  je  n'ai  pas 
dit  :  Silence  dans  la  pègre?...  Suis-je  ou  non  le 
prévôt,  ici...?   » 

Pour  toute  réponse,  le  bonnet  bleu  regarda  le 
Squelette  en  face,  puis  il  lui  fit  ce  gesie  gouailleur 
parfaitement  connu  des  gamins,  qui  consiste  à  ap- 
puyer sur  le  bout  du  nez  le  pouce  de  la  main  droite, 
ouverie  en  éventail,  et  à  appuyer  son  petit  doigt  sur 


112  GRINGALET  ET  COUPE-EN -DEIX. 

le  pouce  de  la  gauche,  étendue  de  la  mcmcmaniLTo. 

Le  bonnet  bleu  accompagna  celte  réponse  nmelia 
d'une  mine  si  grotesque  que  plusieurs  détenus  rirent 
aux  éclats,  tandis  que  d'autres,  au  contraire,  res- 
tèrent stupéfaits  de  Taudace  du  nouveau  prisonnier, 
tant  le  Squelette  était  redouté. 
?  Ce  dernier  montra  le  poing  au  bonnet  bleu  et  lui 
dit  en  grinçant  des  dents  : 

<  Nous  compterons  demain... 

—  Et  je  ferai  Taddition  sur  ta  frimousse...  je 
poserai  dix-sept  calottes  et  je  ne  retiendrai  rien...» 

De  crainte  que  le  gardien  n'eût  une  nouvelle  rai- 
son de  rester  afin  de  prévenir  une  rixe  possible,  le 
Squelette  répondit  avec  calme  : 

c  II  ne  s'agit  pas  de  ça,  j'ai  la  police  ducbauiïoir 
et  l'on  doit  m'écouter,  n'est-ce  pas,  gardien  ? 

—  C'est  vrai,  dit  le  surveillant.  N'interrompez 
pas.  Et  toi,  continue,  Pique-Vinaigre;  maisdépêcbe- 
toi,  mon  garçon.  > 


M 


LL  llilO-MlUL  DE  Oi.l.NOALLl  Ll  i>L  GAKoOLb:>i:. 


«    Pour  lurs  donc,   reprit  Pi(iuo-Viiiai|^rc  coii- 

«  liiiuanl  son  récit,  Gringalet,  se  voyant  abandonné 

«  de  tout  le  monde,  se  résigne  à  son  malheureux. 

«  sort.  Le  grand  jour  vient  ,  et  tous  les  enfants 

<i  s'apprêtent  à  décaniller  avec  leurs  bêles.  CoujiC- 

«  en-Deux  ouvre  la  trappe  cl  fait  Tappel  pour  don- 

«  ncr  à  chacun  son  morceau  de  pain  ;  tous  descen- 

8  dent  par  réchclle ,  et  Gringalet  ,  plus  mort  que 

<  vif,  rencogné  dans  un  coin  du  grenier  avec  sa 

<  tortue ,  ne  bougeait  pas  plus  qu'elle  ;  il  regardait 
«  ses  compagnons  s'en  aller  les  uns  après  les  autres  ; 
c  il  aurait  donné  bien  des  choses  pour  pouvoir  faire 
«  comme  eu.%,     Enfiu  h  ;K-iî.;u  iraiife  le  £;renier. 


lu  LE  TRIOMPHE  DE  GRINGALET 

I  Le  cœur  battait  bien  fort  au  pauvre  enfant;  il 

«  espérait  que  peut-être  son   maître  Toublierait. 

<  Ab  !  bien  oui,  voilà  qu'il  entend  Coupe-en-Deux, 
€  qui  était  resté  au  pied  de  Tcchelle ,  crier  d'une 
c  grosse  voix  : 

i   —  Gringalet  !...  Gringalet  !... 

<  —  Me  voilà  ,  mon  maître. 

<  —  Descends  tout  de  suite ,  ou  je  te  vais  cbcr- 

<  cher,  >  reprend  Coupe-en-Deux. 

c  Pour  le  coup,  Gringalet  se  croit  à  son  dernier 
«   jour. 

<  —  Allons,  qu'il  se  dit  en  tremblant  de  tous  ses 
î  membres  et  en  se  souvenant  de  son  rêve,  te  voilà 

<  dans  la  toile ,  petit  moucheron  ;  l'araignée  va  te 

<  manger.  > 

<  Après  avoir  déposé  tout  doucement  sa  tortue 
i  par  terre,  il  lui  dit  comme  un  adieu ,  car  il  avait 
«  fini  par  s'attacher  à  cette  bête;  il  s'approche  de 
€  la  trappe.  Il  mettait  le  pied  sur  le  haut  de  l'échelle 
c  pour  descendre  ,  quand  Coupe-en-Deux  ,  le  pre- 
f  nant  par  sa  pauvre  jambe  maigre  comme  un  fu- 
c  seau  ,  lira  si  fort ,  si  brusquement ,  que  Gringalet 
c  dégringola  et  se  rabota  toute  la  figure  le  long  de 
«  l'échelle.  > 

—  Quel  dommage  que  le  doyen  de  la  Petite-Po- 
logne ne  se  soit  pas  trouvé  là  !...  quelle  danse  à 
Coupe-en-Deux  !  dit  le  bonnet  bleu;  c'est  dans  ces 
momênts4à  qu'il  e«t  bon  d'être  fort... 


ET  DE  GARGOLSSt.  U3 

t   —  Oui ,  mon  garçon  ;  mais  malheureusement 

€  le  doyen  ne  se  trouvait  pas  là...  Coupe-en-Deux 

c  vous  prend  donc  Tenfant  par  la  peau  de  son  pan- 

<  talon  et  l'emporte  dans  son  chenil ,  où  il  gardait 
c  le  grand  singe  attaché  au  pied  de  son  lit.  Rien 
i  qu'à  voir  seulement  l'enfant,  voilà  la  mauvaise 
«  bete  qui  se  met  à  bondir,  à  grincer  des  dents 
€  comme  un  furieux ,  à  s'élancer  de  toute  la  lon- 
i  gueur  de  sa  chaîne  à  l'encontre  de  Gringalet 

<  comme  pour  le  dévorer.  > 

—  Pauvre  Gringalet,  comment  te  tirer  de  là  ? 

—  Mais  s'il  tombe  dans  les  pattes  du  singe,  il  est 
étranglé  net  ! 

—  Tonnerre...  ça  donne  la  petite  mort,  dit  le 
bonnet  bleu  ;  moi ,  dans  ce  moment-ci ,  je  ne  ferais 
pas  de  mal  à  une  puce. . .  Et  vous  ,  les  amis  ? 

—  Ma  foi ,  ni  moi  non  plus. 

—  Ni  moi.  > 

  ce  moment  la  pendule  de  la  prison  sonna  le 
troisième  quart  de  trois  heures. 

Le  Squelette  ,  craignant  de  plus  en  plus  que  le 
temps  ne  lui  manquât,  s'écria,  furieux  de  ces  inter- 
ruptions qui  semblaient  annoncer  que  plusieurs  dé- 
tenus s'apitoyaient  réellement  : 

<  Silence  donc  dans  la  pègre!.,.  Il  n'en  finira 
jamais ,  ce  conteur  de  malheur ,  si  vous  parlez  au- 
tant que  lui  !  > 

Le$  interrupteurs  se  turent. 


116  LE  TRIOMPHE  DE  GRINGALET 

Pique-Vinaigre  continua  : 

«  Quand  on  pense  que  Gringalet  avait  eu  toutes 
(  les  peines  du  monde  à  s'habituer  à  sa  tortue  ,  et 
«  que  les  plus  courageux  de  ses  camarades  trem- 
€  Liaient  au  seul  nom  de  Gargousse ,  on  se  figure 
c  sa  terreur  quand  il  se  voit  apporter  par  son  maître 
c  tout  près  de  ce  gueux  de  singe. 
:  «  —  Grâce!...  mon  maître,  criait-il  en  claquant 
«  ses  deux  mâchoires  Tune  contre  Tautrc  ,  comme 
«  s'il  avait  eu  la  fièvre ,  grâce  !  mon  maître  ,  je  no 
«  le  ferai  plus,  je  vous  le  promets  !... 

«  Le  pauvre  petit  criait  :  Je  ne  le  ferai  plus  !  sans 
«  savoir  ce  qu'il  disait ,  car  il  n'avait  rien  à  se  rc- 
«  prêcher.  Mais  Coupe-en-Dcux  se  moquait  bien  de 
«  ça...  Malgré  les  cris  de  l'enfant,  qui  se  débattait, 
d  il  le  met  à  la  portée  de  Gargousse,  qui  saute 
î   dessus  et  Tempoigne...  » 

Une  sorte  de  frémissement  circula  dans  l'audi- 
toire de  plus  en  plus  attentif. 

1  Comme  j'aurais  été  bcte  de  m'en  aller  !  i  dit  le 
gardien  en  se  rapprochant  davantage  des  groupes. 

«  Et  ça  n'est  rien  encore  ;  le  plus  beau  n'est  pas 
€  là,  reprit  Pique-Vinaigre.  Dès  que  Gringalet  sen- 
<  tit  les  pattes  froides  et  velues  du  grand  singe  qui 
«  le  saisissaii  par  le  cou  et  par  la  tète,  il  se  crut  dé- 
«  Yoré,  eut  comme  le  délire  ,  et  se  mit  à  crier  avec 
u  des  gémissements  qui  auraient  attendri  un  tigre  : 

<  —  L'araiguéc  de  mon  lêvo  ,  mon  bon  Dieu  !... 


ET  DE  GARGOUSSE.  1  17 

<  l'araignée  de  mon  rêve. . .  Petit  moucheron  d'or.. . 
c   à  mon  secours  ! 

<  — Veux-lu  te  laire...  veux-tu  te  taire  !...  »  lui 

i  disait  Coupe-en-Deux  en  lui  donnant  de  grande 

<  coups  de  pied  ,  car  il  avait  peur  qu'on  entendît  ses 

<  cris  ;  mais  au  bout  d'une  minute  il  n'y  avait  plus 
i  de  risque,  allez!  le  pauvre  Gringalet  ne  criait 
i  plus,  ne  se  déballait  plus,   a  genoux  et  blanc 

<  comme  un  linge  ,  il  fermait  les  yeux  et  grelolla  t 
i  de  tous  ses  membres  ni  plus  ni  moins  que  par  un 
«  froid  de  janvier;  pendant  ce  temps-là  ,  le  singe 

<  le  ballait ,  lui  lirait  les  cheveux  et  Tégraiignait  ; 

<  et  puis  de  temps  en  temps  la  médian  le  bêle  s'ar- 

<  rêtait  pour  regarder  son  maître  ,  absolument 
i  comme  s'ils  s'étaient  entendus  ensemble.  Coupe- 
i  en-Deux  ,  lui ,  riait  si  fort  !  si  fort  !  que  si  Grin- 

<  galet  eut  crié,  les  éclats  de  rire  de  son  maître 
I  auraient  couvert  ses  cris.  On  aurait  dit  que  ça 
«  encourageait  Gargousse,  qui  s'acharnait  de  plus 

<  belle  après  renfant.  » 

—  Ah  !  iiredin  de  sin£;e  !  s'écria  le  bonnet  bleu. 
Si  je  l'avais  tenu  par  la  queue,  j'aurais  mouliné  avec 
loi  comme  avec  une  fronde ,  et  je  t'aurais  cassé  la 
tête  sur  un  pavé. 

—  Gueux  de  singe  1  il  élait  méchant  comme  un 
homme  ! 

—  Il  n'y  a  pas  d'homme  si  méchant  que  ça  ! 

I  —  Pas  si  méchant  !  reprit  Pique- Vinaigre.  Et 


418  LL  TLICMPUE  1>E  GRINGALET 

f  Coupe-en-Deux  donc?  Jugez-en...  voilà  ce  qu'il 
c  fait  après  :  il  délache  du  pied  de  son  lit  la  chaîne 
i  de  Gargousse  ,  qui  était  très-longue  ,  il  retire  un 
«  moment  de  ses  pattes  Tenfant  plus  mort  que  vif, 
«  et  renchaîne  de  Tautre  côté,  de  façon  que  Grin- 
t   galet  était  à  un  bout  de  la  chaîne  et  Gargousse  à 

<  Taulre  ,  tous  les  deux  attachés  par  le  milieu  des 
c  reins,  et  séparés  entre  eux  par  environ  trois  pieds 
«   de  dislance.  > 

—  Voilà-t-il  une  invention  ! 

—  C'est  vrai ,  il  y  a  des  hommes  plus  méchants 
que  les  plus  méchantes  bêles. 

«  —  Quand  Coupe-en-Deux  a  fait  ce  coup-là  ,  il 
I  dit  à  son  singe ,  qui  avait  Tair  de  le  comprendre  , 
€   car  ils  méritaient  bien  de  s'entendre  : 

«  —  Attention  ,  Gargousse  !  on  t'a  montré ,  c'est 
î  toi  qui  à  ton  tour  montreras  Gringalet  ;  il  sera  ton 
i  singe.  Allons,  houpi  debout,  Gringalet,  ou  je  dis 
I   à  Gargousse  de  piller  sur  loi...  » 

<  Le  pauvre  enfant  était  retombé  à  genoux ,  joi- 
t  gnant  les  mains,  mais  ne  pouvant  plus  parler  ;  on 
i  n'enlendail  que  ses  dents  claquer. 

i  —  Tiens,  fais-le  marcher,  Gargousse,  se  mit  à 
c  dire  Coupe-en-Deux  à  son  singe,  et  s'il  rechigne, 
i   fais- lui  comme  moi...  » 

<  Et  en  même  temps  il  donne  à  l'enfant  une  dé- 
«   gelée  de  coups  de  houssine,  puis  il  remet  la  ba- 

<  guette  au  singe. 


ET  DE  GAilGOLSSE.  i[9 

<    Vous  savez  comme  ces  animaux  sont  imilaleii:« 

î  de  leur  nalure ,  mais  Gargousse  l'était  plus  que 

<  non  pas  un  ;  le  voilà  donc  qui  prend  la  lioussinc 
i  d'une  maiii  cl  londje  sur  Gringalet,  qui  est  bien 
«  obligé  de  se  lever.  L'ne  fois  debout ,  il  était ,  m.» 

<  foi,  à  peu  près  de  la  même  taille  que  le  singe  ;  alors 

<  Coupe-en- Deux  son  de  sa  chambre  et  descend 
i  Tescalier  en  appelant  Gargousse,  et  Gargousse  le 
f  suit  en  chassant  Gringalet  devant  lui  à  grands 
«  coups   de   houssine  ,   comme  s'il  avait  été  son 

<  esclave. 

«    Ils  arrivent  ainsi  dans  la  petite  cour  de  la  ma- 

<  surede  Coupe-en  Deux.  C'est  là  où  il  comptait  s'a- 

<  muser  ;  il  lerme  la  porte  de  la  ruelle,  et  fait  signe 
f  à  Gargousse  de  faire  courir  Tenfanl  devant  lui  tout 
^   autour  de  la  cour  à  grands  coups  de  houssine. 

*   Le  singe  obéit ,  et  se  met  à  courser  ainsi  Grin- 

<  galet  en  le  battant,  pendant  que  Coupe-en-Deux 
*  se  tenait  les  côtes  de  rire.  Vous  croyez  que  celle 

<  méchanceté-là  devait  lui  suffire?  Ah  !  bien  oui  !... 
€  ce  n'était  rien  encore.  Gringalet  en  avait  été  quitte 
«  jusque-là  pour  des   égratignures  ,  des  coups  de 

<  houssine  et  une  peur  horrible.  Voilà  ce  qu'ima- 
i  gine  Coupe-en-Deux  : 

i    Pour  rendre  le  singe  furieux  contre  renfanl  qui 

<  tout  essoufflé  était  déjà  plus  mort  que  vif,  il 
€  prend  Gringalet  par  les  cheveux ,  fait  semblant 

<  de  l'accabler  de  coups  et  de  le  mordre ,  et  il  le 


120  LE  triomphk  de  gringalet 

<  rend  à  Gargousse  en  lui  criant  :  «  l^ille...  pille...  i  et 
I  ensuite  il  lui  monlre  un  morceau  de  cœur  de  niou- 
*   ion  comme  pour  lui  dire  :  Ça  sera  la  récompense... 

«  Oh!  alors,  mes  amis,  vraimenl  c'élaii  un 
i   speclacle  terrible.... 

i   Figurez-vous  un  grand  singe  roux  à  museau 

<  noir,  grinçant  des  dents  comme  un  possédé,  et 
»  se  jetant  furieux  ,  quasi  enragé  ,  sur  ce  pauvre 
«    malheureux  ,  qui  ,   ne  pouvant  pas  se  défendre  , 

<  avait  été  renversé  du  premier  coup  et  s'était  jeté 
i  à  plat  ventre,  la  face  contre  terre,  pour  n'être 
I  pas  dévisagé.  Voyant  ça  ,  Gargousse ,  que  son 
€  maître  aguichait  toujours  contre  Tenfanl ,  monte 
t  sur  son  dos  ,  le  prend  par  le  cou  et  commence  à 
t   lui  mordre  au  sang  le  derrière  de  la  tête. 

€  —  Oh!  Taraignée  !...  de  mon  rêve...  Tarai- 
i  gnée!...  t  criait  Gringalet  d'une  voix  étouffée, 
i   se  croyant  bien  mort  cette  fois. 

i  Tout  à  coup  on  entend  Irapper  à  la  porte. 
t    Pan  !...  pan  !...  pan  !...  » 

—  Âh  !  le  doyen  I...  s'écrièrent  les  prisonniers 
avec  joie.  Enfin  !  !  ! 

«  —  Oui  ,  cette  fois  c'était  lui ,  mes  amis  ;  il 
4    criait  à  travers  la  porte  ; 

€    — Ouvriras-tu,    Coupe-en-Deux  ?   ouvriras- 

<  lu?...  ^e  lais  pas  le  sourd  ;  car  je  te  vois...  par 
i   le  trou  de  la  serrure  !  > 

<    Le  montreur  de  bêles,  forcé  de  répondre ,  s'en 


ET  DE  GARGOLSSE.  121 

<  va  loul  grognant  ouvrir  au  doyen,  qui  élail  un 
«  gaillard  solide  comme  un  ponl ,  malgré  ses  cin- 

<  quanle  ans,  el  avec  lequel  il  ne  fallait  pas  badiner 

<  quand  il  se  fâchait. 

t  Qu'esl-ce  que  vous  me  vouli'z?  lui  dii  Coupe- 
«    en -Deux  en  enlre-bàillant  la  porte. 

I  —  Je  veux  te  parler,  i  dit  le  doyen  qui  entra 
»    presque  de  force  dans  la  petite  cour  ;  puis,  voyant 

<  le  singe  toujours  acliariié  après  Gi  ingalet,  il  court, 
î    vous  empoigne  Gargousse  par  la  peau  du  cou  , 

veut  Tarraclier  de  dessus  Tenfanl  et  le  jeter  à  dix 
pas;  mais  il  s'aperçoit  seulement  alors  que  Tenfant 
élail  encliaîné  au  singe.  Voyant  ça  ,  le  doyen  re- 
garde Coupe-en-Deux  d'un  air  terrible  et  lui  crie  : 
Viens  tout  de  suite  désenchaîner  ce  petit  malheu- 
reux !  > 
♦  Vous  jugez  de  la  joie,  de  la  surprise  de  Gringalet, 

<  qui,  à  demi  mort  de  frayeur  ,  se  voit  sauvé  si  à 
t  propos...  et  comme  par  miracle.  Aussi  il  ne  put 
«   s'empêcher  de  se  souvenir  du  moucheron  d'or  de 

<  son  rêve  ,  quoique  le  doyen  n'eût  pas  l'air  d'un 
i   moucheron,  le  gaillard,  tant  s'en  faut...  > 

—  Allons ,  dit  le  gardien  en  faisant  un  pas  vers 
la  porte,  voilà  Gringalet  sauvé,  je  vais  manger  ma 
8ouj)e. 

—  Sauvé  !  s'écria  Pique-Vinaigre ,  ah  bien  oui , 
sauvé!  il  n'est  pas  au  bout  de  ses  peines ,  allez,  le 
pauvre  Gringalet. 


122  LE  TRIOMPHE  DE  GRINGALET 

—  Vraiment?  dirent  quelques  détenus  avec  in- 
lérêt. 

—  Mais,  qu'est-ce  donc  qui  va  lui  arriver?  reprit 
le  gardien  en  se  rapprochant. 

—  Restez,  gardien,  vous  le  saurez,  reprit  le 
conteur. 

—  Diable  de  Pique-Vinaigre,  il  vous  fait  faire  tout 
ce  qu'il  veut,  dit  le  gardien  ;  ma  foi,  je  reste  encore 
un  peu.  » 

Le  Squelette,  muet,  écumait  de  rage. 
Pique-Vinaigre  continua. 

<  —  (]oupe-en-Dcux ,  qui  craignait  le  doyen 
t   comme  le  feu ,  avait ,  tout  en  grognant ,  détaché 

<  l'enfant  de  la  chaîne;  quand  c'est  fait,  le  doyen 
«   jelle  Gargousse  en  l'air,  le  reçoit  au  bout  d'un 

<  grandissime  coup  de  pied  dans  les  reins  ,  et  Ten- 
i  voie  rouler  à  dix  pas...  Le  singe  crie  comme  un 
i  brûlé,  grince  des  dents,  mais  il  se  sauve  lestement 
i    et  va  se  réfugier  au  faîte  d'un  petit  hangar  d'où  il 

<  montre  le  poing  au  doyen. 

«  — Pourquoi  battez-vous  mon  singe?  dit  Coupe- 

<  en-Deux  au  doyen. 

«  —  Tu  devrais  me  demander  plutôt  pourquoi  je 

<  ne  te  bats  pas  toi-même...  Faire  ainsi  souffrir  cet 

<  enfant  î  Tu  l'es  donc  soùlé  de  bien  bonne  heure 
«    ce  matin? 

c  —  Je  ne  suis  pas  plus  soiil  que  vous  ;  j'appre- 
je  veux  donner  une 


ET  DE  GARGOL'SSE,  tî3 

<  représentnlion    où    lui    et    Gringalet   paraîtront 

<  ensemble  ;  je  fais  mon  état ,  de  quoi  vous  mêlez- 
«    vous  ? 

<  —  Je  me  mêle  de  ce  qui  me  regarde.  Ce  ma- 

«  tin,  en  ne  voyant  pas  Gringalet  passer  devant  ma 

<  porte  avec  les  autres  enfants,  je  leur  ai  demandé 

<  où  il  était  ;  ils  ne  m'ont  pas  répondu  ,  ils  avaient 
c  Tair  embarrassés  ;  je  le  connais  ,  j'ai  deviné  que 

<  lu  ferais  quelque  mauvais  coup  sur  lui ,  et  je  ne 

<  me  suis  pas  trompé.  Écoute-moi  bien  ;  toutes  les 

<  fois  que  je  ne  verrai  pas  Gringalet  passer  devant 
i  ma  porte  avec  les  autres  le  malin  ,  j'arriverai  ici 
«  dare-dare ,  et  il  faudra  que  tu  me  le  montres  ,  ou 

<  sinon...  je  t'assomme... 

c  —  Je  ferai  ce  que  je  voudrai,  je  n'ai  pas  d'ordre 

<  à  recevoir  de  vous,  lui  répondit  Coupe-en-Deux , 
€  irrité  de  cette  menace  de  surveillance.  Vous  n'as- 
«  sommerez  rien  du  tout,  et  si  vous  ne  vous  en  allez 
«    pas  d'ici,  ou  si  vous  revenez...  je  vous... 

t  —  Vli-vlan,  fit  le  doyen  en  interrompant  Coupe- 
«  en-Deux  par  un  duo  de  calottes  à  assommer  un 
«  rhinocéros,  voilà  ce  que  lu  mérites  pour  répondre 
«   ainsi  au  doyen  de  la  Pelile-Pologne.  » 

—  Deux  calottes,  c'était  bien  maigre ,  dit  le  bon- 
net bleu  ;  à  la  place  du  doyen  ,  je  lui  aurais  trempé 
une  drôle  de  soupe  grasse. 

—  Et  il  ne  l'aurait  pas  eu  volée  ,  ajouta  un 
détenu. 


<a  1  LE  TRIOMPHE  DE  GUI.NGALET 

i  —  Le  doyen ,  reprit  Pique-Vinaigre,  en  aurait 

i  mangé  dix  comme  Coupe-en-Deux.  Le  montreur 

«  de  bêtes  fut  donc  obligé  de  mettre  les  calottes  dans 

«i  son  sac  ;  mais  il  n'était  pas  moins  furieux  d'être 

<  battu  ,  et  surtout  d'être  battu  devant  Gringalet, 
t  Aussi ,  à  ce  moment  même  ,  il  se  promit  de  s'en 

<  venger,  et  il  lui  vint  une  idée  qui  ne  pouvait  venir 

<  qu'à  un  démon  de  méchanceté  comme  lui-.  Pen- 

<  dant  qu'il  ruminait  cette  idée  diabolique  en  se  frot- 
t  tant  les  oreilles,  le  doyen  lui  dit  : 

t  —  Rappelle- toi  que  si  tu  l'avises  de  faire  encore 
<!  souffrir  cet  enfant,  je  te  forcerai  à  filer  de  la 
€  Petite-Pologne,  toi  et  les  bêtes,  sans  quoi  j'araeu- 
«    terai  tout  le  monde  contre  toi  ;  lu  sais  qu'on  te 

<  déteste  déjà  ,  aussi  on  le  fera  une  conduite  dont 
t   ton  dos  se  souviendra,  je  t'en  réponds.  » 

<  En  traître  qu'il  était ,  et  pour  pouvoir  exécuter 
«  son  idée  scélérate,  au  lieu  de  continuer  à  se  fâcher 
«  contre  le  doyen,  Coupe-en-Deux  fait  le  bon  chien, 
«    et  dit  d'un  air  câlin  : 

c  —  Foi  d'homme ,  doyen  ,  vous  avez  tort  de 

<  m'avoir  battu  ,  et  de  croire  que  je  veux  du  mal  à 

<  Gringalet  ;  au  contraire,  je  vous  répète  que  j'ap- 
«  prenais  un  nouveau  tour  à  mon  singe;  il  n'est  pas 
«  commode  quand  il  se  rebiffe,  et  dans  la  bagarre, 
i   le  petit  a  été  mordu,  j'en  suis  fâché. 

I  —  Hum!...  fit  le  doyen  en  le  regardant  de 
i   travers,    est-ce  bien  vrai  ce  que  lu  me  dis  là? 


ET  DE  GAHGOUSSE.  123 

»  D':ulleurs ,  si  lu  veux  apprendre  un  tour  à  ion 

«  singe,  pourquoi  rallaches-tu  à  Gringalel? 

I  —  Parce  que  Gringalet  doit  être  aussi  du  tour, 

f  Voilà  ce  que  je  veux  faire  :  j'habillerai  Gargousse 

t  avec   un    habit  rouge  et  un  chapeau   à  plumes 

f  comme  un  marchand  de  vulnéraire  suisse  ;  j'as- 

t  soirai  Gringalet  dans  une  petite  chaise  d'enfant, 

<  puis  je  lui  mettrai  une  serviette  au  cou,  et  le  singe, 
«  avec  un  grand  rasoir  de  bois,  aura  l'air  de  lui  faire 
*  la  barbe,  i 

t  Le  doyen  ne  put  s'empêcber  de  rire  à  celte  idée. 

«  —  rs"est-ce  pas  que  c'est  farce?  reprit  Coupe- 
cn-Deux  d'un  airsournois. 

<  —  Le  fait  est  que  c'est  farce  ,  dit  le  doyen  , 
i  d'autant  plus  qu'on  dit  ton  gueux  de  singe  assez 
«  adroit  et  assez  malin  pour  jouer  une  parade  pa- 
«   reille, 

9.  —  Je  le  crois  bien...  Quand  il  m'aura  vu  cinq 
«  ou  six  fois  faire  semblant  de  raser  Gringalet,  il 
i  m'imitera  avec  son  grand  rasoir  de  bois  ;  mais 
€  pour  ça  il  faut  qu'il  s'habitue  à  l'enfant;  aussi  je 
«   les  avais  attachés  ensemble. 

i  —  Mais  pourquoi  as-tu  choisi  Gringalel  plutôt 
«   qu'un  autre? 

,  —  Parce  qu'il  est  le  plus  petit  de  tous,  et 
(   qu'étant  assis  Gargousse  sera  plus  grand  que  lui  ; 

<  d'ailleurs,  je  voulais  donner  la  moitié  de  la  recette 
i   à  Gringalet. 


!2G  LE  TRIOMPHE  DE  GRIMGALET 

«  —  Si  c'est  comme  cela  ,  dit  le  doyen  rassuré 
«  par  rhypocrisie  du  montreur  de  bêtes,  je  regrette 
t   la  tournée  que  je  t'ai  donnée;  alors  mets  que  c'est 

<  une  avance...    » 

<  Pendant  le  temps  que  son  maître  parlait  avec 
«  le  doyen  ,  Gringalet ,  lui ,  n'osait  pas  souffler  ;  il 
4  tremblait  comme  la  feuille,  et  mourait  d'envie  de 
«  se  jeter  aux  pieds  du  doyen  pour  le  supplier  de 
€    l'emmener  de  chez  le  monireur  de  bêtes  ;  mais  le 

<  courage  lui  manquait ,  et  il  recommençait  à  se 
«  désespérer  tout  bas  en  disant  :  <  Je  serai  comme 
«  la  pauvre  mouche  de  mon  rêve ,  l'araignée  me 
«  dévorera  ;  j'avais  tort  de  croire  que  le  mouche- 
«  ron  d'or  me  sauverait. 

<  —  Allons,  mon  garçon,  puisque  le  père  Coupe- 
€  en-Deux  te  donne  la  moitié  de  la  recelte,  ça 
«   doit  t'encouragera  t'habiluer  au  singe...  Bah 

«   bah  !  tu  t'y  feras  ,  et  si  la  recelte  est  bonne  ,  tu 

<  n'auras  pas  à  te  plaindre. 

<  —  Lui  !  se  plaindre  !   Est-ce  que  lu  as   à   le 

<  plaindre? lui  demanda  son  maîlre  en  le  regardant 
€    à  la  dérobée  d'un  air  si  terrible,  que  l'enfant  au- 

<  rait  voulu  être  à  cent  pieds  sous  terre. 

«  —  Non...  non...  mon  maîlre,  répondit-il  en 
I    balbulianl. 

<  —  Vous  voyez  bien,  doyen,  dilCoupe  en-Deux, 

<  il  n'a  jamais  eu  à  se  plaindre;  je  ne  veux  que 
c  son  bien  après  tout.  Si  Gargousse  Ta  égraligné 


ET  DE  GARGOUSSE.  «2  7 

«  une  première  fois,  cela  n'arrivera  plus,  je  vous  le 
€   promets  ;  j'y  veillerai. 

c  —  A  la  bonne  heure!  Ainsi,  loul  le  monde 
«  sera  conlent. 

<  —  Gringalet  tout  le  premier,  dit  Coupe-en- 
«   Deux.  N'est-ce  pas  que  tu  seras  content? 

i  — Oui,  oui...  mon  maître...  ,  dit  renfant  tout 
«    tremblant. 

<  —  El  pour  le  consoler  de  les  égralignures ,  je 
i  le  donnerai  la  part  d'un  bon  déjeuner,  car  le 
I  doyen  va  m'envoyer  un  plat  de  côteleiles  aux 
t  cornichons ,  quatre  bouteilles  de  vin  et  un  demi- 
€   setier  d'eau-de-vie. 

<  — A  ton  service,  Coupe-en-Deux ,  ma  cave  et 

<  ma  cuisine  luisent  pour  tout  le  monde.    î 

i  Au  fond,  le  doyen  étiiit  brave  homme,  mais  il 
f  n'était  pas  malin  et  il  aimait  à  vendre  son  vin  et 
*  son  fricot  aussi.  Le  gueux  de  Coupe-en-Deux  le 
«  savait  bien  ,  vous  voyez  qu'il  le  renvoyait  conlent 
I  de  lui  vendre  à  boire  et  à  manger,  et  rassuré  sur 
I    le  sort  de  Gringalet. 

«  Voilà  donc  ce  pauvre  petit  retombé  au  pouvoir 

<  de  son  maître.  Dès  que  le  doyen  a  les  talons  lour- 
«   nés,  Coui)e-en-Deux  montre  l'escalier  à  son  pàli- 

<  ras  et  lui  ordonne  de  remonter  vite  dans  son 
«  grenier;  l'enfant  ne  se  le  fait  pas  dire  à  deux  fois, 
f    il  s'en  va  tout  effiayé. 

<  —  Mon  bon  Dieu  !  je  suis  perdu  ,  )  s'écrie-l-il 


i2B  LE  TRIOMPHE  DE   GlilNGALET 

«  en  se  jelanl  sur  la  ])aille ,  à  côié  de  sa  lorlue  ,  ei 

«  en  pleurant  à  chaudes  larmes.  11  élail  là  de|)uis 

<  une  bonne  heure,  à  sangloter,  lorsqu'il  eniend 

<  la  grosse  voix  de  Coupe-en -dt^us  qui  rappelait... 
€  Ce  qui  augmentait  encore  la  peur  de  Gringalet, 

<  c'est  qu'il  lui  semblait  que  la  voix  de  son  maître 
»  n'éiait  pas  comme  à  l'ordinaire  : 

<  — pescendras-tubieniôl?  î  reprend  le  montreur 

<  de  bêles  avec  un  tonnerre  de  jurements. 

«   L'enfant  se  dépêche  vile  de  descendre   par 

I  l'échelle  ;  à  peine  a-t-il  mis  pied  par  terre  ,  que 

«  son  maître  le  prend  et  l'emporte  dans  sa  chambre 

i  en  trébuchant  à  chaque  pas  ,  car  Coupe-en-Deux 

«  avait  tant  bu  ,  tant  bu  ,  qu'il  était  soûl  comme 

4  une  grive  et  qu'il  se  tenait  à  peine  sur  ses  jambes; 

c  son  corps  se  penchait  tantôt  en  avant,  tantôt  en 

«  arrière,  et  il  regardait  Gringalet  en  roulant  des 

<  yeux  d'un  air  féroce,  mais  sans  parler;  il  avait , 
«  comme  on  dit,  la  bouche  trop  épaisse  :  jamais 

<  l'enfaiit  n'en  avait  eu  plus  peur. 

<  Gargousse  était  enchaîné  au  pied  du  lit. 

<  Au  milieu  de  la  chambre  il  y  avait  une  chaise, 

<  avec  une  corde  pendant  au  dossier. 

<  —  Ass...  assis-loi...   là...    >  continua  Pique- 

<  Vinaigre  en  imitant,  jusqu'à  la  fin  de  ce  récit,  le 
t    bégayement  empâté  d'un  homme  ivie,  lorsqu'il 

<  lais;iit  parler  Cuupe-en-Deux. 

t'  Gringalet  s'assied  tout  iremblant;  alors  Coupe- 


ET  DE  GAIIGOUSSE.  129 

<  en-Deux,  toujours  sans  parler,  renlorlille  de  la 
i  grande  corde  et  l'altache  sur  la  chaise,  et  cela  pas 

<  facilement,  car  quoique  le  montreur  de  bêles  eût 
f  encore  un  peu  de  vue  et  de  connaissance  ,  vous 
«  pensez  qu'il  faisait  les  nœuds  doubles.  Enfin  voilà 
«  Gringalet  solidement  amarré  sur  sa  chaise. 

»  — Mon  bon  Dieu  î  mon  bon  Dieu  !  murmurait-il. 

<  Cette  fois,  personne  ne  viendra  me  délivrer.  » 

<    Pauvre  petit,  il  avait  raison,  personne  ne  pou- 

<  vail,  ne  devait  venir,  comme  vous  allez  le  voir  ; 

<  le  doyen  était  parti  rassuré,  Coupe-en-Deux  avait 
1    fermé  la  porte  de  sa   cour  en  dedans  à  double 

<  tour ,  mis  le  verrou  ;  personne  ne  pouvait  donc 
i    venir  au  secours  de  Gringalet.   > 

—  Oh  !  pour  celte  fois  ,  se  dirent  les  prisonniers 
impressionnés  par  ce  récit,  Gringalet,  lu  es  perdu... 

—  Pauvre  petit... 

—  Quel  dommage  ' 

—  S'il  ne  fallait  que  donner  vingt  sous  pour  le 
sauver,  je  les  donnerais. 

—  Moi  aussi. 

—  Gueux  de  Coupe-en-Deux  ! 

—  Qu'est-ce  qu'il  va  lui  faire?  > 
Pique-Vinaigre  continua  : 

€  Quand  Gringalet  fut  bien  allaché  sur  sa  chaise, 
ï  son  mailre  lui  dit  (et  le  conteur  imita  de  nou- 
i  veau  l'accentd'un  homme  ivre)  :<Âh!...  gredin... 
«   c'est  loi...  qui  as  éié  cause  que...  que  j'ai  éié 


<30  LE  TRIOMPHE  DE  GRINGALET 

i   bailu  par  le  doyen...  lu...  vas  mou...  mourir...  » 

<  Et  il  lire  de  sa  poche  un  grand  rasoir  lout  fraî- 
i   cliement  repassé  ,  l'ouvre  ,  et  prend  dune  main 

<  Gringalet  par  les  cheveux...  » 

Un  murmure  d'indignaiion  et  dhorreur  circula 
parmi  les  détenus  cl  interrompit  un  moment  Pique- 
Vinaigre,  qui  reprit  : 

i   A  la  vue  du  rasoir,  Tenfant  se  mil  à  crier  : 
«   — Grâce!  mon  maître...  grâce  I   ne  me  lucz 

<  pas  I 

t  — Va,  crie...  crie...  môme...  tu  ne  crieras 
«   pas  longtemps,  répond  Goupe-en-Deux. 

€  —  Moucheron  d'or  !  moucheron  d'or  !  à  mon 

<  secours  !  cria  le  pauvre  Gringalet  presque  en  dé- 
€  lire  ,  et  se  rappelant  son  rêve  qui  l'avait  tant 
c    frappé  ;  voilà  Taraignée  qui  va  me  tuer! 

<  — Ah  I  lum'app...  lu  m'appelles...  araignée, 
«    loi...,  dit  Coupe-en-Deux.  A  cause  de  ça...  cl 

<  d'autres...  dautres  choses,  tu  vas  mourir...  en- 

<  lends-lu...  mais...  pas  de  ma  main...  parce 
«  que...  la...  chose...  et  puis  qu'on  me  guilloline- 
i  rail...   Je   dirai...   el...   prou...    prouverai   que 

<  c'est...  le  singe...  J'ai...  tanlôt...  préparé  la 
c  chose...  a...  a...  Enfin  n'importe,  dit  Coupe-cn- 

<  Deux  en  se  soulenant  à  peine;  puis,  appelant  son 
c  singe  ,  qui  ,  au  bout  de  sa  chaîne  ,  la  tendait  de 
c  toutes  ses  forces  en  grinçant  des  dents  et  en  re- 


gardant lour  à  tour  son  maître  el  l'enfant 


1 


ET  DE  GARGOL'SSE.  »31 

<  —  Tiens,  Gargousse,  lui  dil-il  en  lui  nioiilranl 
t  le  rasoir  et  Gringalei  qu'il  tenait  par  les  cheveux, 
(   tu  vas  lui  faire  cuiiinje  ça...  vois-tu?...  > 

t  Et,  passant  à  plusieurs  reprises  le  dos  du 
c   rasoir  sur  le  cou  de  Gringalet ,  il  lit  comme  s'il 

<  lui  coupait  le  cou. 

€  Le  gueux  de  singe  était  si  iniiiateur,  si  méchant 
ï    et  si  malin,  qu'il  comprit  ce  que  son  maître  vou- 

<  lait;  et,  comme  pour  le  lui  prouver,  il  se  prit  le 
c  menton  avec  la  patte  gauche,  renversa  sa  tôle  en 
«  arrière ,  et  avec  sa  patte  droite  il  fil  mine  de  se 
t   couper  le  cou. 

c  —  C'est  ça,  Gargousse...  ça  y  est,  dit  Coupe- 
*  en-Deux  en  balbutiant ,  en  fermant  les  yeux  à 
«  demi  et  en  trébuchant  si  fort,  qu'il  manqua  de 
«  tomber  avec  Gringalet  et  la  chaise...  Oui ,  ça  y 
«  est...  je  vas  te...  dé...  détacher,  et  lu...  lui  cou- 
«    peras  le  sifflet,  n'est-ce  pas,  Gargousse?  » 

€   Le  singe  cria  en  grinçant  des  dents  ,  comme 

<  pour  dire  oui ,  et  avança  la  palte  pour  prendre  le 

<  rasoir  que  Coupe-en-Deux  lui  tendait. 

«  —  Moucheron  d'or,  à  mon  secours  !  n  murmura 
I  Gringalet  d'une  pauvre  voix  mourante,  certain 
«  celle  fois  d'êire  à  sa  dernière  heure. 

«  Car,  hélas  !  il  appelait  le  moucheron  d'or  à  son 
«   secours  sans  y  compter  et  sans  Tespérer  ;  mais  il 

<  disait  cela  comme  on  dit  :  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  ! 
i   quand  on  se  noie... 


«5«  LE  TRIOMPHE  DE  GRINGALET 

«   Eh  bien  !  pas  du  tout. 

<   Voilà-t-il  pas  qu'à  ce  momenl-là  Gringalel  voit 

<  entrer  par  la  fenêtre  ouverte  une  de  ces  petites 
«  mouches  vert  et  or,  comme  il  y  en  a  tant;  on 
i  aurait  dit  une  étincelle  de  feu  qui  voltigeait,  vol- 
«   ligeait,  et  juste  à   l'instant  où   Coupe-en-Deux 

<  venait  de  donner  le  rasoir  à  Gargousse  ,  le  muu- 
«  cheron  d'or  s'en  va  se  ploquer  droit  dans  l'œil  de 
I    ce  méchant  brigand. 

«  Une  mouche  dans  l'œil ,  ça  n'est  pas  grand'- 

i  chose  ;  mais,  dans  le  moment,  vous  savez  qu3  ça 

a  cuit  comme  une  piqûre  d'épingle  ;  aussi  Coupe-en- 

«  Deux  ,  qui  se  soutenait  à  peine  ,  porta  vivement 

€  la  main  à  son  œil ,  èi  ça  par  un  mouvement  si 

<  brusque,  qu'il  trébucha,  tomba  tout  de  son  long, 
ï  et  roula  comme  une  masse  au  pied  du  lit  où  était 
«  enchaîné  Gargousse. 

c  —  Moucheron  d'or,  merci...  tu  m'as  sauvé!  i 

<  cria  Gringalet;  car,  toujours  assis  et  attaché  sur 
c  sa  chaise,  il  avait  tout  vu.  > 

—  C'est  ma  foi  vrai  pourtant,  le  moucheron  d'or 
l'a  empêché  d'avoir  le  cou  coupé  !  s'écrièrent  les 
détenus  transportés  de  joie. 

—  Vive  le  moucheron  d'or!  cria  le  bonnet  bleu. 

—  Oui ,  vive  le  moucheron  d'or  !  répétèrent  plu- 
'sicnrs  voix. 

— Vive  Pique-Vinaigre  et  ses  contes  !  dit  un  autre. 
— Attendez  donc,  reprit  le  conteur,  voici  le  plus 


ET  DE  GARGOLSSE.  !35 

Ijcaii  el  le  plus  terrible  de  riiisloirc  que  je  vous  avais 
promise  : 

<    Coupe-en-Deux  avait  tombé  par  terre  com.me 

1  un  plomb  ;  il  était  si  soûl,  si  soûl,  qu'il  ne  remuait 

«  pas   plus  qu'une  bùclie...   il  était   ivre-mori... 

<  quoi  !    el  sans  connaissance  de  rien  ;   mais  eu 

<  tombant  il  avait  manqué  d'écraser  Gargousse,  et 
«  lui  avait  presque  cassé  une  patte  de  derrière... 

<  Vous  savez  comme  celte  vilaine  bêle  était  mé- 

<  cliante,   rancunière  et  malicieuse.  Il  n'avait  pns 

<  lâché  le  rasoir  que  son  maître  lui  avait  donné 
f  pour  couper  le  cou  à  Gringalet.  Qu'est-ce  que 
«  fait  mon  gueux  de  singe  quand  il  voit  son  maître 
•<  étendu  sur  le  dos  ,  immobile  conmie  une  carpe 

<  pâmée  et  bien  à  sa  portée  ?  il  saute  sur  lui ,  s'ac- 
i  croupit  sur  sa  poitrine,  d'une  de  ses  pattes  lui 
i  tend  la  peau  du  cou  ,  el  de  l'autre...  crac...  il 

<  vous  lui  coupe  le  sifflet  net  comme  verre...  juste 
«  comme  (]oupe-en-Deux  lui  avait  enseigné  à  ie 
t  faire  sur  Gringalet.   » 

—  Bravo!... 

—  C'est  bien  faii!... 

—  Vive- Gargousse  !...  crièrent  les  détenus  avec 
enthousiasme. 

—  Vive  le  petit  moucheron  d'or  ! 

—  Vive  Gringalet  î 

—  Vive  Gari/ousse  ! 

—  Eh  bien  !  mes  amis  ,  s'écria  l'iquc-Vinargie 


13i  LE  TrJOMPl'e  DE  GRINGALET 

enchanté  du  succès  de  son  récit ,  ce  que  vous  criez 
là,  toute  la  Petilc-Pologiie  le  criait  une  heure  plus 
tard. 

—  Comment  cela.  .  couimciu? 

<  —  Je  vous  ai  dit  que  pour  faire  son  mauvais 
^   coup  tout  à  son  aise,  le  gueux  de  Coupe- en  Deux 

<  avait  fermé  sa  porte  en  dedans.  A  la  brune,  voilà 

<  les  eiifanls  qui  arrivent  les  uns  après  les  autres 
«    avec  leurs  bêles  ;  les  premiers  cognent,  personne 

<  ne  répond  ;  enfin,  quand  ils  sont  tous  rassemblés, 
1  ils  recognent,  rien...  Tun  d'eux  s'en  va  irouver 
I  le  doyen  et  lui  dire  qu'ils  avaient  beau  frapper,  et 
"!  que  leur  maître  ne  leur  ouvrait  pas.  <  Le  gredin  se 
«  sera  soûlé  comme  un  Anglais,  dit  il,  je  lui  ai  en- 
i  voyé  du  vin  tantôt;  faut  enfoncer  sa  porte,  ces 
«   enfants  ne  peuvent  pas  rester  la  nuit  dehors.  > 

f  On  enfonce  la  porie  à  coups  de  merlin,  on  en- 
i    tre ,   on  monte,,  on  arrive  dans  !a  chambre,  et 

<  qu'est-ce  qu'on  voit?  Gargousse  enchaîné  et  ac- 
i   croupi  sur  le  corps  de  son  maître,  et  jouant  avec 

<  le  rasoir;  le  pauvre  Gringalet,  heureuoement 
c  hors  de  la  portée  de  la  chaîne  de  Gargousse,  !ou- 
i   jours  cssis  et  attaché  sur  sa  chaise  ,  n'osant  [)as 

<  lever  les  yeux  sur  le  corps  de  Coupe-en-Deux,  et 

<  regardant ,  devinez  quoi?  la  petite  mouche  d'or, 
f    qui,  après  avoir  voleté  autour  de  l'enfani,  comme 

<  pour  le  féliciter,  éli;it  enfin  venue  se  poser  sur  sa 
c   petite  main. 


ET  DE  CÀRGOrSSE.  133 

î  Gringalet  raconta  tout  au  do^en  et  à  la  foule 
î  qui  Pavait  suivi;  ça  paraissait  vraiment,  comme 
i   on  dit ,  un  coup  du  ciel  ;  aussi  le  doyen  s'écrie  : 

<  —  Un  triomphe  à  Gringalet. . .  un  triomphe  à  Gar- 

<  gousse  qui  a  tué  ce  mauvais  brigand  de  Coupe- 
«  en-Deux.  Il  coupait  les  aulres...  c'était  son  tour 
€   d'élre  coupé. 

< — Oui!  oui  !  dit  la  foule,  car  le  montreur  de  bêles 

<  était  détesié  de  tout  le  monde  ;  un  triomphe  à 
c   Gargousse  I  un  triomphe  à  Gringalet  !  > 

f  II  faisait  nuit,  on  allume  des  torches  de  paille  , 

«  on  attache  Gargousse  sur  uu  banc  que  quatre  ga- 

<  mins  portaient  sur  leurs  épaules;  le  gredin  de  singe 
«  n'avait  pas  Fair  de  trouver  ça  trop  beau  pour  lui, 
«  et  il  prenait  des  airs  de  triomphateur  en  mon- 

<  trant  les  dents  à  la  foule.  Après  le  singe  venait  le 
«  doyen,  portant  Grini,'alet  dans  ses  bras  ;  totis  les 

<  petits  montreurs  de  bêles,  chacun  avec  la  sienne, 
t  entouraient  le  doyen;  l'un  portait  son  renard , 
i  l'autre  sa  marmotte  ,  l'autre  son  cochon  d'Inde  ; 
«  ceux  qui  jouaient  de  la  vielle  ,  jouaient  de  la 
c  vielle  ;  il  y  avait  des  charbonniers  auvergnats 
€  avec  leur  musette  ,  qui  en  jouaieirt  aussi  ;  c'élnit 

<  enlin  un  liutamarre,  une  joie,  uiie  fêle,  qu'on  ne 
c  peut   s'imaginer  !  Derrière  les  musiciens  et  les 

<  montreurs  de  bêles,  venaient  tous  les  habitants 

<  de  la  Petite-Pologne,  hommes,  femmes,  enfants  ; 

<  presque  tous  tenaient  à  la  main  des  torches  de 


136  LE  THrOMPHE  DE  GRINGALET 

i  paille,  et  criaient  comme  des  enragés  iiViveGrin- 
1  galet!  vive  Gargousse!...  >  Le  cortège  fait  dans  cet 
«  ordre-là  le  tour  de  la  cassine  deCoupe-en-Deux. 
<  C'était  un  drôle  de  spectacle,  allez,  (jue  ces  vieilles 
c  masures  et  toutes  ces  figures  éclairées  par  la 
«  lueur  ronge  des  feux  de  paille  qui  flamboyaient... 
i   flamboyaient  !...  Quant  à  Gringalet,  la  première 

cbose  qu'il  avait  faite,  une  fois  en  liberté,  ça  avait 
c  été  de  mettre  la  petite  mouche  d'or  dans  un  cor- 
net de  papier,  et  il  répétait  tout  le  temps  de  son 

triomphe  : 

<  —  Petits  moucherons,  j'ai  bien  fait  d'empêcher 
î   les  araignées  de  vous  manger,  car...  > 

La  fin  du  récit  de  Pique-Vinaigre  fut  interrompue. 

€  Ehl  père  Roussel,  cria  une  voix  du  dehors, 
viens  donc  manger  ta  soupe  ;  quatre  heures  vont 
sonner  dans  dix  minutes. 

—  Ma  foi,  l'histoire  est  à  peu  près  finie,  j'y  vais. 
Merci ,  mon  garçon ,  lu  m'as  joliment  amusé ,  tu 
peux  t'en  vanter,  dit  le  surveillant  à  Pique-Vinaigre 
en  allant  vers  la  porte...  Puis,  sarrêtant  :  Ah  çà  ! 
soyez  sages...,  dit-il  aux  détenus  en  se  retournant. 

— Nous  allons  entendre  la  fin  de  l'histoire,  »  dit  le 
Squelette  haletant  de  fureur  contrainte.  Puis  il  dit 
tout  bas  au  Gros-Boiteux  :  «  Va  sur  le  pas  de  la  porte, 
suis  le  gardien  des  yeux ,  et  quand  tu  l'auras  vu 
sortir  de  la  cour,  crie  Gargousse!  et  le  mangeur  est 
mort... 


ET  DE  CARGO USSE.  157 

—  Ça  y  est,  >  dit  le  Gros-Boiteux  qui  accompagna 
le  gardien  et  relira  debout  à  la  porte  du  chauffoir, 
Tépiant  du  regard. 

«  Je  vous  disais  donc,  reprit  Pique-Vinaigre  ,  que 
c  Gringalet ,  tout  le  temps  de  son  triomphe  ,  se 
c  disait:  <  Petits  moucherons,  j'ai...  > 

€  Gargousse  !  i  s'écria  le  Gros-Boiteux  en' se  re- 
tournant. Il  venait  de  voir  le  surveillant  quitter  la 
cour. 

i  A  moi  !  Gringalet...  je  serai  ton  araignée  !  ? 
s'écria  aussitôt  le  Squelette  en  se  précipitant  si  brus- 
quement sur  Germain  ,  que  celui-ci  ne  put  faire  un 
mouvement  ni  pousser  un  cri. 

Sa  voix  expira  sous  la  formidable  étreinte  des 
longs  doigts  de  fer  du  Squelette. 


vu 


UN    AMI    INCONNU. 


«  Si  lu  es  l'araignée  ,  moi  je  serai  le  moucherori 
d'or,  Squeîetle  de  malheur!  »  cria  une  voix  au 
moment  où  Germain  ,  surpris  par  la  violente  et  sou- 
daine allaque  de  son  implacable  ennemi  ,  tombait 
renversé  sur  son  banc  ,  livré  à  la  merci  du  brigand 
qui,  un  genou  sur  la  poitrine,  le  tenait  parle  eou. 

€  Oui,  je  serai  le  moucheron  ,  et  un  fameux  mou- 
cheron encore  î  >  répéta  Thomme  au  bonnet  bleu 
dont  nous  avons  parlé  ;  puis  d  un  bond  furieux,  ren- 
versant trois  ou  quatre  prisonniers  qui  le  séparaient 
de  Germain,  il  s'élança  sur  le  Squelette  et  lui  assena 
sur  le  crâne  et  entre  les  deux  yeux  une  grêle  de 


UN  AU!  INCONNU.  139 

coups  de  i)oing  si  précijiités,  qu'on  eût  dit  la  bat- 
icrie  sonore  d'un  marteau  sur  une  enclume. 

L'homme  au  bonnet  bleu  ,  qui  n'élail  autre  que 
le  Chourineur,  ajouta  en  redoublant  la  rapidité  de 
son  martelage  sur  !a  tète  du  Squelette  : 

<  C'est  la  grêle  de  coups  de  poing  que  M.  Ro- 
dolphe m'a  tambourinés  sur  la  boule  1...  je  les  ai 
retenus!...  > 

A  celle  agression  inattendue  ,  les  détenus  res- 
tèrent frappés  de  surprise  ,  sans  prendre  parti  pour 
ou  contre  le  Chourineur.  Plusieurs  d'entre  eux,  en- 
core sous  la  salutaire  impression  du  conte  de  Pique- 
Vinaigre,  furent  même  satisfaits  de  cet  incident  qui 
pouvait  sauver  Germain. 

Le  Squelette,  d';djord  étourdi,  chancelant  comme 
un  bœuf  sous  la  masse  de  fer  du  boucher,  étendit 
machinalement  ses  deux  mains  en  avant  pour  parer 
les  coups  de  son  ennemi  ;  Germain  put  se  dégager 
de  la  mortelle  étreinte  du  Squelette  et  se  relever  à 
demi. 

<  Mais  qu'est-ce  qu'il  a?  à  qui  en  a-t-il  donc, 
ce  brigand -là?  >  s'écria  le  Gros-Binleux  ;  et» 
s'élançanl  sur  le  Chourineur,  il  tâcha  de  lui  saisir 
les  bras  par  derrière,  pendant  que  celui-ci  faisait 
de  violents  efforts  pour  maintenir  le  Squelette  sur 
le  banc. 

Le  défenseur  de  Germain  répondit  à  Tallaque  du 
Gros-Doiieux  par  une  espèce  de  ruade  si  violente 


140  L'N  AMI  INCONNU. 

(ja'il  renvoya  rouler  à  rexlréinilé  du  cercli  formé 
par  les  délenus. 

Germain,  d'une  pâleur  livide  el  violacée  ,  à  demi 
suffoqué,  à  genoux  auprès  du  banc,  ne  paraissait 
pas  avoir  la  conscience  de  ce  qui  se  passait  autour 
de  lui.  La  slrani^ulalion  avait  été  si  violente  et  si 
douloureuse  qu'il  respirait  à  peine. 

Après  son  premier  élourdissement ,  le  Squelette, 
par  un  effort  désespéré  ,  parvint  à  se  débarrasser 
du  Chourineur  et  à  se  remettre  sur  ses  pieds. 

Haletant ,  ivre  de  rage  el  de  baine  ,  il  élaii  épou- 
vanlable... 

Sa  face  cadavéreuse  ruisselait  de  sang,  sa  lèvre 
supérieure,  retroussée  comme  celle  d'un  loup  fif- 
rieux  ,  laissait  voir  ses  dents  serrées  les  unes  contre 
les  autres. 

Enfin  il  s'écria  d'une  voix  palpitante  de  colère  et 
de  fatigue ,  car  sa  luiie  contre  le  Chourineur  avait 
élé  violente  : 

i  Escarpez-le  donc...  ce  brigand-là  î...  tas  de 
frileux  qui  me  laissez  prendre  en  traître...  sinon  le 
mangeur  va  nui. s  éclia|iper.  > 

Durant  celle  espèce  de  trêve  ,  le  Chourineur  , 
enlevant  Germain  à  demi  évanoui ,  avait  assez  habi- 
lement manœuvré  pour  se  rapprocher  peu  à  peu  de 
l'angle  d'un  mur,  oij  il  déposa  son  protégé. 

Profilant  de  celle  excellente  position  de  défense  , 
le  Chourineur  pouvait  alors  ,  sans  crainte  d'êlre  pris 


UN  AMI  INCONNU.  14  1 

à  dos,  tenir  ass  z  longtemps  contre  les  détenus  , 
auxquels  le  courage  et  la  force  herculéenne  qu'il 
venait  de  déployer  imposaient  beaucoup. 

Pique-Vinaigre,  épouvanté,  disparut  pendant  le 
tumulte,  sans  qu'on  s'aperçût  de  son  absence. 

Voyant  Tliésitaiion  de  la  plupart  des  prisonniers  , 
le  Sijuelelie  s'écria  : 

i  A  moi  donc  ! . . .  estourbissons-les  tous  les  deux... 
le  gros  et  le  petit  ! 

—  Prends  garde!  répondit  le  Cliourineur  en  se 
préparant  au  combat  ,  les  deux  mains  en  avant  et 
carrément  campé  sur  ses  robustes  reins.  Gare  à 
loi ,  Squelette  !  Si  lu  veux  faire  encore  le  Coupe-en 
Deux...  moi  je  ferai  comme  Gargousse ,  je  te  cou- 
j)erai  le  sifflet. 

~  Mais  tombez  donc  dessus!  cria  le  Gros-Boiteux 
en  se  relevant.  Pourquoi  cet  enragé  défend-il  le 
mangeur?...  A  mort  !  le  mangeur...  et  lui  aussi  ! 
S'il  défend  Germain  ,  c'est  un  traître  ! 

—  Oui!...  oui  ! 

—  A  mort  le  mangeur!... 

—  A  n)ort  ! 

—  Oui  !  à  mort  le  traître.. .  qui  le  soutient  !   > 
Tels  furent  les  cris  des  plus  endurcis  des  détenus. 
Un  parti  plus  pitoyable  s'écria  : 

<  Non!  avant,  qu'il  parle! 

—  Oui  !  qu'il  s'explique  ! 

—  On  ne  lue  pas  un  liomme  sans  l'entendre  ! 


Itî  UN  AMI  INCONNU. 

—  El  sans  défense!... 

—  Faudrait  être  de  vrais  Coupe-en-Deux  ! 

—  Tanl  mieux!  reprirent  le  Gros-Boileux  et  les 
partisans  du  Squelette. 

—  On  ne  saurait  trop  en  faire  à  un  mangeur  ! 

—  A  mon!... 

—  Tombons  dessus!... 

—  Soutenons  le  Squelette  ! 

—  Oui!  oui!...  charivari  pour  le  bonnet  bleu  ! 

— Non!...  soutenons  le  bonnet  bleu  !...  chari- 
vari pour  le  Squelette!  riposta  le  parti  du  Chouri- 
neur. 

—  Non!...  à  bas  le  bonnet  bleu  ! 

—  A  bas  le  Squelette  ! 

—  Bravo,  nies  cadets!... s'écria  leChourineur  en 
s'adressant  aux  détenus  qui  se  rangeaient  de  son 
côté.  Vous  avez  du  cœur...  vous  ne  voudriez  pas 
massacrer  un  homme  à  demi  mort!...  il  n'y  a  que 
des  lâches  capables  deçà...  Le  Squelette  s'en  moque 
pas  mal...  il  est  condamné  d'avance...  c'est  pour  ça 
qu'il  vous  pousse...  Mais  si  vous  aidez  à  tuer  Ger- 
main ,  vous  serez  durement  pinces.  D'ailleurs  je 
propose  une  chose  ,  moi  !...  le  Squelette  veut  ache- 
ver ce  pauvre  jeune  homme...  eh  bien  !  qu'il  vienne 
donc  me  le  prendre,  s'il  en  a  le  toupet!...  ça  se 
passera  entre  nous  deux;  nous  nous  crocherons  et 
on  verra...  mais  il  n'ose  pas ,  il  est  comme  Coupe- 
en  Deux  ,  fort  avec  les  faibles...  » 


IN  AMI  INCONNl'.  *  l". 

La  vigueur,  l'énergie,  la  rude  figure  du  Cliouri- 
neur  devaient  avoir  une  puissante  action  sur  les  déte- 
nus ;  aussi  un  assez  grand  nombre  d'entre  eux  se  ran- 
gèrent de  son  côlé  et  enlourèrenl  Germain  ;  le  parti 
du  Squelette  se  groupa  aulour  de  ce  bandit. 

Une  sanglante  mêlée  allait  s'engager,  lorsqu'on 
entendit  dans  la  cour  le  pas  sonore  et  mesuré  du 
l)iquel  d'infanterie  toujours  de  garde  à  la  prison. 

Pique-Vinaigre,  profitant  du  bruit  et  de  l'émotion 
générale,  avait  gagné  la  cour  et  était  allé  frapper  au 
guichet  de  la  porte  d'entrée,  afin  d'avertir  les  gar- 
diens de  ce  qui  se  passait  dans  le  chauffoir. 

L'arrivée  des  soldats  mit  fin  à  cette  scène. 

Germain,  le  Squelette  et  le  Chourineur  furent  con- 
duits auprès  du  directeur  de  la  Force.  Le  premier 
devait  déposer  sa  plainte,  les  deux  autres  répondre 
à  une  prévention  de  rixe  dans  l'intérieur  de  la  prison. 

La  terreur  et  la  souffrance  de  Germain  avaient  été 
si  vives,  sa  faiblesse  si  grande,  qu'il  lui  fallut  s'ap- 
puyer sur  deux  gardiens  pour  arriver  jusqu'à  une 
chan)bre  voisine  du  cabinet  du  directeur,  où  on  le 
conduisit.  Là  il  se  trouva  mal  ;  son  cou,  excorié, 
portait  l'empreinte  livide  et  sanglante  des  doigts  de 
fer  du  Squelette  Quelques  secondes  de  plus ,  le 
fiancé  de  Rigoletie  aurait  été  étranglé. 

Le  gardien  chargé  de  la  surveillance  du  parloir, 
et  qui,  nous  l'avons  dit,  s'était  toujours  intéressé  à 
Germain,  lui  donna  les  premiers  secours. 


1  t*  LN  AMI  INCONNU. 

Lorsque  celui-ci  revint  à  lui,  lorsque  la  rédexion 
succéda  aux  émolions  rapides  el  terribles  qui  lui 
avaient  à  peine  laissé  Texercice  de  sa  raison,  sa  pre- 
mière pensée  fut  pour  son  sauveur. 

t  Merci  de  vos  bons  soins,  monsieur,  dil-i!  au 
gardien;  sans  cet  homme  courageux,  j'étais  perdu. 

—  Comment  vous  trouvez-vous? 

—  Mieux...  Ah!  tout  ce  qui  vient  de  se  passer 
me  semble  un  songe  horrible  ! 

—  Remettez- vous... 

—  Et  celui  qui  m'a  sauvé,  où  est-il? 

—  Dans  le  cabinet  du  directeur.  Il  lui  raconte 
comment  la  rixe  est  arrivée...  Il  parait  que  sans 
lui... 

—  J'étais  mort,  monsieur...  Oh!  dites-moi  son 
nom...  Qui  est-il?... 

—  Son  nom...  je  n'en  sais  rien,  il  est  surnommé 
le  Chourineur;  c'est  un  ancien  forçat... 

—  Et  le  crime  qui  l'amène  ici...  n'est  pas  grave, 
peut-être?... 

—  Très-grave  !  Vol  avec  effraction,  la  nuit...  dans 
une  maison  habitée  ,  dit  le  gardien.  Il  aura  proba- 
blement la  même  dose  que  Pique-Vinaigre  :  quinze 
ou  vingt  ans  de  travaux  forcés  et  l'exposition,  vu  la 
récidive.  » 

Germain  tressaillit  ;  il  eut  préféré  être  lié  par  la 
reconnaissance  à  un  homme  moins  criminel. 

<    Ah  !    c'est   afïreux  !   dil-il.    Et    pourtant  cet 


LN  AMI   INCONNU.  M  5 

Ijomme,  sans  me  connaître,  a  pris  ma  défense.  Tant 
de  courage,  tant  de  générosité... 

—  Que  voulez-vous,  monsieur?  quelquefois  il  y  n 
encore  un  peu  de  bon  chez  ces  gens-là...  L'impor- 
tant, c'est  que  vous  voilà  sauvé  ;  demain  vous  aurez 
votre  cellule  à  la  pistole,  et  pour  celle  nuit  vous 
coucherez  à  rin'lrmerie,  d'après  Tordre  de  monsieur 
le  directeur.  Allons ,  courage  ,  monsieur  !  Le  mau- 
vais temps  est  passé  :  quand  votre  jolie  petite  visi- 
teuse viendra  vous  voir ,  vous  pourrez  la  rassurer, 
car  une  fois  en  cellule  ,  vous  n'aurez  j)lus  rien  à 
craindre...  Seulement  vous  ferez  bien,  je  crois,  de 
ne  pas  lui  parler  de  la  scène  de  tout  à  Theure.  Elle 
en  tombei'ail  malade  de  peur. 

—  Oh!  non  sans  doute,  je  ne  lui  en  parlerai 
pas  ;  mais  je  voudrais  pourtant  remercier  mon  dé- 
fenseur... Si  coupable  qu'il  soit  aux  yeux  de  la  loi, 
il  ne  m'en  a  pas  moins  sauvé  la  vie. 

—  Tenez,  justement,  je  l'entends  qui  sort  de  chez 
monsieur  le  directeur,  qui  va  maintenant  interroger 
le  Squelette  ;  je  les  reconduirai  ensemble  tout  à 
rheure,  le  Squelette  au  cachot...  et  le  Chourineurà 
la  fusse-aux-lions.  11  sera  d'ailleurs  un  peu  récom- 
pensé de  ce  qu'il  a  fait  pour  vous  ;  car  comme  c'est 
un  gaillard  iïOlide  et  déterminé,  tel  qu'il  faut  être 
pour  mener  les  autres,  il  est  probable  qu'il  rempla- 
cera le  Squelette  comme  prévôt...  » 

Le  Chourincur  ayant  traversé  un  petit  couloir  sur 


146  IN   AMI  INCONNU. 

lequel  s'ouvrait  la  porte  du  cabinet  du  directeur, 
entra  dans  la  chambre  où  se  trouvait  Germain. 

I  Attendez-moi  là,  dit  le  gardien  au  Cliourineur  ; 
je  vais  aller  savoir  de  monsieur  le  directeur  ce  qu'il 
décide  du  S(juelette,  et  je  reviendrai  vous  prendre... 
Voilà  noire  jeune  homme  tout  à  fait  remis;  il  veut 
vous  remercier,  et  il  y  a  de  quoi,  car  sans  vous 
c'était  fini  de  lui.  > 

Le  gardien  sortit. 

La  physionomie  du  Cliourineur  était  radieuse.  îî 
s'avança  joyeusement  en  disant  : 

i  Tonnerre!  que  je  suis  content!  que  je  suis 
donc  content  de  vous  avoir  sauvé!  »  El  il  lendit  la 
main  à  Germain. 

Celui-ci,  par  un  senliment  de  répulsion  involon- 
taire ,  se  recula  d'abord  légèrement,  au  lieu  de 
prendre  la  main  que  le  Cliourineur  lui  ofTrail  ;  puis, 
se  rappelant  qu'après  tout  il  devait  la  vie  à  cet 
homme,  il  voulut  réparer  ce  premier  mouvement  de 
répugnance. 

Mais  le  Cliourineur  s'en  était  aperçu;  ses  traits 
s'assombrirent,  et,  se  reculant  à  son  tour,  il  dit 
avec  une  tristesse  amère  : 

c  Ah  !  c'est  juste...  Par. Ion  ,  monsieur... 

—  Non,  c'est  moi  qui  dois  vous  demander  par- 
don... Ne  suis -je  pas  prisonnier  comme  vous?  Je  ne 
dois  songer  qu'au  service  que  vous  lu'avez  rendu... 
vous    m'avez    sauvé   la   vie.    Voire   main ,    mon- 


UN  AMI  INCONNU.  *41 

sieur...  je  vous  en  prie...  de  grâce...  voire  main. 

—  Merci...  mainlenanl  c'eslinulile...  Le  premier 
mouvement  est  loul...  Si  vous  m'aviez  d'abord 
donné  une  poignée  de  main,  cela  m'aurait  fait  plai- 
sir... mais  en  y  réfléchissant,  c'est  à  moi  à  ne  plus 
vouloir...  iSon  parce  que  je  suis  prisonnier  comme 
vous,  mais,  ajoula-t-il  d'un  air  sombre  et  en  hési- 
tant, parce  qu'avant  d'être  ici...  j'ai  été... 

—  Le  gardien  m'a  tout  dit,  reprit  Germain  en 
l'interrompant  ;  mais  vous  ne  m'avez  pas  moins 
sauvé  la  vie. 

—  Je  n'ai  fait  que  mon  devoir  et  mon  plaisir,  car 
je  sais  qui  vous  êtes...  M.  Germain. 

—  Vous  me  connaissez? 

—  Un  peu,  mon  neveu,  que  je  vous  répondrais 
si  j'étais  voire  oncle!  dit  le  Chourincur  en  repre- 
nant son  ton  d'insouciance  liabituelle,  et  vous  auriez 
pardieu  bien  tort  de  mettre  mon  arrivée  à  la  Force 
sur  le  dos  du  hasard...  Si  je  ne  vous  avais  pas 
connu...  je  ne  serais  pas  en  prison.    i> 

Germain  regarda  le  Chourineur  avec  une  surprise 
profonde. 

«  Comment?...  c'est  parce  que  vous  m'avez 
connu... 

—  Que  je  suis  ici...  prisonnier  à  la  Force... 

—  Je  voudrais  vous  croire...  mais... 

—  Mais  vous  ne  me  croyez  pas. 

—  Je  veux  dire  qu'il  m'est  impossible  de  com- 


as  IN   AMI   1NC0>'.NU. 

prendre  commeni  il  se  fail  que  je  sois  pour  quelque 
chose  dans  voire  emprisonnement. 

—  Pour  quelque  chose?...  Vous  y  êtes  pour 
tout. 

—  J'aurais  eu  ce  malheur?... 

—  Un  malheur!...  au  contraire...  c'est  moi  qui 
voua  redois...  et  crânement  encore... 

—  A  moi  !...  vous  me  devez?... 

—  Une  fière  chandelle,  pour  m'avoir  procuré 
l'avantage  de  faire  un  tour  à  la  Force... 

—  En  vérité,  dit  Germain  en  passant  la  main 
sur  son  front ,  je  ne  sais  si  la  terrible  secousse  de 
tout  à  Iheure  affaiblit  ma  raison,  mais  il  m'est 
impossible  de  vous  comprendre...  Le  gardien  vient 
de  me  dire  que  vous  étiez  ici  comme  prévenu 
de...  de...  i 

Et  Germain  hésitait. 

<  De  vol...  paidieu...  allez  donc...  oui,  de  vol 
avec  effraction...  avec  escalade...  et  la  nuit,  ])ar- 
dessus  le  marché!...  tout  le  tremblement  à  la  voile, 
quoi  !  s'écria  le  Chourineur  en  éclatant  de  rire.  Hien 
n'y  manque...  c'est  du  chenu...  Mon  vol  a  toutes 
les  herbes  de  la  îï^aint-Jean ,  comme  on  dit...  > 

Germain,  péniblement  ému  du  cynisme  audacieux 
du  Chourineur  ,  ne  put  s'empêcher  de  lui  dire  : 

«  Comment...  vous,  vous  si  brave...  si  généreux, 
parlez-vous  ainsi?...  Ne  savez-vous  pas  à  quelle  icr- 
rible  punition  vous  êtes  exposé? 


UN  \Ml  I.NCONNI-.  149 

—  Une  vingtaine  d'années  de  galères  el  le  car- 
can !...  connu...  Je  suis  un  crâne  scélérat,  licin?  de 
prendre  ça  en  blague?...  Mais  que  voulez-vous?  une 
fois  qu'on  y  est...  El  dire  pourtant  que  c'est  vous, 
M.  Germain ,  ajouta  le  Chourineur  en  poussant  un 
énorme  soupir,  d'un  air  plaisamment  contrit ,  que 
c'est  vous  qui  êtes  cause  de  mon  malheur?... 

—  Quand  vous  vous  expliquerez  plus  clairement 
je  vous  entendrai...  Raillez  tant  qu'il  vous  plaira  , 
ma  reconnaissance  pour  le  service  que  vous  m'avez 
rendu  n'en  subsistera  pas  moins  ,  dit  Germain  tris- 
tement. 

—  Tenez ,  pardon  ,  M.  Germain ,  répondit  le 
Chourineur  en  devenant  sérieux  ,  vous  n'aimez  pas 
à  me  voir  rire  de  cela...  n'en  parlons  plus.  Il  faut 
que  je  me  rabiboche  avec  vous,  et  que  je  vous  force 
peul-êlre  bien  à  me  tendre  encore  la  main. 

—  Je  n'en  doute  pas;  car  malgré  le  crime  dont 
on  vous  accuse ,  el  dont  vous  vous  accusez  vous- 
même  ,  tout  en  vous  annonce  le  courage  ,  la  fran- 
chise. Je  suis  sûr  que  vous  êtes  injustement  soup- 
çonné... de  graves  apparences  peut-être  vous 
compromettent...  mais  voilà  tout. 

—  Oh  !  quant  à  cela,  vous  vous  trompez,  M.  Ger- 
main, dit  le  Chourineur  si  sérieusement  cotte  fois, 
et  avec  un  lel  accent  de  sincérité  que  Germain  dut  le 
croire.  Foi  d'homme  ,  aussi  vrai  que  j'ai  un  protec- 
teur (  le  Chourineur  ôla  son  bonnet  )  f-ui  est  pour 

TOME  xrr.  10 


iT,0  Vy  AMI  INCONNU. 

moi  ce  que  le  bon  Dieu  est  pour  les  bons  prêtres,  j'ai 
volé  la  nuit  en  enfonçant  un  volet,  j'ai  été  arrêté  sur 
le  fait,  et  encore  nanti  de  tout  ce  que  je  venais 
d'emporter... 

—  Mais  le  besoin...  la  faim...  vous  poussaient 
duiic  à  cette  extrémité? 

—  La  faim?...  J'avais  120  fr.  à  moi  quand  on 
m'a  arrêté...  le  restant  d'un  billet  de  1000  fr...  sans 
compter  que  le  protecteur  dont  je  vous  parle  ,  et 
qui,  par  exemple,  ne  sait  pas  que  je  suis  ici,  ne  me 
laissera  jamais  manquer  de  rien...  Mais  puisque  je 
vous  ai  parlé  de  mon  protecteur,  vous  devez  croire 
que  ça  devient  sérieux  ,  parce  que ,  vovez-vous  , 
celui-là...  c'està  se  mettre  à  genoux  devant...  Ainsi, 
tenez...  la  grêle  de  coups  de  poing  dont  j'ai  tam- 
bouriné le  Squelette...  c'est  une  manière  à  lui  que 
j'ai  copiée  d'après  nature...  L'idée  du  vol...  c'est  à 
cause  de  lui  qu'elle  m'est  venue...  Enfin  ,  si  vous 
êîcs  là  au  lieu  d'être  étranglé  par  le  Squelette,  c'est 
encore  grâce  à  lui... 

—  Mais  ce  protecteur...  ? 

—  Est  aussi  le  vôtre. 

—  Le  mien  ? 

—  Oui...  M.  Rodolphe  vous  protège...  Quand  je 
dis  monsieur...  c'est  monseigneur...  que  je  devrais 
dire...  car  c'est  au  moins  un  prince...  mais  j'ai 
l'habitude  de  l'appeler  M.  Rodolphe,  et  il  me  le 
permet. 


UN  AMI  INCONNU.  Ul 

—  Vous  VOUS  trompez  ,  dit  Germain  de  plus  en 
j.lus  surpris,  je  ne  connais  pas  de  prince... 

—  Oui,  mais  il  vous  coni-.aît,  lui...  Vous  ne  vous 
m  douiez  pas?  C'est  possible,  c'est  sa  manière.  Il 
sait  qu'il  y  a  un  brave  bomme  dans  la  peine,  crac  , 
le  brave  homme  est  soukigé  ;  et  ni  vu  ni  connu  ,  je 
l'embrouille;  le  bonheur  lui  tombe  des  nues  comme 
nue  tuile  sur  la  tôle.  Aussi  paiience  ,  un  jour  ou 
l'autre  vous  recevrez  votre  tuile... 

—  En  vérité  ,  ce  que  vous  me  dites  me  confond. 

—  Vous  en  apprendrez  bien  d'autres  !  Pour  en 
revenir  à  mon  protecteur,  il  y  a  quelque  temps, 
après  un  service  qu'il  prétendait  que  je  lui  avais 
rendu,  il  me  procure  une  position  superbe  ;  je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  dire  laquelle,  ce  sérail  irop  long, 
enfin  il  m'envoie  à  Marseille  pour  m'embarquer  et 
aller  rejoindre  en  Algérie  ma  supeibe  position...  Je 
j)ars  de  Paris...  coulent  comme  un  gueux;  bon! 
mais  bientôt  ça  change...  Une  supposition  :  niellons 
que  je  sois  parti  par  un  beau  soleil ,  n'est-ce  pas? 
eh  bien  î  le  lendemain,  voilà  le  temps  qui  se  couvre  ; 
le  surlendemain  il  devient  loul  gris  ,  et  ainsi  de 
suite,  de  plus  en  plus  sombre  h  mesure  que  je 
m'éloignais,  jusqu'à  ce  qu'enfin  il  devienne  noir 
comme  le  diable...  Comprenez -vous  ? 

—  Pas  absolument... 

—  Eh  bien  !  voyons...  avez-vous  eu  un  c'.iien  ? 

—  Quelle  singulière  question  ! 


M  52  UN  AMI    INCONNU. 

—  Avez-vous  eu  un  chien  qui  vous  aimai  bien  ei 
qui  se  soit  perdu?... 

—  Non. 

—  Alors  je  vous  dirai  tout  uniment  qu'une  fois 
loin  (le  M.  Rodolphe,  j'étais  inquiet,  abruti,  ciïaré, 
comme  un  cliien  qui  aurait  perdu  son  maître... 
C'était  bêle,  mais  les  chiens  aussi  sont  bêtes ,  ce 
qui  ne  les  empêche  pas  d'être  allachés  et  de  se  sou- 
venir au  moins  autant  des  bons  morceaux  que  des 
coups  de  bâton  qu'on  leur  donne  ;  et  M.  Rodolphe 
m'avait  donné  mieux  que  des  bons  morceaux  ,  car  , 
voyez-vous,  pour  moi  M.  Rodolphe  c'est  tout.  D'un 
méchant  vaurien,  brutal,  sauvage  et  t.lpageur  ,  il  a 
fait  une  espèce  d'honnêie  homme  ,  en  me  disant 
seulement  deux  mots...  Mais  ces  deux  mots-là, 
voyez-vous,  c'est  comme  de  la  magie... 

— Et  cesmols,  quels  sont-ils?  que  vous  a-t-il  dit? 

—  Il  m'a  dit  que  j'avais  encore  du  cœur  el  de 
Vhonneur ,  quoique  j'aie  été  au  bagne  ,  non  pour 
avoir  volé...  c'est  vrai...  oh  !  ça  ,  jamais...  mais 
j)Our  ce  qui  est  pis...  peut-être...  pour  avoir  tué... 
Oui ,  dit  le  Chourineur  d'une  voix  sombre  ,  oui , 
tué...  dans  un  moment  de  colère...  parce  que,  autre- 
Ibis  ,  élevé  comme  une  bêle  brûle  ,  ou  plutôt  comme 
un  voyou  sans  père  ni  mère  ,  abandonné  sur  le  pavé 
do  Paris,  je  ne  connaissais  ni  Dieu  ni  diable,  ni 
bien  ni  mai,  ni  fort  ni  faible...  Quelquefois  ie  sang 
me  raonlailauxyenx...  je  voyais  rouge...  elsi  j'avais 


L.N  AMI   INCONNU.  1  S'. 

un  couteau  à  la  maiu,  je  chourinais...je  cliourinais  .. 
j'étais  comme  un  vrai  loup,  quoi  !  Je  ne  pouvais  pa;^ 
fréquenter  autre  chose  que  dcSL^ueux  el  des  bandits  ; 
je  n'en  mettais  pas  un  crêpe  à  mon  chapeau  pour 
ceh\  ;  fallait  vivre  dans  la  boue...  je  vivais  ronde- 
ment dans  la  boue... je  ne  m'apercevais  pas  seulement 
que  j'y  étais...  Mais  quand  M.  Rodolphe  m'a  eu  dit 
que  ,  puisque  ,  malgré  les  mépris  de  tout  le  monde 
et  la  misère,  au  lieu  de  voler  comme  d'autres,  j'avais 
préféré  travailler  tant  que  je  pouvais  et  à  quoi  je 
pouvais ,  ça  montrait  que  j'avais  encore  du  cœur  el 
de  l'honneur...  tonnerre!...  voyez-vous...  ces  deux 
mots-là  ,  ça  m'a  fait  le  même  effet  que  si  on  m'avait 
empoigné  parla  crinière  pour  m'enleverà  mille  pieds 
en  l'airau-dussus  de  la  vermine  où  je  pataugeais,  et 
me  montrer  dans  quelle  crapule  je  vivais...  Comme 
dr>  juste  alors,  j'ai  dit  :  Merci  !  j'en  ai  assez;  je  sors 
d'en  prendre...  Alors  le  cœur  m'a  battu  autrement 
que  de  colère,  et  je  me  suis  juré  d'avoir  toujours  de 
cet  honneur  dont  parlait  M.  Rodolphe. ..Vous voyez, 
M.  Germain,  en  me  disant  avec  bonté  que  je 
n'étais  pas  si  pire  que  je  me  croyais,  M.  Rodolphe 
m'a  encouragé  ,  et  grâce  à  lui,  je  suis  devenu  meil- 
leur que  je  n'étais...  > 

En  entendant  ce  langage,  Germain  comprenait 
de  moins  en  moins  que  le  Chourineur  eût  commis 
le  vol  dont  il  s'accusait. 


YllI 


DELIVRANCE. 


<  Non,  pensait  Germain,    c'est  impossible,  ce 
homme  qui  s'exalte  ainsi  aux  seuls  mois  LVhonneur 
et  de  cœur,   ne  peut  avoir  commis  ce  vol  dont   il 
parle  avec  tant  de  cynisme.  » 

Le  (îliourineur  continua  sans  remarquer  Télonne- 
ment  de  Germain. 

<  Finalement,  ce  qui  fait  que  je  suis  à  M.  Ro- 
dolphe comme  un  chien  est  à  son  maître  ,  c'est  qu'il 
m'a  relevé  à  mes  propres  yeux.  Avant  de  le  con- 
naître ,  je  n'avais  rien  ressenti  qu'à  la  peau  ;  mais 
lui,  il  m'a  remué  en  dedans...  et  bien  à  fond... 
allez  .,  Une  fois  loin  de  lui  et  de  l'endroit  qu'il  ha- 


DÉLIVRANCE.  lo5 

bitaii,  je  me  suis  trouvé  comme  un  corps  s.ins  ànie. 
A  mesure  que  je  m'éloignais,  je  me  disais  :  Il  mène 
une  si  drôle  de  vie!  il  se  mêle  à  de  si  grandes 
canailles  (j'en  sais  quelque  chose),  qu'il  risque  vingt 
fois  sa  peau  par  jour...  et  c'est  clans  une  de  ces  cir- 
consiances-là  que  je  pourrais  faire  le  chien  pour  lui 
et  défendre  mon  maiire,  car  jai  bonne  gueule... 
Mais,  d'un  au  ire  côié,  il  m'avait  Jil  :«  11  faut,  mon 
garçon,  vous  rendre  utile  aux  autres;  aller  là  où 
vous  pouvez  servir  à  quelque  chose,  i»  Moi ,  j'avais 
bien  envie  de  lui  répondre  :  Pour  moi  ,  il  n'y  a  pas 
d'autres  à  seivir  que  vous,  M.  Roilolphe.  Mais  je 
n'osais  pas.  Il  me  disait  :  Allez...  j'allais...  et  j\ai 
été  tant  que  j'ai  pu.  Mais  tonnerre  !  quand  il  a  fallu 
monter  dans  le  sabot,  quitter  la  France,  et  mettre 
la  mer  entre  moi  et  M.  Rodolphe...  sans  espoir  de  le 
revoir  jamais...  vrai ,  je  n'en  ai  pas  eu  le  courage. 
11  avait  fait  dire  à  son  correspondant  de  me  donner 
de  l'argeni  gros  comme  moi  quand  je  m'embarque- 
rais. J'ai  été  trouver  le  monsieur.  Je  lui  ai  dit  :  Im- 
possible pour  le  quart  d'heure  ,  j'aime  mieux  le 
plancher  des  vaches...  Donnez-moi  de  quoi  faire  ma 
route  à  pied...  j'ai  de  bonnes  jambes,  je  retourne  à 
Paris...  je  ne  pe(]x  pas  y  tenir...  M.  Rodolphe  dira 
ce  qu'il  voudra,  il  se  fâchera ,  il  ne  voudra  plus  me 
voir...  possible...  Mais  je  le  verrai,  moi,  mais 
je  serai  où  il  est...  et  s'il  continue  la  vie  qu'il 
mène...  tôt  ou  tard  j'arriverai  peut-être  à  temps 


13fi  DF.LIVRA.NCE. 

pour  me  mettre  entre  un  conp  de  couteau  et 
lui...  Et  puis  enfin  je  ne  peux  pas  mVn  aller 
si  loin  de  lui ,  moi  !  Je  sens  je  ne  sais  quel  diable 
qui  me  lire  du  côté  où  il  est...  Enfin  on  me  donne 
de  quoi  faire  ma  roule...  j'arrive  à  Paris...  Je  no 
boude  devant  guère  de  choses...  mais  une  fois  de 
retour...  voilà  la  peur  qui  me  galope...  Qu'est-ce 
que  je  pourrais  dire  à  M.  Rodolphe  pour  ra'excuser 
d'être  revenu  sans  sa  permission?...  Bah!  après 
tout...  il  ne  me  mangera  pas...  il  en  sera  ce  qu'il  en 
sera...  Je  m'en  vas  trouver  son  ami...  un  gros, 
grand,  chauve...  encore  une  crème  celui-là.,. Ton- 
nerre!... quand  M.  Murph  est  entré...  j'ai  dit: 
<  Mon  sort  va  se  décider...  je  me  suis  senti  le  go- 
sier sec...  mon  cœur  battait  la  breloque...  Je  m'at- 
tendais à  être  bousculé  drôlement...  Ah  bien  ,  oui  ! 
le  digne  homme  me  reçoit...  comme  s'il  m'avait 
quitté'la  veille...  il  me  dit  que  M.  Rodolphe,  loin 
d'être  fâché,  veut  me  voir  tout  de  suite... En  effet... 
il  me  fait  entrer  chez  mon  protecteur...  Tonnerre  ! 
quand  je  me  suis  retrouvé  face  à  face  avec  lui.,  .lui 
qui  a  une  si  bonne  poigne...  et  un  si  bon  cœur. ..lui 
qui  est  terrible  comme  un  lion  ,  et  doux  comme  un 
enfant...  lui  qui  est  un  prince,  et  qui  a  mis  une 
blouse  comme  moi...  pour  avoir  la  circonstance 
(que  je  bénis)  de  m'allonger  une  grêle  de  coups  de 
poing,  oîi  je  n'ai  vu  que  du  feu...  tenez ,  M.  Ger- 
main, en  pensant  à  tous  ces  agréments  qu'il  possède, 


DELIVRANCF.  iSI 

je  me  suis  senli  bouleversé...  j'ai  pleuré  comme  une 
biche... Eh  bien!  au  lieu  d'en  rire...  car  figurez-vous 
ma  balle  quand  je  pleurniche...  M.  Rodolphe  me  dit 
sérieusement  : 

—  Vous  voilà  donc  de  retour,  mon  garçon? 

—  Oui,  M.  Rodolphe,  pardonsi  j'ai  eu  tort,  mais 
je  n'y  tenais  pas...  Faiies-raoi  faire  une  niche 
dans  un  coin  de  votre  cour,  donnez-moi  la  pâtée  ou 
laissez-moi  la  gagner  ici ,  voilà  tout  ce  que  je  vous 
demande  ,  et  surtout  ne  m'en  voulez  pas  d'être 
revenu. 

—  Je  vous  en  veux  d'autant  moins ,  mon  garçon  , 
que  vous  revenez  à  temps  pour  me  rendre  service. 

— Moi,  M.  Rodolphe?  il  serait  possible!  Eh 
bien!  voyez-vous...  qu'il  faut,  c.omme  vous  me 
le  disiez,  qu'i'  y  ait  quelque  chose...  là-haut;  sans 
ça,  comment  expliquer  que  j'arrive  ici...  juste  au  mo- 
ment où  vous  avez  besoin  de  moi?  Et  qu'est-ce  que  je 
pourrais  donc  faire  pour  vous  ,  M.  Rodolphe?  pi- 
quer une  tête  du  haut  des  tours  Nolre-Uame? 

—  Moins  que  cela  ,  mon  garçon...  Un  honnête 
et  excellent  jeune  homme ,  auquel  je  m'iniéresse 
comme  à  un  fils  ,  est  injustement  accusé  de  vol  et 
détenu  à  la  Force  ;  il  se  nomme  Germain  ,  il  est 
d'un  caraclère  doux  et  timide  ;  les  scélérats  avec 
lesquels  il  est  empn.^onné  l'ont  pris  en  aversion  ,  il 
peut  courir  de  grands  dangers;  vous  qui  avez  mal- 
heureusement connu  la  vie  de  prison  et  un  grand 


ÎS8  DÉLIVRANCE. 

nombre  de  prisonniers,  ne  pourriez- vous  pas  ,  dans 
le  cas  où  quelques-uns  de  vos  anciens  camarades 
seraient  à  la  Force  (on  trouverait  moyen  de  le  savoir), 
ne  pourriez-vous  pas  les  aller  voir,  et  par  des  pro- 
messes d'argent  qui  seraient  tenues,  les  engagera 
proléger  ce  malheureux  jeune  homme? 

—  Mais  quel  est  donc  l'homme  généreux  et  in- 
connu qui  prend  lant  d'intérêt  à  mon  sort?  dit 
Germain  de  plus  en  plus  surpris. 

—  Vous  le  saurez  peui-éire  ;  quant  à  moi ,  j'en 
ignore.  Pour  revenir  à  ma  conversaiion  avec  M.  Ro- 
dolphe, pendant  qu'il  me  parlait,  il  m'était  venu 
une  idée  ,  mais  une  idée  si  farce ,  si  farce ,  que  je 
n'ai  pas  pu  m'empèclier  de  rire  devant  lui. 

—  Qu'avez-vous  donc,  mon  garçon  ?  me  dil-il. 

—  Dame,  M.  Rodolphe,  je  ris  parce  que  je 
suis  content,  et  je  suis  content  parce  que  j'ai  le 
moyen  de  melire  voire  M.  Germain  à  l'abri  d'un 
mauvais  conj)  des  prisonniers,  de  lui  donner  un  pro- 
lecteur qui  le  déiendra  crânement  ;  car  une  fois  le 
jeune  homme  sons  l'aile  du  cadel  dont  je  vous  parle, 
il  n'y  en  aura  pas  un  qui  osera  venir  le  regarder 
sous  le  nez. 

—  Très-bien  ,  mon  garçon ,  c'est  sans  doute  un 
de  vos  anciens  compagnons? 

—  Juste  ,  M.  Rodolphe;  il  est  entré  à  la  Force 
il  y  a  quelques  jours,  j'ai  su  ça  en  arrivant  ;  mais 
il  faudra  de  Targent. 


DÉLIVRANCE.  i:,9 

—  Combien  faul-il? 

—  Un  billet  de  mille  francs. 

—  Le  voilà. 

—  Merci,  M.  Rodolphe  ;  dans  deux  jours  vous 
nurez  de  mes  nouvelles  ;  serviteur ,  la  coni)  agn'e. 
Tonnerre!-.,  le  roi  n'était  pas  mon  maître  ,  je  pou- 
vais rendre  service  à  M.  Rodolphe  en  passant  par 
vous...  c'est  ça  qui  était  fameux  ! 

—  Je  commence  à  comprendre...  ou  plutôt, 
mon  Dieu...  je  tremble  de  comprendre,  s'écria 
Germain;  un  tel  dévouement  serait-il  possible?... 
Pour  venir  me  protéger ,  me  défendre  dans  celle 
prison  ,  vous  avez  peut-être  commis  un  vol?  Oh  1  ce 
serait  le  remords  de  toute  ma  vie. 

—  3Iinute!  M.  Rodolphe  m'a  dit  que  j'avais  du 
cœur  el  de  l'honneur;  ces  mots-là...  sont  ma  loi, 
à  moi,  vo}ez-vous...  el  il  pourrait  encore  me  les 
dire;  car  si  je  ne  suis  pas  meilleur  qu'autrefois, 
du  moins  je  ne  suis  pas  pire... 

—  Mais  ce  vol?  ce  vol?  Si  vous  ne  l'avez  pas 
commis,  comment  ôles-vous  ici? 

—  Attendez  donc.  Voilà  la  farce  :  avec  mes  mille 
francs  je  m'en  vas  acheter  une  perruque  noire  ;  je 
rase  mes  favoris,  je  mets  des  lunettes  bleues  ,  je  me 
fourre  un  oreiller  dans  le  dos  ,  et  roule  ta  bosse  ;  je 
me  mets  à  chercher  une  ou  deux  chambres  à  louer 
tout  de  suite  ,  au  rez-de-chaussée  ,  dans  un  quartier 
bien  vivant.  Je  trouve  mon  affaire  rue  de  Provence, 


no  DELIVRANCE. 

je  paye  un  terme  d'avance  sous  le  nom  de  M.  Gré 

goire.  Le  lendemain  je  vas  acheter  au  Temple  de 
quoi  meubler  les  deux  chambres ,  toujours  avec  ma 
perruque  noire,  ma  bosse  et  mes  lunettes  bleues  , 
afin  qu'on  me  reconnaisse  bien...  j'envoie  les  effets 
rue  de  Provence  ,  et  de  plus  six  couverts  d'argent 
que  j'achète  boulevard  Saint-Denis  ,  toujours  avec 
mon  déguisement  de  bossu. 

Je  reviens  mettre  tout  en  ordre  dans  mofn  domicile. 
Je  dis  au  portier  que  je  ne  coucherai  chez  moi  que 
le  surlendemain,  et  j'emporte  ma  clef.  Les  fenêtres 
des  deux  chambres  étaient  fermées  par  de  forts  vo- 
lets. Avant  de  m'en  aller,  j'en  arais  exprès  laissé  un 
sans  y  mettre  le  crochet  du  dedans.  La  nuit  venue  , 
je  me  débarrasse  de  ma  perruque  ,  de  mes  lunettes  , 
de  ma  bosse  et  de  mes  babils  avec  lesquels  j'avais 
été  faire  mes  achats  et  louer  ma  chambre  ;  je  mets 
cette  défroque  dans  une  malle  que  j'envoie  à  l'adresse 
de  M.  Murph  ,  l'ami  de  M.  Rodolphe ,  en  le  priant 
de  garder  ces  nippes,  j'achète  la  blouse  que  voilà  , 
le  bonnet  bleu  que  voilà  ,  une  barre  de  fer  de  deux 
pieds  de  long  ,  et  à  une  heure  du  matin  je  viens 
rôder  dans  la  rue  de  Provence,  devant  mon  logement, 
attendant  le  moment  où  une  patrouille  passerait  pour 
me  dépêcher  de  me  voler,  de  m'escalader  et  de  m'ef- 
fractionner  moi-même,  afin  de  me  faire  empoigner.  » 

Et  le  Chourineur  ne  put  s'empêcher  de  rire  en- 
core aux  éclats. 


DELIVUANCK.  i«l 

<  Al»!  je  comprends...  s'écria  Germain. 

—  Mais  vous  allez  voir  si  je  n'ai  pas  du  guignon  ! 
H  ne  passait  pas  de  pairouiile  !  J'aurais  pu  vingt 
lois  me  dévaliser  tout  à  mon  aise.  Enfin,  sur  les  deux 
iieutes  du  malin,  j'enlends  piétiner...  les  tonrlou- 
rous  au  bout  de  la  rue;  je  finis  d'ouvrir  mon  volet, 
je  casse  deux  ou  trois  carreaux  pour  faire  un  tapage 
d'enCer,  j'enfonce  la  fenêtre,  je  saute  dans  la  cham- 
bre ,  j'empoigne  la  boîte  d'argenterie...  qi-elques 
nippés...  Heureusement  la  patrouille  avait  entendu 
le  drelin-dindin  des  carreaux,  car  juste  comme  je 
ressortais  par  la  fenèire,  je  suis  pincé  par  la  garde 
qui,  au  bruit  des  carreaux  cassés,  avait  pris  le  pas 
de  course. 

On  frappe  ;  le  portier  ouvre,  on  va  chercher  le 
commissaire  ;  il  arrive,  le  portier  dit  que  les  deux 
chambres  dévalisées  ont  été  louées  la  veille  par  un 
nionsieur  bossu,  à  cheveux  noirs  et  portant  des  lu- 
nettes bleues,  et  qui  s'appelait  Grégoire.  J'avais  la 
crinière  de  filasse  que  vous  me  voyez,  j'ouvrais  l'œil 
comme  un  lièvre  au  gîte,  j'étais  droit  comme  un 
Russe  au  port  d'armes,  on  ne  pouvait  donc  pa^  me 
prendre  pour  le  bofcsu  à  lunettes  bleues  et  à  crins 
noirs.  J'avorte  tout,  on  m'arrête,  on  me  conduit  au 
déjMJi,  du  dépôt  ici,  eij'arrive  au  bon  moment,  juste 
pour  arracher  des  pattes  du  Squelette  le  jeune 
homme  dont  M.  Piodolphe  m'avait  dit  :  <  Je  m'y  in- 
téresse comme  à  mon  fils.  > 


4  62  DELIVRANCE. 

— Ah  !  monsieur,  quene  vous  dois-jepas...  pour 
lanl  de  dévouemenl!  s'écria  Germain. 

—  Ce  n'est  pas  à  moi...  c'est  à  M.  Rodolphe  que 
vous  devez. 

—  Mais  la  cause  de  son  intérêt  pour  moi  ? 

—  II  vous  ia  dira,  à  moins  qu'il  ne  vous  la  dise 
pas;  car  souvent  il  se  conienle  de  vous  faire  du 
bien,  et  si  vous  avez  le  toupet  de  lui  demander 
pourquoi,  il  ne  se  gêne  pas  pour  vous  répondre  : 
Mêlez-vous  de  ce  qui  vous  regarde. 

—  Et  M.  Rodolphe  sait-il  que  vous  êtes  ici  ? 

—  Pas  si  bête  de  lui  avoir  dit  mon  idée  ,  il  ne 
m'aurait  peut-être  pas  permis...  celte  farce..  .  et, 
sans  me  vanter,  hein  !  elle  est  fameuse  ? 

—  Mais  que  de  risques  vous  avez  courus...  vous 
courez  encore  !. .. 

— Qu'est-ce  que  je  risquais?  de  n'être  pas  con- 
duit à  la  Force  où  vous  étiez,  c'est  vrai...  Mais  je 
complais  sur  la  protection  de  M.  Rodolphe  pour  me 
faire  changer  de  prison  et  vous  rejoindre  ;  un  sei- 
gneur comme  lui,  ça  peut  tout.  Et  une  fois  que  j'au- 
rais t'ié  coffré,  il  aurait  autant  aimé  que  ça  vous 
serve  à  quelque  chose. 

—  Mais  au  jour  de  votre  jugement  ? 

—  Eh  bien!  je  prierai  M.  Murph  de  m'envoyer 
la  malle;  je  reprendrai  devant  le  juge  ma  perruque 
noire,  mes  lunettes  bleues,  ma  bosse,  et  je  redevien- 
drai M.  Grégoire  pour  le  portier  qui  m'a  loué  la 


l)ÉLlVnA>CE.  1C5 

chambre,  pour  les  marchands  qui  m'ont  vemlu , 
voilà  pour  le  volé...  Si  on  veut  revoir  le  voleur,  je 
quitterai  ma  défroque,  et  il  sera  clair  comme  le 
jour  que  voleur  et  volé  ça  fait,  au  total,  le  Cliouri- 
neur,  ni  plus  ni  moins.  Alors  que  diable  voulez-vous 
qu'on  me  fasse ,  quand  il  sera  prouvé  que  je  me 
volais  moi-même  ? 

—  En  effet,  dit  Germain  plus  rassuré.  Mais  puis- 
que vous  me  portiez  tant  d'intérêt ,  pourquoi  ne 
m'avez-vous  rien  dit  en  entrant  dans  la  prison  ? 

—  J'ai  tout  de  suile  su  le  complot  qu'on  avait 
monté  contre  vous  ;  j'aurais  pu  le  dénoncer  avant 
que  Pique-Vinaigre  eût  commencé  ou  fini  son  his- 
toire ;  mais  dénoncer  même  des  bandits  pareils,  ça 
ne  m'alîait  pas...  J'ai  mieux  aimé  ne  m'en  fier  qu'à 
ma  poigne...  pour  vous  arracher  des  pattes  du  Sque- 
lette. Et  puis,  quand  je  l'ai  vu,  ce  brigand-là,  je  me 
suis  dit  :  Voilà  une  fameuse  occasion  de  me  rappe- 
ler la  grêle  de  coups  de  poing  de  M.  Rodolphe,  aux- 
quels j'ai  dû  l'honneur  de  sa  connaissance. 

—  Mais  si  tous  les  détenus  avaient  pris  parti 
contre  vous  seul,  qu'aurioz-vous  pu  faire? 

—  Alors  j'aurais  crié  comme  un  aigle,  et  appelé 
au  secours  !  Mais  ça  m'allail  mieux  de  faire  ma  petite 
cuisine  moi-même,  pour  pouvoir  dire  à  M.  Uo- 
^'^Iphe  :  H  n'y   a  que  moi  qui  me  suis  mêlé  de  la 

.ose...  j'ai  défendu  et  je  défendrai  votre  jeune 
homme,  soyez  tranquille.  » 


16 t  DELIVRANCE. 

A  ce  moment  le  gardien  rentra  brusquement  dans 

la  chambre. 

<  M.  Germain,  venez  vile,  vile,  chez  monsieur 
le  directeur...  Il  veut  vous  parler  à  Tinstant  même. 

Et  vous,  Chourineur,  mon  garçon,  descendez  à  la 
fosse-aux-lions...  Vous  serez  prévôt ,  si  cela  vous 
convient  ;  car  vous  avez  tout  ce  qu'il  faut  pour  rem- 
plir ces  fonctions...  et  les  détenus  ne  badineront 
pas  avec  un  gaillard  de  votre  espèce. 

—  Ça  me  va  tout  de  même...  autant  être  capi- 
taine que  soldat  pendant  qu'on  y  est... 

—  Refuserez-vous  encore  ma  main?  dit  cordia- 
lement Germain  au  Chourineur. 

—  Ma  foi  non...  M.  Germain,  ma  foi  non;  je 
crois  que  maintenant  je  peux  me  permettre  ce  plai- 
sir-là, et  je  vous  la  serre  de  bon  cœur. 

—  Nous  nous  reverrons...  car  me  voici  sous 
votre  protection...  je  n'aurai  plus  rien  à  craindre, 
et  de  ma  cellule  je  descendrai  chaque  jour  au  préau. 

—  Soyez  calme;  si  je  le  veux,  on  ne  vous  parlera 
qu'à  quatre  pattes...  Mais  j'y  songe,  vous  savez 
écrire...  mettez  sur  le  papier  ce  que  je  viens  de 
vous  raconter,  et  envoyez  Thistoire  à  M.  Rodolphe; 
il  saura  qu'il  n'a  plus  à  être  inquiet  de  vous,  et  que 
je  suis  ici  pour  le  bon  motif,  car  .s'il  apprenait  au- 
i renient  que  le  (chourineur  a  volé  et  qu'il  ne  con- 
naisse pas  le  dessous  des  cartes...  tonnerre...  ça  ne 
mirait  pas. .. 


DELIVRANCE.  1G5 

—  Soyez  tranquille...  ce  soir  même  je  vais  écrire 
à  mon  proiecleur  inconnu;  demain  vous  me  donne- 
rez son  adresse  et  la  lettre  partira.  Adieu  encore, 
merci,  mon  brave  ! 

—  Adieu,  M.  Germain  ,  je  vas  retourner  auprès 
de  ce  las  de  gueux...  dont  je  suis  prévôt...  il  laudra 
cpi'ils  marchenl  droit,  ou  sinon,  gare  «lessous!... 

—  Quand  je  songe  qu'à  cause  de  moi  vous  allez 
vivre  quelque  temps  encore  avec  ces  misérables  !... 

—  Qu'est-ce  que  ça  me  fait?  Maintenant  il  n'y 
a  pas  (le  risque  qu'ils  déteignent  sur  moi...  M.  Ro- 
<iolphe  m'a  trop  bien  lessivé...  je  suis  assuré  contre 
lincendie  !  » 

Et  le  Cbourineur  suivit  le  gardien. 

Germain  entra  chez  le  directeur. 

Quelle  fut  sa  surprise!...  il  y  trouva  Rigolette... 

Rigolelte  pâle,  émue,  les  yeux  baignés  de  larmes, 
et  pourtant  souriante  travers  ses  pleurs...  sa  phy- 
sionomie exprimait  un  ressentiment  de  joie ,  de 
l)onheur  inexprimable. 

«i  J'ai  une  bonne  nouvelle  à  vous  .apprendre, 
monsieur,  dit  le  directeur  à  Germain.  La  justice 
vient  de  déclarer  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  à  suivre 
contre  vous...  Par  suite  du  désistement  et  surtout 
des  explications  de  la  partie  civile,  je  reçois  Tordre 
devons  mettre  immédiatement  en  liberté... 

—  Monsieur...  que  dites-vous?...  il  sérail  pos- 
sible!... » 

lUHE    SU.  Il 


166  DÉLIVRANCE. 

Rigolelle  vouliil  parler;  sa  trop  vive  éniolioii  l'en 
empêcha  ;  elle  ne  [.ui  que  faire  à  Germain  un  signe 
de  icle  affirmaiif  en  joignant  les  mains. 

»(  Mademoiselle  est  arrivée  ici  peu  de  moments 
après  que  j'ai  eu  reçu  Tordre  de  vous  mettre  en 
libellé,  ajouta  le  directeur.  Une  lettre  de  toute- 
puissante  recommandation,  qu'elle  m'apportait,  m'a 
appris  le  touchant  dévouement  qu'elle  vous  a  témoi- 
gné pendant  votre  séjour  en  prison,  monsieur.  C'est 
donc  avec  un  vif  plaisir  que  je  vous  ai  envoyé  cher- 
cher, certain  que  vous  serez  très-heureux  de  donner 
votre  bras  à  mademoiselle  pour  sortir  d'ici. 

—  Un  rêve!...  non,  c'est  un  rêve!  dit  Germain. 
Ah  !  monsieur...  que  de  bontés!...  Pardonnez-moi 
si  la  surprise...  la  joie  m'empêchent  de  vous  remer- 
cier comme  je  le  devrais... 

—  Et  moi  donc ,  M.  Germain,  je  ne  trouve  pas 
un  mot  à  dire ,  reprit  Rigolette  ;  jugez  de  mon 
lionheur  :  en  vous  quittant,  je  trouve  l'ami  de 
>j.  Rodolphe  qui  m'attendait. 

—  Encore  M.  Rodolphe  !  dit  Germain  étonné. 

—  Oui,  maintenant  on  peut  tout  vous  dire,  vous 
saurez  cela  ;  M.  Murph  me  dit  donc  :  «  Germain  est 
libre,  voilà  une  lettre  pour  monsieur  le  directeur 
de  la  prison  ;  quand  vous  arriverez ,  il  aura  reçu 
Tordre  de  mettre  Germain  en  liberté  et  vous  pourrez 
remmener.  )-  Je  ne  pouvais  croire  ce  que  j'entendais, 
cl  pourtant  c'était  vrai.  Vite,  vile,  je  prends  un 


DÉLIVRANCE.  16  7 

fiacre...  j'arrive...  elilest  en  bas  qui  nous  allend...  > 

Nous  renonçons  à  peindre  le  ravissement  des  deux 
amants  lorsqu'ils  sortirent  de  la  Force,  la  soirée 
qu'ils  passèrent  dans  la  petite  chambre  de  Rigolelte 
que  Germain  quitta  à  onze  heures  pour  gagner  un 
modeste  logement  garni. 
•   •• »... »    , 

Résumons  en  peu  de  mots  les  idées  pratiques  ou 
théoriques  que  nous  avons  taché  de  mettre  en  relief 
dans  cet  épisode  de  la  vie  de  prison. 

Nous  nous  estimerions  très-heureux  d'avoir  dé- 
montré : 

L'insuffisance,  l'impuissance  et  le  danger  de  la 
réclusion  en  commun... 

Les  disproportions  qui  existent  entre  l'apprécia- 
tion et  la  punition  de  certains  crimes  (le  vol  dômes 
tique,   le  vol  avec  effraction),  et  celle  de  certains 
délits  {les abus  de  conpance)... 

Et  enfin  l'impossibilité  matérielle  oîi  sont  les 
classes  pauvres  de  jouir  du  bénéfice  des  lois  civiles  ( i). 

(1)  Toir  l'appendice  à  la  fin  da  iiv^  volame. 


IX 


PUNITION. 


Nous  conduirons  de  nouveau  le  lecteur  dans 
Tétude  du  notaire  Jacques  Ferrand. 

Grâce  à  la  loquacité  habituelle  des  clercs,  presque 
incessamment  occupés  des  bizarreries  croissantes 
de  leur  patron  ,  nous  exposerons  ainsi  les  faits 
accomplis  depuis  la  disparition  de  Cécily. 

<  Cent  sous  contre  dix  que,  si  son  dépérissement 
continue,  avant  un  mois  le  patron  aura  crevé  comme 
un  mousquet  ! 

—  Le  fait  est  que,  depuis  que  la  servante,  qui 
avait  Tair  d'une  Alsacienne  ,  a  quitté  la  maison  ,  il 
n'a  plus  que  la  peau  sur  les  os. 


Ï10  PUNlTIOîî. 

—  El  quelle  peau  ! 

—  Ali  çà  !  il  était  donc  amoureux  de  l'Alsacienne, 
alors,  puisque  c'est  depuis  son  départ  qu'il  se  racornit 
ainsi? 

—  Lui,  le  patron,  amoureux?  quelle  farce!  ! 

—  Au  contraire,  il  se  remet  à  revoir  des  prêtres 
plus  que  jamais! 

—  Sans  compter  que  le  curé  de  la  paroisse,  un 
homme  bien  respectable,  il  faut  être  juste,  s'en  est 
allé  hier  (je  l'ai  entendu),  en  disant  à  un  autre 
prêtre  qui  l'accompagnait  :  t  C'est  admirable!... 
M.  Jacques  Ferrand  est  l'idéal  de  la  charité  et  de  la 
générosité  sur  la  terre...  > 

—  Le  curé  a  dit  ça?  de  lui-même?  et  sans  effort? 

—  Quoi? 

—  Que  le  patron  était  l'idéal  de  la  chanté  et  de 
la  générosité  sur  la  terre?... 

—  Oui  !  je  l'ai  entendu... 

—  Alors  je  n'y  comprends  plus  rien  ;  le  curé  a  la 
répuiation,  et  il  la  mérile,  d'êlre  ce  qu'on  appelle 
un  vrai  bon  pasteur... 

—  Oh!  ça,  c'est  vrai,  et  de  celui-là  il  faut  parler 
Siérieusement  et  avec  respect;  il  est  aussi  bon  ei 
aussi  charitable  que  le  Pelil  Manleau-BJeu...  (i), 
et  quand  on  dit  ça  d'un  homme,  il  est  jugé. 

(l)  Qu'on  me  pcrmelle  de  ineiilionner  ici  avec  une  vcnéralioti 
^rofon«le  le  nom  de  ce  grand  homme  de  bien  ,  M.  Champion ,  que 
iion^   n'avons  pas  l'honneur  de  connaître  personnellement,  mais 


PUNITION.  17 1 

—  El  ça  n'est  pas  peu  dire. 

—  Non.  Pour  le  Pelil  Manieau  Bleu  comme  pour 
le  bon  prêtre,  les  pauvres  n'ont  (ju'un  cri...  et  un 
brave  cri  du  cœur... 

—  Alors  j'en  reviens  à  mon  idée  ;  quand  le  curé 
affirme  quelque  chose,  faut  le  croire,  vu  cju'il  est 
incapable  de  mentir;  et  pounant  croire  d'api'cs  lui 
que  le  patron  est  charitable  et  généreux...  ça  me 
{^ênc  dans  les  entournures  de  ma  croyance. 

—  Oh  !  que  c'est  joli,  Chalamel  !  oh  !  que  c'est 
job!... 

—  Sérieusement,  j'aime  aulanl  croire  à  cela  qu'à 
un  miracle...  Ce  n'est  pas  plus  difficile. 

—  M.  Ferrand  généreux!...  lui...  qui  tondrait 
sur  un  œuf! 

—  Pourtant,  messieurs,  les  quarante  sous  de 
notre  déjeuner? 

—  Belle  preuve  !  c'est  comme  lorsqu'on  a  par 
hasard  un  bouton  sur  le  nez...  c'est  un  accident. 

—  Oui,  mais  d'un  autre  côté,  le  maître  clerc  m'a 
dit  que  depuis  trois  jours  le  patron  a  réalisé  une 
énorme  somme  en  bons  du  Trésor,  et  que... 

—  Eh  bien? 

—  Parle  donc... 

—  C'est  que  c'est  un  secret. 


dont  tons  les  panvre?  de  Paris  parlent  avec  aulanl  de  rc'îpecl  que  i 
rccoonaissance. 


iT*  ruMTio^r. 

—  Raison  de  plus...  Ce  secret  ? 

—  Voire  parole  d'honneur  que  vous  n'en  direz 
rien  ? 

—  Sur  la  lête  de  nos  enfants,  nous  la  donnons. 

—  Que  ma  lanle  Messidor  fasse  des  folies  de  son 
corps  si  je  bavarde  !... 

—  Et  puis,  messieurs,  rapporlons-nous-en  à  ce 
que  disait  majeslueusemenl  le  grand  roi  Louis  XIV 
au  doge  de  Venise,  devant  sa  cour  assemblée  : 

Lorsqu'un  secret  est  possédé  par  un  clerc, 
Ce  secret ,  il  doit  le  dire,  c'est  clair  ! 

—  Allons...  bon,  voilà  Chalamel  avec  ses  pro- 
verbes î 

—  Je  demande  la  léte  de  Chalamel... 

—  Les  proverbes  sont  la  sagesse  des  nations,  c'est 
à  ce  tilre  que  j'exige  ion  secret. 

—  Voyons,  pas  de  bêtises...  je  vous  dis  que  le 
maître  clerc  m'a  fait  promettre  de  ne  dire  à  per- 
sonne... 

—  Oui,  mais  il  ne  t'a  pas  défendu  de  le  dire  à 
tout  le  monde  ? 

—  Enfin  ça  ne  sortira  pas  d'ici  ?  Va  donc  !... 

—  Il  meurt  d'envie  de  nous  le  dire,  son  secret. 

—  Eh  bien  î  le  patron  vend  sa  charge  ;  à  l'heure 
qu'il  est,  c'est  peut-être  fait'.... 

—  Ah  bah  ! 

—  Voilà  une  drôle  de  nouvelle!... 


ruMTioN.  nr. 

—  C'osl  renversant  ! 

—  Éblouissant  ! 

—  Voyons  ,  sans  charge ,  qui  se  charge  de  hi 
charge  dont  il  se  décharge? 

—  Dieu  !  que  ce  Chalamel  est  insupportable  avec 
ses  rébus  ! 

—  Est-ce  que  je  sais  à  qui  il  la  vend  ? 

—  S'il  la  vend,  c'est  qu'il  veut  peut-être  se  lan- 
cer, donner  des  fêtes...  des  routes^  comme  dit  le 
beau  monde. 

—  Après  tout,  il  a  de  quoi. 

—  Et  pas  la  queue  d'une  famille. 

—  Je  crois  bien  qu'il  a  de  quoi  !  Le  maître  clerc 
parle  de  plus  d'un  million  y  compris  la  valeur  de  la 
charge. 

—  Plus  d'un  million,  c'est  caressant. 

—  On  dit  qu'il  a  joué  à  la  Bourse  en  catimini, 
avec  le  commandant  Robert,  et  qu'il  a  gagné  beau- 
coup d'argent. 

—  Sans  compter  qu'il  vivait  comme  un  ladre. 

—  Oui,  mais  ces  ladrichons-là,  une  fois  qu'ils  se 
mettent  à  dépenser,  deviennent  plus  prodigues  que 
les  autres. 

—  Aussi  je  suis  comme  Chalamel ,  je  croirais 
assez  que  maintenant  le  pairon  veut  se  la  passer 
douce. 

—  El  il  aurait  joliment  tort  de  ne  pas  s'abîmer 
de  volupté  et  de  ne  pas  se  plonger  dans  les  délices 


m  PUNITION. 

(le  Golconde...  s'il  en  a  le  moyen...  car,  comme  dit 
le  vaporeux  Ossian  dans  la  groiie  de  Fingal  : 

Tout  notaire  qui  bambochera  , 
S'il  a  (lu  quibus  raison  aura. 

—  Je  demande  la  tête  de  Chalamel  ! 

—  C'est  absurde  ! 

—  Avec  ça  que  le  patron  a  joliment  Tair  de  pen- 
ser à  s'amuser... 

—  II  a  une  figure  à  porter  le  diable  en  terre  !... 

—  Et  puis  monsieur  le  curé  qui  vante  sa  charité  ! 

—  Eh  bien  !  charité  bien  ordonnée  commence 
par  soi-même...  Tu  ne  connais  donc  seulemmtpas 
les  commandements  de  Dieu,  sauvage?  ..  Si  le  pa- 
tron se  demande  lui-même  raumône  des  plus  grands 
plaisirs...  il  est  de  son  devoir  de  se  les  accorder... 
ouilse  regarderait  comme  bien  peu... 

—  Moi ,  ce  qui  m'éionne,  c'est  cet  ami  intime 
qui  lui  est  comme  tombé  des  nues,  et  qui  ne  le 
quille  pas  plus  que  son  ombre. . . 

—  Sans  compter  qu'il  a  une  mauvaise  figure... 

—  11  est  roux  comme  une  carotte... 

—  Je  serais  assez  porlé  à  induire  que  cet  intrus 
est  le  fruit  d'un  faux  pas  qu'aurait  fait  M.  Ferrand 
à  son  aurore  ;  car...  comme  le  disait  l'aigle  de  Meaux 
à  propos  de  la  prise  de  voile  de  la  tendre  La  Val- 
lière  : 

Qu'on  aime  jeune  homme  ou  vieux  bibaid, 
Souvent  la  (lu  est  un  moutard. 


FINITION.  1T5 

—  Je  demande  la  lêie  de  Chalamcl  ! 

—  C'esl  vrai...  avec  lui  il  est  impossible  de  cau- 
ser raison  un  moment. 

—  Quelle  bêtise  !  Dire  que  cet  inconnu  est  le 
fds  du  palron...  il  est  plus  âgé  que  lui,  on  le  voit 
bien. 

—  Eh  bien  !  à  la  grande  rigueur,  qu'esl-cc  que 
ça  ferait? 

—  Comment?  qu'csl-ce  que  ça  ferait  :  que  le  fils 
soit  plus  âgé  que  le  père  ? 

—  Messieurs!  j'ai  dit  à  la  grande...  à  la  grandis- 
sime rigueur... 

—  El  comment  expliques-lu  ça  ? 

—  C'est  tout  simple  ;  dans  ce  cas-là,  Tinlrus  au- 
rait fait  le  faux  pas,  et  serait  le  père  de  M.  Fer- 
rand  au  lieu  d  être  son  fils. 

—  Je  demande  la  têie  de  Clialamel  ! 

—  Ne  récoutez  donc  pas  ;  vous  savez  qu'une  fois 
qu'il  est  en  train  de  dire  des  bêtises,  il  en  a  pour 
une  heuie... 

—  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  cet  intrus  a  une 
mauvaise  figure,  et  ne  quitte  pas  M^  Ferrand  d'un 
moment. 

—  Il  est  toujours  avec  lui  dans  son  cabinet,  ils 
mangent  ensemble,  ils  ne  peuvent  faire  un  pas  l'un 
sans  l'autre. 

—  Moi,  il  me  semble  que  je  l'ai  déjà  vu  ici 
rinlrus? 


iia  PUNITION. 

—  Moi  pas... 

—  Dites  donc,  messieurs,  est-ce  que  vous  n'avez 
pas  aussi  remarqué  que  depuis  quelques  jours,  il 
vient  régulièrement  presque  toutes  les  deux  heures 
un  homme  à  grandes  moustaches  blondes,  tournure 
militaire,  faire  demander  Pintrus...  par  le  por- 
tier?... L'intrus  descend,  cause  une  minute  avec 
Thomme  à  moustaches  ,  après  quoi  celui-là  fait 
demi-tour  comme  un  automate  ,  pour  revenir  deux 
heures  après  ! 

—  C'est  vrai,  je  l'ai  remarqué...  Il  m'a  semblé 
aussi  rencontrer  dans  la  rue,  en  m'en  allant,  des 
hommes  qui  avaient  l'air  de  surveiller  la  maison... 

—  Sérieusement ,  il  se  passe  ici  quelque  chose 
d'extraordinaire  ? 

—  Qui  vivra  verra. 

—  Ace  sujet,  le  maître  clerc  en  sait  peut-être 
plus  que  nous?  Mais  il  fait  le  diplomate... 

—  Tiens,  au  fait,  où  est-il  donc?  Depuis  tantôt... 

—  11  est  chez  celle  comlesse  qui  a  éié  assassinée  ; 
il  paraît  qu'elle  est  maintenant  hors  d'affaire. 

—  La  comtesse  Mac-Grégor? 

—  Oui  ;  ce  matin  elle  avait  fait  demander  le  pa- 
tron dare-dare  ,  mais  il  lui  a  envoyé  le  maître  clerc 
à  sa  place. 

—  C'est  peut-être  pour  un  testament  ? 

—  Non,  puisqu'elle  va  mieux. 

—  En  a-t-il  de  la  besogne ,  le  maître  clerc,  en 


PUMfiOiN.  4  77 

a-t-il,  mainlenanl  qu'il  remplace  Germain  comme 
caissier  ! 

—  A  propos  de  Germain  ;  en  voilà  encore  une 
tlrôle  de  chose  ! 

—  Laquelle? 

—  Le  pairon  ,  pour  le  faire  remettre  en  liberté, 
a  déclaré  que  c'était  lui,  M.  Ferrand  ,  qui  avait  lait 
erreur  de  compte  et  qu'il  avait  retrouvé  l'argent 
qu'il  réclamait  de  Germain. 

—  Moi ,  je  ne  trouve  pas  cela  drôle  ,  mais  juste  ; 
vous  vous  lé  rappelez  ,  je  disais  toujours  :  Germain 
est  incapable  de  voler. 

—  G'est  néanmoins  très -ennuyeux  pour  lui 
d'avoir  été  arrêté  et  emprisonné  comme  voleur. 

—  Moi,  à  sa  place,  je  demanderais  des  dommages 
et  intérêts  à  M.  Ferrand. 

—  Au  fait ,  il  aurait  dû  au  moins  le  reprendre 
pour  caissier,  afin  de  prouver  que  Germain  n'était 
pas  coupable... 

—  Oui,  mais  Germain  n'aurait  peut-être  pas 
voulu. 

—  Est-il  toujours  à  cette  campagne  où  il  est  allé 
en  sortant  de  prison  ,  et  d'où  il  nous  a  écrit  pour 
nous  annoncer  le  désistement  de  M.  Ferrand? 

—  Probablement,  car  hier  je  suis  allé  à  l'adresse 
qu'il  nous  avait  donnée;  on  m'a  dit  qu'il  était  en- 
core en  campagne  et  qu'on  pouvait  lui  écrire  à  Bou- 
queval,  par  Écouen,  chez  madame  George,  fermière. 


118  rUNlTlON. 

—  Ail!  messieurs,  une  voilure!  dii  Clialamel  eu 
se  penchant  vers  la  fenêtre.  Dame  !  ce  n'est  pas 
un  fringant  équi[)age  comme  celui  de  ce  fameux 
vicomte.  Vous  rappelez-vous  ce  flambant  Saint-Rémy 
avec  son  chasseur  chamarré  d'argent  et  son  gros 
cocher  à  perruque  blanche.  Cette  fois,  c'est  tout 
bonnement  un  sapin,  une  citadine. 

—  Et  (jui  en  descend  ? 

—  Attendez  donc  !...  Ah  !  une  robe  noire.    " 

—  Une  femme!  !  une  femme...  oh!  voyons 
voir... 

—  Dieu  !  que  ce  saule-ruisseau  est  indécemment 
diarnel  pour  son  âge  !  il  ne  pense  qu'aux  femmes, 
il  faudra  finir  par  l'enchaîner  ou  il  enlèvera  des 
Sabines  en  pleine  rue  ;  car  ,  comme  dit  le  cygne  de 
Cambrai  dans  son  Traité  cV Education  pour  le  Dau- 
phin : 

Défiez-vous  du  saute-ruisseau 
Au  beau  sexe  qui  donne  l'assaut. 

—  Je  demande  la  tête  de  Chalamel  !... 

—  Dame!...  M.  Chalamel,  vous  dites...  une  robe 
noire...  moi,  je  croyais... 

—  C'est  monsieur  le  curé,  imbécile!...  Que  ça 
le  serve  d'exemple. 

—  Le  curé  de  la  paroisse  ?  le  bon  pasteur  ? 

—  Lui-même ,  messieurs. 

—  Voilà  un  digne  homme! 

—  Ça  n'est  pas  un  jésuite  celui-là... 


PLMTION.  17& 

—  Je  le  crois  bien  ,  el  si  tous  les  prêtres  lui 
ressemhiaieut...  il  n'y  aurait  que  des  gens  dévols. 

—  Silence!  on  tourne  le  boulon  de  la  porte. 

—  A  vous!...  avons!...  c'est  lui!   » 

El  lous  les  clercs,  se  courbant  sur  leurs  pupitres, 
se  mirent  à  griffonner  avec  une  ardeur  apparente, 
faisant  bruyamment  crier  leurs  plumes  sur  le  papier. 

La  pâle  figure  de  ce  prêtre  était  à  la  fois  douce 
et  grave ,  inlelligenie  et  vénérable  ;  son  regard 
rempli  de  mansuétude  et  de  sérénité. 

Une  petite  calotte  noire  cacbait  sa  tonsure  ;  ses 
cheveux  gris,  assez  longs ,  flottaient  sur  le  collet  de 
sa  redingote  marron. 

Hàlons-nous  d'ajouter  que ,  grâce  à  une  con- 
fiance des  plus  candides,  cet  excellent  prêtre  avait 
toujours  été  el  était  encore  dupe  de  Tliabile  et  pro- 
fonde hypocrisie  de  Jacques  Ferrand. 

€  Votre  digne  patron...  est-il  dans  son  cabinet, 
mes  enfants?  demanda  le  curé. 

—  Oui ,  monsieur  Tabbé ,  j  dit  Chalamel  en  se 
levant  respectueusement.  Et  il  ouvrit  au  prêtre  la 
porte  d'une  chambre  voisine  de  l'étude. 

Entendant  parler  avec  une  certaine  véhémence 
dans  le  cabinet  de  Jacques  Ferrand ,  l'abbé ,  ne 
voulant  pas  écouter  malgré  lui ,  marcha  rapidement 
vers  la  porte  et  y  frappa. 

<  Entrez!  i  dit  une  voix  avec  un  accent  italien 
assez  prononcé. 


180  PUNITION. 

Le  prèlre  se  trouva  en  face  de  PoliJori  et  de 
Jacques  Ferrand. 

Les  clercs  dn  notaire  ne  semblaient  pas  s'être 
trompés  en  assignant  un  terme  prochain  a  la  mort 
de  leur  patron. 

Depuis  la  fuite  de  Cécily  ,  le  notaire  était  devenu 
presque  méconnaissable. 

Quoiqjie  son  visage  fût  d'une  maigreur  effrayante, 
d'une  lividité  cadavéreuse,  une  rongeur  fébrile  co- 
lorait ses  pommettes  saillantes  ;  un  tremblement  ner- 
veux, interrompu  çà  et  là  par  quelques  soubresauts 
convulsifs,  l'agitait  presque  continuellement;  ses 
mains  décharnées  étaient  sèches  et  brûlantes  ;  ses 
larges  lunettes  vertes  cachaient  ses  yeux,  injectés 
de  sang,  qui  brillaient  du  sombre  feu  d'une  fièvre 
dévorante;  en  un  mot,  ce  masque  sinistre  trahis- 
sait les  ravages  d'une  consomption  sourde  et  inces- 
sante. 

La  physionomie  de  Polidori  contrastait  avec  celle 
du  notaire  ;  rien  de  plus  amèrement,  de  plus  froi- 
dement ironique  que  l'expression  des  traits  de  cet 
autre  scélérat  ;  une  forêt  de  cheveux  d'un  roux  ar- 
dent, mélangés  de  quelques  mèches  argentées,  cou- 
ronnaient son  front  blême  et  ridé;  ses  yeux  péné- 
trants ,  transparents  et  verts  comme  l'aigue-marine, 
éiaient  très-rapprochés  de  son  nez  crochu  ;  sa 
bouche,  aux  lèvres  minces,  rentrées,  exprimait  le 
sarcasme  et  la  méchanceté.  Polidori,  complètement 


rUNlTiOV.  181 

vciii  (le  noir ,  élali  assis  auprès  tlii  bureau  Je  Jacques 
Ferrand. 

A  la  vue  du  prêlre,  lous  so  levèrent. 

t  Eli  bien?  comment  allez-vous,  mon  digne 
M.  Ferrand?  dit  Tabbé  avec  sollicitude  ;  vous  trou- 
vez-vous un  peu  mieux  ? 

—  Je  suis  toujours  dans  le  même  état,  monsieur 
l'abbé;  la  fièvre  ne  me  quille  pas,  répondit  le  no- 
taire ;  les  insomnies  me  tuent...  Que  la  volonté  de 
Dieu  soit  faite! 

—  Voyez,  monsieur  Tabbé  ,  ajoula  Poliilori  avec 
componction  ,  quelle  pieuse  résignation!  Mon  pau- 
vre ami  est  toujours  le  même;  il  ne  trouve  quelque 
adoucissement  à  ses  maux  que  dans  le  bien  qu'il 
fait... 

—  Je  ne  mérite  pas  ces  louanges  ,  veuillez  m'en 
dispenser,  dit  sèchement  le  notaire  en  dissimulant  à 
peine  un  ressentiment  de  colère  et  {\c  haine  con- 
traintes. Au  Seigneur  seul  appartient  Tapprécialioii 
du  bien  et  du  mal  ;  je  ne  suis  qu'un  misérable  pé- 
cheur... 

—  Nous  sommes  tous  pécheurs,  reprit  doucement 
l'abbé;  mais  nous  n'avons  pas  tous  la  charité  qui 
vous  distingue,  mon  respectable  ami.  Bien  rares 
rcux  qui ,  comme  vous,  se  détacheiit  assez  des  biens 
terrestres  pour  songer  à  les  employer  de  leur  vivant 
d'une  façon  si  chrétienne...  Persistez-vous  toujours 
à  vous  défaire  de  votre  charge  ,  afin  de  vous  livrer 

KCCÈsi  sce.— T.  xn.  V2 


«82  rt.MTlON. 

l>luo   cnlèremoiit  aux   i)rali(iuc-j>   Je  la    religion  ? 

—  Depuis  avanl-hicr,  ma  charge  est  vendue,  mon- 
sieur l'abbé  ;  quelques  concessions  m'ont  permis 
d'en  réaliser,  chose  bien  rare!  le  prix  complnnl; 
celte  somme,  ajoutée  à  d'autres  ,  me  servira  à  fon- 
der l'inslilutlon  dont  je  vous  ai  parlé,  et  dont  j'ai 
définitivement  anéié  ie  plan  que  je  vais  vous  sou- 
meliro... 

—  Ali!  mon  cligne  ami  !  dit  Tabbé  avec  une  pro- 
fonde et  sainte  at'miration  :  faire  tant  de  bien...  si 
simplemriit...  et,  je  puis  le  dire,  si  naturellement  !... 
Je  vous  le  répète  ,  les  gens  comme  vous  sont  rares  , 
il  n'y  a  pas  assez  de  bénédictions  pour  eux. 

—  C'est  que  bien  peu  de  personnes  réuiiissent , 
comme  Jacques  ,  la  richesse  à  la  piété,  rintelligonce 
à  fa  charité,  *  dit  Polidori,  avec  un  sourire  ironique 
qui  échappa  au  bon  abbé. 

A  ce  nouvel  et  sarcasîique  éloge,  la  main  du 
notaire  se  crispa  involontairement  ;  il  lança,  sous  ses 
lu!. elles,  un  regard  de  racre  infernale  à  Polidori. 

t  Vous  voyez,  monsieur  Tabbé  ,  se  hàla  de  dire 
Vamiini.ime  de  Jacques  Ferrand  ;  toujours  ces  sou- 
bresauts nerveux  ,  et  il  ne  veut  rien  faire...  11  me 
déi'ole...  il  est  son  propre  bourreau...  Oui  ,  j'aurai  le 
courage  de  le  dire  devant  monsieur  l'abbé  ,  lu  es  ton 
propre  bourreau  ,  mon  pauvre  ami  !...  » 

A  ces  mois  de  Polidori ,  le  notaire  iressaillil  en- 
core convulsiv^nenl  ,  mais  il  se  calma. 


PUNITION.  183 

Un  homme  moins  naïf  que  Tabbc  eût  remarqué , 
pendant  cet  entretien  ,  el  suiloul  pendant  celui  qui 
va  suivre  ,  Taccent  contraint  et  courroucé  de  Jacques 
Ferrand  ;  car  il  est  inutile  de  dire  qu'une  volonté 
supérieure  à  la  sienne,  que  la  volonté  de  Rodolphe, 
en  un  mot,  imposait  à  cet  lionime  des  paroles  el  des 
actes  diamétralement  opposés  à  son  véritable  carac- 
lère. 

Aussi ,  quelquefois  poussé  à  bout ,  le  notaire  pa- 
raissait hésiter  à  obéir  à  celte  loule-puissanle  et  invi- 
sible auiorilé  ;  mais  uu  regard  de  Polidori  menait  un 
terme  à  celle  indécision;  alors  concentrant  avec  un 
soupir  de  lureur  les  plus  violents  ressenlimenls, 
Jacques  Ferrand  subissait  le  joug  qu'il  ne  pouvait 
briser. 

«  Hélas  !  monsieur  l'abbé  ,  reprit  Polidori  qui 
semblait  prendre  à  lâche  de  torturer  son  complice  , 
comme  on  dit  vulgairement,  à  coups  d'épingle,  mon 
pauvre  ami  néglige  trop  sa  santé...  Dites-iui  donc, 
avec  moi ,  qu'il  se  soigne,  sinon  pour  lui ,  pour  ses 
amis,  du  moins  p-our  les  malheureux  dont  il  est 
l'espoir  et  le  soutien... 

—  Assez  !...  assez  !...  murmura  le  notaire  d'une 
voix  sourde. 

—  iSou  ,  ce  n'est  pas  ass-.'z ,  dit  le  irêlre  avec 
émotion  ,  on  ne  saurait  trop  vous  répéter  que  vous 
ne  vous  appartenez  pas,  et  qu'il  est  mal  de  négliger 
ainsi  voire  santé.  Depuis  dix  ans  que  je  vuus  con- 


184  rUNlTION, 

nais ,  je  no  vous  ai  jamais  vu  malade  ;  mais  depuis 
un  mois  environ  vous  n'èles  plus  reconnaissable.  Je 
suis  d'aulanl  plus  frappé  do  ralléralion  de  vos  traits, 
que  j'étais  resté  quelque  temps  sans  vous  voir. 
Aussi,  lors  de  noire  première  entrevue,  je  n'ai  pu 
vous  cacher  ma  surprise  ;  mais  le  changement  que  je 
remarque  en  vous  depuis  plusieurs  jours  est  bien 
plus  grave  :  vous  dépérissez  à  vued'œil ,  vous  nous 
inquiétez  sérieusement...  Je  vous  en  conjure  ,  mon 
digne  ami,  songez  à  votre  santé... 

—  Je  vous  suis  on  ne  peut  plus  reconnaissant  de 
votre  intérêt ,  monsieur  Tabbé  ;  mais  je  vous  assure 
que  ma  position  n'est  pas  aussi  alarmante  que  vous 
le  croyez. 

—  Puisque  lu  t'opiniàtres  ainsi ,  reprit  Polidori  , 
je  vais  tout  dire  à  M.  Tabbé  ,  moi  :  il  t'aime  ,  il  t'es- 
time ,  il  l'honore  beaucoup;  que  sera-ce  donc  lors- 
qu'il saura  la  véritable  cause  de  ton  dépérissement  ? 

—  Qu'est-ce  encore?  dit  l'abbé. 

—  Monsieur  l'abbé,  dit  le  notaire  avec  impa- 
tience, je  vous  ai  prié  de  vouloir  bien  venir  me  visi- 
ter pour  vous  communiquer  des  projets  d'une  haute 
iinporlance  ,  et  non  pour  m'entendre  ridiculement 
louangcr  par  nio?i  ami. 

—  Tu  sais,  Jacques,  que  de  moi  il  faut  te  rési- 
gner à  loui  entendre,  »  dit  Polidori  en  regardant 
fixement  le  notaire. 

Celui  ci  baissa  les  yeux  et  se  lut. 


ruNiriO-N.  183 

Polidori  cominua  : 

<  Vousavezpcul-êlrc  remarqué,  monsieur  TaLbé, 
que  les  premiers  syniplùmes  de  la  maladie  nerveuse  de 
Jacques  ont  eu  lieu  peu  de  temps  après  rabominablc 
scandale  que  l.ouiseMorel  a  causé  dans  celle  maison?» 

Le  notaire  frissonna. 

<  Vous  savez  donc  le  crime  de  celle  malheureuse 
fille,  monsieur?  demanda  le  prêtre  étonné.  Je  ne 
vous  croyais  arrivé  à  Paris  que  depuis  peu  de  jours  ? 

—  Sans  doute ,  monsieur  Tabbé  ;  mais  Jacques 
m'a  tout  raconté,  comme  à  son  ami ,  comme  à  son 
médecin  ;  car  il  attribue  presque  à  Tindignalion  que 
lui  a  fait  éprouver  le  crime  de  Louise  Tébranlement 
i:erveux  dont  il  se  ressent  aujourd'hui...  Ce  n"est 
rien  encore  :  m^on  pauvre  ami  devait,  hélas  !  endurer 
de  nouveaux  coups  ,  qui  ont ,  vous  le  voyez,  altéré 
sa  santé...  Une  vieille  servante,  qui  depuis  bien  des 
années  lui  était  ailachée  par  les  liens  do  la  recon- 
naissance... 

—  Madame  Séraphin  ?  dit  le  curé  en  interrompant 
Polidori  ;  j'ai  su  la  mort  de  cette  infortunée ,  noyée 
par  une  malheureuse  imprudence  ,  et  je  comprends 
le  chagrin  de  M.  Ferrand  :  on  n'oublie  pas  ainsi  dix 
ans  de  loyaux  services...  De  tels  regrets  honorent 
autant  le  maître  que  le  serviteur... 

—  Monsieur  Tabbé,  dit  le  notaire ,  je  vous  en  sup- 
plie, ne  parlez  pas  de  mes  vertus...  Vous  me  rendez 
confus...  cela  m'est  pénible. 


186  PUNITION. 

—  Et  qui  en  parlera  donc?  Sera-ce  loi?  reprit 
affecliieusernent  Polidori  ;  mais  vous  allez  avoir  à  le 
louer  bien  davantage,  monsieur  Tabbé  :  vous  ignorez 
peut-être  quelle  est  la  servante  quia  remplacé ,  chez 
Jacques  ,  Louise  Morel  et  madame  Séraphin  ?  Vous 
ignorez  enfin  ce  qu'il  a  fait  pour  celte  pauvre  Céclly... 
car  celte  nouvelle  servante  s'appelait  Cécily,  mon- 
sieur Tabbé.  » 

Le  notaire,  malgré  lui ,  fit  un  bond  sur  son  siège  ; 
ses  yeux  flamboyèrent  sous  ses  lunettes,  une  rou- 
geur brûlante  empourpra  ses  traits  livides. 

<  Tais-toi...  tais-toi!...  s'écria-t-il  en  se  levant 
à  demi.  Pas  un  mot  de  plus,  je  te  le  défends!... 

—  Allons  ,  allons  ,  calmez-vous  ,  dit  Tabbé  en 
souriant  avec  mansuétude,  quelque  généreuse  action 
à  révéler  encore?...  Quant  à  moi  ,  j'approuve  fort 
rindiscrélion  de  votre  ami...  Je  ne  connaissais  pas, 
en  effet,  celte  servante ,  car  c'est  justement  peu  de 
jours  après  son  entrée  chez  notre  digne  M.  Ferrand, 
qu'accablé  d'occupations  ,  il  a  été  obligé  ,  à  mon 
grand  regret ,  d'interrompre  momentanément  nos 
relations. 

—  C'était  pour  vous  cacher  la  nouvelle  bonne 
œuvre  qu'il  méditait,  monsieur  l'abbé:  aussi, quoique 
sa  modestie  se  révolte,  il  faudra  bien  qu'il  m'entende, 
et  vous  allez  tout  savoir,  •»  reprit  Polidori  en  souriant. 

Jacques  Ferrand  se  lut,  s'accouda  sur  son  bureau 
et  cacha  son  front  dans  ses  mains. 


L\  BANQUE  DES  PAUVRES. 


«  Imagiiiez-Y0U8  donc  ,  monsieur  Tabbc  ,  reprit 
Polidori  en  s'adressant  au  curé,  mais  en  accentuant, 
pour  ainsi  dire  ,  chaque  phrase  par  un  coup  d'œil 
ironifjue  jolé  à  Jacques  Ferrand,  imaginez-vous  que 
mon  ami  trouva  dans  sa  nouvelle  servante,  qui ,  je 
vous  Tai  déjà  dit ,  s'appelait  Cécily  ,  les  meilleures 
qualités...  une  grande  modestie...  une  douceur  an- 
gélique...  et  surtout  beaucoup  de  piété...  Ce  n'est 
pas  tout;  Jacques,  vous  le  savez,  doit  à  sa  longue 
pratique  des  affaires  une  pénétration  extrême  ;  il 
s'aperçut  bientôt  que  celte  jeune  femme...  car  elle 
était  jeune  et  fort  jolie ,  monsieur  l'abbé  ,  que  celle 


188  LA  BANQUE  DES  PAUVRES. 

jcuiie  Cl  jolie  femme  n'éiait  pas  faite  pour  Tclat  do 
servante,  et  qu'à  des  principes  vertueusement  aus- 
tères... elle  joignait  une  instruction  solide  et  des 
connaissances...  très-variées. 

—  En  effet...  ceci  est  étrange,  dit  Tabbé  fort 
intéressé.  J'ignorais  complètement  ces  circonstan- 
ces... Mais  qu'avez-vous,  mon  bon  M.  Ferrand  ?... 
TOUS  scmblez  plus  souffrant  ?... 

—  En  effet,  >  dit  le  notaire  en  essuyant  la  sueur 
froide  qui  coulait  de  son  front,  car  la  contrainte  qu'il 
s'imposait  était  atroce  ;  j'ai  un  peu  de  migraine... 
mais  cela  passera.  > 

Polidori  baussa  les  épaules  en  souriant. 

«  Remarquez ,  monsieur  Tabbc  ,  ajouta-l-il ,  que 
Jacques  est  toujours  ainsi  lorsqu'il  s'agit  de  dévoiler 
quelqu'une  de  ses  cbarités  cacbées  ;  il  est  si  bypo- 
crite  au  sujet  du  bien  qu'il  fait!  beureuscmcnt  me 
voici  :  justice  éclatante  lui  sera  rendue.  Revenons  à 
Cccily.  A  son  tour  ,  elle  eut  bientôt  deviné  l'excel- 
lence du  cœur  do  Jacques  ,  et  lorsque  celui-ci 
l'interrogea  sur  le  passé  ,  elle  lui  avoua  naïvement 
qu'étrangère,  sans  ressources,  et  réduite  ,  par  l'in- 
conduite  de  son  mari ,  à  la  plus  humble  des  condi- 
tions ,  elle  avait  regardé  comme  un  coup  du  ciel  de 
pouvoir  entrer  dans  la  sainte  maison  d'un  homme 
aussi  vénérable  que  M.  Ferrand.  A  la  vue  de  tant 
de  malheur...  de  résignation...  de  vertu...  Jacques 
n'hésita  pas ,  il  écrivit  au  pays  de  celle  infortunée 


LA  DANQLE  DLS  PAUVRES.  183 

pour  avuir  sur  elle  quelques  renseign.emcnls  :  ils 
lurent  parfaits  et  confirmèrent  la  réalité  de  tout  ce 
qu'elle  avait  raconté  à  noire  ami  ;  alors,  sûr  de  placer 
juslemenlson  bienfait,  Jacques  bénil  Cécily  comme 
un  père...  la  renvoya  dans  son  pays  avec  une 
somme  d'argent  qui  lui  permellait  d'allendre  des 
jours  meilleurs  et  Toccasion  de  trouver  une  condition 
convenable.  Je  n'ajouterai  pas  un  mot  de  louange 
j)Our  Jacques...  les  faits  son.t  plus  éloquents  que  mes 
paroles. 

—  Bien,  très-bien...,  s'écria  le  curé  attendri. 

—  Monsieur  l'abbé...,  dit  Jacques  Ferrand  d'une 
voix  sourde  cl  brève  ,  je  ne  voudrais  pas  abuser  de 
vos  précieux  moments;  ne  parlons  plus  de  moi ,  je 
vous  en  conjure,  mais  du  projet  pour  lequel  je  vous 
ai  prié  de  venir  ici ,  cl  à  propos  duquel  je  vous  ai 
demandé  votre  bienveillant  concours. 

—  Je  conçois  que  les  louanges  de  voire  ami 
blessent  votre  modestie  ;  occupons-nous  donc  de  vos 
nouvelles  bonnes  œuvres  ,  et  oublions  que  vous  en 
èles  l'auteur  ;  mais  avant  parlons  de  l'affaire  dont 
vous  m'avez  chargé.  J'ai ,  selon  votre  désir,  déposé 
à  la  banque  de  France,  et  sous  mon  nom,  la  somme 
de  cent  mille  écus ,  destinée  à  la  restilulion  dont 
vous  êtes  rinlermédiaire  ,  et  qui  doit  s'opérer  par 
mes  mains  ..  Vous  avez  préféré  que  ce  dépôt  ne 
rcslàl  i)as  chez  vous,  quoique  pourtant  il  y  eût  élé  , 
ce  me  semble,  aussi  sùremenl  placé  qu'à  la  banque. 


190  L\  BANQUE  DES  PAUVRES. 

—  En  cela,  inonsienrrabbé,  jeme  suis  confonné 
aux  intentions  de  Tauleur  inconnu  de  celle  restitu- 
tion ;  il  agit  ainsi  pour  le  repos  de  sa  conscience... 
D'après  ses  vœux,  j'ai  dû  vous  confier  celte  somme, 
et  vous  prier  de  la  remoltre  à  madame  veuve  de 
Fermonl...  née  de  Renneville...  (la  voix  du  notaire 
trembla  légèrement  en  prononçant  ces  noms  )  , 
lorsque  celte  dame  se  présenterait  chez  vous  en 
juslifianl  de  sa  possession  d'élat. 

— J'accomplirai  la  mission  doiii  vous  me  chargez, 
dit  le  prêtre. 

—  Ce  n'est  pas  la  dernière,  monsieur  l'abbé. 

—  Tant  mieux,  si  les  autres  ressemblent  à  celle- 
ci  ;  car  sans  vouloir  rechercher  les  motifs  qui  l'im- 
posent, je  suis  toujours  touché  d'une  restitution 
volontaire;  ces  arrêts  souverains,  que  la  seule  con- 
science dicte  et  qu'on  exécule  fidèlement  et  libre- 
ment dans  son  for  intérieur,  sont  toujours  l'indice 
d'un  repentir  sincère  ,  et  ce  n'est  pas  une  expiation 
stérile  que  celle-là. 

—  IS'est-ce  pas ,  monsieur  l'abbé?  cent  mille  écus 
restitués  d'un  coup  ,  c'est  rare  ;  moi  ,  j'ai  élé  j)lus 
curieux  que  vous  ;  mais  que  pouvait  ma  curiosité 
contre  l'inébranlable  discréiion  de  Jacques?  Aussi, 
j'ignore  encore  le  nom  de  l'honnête  homme  qui  lait 
cette  noble  restitution. 

—  Quel  qu'il  soit ,  dit  l'abbé  ,  je  suis  certain  qu'il 
est  placé  très-haut  dans  l'eslime  de  M^  Fcrrand? 


LA  BANQUE  DES  PAUVRES.  191 

—  Cet  honnête  homme  est  en  effet ,  monsieur 
l'abbé  ,  placé  très-haut  dans  mon  estime  ,  répondit 
le  notaire  avec  une  amertume  mal  dissimulée. 

—  Et  ce  n'est  pas  tout,  monsieur  Tabbé,  reprit 
Polidori  en  regardant  Jacques  Ferrand  d'un  air 
significatif,  vous  allez  voir  jusqu'où  vont  les  géné- 
reux scrupules  de  ce  restituteur  inconnu  ;  et  s'il  faut 
tout  dire,  je  soupçonne  fort  notre  ami  de  n'avoir  pas 
])eu  contribué  à  éveiller  ces  scrupules...  et  à  trouver 
moyen  de  les  calmer. 

—  Comment  cela  ?  demanda  le  prêtre. 

—  Que  voulez-vous  dire  ?  ajouta  le  notaire. 

—  Et  les  Morel?  cette  brave  et  honnête  famille? 

—  Ah!  oui...  oui...  en  effet...  j'oubliais...,  dit 
Jacques  Ferrand  d'une  voix  sourde. 

—  Figurez-vous,  monsieur  l'abbé,  reprit  Polidori, 
que  Tauieurde  cette  restitution,  sans  doute  conseillé 
par  Jacques ,  non  content  de  rendre  cette  somme 
considérable,  veut  encore...  mais  je  laisse  parler  ce 
digne  ami...  c'est  un  plaisir  que  je  ne  veux  pas  lui 
ravir... 

—  Je  vous  écoute,  mon  cher  M.  Ferrand,  dit  le 
prêtre. 

—  Vous  savez,  reprit  Jacques  Ferrand  avec  une 
émotion  hypocrite  mêlée  çà  et  là  de  mouvements  de 
révolte  invoioiitairecontrelerôlequi  lui  était  imposé, 
mouvements  que  trahissaient  fréquemment  l'altéra- 
tion de  sa  voix  et  l'hésitation  de  sa  parole  ;  vous  savez, 


192  LA  BANQUE  DES  l'ACVnLS. 

monsieur  l'abbé,  que  riiicondiihe  de  Louise  Morcl... 
a  porte  un  coup  si  lerrihle  à  son  père  qu'il  est  de- 
venu fou...  La  nombreuse  famille  de  cet  artisan  cou- 
rait risque  de  mourir  de  misère  ,  privée  de  son  seul 
soutien.  Heureusement  la  Providence  est  venue  à  son 
secours...  et...  la...  personne  qui  fait  la  restitution 
volontaire  dont  vous  voulez  bien  être  Fintermédiaire, 
monsieur  Tabbé,  n'a  pas  cru  avoir  suffisamment  ex- 
pié un...  grand  abus  de  confiance...  Elle  m'a  donc 
demandé  si  je  ne  connaîtrais  pas  une  intéressante  in- 
fortune à  soulager...  J'ai  dû  signalera  sa  générosité 
la  famille  Mord,  et  l'on  m'a  prié,  en  me  donnant 
les  fonds  nécessaires,  que  je  vous  rcinellrai  tout  à 
l'bcure,  devons  charger  de  constituer  une  rente  de 
deux  mille  francs  sur  la  tête  de  Morel,  réversible  sur 
sa  femme  et  sur  ses  enfants. 

—  Mais,  en  vérité,  dit  l'abbé,  tout  en  acceptant 
celte  nouvelle  mission,  bien  respectable  sans  doute, 
je  m'étonne  qu'on  ne  vous  en  ait  pas  chargé  vous- 
même. 

—  La  personne  inconnue  pense ,  et  je  partage 
cette  croyance,  que  ces  bonnes  œuvres  acquerraient 
un  nouveau  prix...  seraient  pour  ainsi  dire  sancti- 
fiées... en  passant  par  des  mains  aussi  pieuses  que 
les  vôtres,  monsieur  l'abbé... 

—  A  cela  je  n'ai  rien  à  répondre  ;  je  constituerai 
la  rente  de  deux  mille  francs  sur  la  tète  de  Morel , 
le  digne  et  malheureux  père  de  Louise.  Mais  je 


LA   BANOL'E  ItF.S  PAUVRES,  19S 

crois ,  comme  voire  ami ,  que  vous  n'avez  pas  été 
étranger  à  la  résolution  qui  a  dicté  ce  nouveau  don 
expiatoire... 

—  J'ai  désigné  la  famille  Morel...  rien  de  plus , 
je  vous  prie  de  le  croire,  monsieur  Tabbé,  répondit 
Jacques  Ferrand. 

—  Maintenant,  dit  Polidori,  vous  allez  voir, 
monsieur  Tabbé,  à  quelle  hauteur  de  vues  pliilan- 
lliropiques  mon  bon  Jacques  s'est  élevé  à  propos  de 
rétablissement  charitable  dont  nous  nous  sommes 
déjà  entretenus  ;  il  va  vous  faire  le  plan  qu'il  a  dé- 
finitivement arrêté  ;  l'argent  nécessaire  pour  la  fon- 
dation des  renies  est  là,  dans  sa  caisse  ;  mais  depuis 
liier  il  lui  est  survenu  un  scrupule,  et,  s'il  n'ose  vous 
le  dire,  je  m'en  charge... 

—  C'est  inutile  ,  reprit  Jacques  Ferrand  ,  qui 
quelquefois  aimait  encore  mieux  s'étourdir  par  ses 
propres  paroles  que  d'être  forcé  de  subir  en  si- 
lence les  louanges  ironiques  de  son  complice.  Voici 
le  fait,  monsieur  l'abbé...  J"ai  réfléchi...  qu'il 
serait  d'une  humilité...  plus  chrétienne...  que 
cet  établissement...  ne  fût  pas  institué  sous  mon 
nom. 

—  Mais  celte  humilité  est  exagérée  !  s'écria 
l'abbé.  Vous  [mouvez,  vous  devez  légitimement  vous 
enorgueillir  de  votre  charitable  fondation  ;  c'est  un 
droit,  presque  un  devoir  pour  vous  d'y  attacher  votre 
nom . 


494  LA  BANQUE  DES  PAUVRES. 

—  Je  préfère  cependant,  myiisieur  Tabbé,  gar- 
der Tincognilo  ;  j'y  suis  résolu...  Et  je  compte  assez 
sur  voire  bonté  pour  espérer  que  vous  voudrez  bien 
rempbr  pour  moi ,  en  gardant  le  plus  profond  se- 
cret, les  dernières  formalités,  et  choisir  les  em- 
ployés inférieurs  de  cet  établissement  ;  je  me  suis 
seulement  réserve  la  nomination  du  directeur  et 
d'un  gardien. 

—  Lors  même  que  je  n'aurais  pas  un  vrai  plaisir 
à  concourir  à  cette  œuvre,  qui  est  la  vôtre,  il  serait 
démon  devoir  d'accepter...  j'accepte  donc. 

—  Maintenant,  monsieur  l'abbé,  si  vous  le  voulez 
bien,  mon  ami  va  vous  lire  le  plan  qu'il  a  définitive- 
ment arrêté... 

—  Puisque  vous  êtes  si  obligeant,  mon  ami...^ 
dit  Jacques  Ferraud  avec  amertume  ,  lisez  vous- 
même...  épargnez-moi  cette  peine... 

—  Je  vous  en  prie.... 

—  Non,  non,  répondit  Polidtri  en  jetant  au  no- 
taire un  regard  dont  celui-ci  comprit  la  signification 
sarcasiique,  je  me  lais  un  vrai  plaisir  de  l'enrendie 
exprimer  toi-même  ies  iiobles  sentiments  qui  t'ont 
gnidé  dans  cctie  fondation  philanthropique. 

—  Soit,  je  lirai,  »  dil  Irrusquemenl  le  notaire,  en 
prenant  un  impier  sur  son  bureau. 

Poliduri,  depuis  longtemps  complice  de  Jacques 
Fcrrand,  connaissait  les  crimes  et  les  secrètes  pen- 
sées de  ce  misérable  ;  aussi  ne  put -il  retenir  un 


I.A  DANQUC  DES  PAlVfiES.  195 

soiiiiie  ciuel  en  le  voyaiU  forcé  de  lire  celle  noie 
dictée  par  Rodol|>he. 

On  le  voil ,  le  prince  se  montrait  d'une  logique 
inexorable  dans  la  punition  qu'il  infligeait  au  no- 
taire. 

luxurieux...  il  le  torUirail  par  la  luxure. 

(lupide...  par  la  cupidité. 

Hypocrite...  par  riiypocrisie. 

Car  si  Piodolphe  avait  choisi  le  prêtre  vénérable 
dont  il  est  question  pour  être  Tagent  des  restitutions 
et  de  Texpiation  imposées  à  Jacques  Ferranl,  c'est 
qu'il  voulait  doublement  punir  celui-ci  d'avoir,  par 
sa  détestable  hypocrisie,  surpris  la  naïve  estime  et 
rafïeclion  candide  du  bon  abbé. 

>i'éîait-ce  pas,  en  effet,  une  grande  punition  pour 
ce  hideux  iuïposleur,  pour  ce  criminel  endurci,  que 
d'être  contraint  de  pratiquer  enîin  les  vertus  chré- 
tiennes qu'il  avait  si  souvent  simulées,  et  cette  fois 
de  mjriier,  en  fréniissani  d'une  rage  impuissan'.e, 
les  jusies  éloges  d'un  prêtre  respectable  dont  il  avait 
jusqu'alors  fait  sa  dupe  ? 

Jacques  Ferrand  lut  donc  la  note  suivanlc  avec 
les  rt  ivsentimeiii.sca -hés  que  Ton  peut  lui  sujjj'oser. 

ÉTAHLlS^i  Mr:.NT  liK   i,\    BA>QLE    LU.S    TI.AVaIlLELRS   SaN>^ 
OLVUAuE. 

i   Aimons-nous  les  uns  les  autres,  a  dille  Christ. 
i   Ces  divines  paro'es  coniienneni  le  germe  de 


198  L.v  riANOi'E  nr.s  pauvres. 

«   tous  devoirs,  do  touies  vertus,  de  toutes  charités. 

î  Elles  ont  iiî8i)irc  riunuble  fondateur  de  celle 
c   inslilulion. 

«   Au  Chrittseul  apparlienl  io  bien  qu'il  aura  fait. 

«  Limité  quant  aux  moyens  d'action,  le  fondateur 
«  a  voulu  du  moins  faire  participer  le  plus  grand 
«  nombre  possible  de  ses  frères  aux  secours  qu'il 
«  leur  offre. 

«  11  s'adresse  d'abord  aux  ouvriers  honnêtes , 
<T  laborieux  et  chargés  de  famille,  que  le  manque 
«   de  travail  réduit  souvent  à  de  cruelles  extrémités. 

«  Ce  n'est  pas  une  aumône  dégradante  qu'il  fait 
«   à  ses  frères,  c'est  un  prêt  gratuit  qu'il  leur  offre. 

<  Puisse  ce  prêt ,  comme  il  l'espère  ,  les  empê- 
î  cher  souvent  de  grever  indéfiniment  leur  avenir 
i  par  ces  emprunts  écrasants  qu'ils  sont  forcés  de 
«  contracter  afiu  d'attendre  le  retour  du  travail , 
d  leur  seule  ressource,  et  de  soutenir  la  famille  dont 
«   ils  sont  Tunique  appui. 

i  Pour  garaniie  de  ce  prêt,  il  ne  demande  à  ses 
«  frères  qu'un  engacjcment  d'honneur  el  une  soUda" 
i    rilé  de  parole  jurée. 

t  II  affecte  un^evenu  annuel  de  douze  mille  francs 
«  à  faire  la  première  année,  jusqu'à  la  concurrence 
<  dj  celle  somme,  des  iirels-secnurs  de  vingt  à 
a  quarante  francs,  sans  intérêts,  en  faveur  des 
i  ouvriers  mariés  et  sans  ouvrage  ^  domiciliés  dans 
i  le  1^  arrondissement. 


LA  BANQUE  DES  PAUVRES.  197 

c   On  a  choisi  ce  quartier  comme  étant  riiii  de 

«   ceux  oîi  la  classe  ouvrière  est  la  plus  nombreuse. 

c  Ces  prêts  ne  seront  accordés  qu'aux  ouvriers 

<  ou  ouvrières  porteurs  d'un  certificat  de  bonne 
«  conduite  ,  délivré  par  leur  dernier  patron  ,  qui 
«  indiquera  la  cause  et  la  date  de  la  suspension  du 

<  travail. 

t  Ces  prêts  seront  remboursables  mensuellement 
«  par  sixième  ou  par  douzième  ,  au  choix  de  Tem- 
f  prunleur,  à  partir  du  jour  ou  il  aura  retrouvé  de 
i    remploi. 

c  II  souscrira  un  simple  engagement  d'honneur  de 
«   rembourser  le  prêt  aux  époques  fixées. 

«  A  cet  engagement  adhéreront,  comme  garants, 

<  deux  de  ses  camarades ,  afin  de  développer  et 
€  d'étendre  par  la  solidarité  la  religion  de  la  pro- 
i   messe  jurée  (i). 

€  L'ouvrier  qui  ne  rembourserait  pas  la  somme 
«  empruntée  par  lui,  ne  pourrait,  ainsi  que  ses  deux 
€  garants,  prétendre  désormais  à  un  nouveau  prêt; 
«  car  il  aurait  forfait  à  un  engagement  sacré  et  sur- 
«  tout  privé  successivement  plusieurs  de  ses  frères 


(1)  On  ijnore  pent-circ  qae  la  classe  onvrière  porte  gcncralc- 
lîient  an  Ici  respect  à  la  chose  duc,  que  les  vampires  qui  lui  prêtent 
à  la  petite  semaine  an  taux  énorme  fie  o  à  400  pour  100  n'cxijjcnt 
ancnn  cnjan^ement  écrit ,  et  qu'ils  sont  toujours  reli;fieusenient 
remboursés.  Cest  surtout  à  la  halle  et  dans  les  environs  quQ 
s'exerce  celle  abominable  industrie, 

TOaB  xit.  13 


198  LA  BANQUE  DES  PAUVRES. 

€  de  Tavanlage  dont  il  a  joui ,  la  somme  qu'il  ne 
4  rendrait  pas  étant  perdue  pour  la  banque  des 
«  pauvres. 

t  Ces  sommes  prêtées  étant,  au  contraire,  scru- 
c  puleusement  remboursées  ,  les  'prêts-secours  aug- 
«  menleroni  d'année  en  année   de  nombre  et  de 

<  quoiiié ,  et  un  jour  il  sera  possible  de  faire  parti- 
«  ciper  d'autres  arrondissements  aux  mêmes  bien- 
«   faits. 

«   Ne  pas  dégrader  Tbomme  par  Taumône... 

c  Ne  pas  encourager  la  paresse  par  un  don 
stérile... 

<i  Exalter  les  sentiments  d'honneur  et  de  probité 
(t   naturels  aux  classes  laborieuses... 

I  Venir  fraternellement  en  aide  au  travailleur  qui, 
«  vivant  déjà  difficilement  au  jour  le  jour,  grâce  à 
<L  rinsuffiôance  des  salaires,  ne  peut,  quand  vient 
«  le  chômage,  suspendre  ses  besoins  ni  ceux  de  sa 
«   famille  parce  qu  on  suspend  les  travaux... 

€  Telles  sont  les  pensées  qui  ont  présidé  à  cette 

<  instilution  (i). 

«  Que  celui  qui  a  dit  :  Aimons-nous  les  uns  les 
c  autres  en  soit  seul  glorifié.  * 

(l^  Notre  projet,  sur  lequel  nous  avons  consulté  plusieurs  ouvriers 
aussi  houorabks  qu'éclairés,  est  bien  imparfait,  sans  doute,  mais 
nous  le  livions  aux  r.'flexioiis  des  personnes  qui  s'inlértssent  aux 
classes  ouvrières,  espérant  que  le  germe  d'utilité  quïl  renferme 
(  nous  ne  craignons  pas  de  Taffirmer)  pourra  être  fécondé  par  un 
esprit  plus  puissant  que  le  nôtre. 


L\  BANQUE  DLS  PAUVRES.  199 

—  Ail!  monsieur,  s'écria  l'abbé  avec  une  religieuse 
admiration  ;  quelle  idée  cbarilable  !  combien  je 
compreadîj  voire  émotion  en  lisant  ces  lignes,  d'une 
si  louchante  simplicité!  > 

En  efïet,  en  achevant  celte  lecture ,  la  voix  de 
Jacques  Ferrand  était  altérée;  sa  patience  et'soa 
courage  étaient  à  bout  ;  mais,  surveillé  par  Polidori, 
il  n'osait,  il  ne  pouvait  enfreindre  les  moindres  or- 
dres de  Rodolphe. 

Que  l'on  juge  de  la  rage  du  notaire,  forcé  de  dis- 
poser si  libéralement,  si  charitablement,  de  sa  for- 
tune, en  faveur  d'une  classe  qu'il  avait  impiioyable- 
meut  poursuivie  dans  la  personne  de  Morel  le  lapi- 
daire. 

<  N'est-ce  pas ,  monsieur  l'abbé,  que  l'idée  de 
Jacques  est  excellente?  reprit  Polidori. 

—  Ah  !  monsieur,  moi  qui  connais  toutes  les  mi- 
sères ,  je  suis  plus  à  même  que  personne  de  com- 
prendre de  queile  importance  peut  être  pour  dhon- 
nêtes  ouvriers  sans  travail  ce  prêt  qui  semblerait 
bien  modique  aux  heureux  du  monde...  Hélas! 
que  de  bien  ils  feraient  s'ils  savaient  qu'une  somme 
si  minime  qu'elle  défrayerait  à  peine  le  moindre 
de  leurs  fastueux  caprices...  qu'avec  trente  ou  qua- 
rante francs  qui  leur  seraienl  scrupuleusement  ren 
dus,  mais  sans  inlérêt...  ils  pourraient  souvent 
sauver  l'avenir ,  quelquefois  l'honneur  d'une  fa- 
mille que  le  manque  d'ouvrage   met  ans  prises 


SOO  LA  BANOIIF.  DE<;  PAUVRF.S. 

avec  les  effrayantes  obsessions  île  la  misère  et 
du  besoin.  L'indigence  sans  travail  ne  trouve  ja- 
mais de  crédit ,  ou  ,  si  Ton  consent  à  lui  prêter  de 
petites  sommes  sans  nantissement ,  c'est  au  prix 
d'intérêts  usuraircs  monstrueux  ;  ils  emprunteront 
trente  sous  pour  huit  jours,  et  il  faudra  qu'ils  en 
rendent  quarante,  et  encore  les  prêts  modiques  sont 
rares  et  difficiles.  Les  prêts  du  monl-de-piété  eux- 
mêmes  coûtent ,  dans  certaines  circonstances,  près 
de  trois  cents  pour  cent  {\).  L'artisan  sans  travail  y 

(1)  Nous  empruntons  les  rensciîjncnicnls  suivants  à  un  éloquent 
cl  excellent  travail  publié  par  M.  Alphonse  Esquiros  clans  la  Uevuedc 
Paris  du  11  juin  1043:  «  La  moyenne  des  articles  engagés  pour  trojV 
francs  chez  les  commissionnaires  des  S'^  et  du  12e  arrondissements 
est  au  moins  de  cinq  cents  dans  un  jour.  La  j)opnlation  ouvrière 
réduite  à  d''aussi  faibles  ressources  ne  relire  donc  du  mont-de-piétc 
que  dés  avances  insignifiantes  en  comparaison  de  ses  besoins.  — 
Aujourd'hui  les  droits  du  mont-de-piétc  s'élèvent  dans  les  cas  or- 
dinaires à  13  pour  100,  mais  ces  droits  augmentent  dans  une  pro- 
portion effrayante  si  le  prêt,  au  lieu  d'èlre  annuel ,  est  fait  pour  un 
temps  moins  long.  Or,  comme  les  articles  déposés  par  la  classe 
pauvre  sont,  en  général,  des  objets  de  première  nécessité,  il  ré- 
sulte qu'on  les  ajiportc  et  qu'on  les  retire  presque  aussitôt;  il  est 
des  effels  qui  sont  régulièrement  engagés  et  dégagés  une  fois  par 
semaine.  Dans  cette  circonstance,  supposons  un  prêt  de  3  francs-, 
l'intérêt  payé  par  l'emprunteur  sera  alors  calculé  sur  le  taux  de 
l'4  pour  100  par  an.  —  L'argent  qui  s'amasse,  chaque  année 
dans  la  caisse  du  niont-dc-piélé  tombe  incontinent  dans  celle  des 
liospices  :  cette  somme  est  très-considérable.  En  1840,  année  de 
détresse,  les  bénéfices  se  sont  élevés  à  422.21'j  francs.  «On  ne  peut 
douter,  dit  en  termiu-int  H.  Esquiros  avec  une  haute  raison  ,  que 
cette  Eomme  n'ait  «ino  dcilinalion  louable,  puisque  venant  de  la 
mlHTC  çUç  ret9urnQ  ù  la  niisèrej  mais  gn  çç  fait  néanmoins  C'(tc 


LA  BANQUE  DES  PAUVRES.  20 ! 

dépose  souvent  pour  quaran'.e  sous  Tunique  couvcr- 
lurc  rui,  dans  les  nuils  d'hiver,  défend  lui  et  les 
siens  de  la  rigueur  du  froid...  Mais,  ajouta  l'abbé 
avec  enthousiasme,  un  prêt  de  trente  ou  quarante 
francs  sans  intérêt,  et  remboursable  par  douzièmes, 
quand  l'ouvrage  revient...  mais  pour  d'honnêtes  ou- 
vriers c'est  le  salut,  c'est  l'espérance,  c'est  la  vie... 
Et  avec  quelle  fidélité  ils  s'acquitteront  î  Ah!  mon- 
sieur, ce  n'est  pas  !àoù  vous  trouverez  des  faillites... 
C'est  une  dette  sacrée  que  celle  que  l'on  a  contrac- 
tée pour  donner  du  pain  à  sa  femme  et  à  ses  en- 
fants ! 

—  Combien  les  éloges  de  monsieur  Tabbé  doi- 
vent l'être  précieux,  Jacques!  dit  Polidori,et  com- 
bien il  va  l'en  adresser  encore,...  pour  ta  fondation 
du  niont-de-piélé  gratuit  ! 

—  Comment? 

—  Certainement,  monsieur  Tabbé  ;  Jacques  n'a 
pas  oublié  celle  question,  qui  est  pour  ainsi  dire 
une  annexe  de  sa  banques  des  pauvres. 

—  Il  serait  vrai  ?  s'écria  le  prêtre  en  joignant  les 
mains  avec  admiration. 

—  Continue,  Jacques,  î  dit  Polidori. 


question  jjrave  :  Si  c'est  bien  au  pauvre  qu'il  appartient  de  venir 
au  secours  du  pauvre!  a  Disons  enfin  que  M.  Esquiros,  lout  en 
réclamant  de  grandes  améliorations  à  établir  dans  l'exercice  du 
nionl-de-i)iélé,  rend  hommage  au  zèle  du  directeur  actuel,  M.  De- 
rocLc,  qui  a  déjà  entrepris  d'utiles  réformes. 


5ô»  LA  BANÛL'E  DES  PAUVRES. 

Le  notaire  continua  d'une  voix  rapide  ;  car  cette 
scène  lui  était  odieuse  : 

i  Les  prêts-secours  ont  pour  but  de  remédier  à 
c  l'un  des  plus  craves  accidents  de  la  vie  ouvrière, 
I  r interruption  du  travail.  Ils  ne  seront  donc  abso- 
f  lumenl  accordés  qu'aux  artisans  qui  manqueront 
€  d'ouvrage. 

(  Mais  il  reste  à  prévoir  d'autres  cruels  embar- 
€  ras,  qui  atteignent  même  le  travailleur  occupé. 

€  Souvent  un  chômage  d'un  ou  deux  jours  né- 
€  cessité  quelquefois  par  la  fatigue,  par  les  soins 
€  à  donner  à  une  femme  ou  à  un  enfant  malade, 
€  par  un  déménagement  forcé,  prive  l'ouvrier  de 

<  sa  ressource  quotidienne...  Alors  il  a  recours  au 
«  mont-de-piété,  dont  l'argent  est  à  un  taux  énorme, 
i  ou  à  des  prêteurs  clandestins,  qui  prêtent  à  des 
«  intérêts  monstrueux. 

€  VouUmt,  autant  que  possible,  alléger  le  fardeau 

<  de  ses  frères,  le  fondateur  de  la  banque  des  pau- 

<  vres  affecte  un  revenu  de  25,000  francs  par  an  à 

<  des  prêts  sur  gages,  qui  ne  pourront  s'élever  au- 

<  delà  de  10  francs  pour  chaque  prêt. 

«  Les  emprunteurs  ne  payeront  ni  frais,  ni  inté- 
«  rets,  mais  ils  devront  prouver  qu'ils  exercent  une 
c  profession  honorable,  et  fournir  une  déclara- 
i  tion  de  leurs  patrons,  qui  justifiera  de  leur  mo- 
<t  ralité. 
y    «  Au  bout  de  deux  années,  en  vendra  sans  frais 


LA  BANQUE  DES  PAUVRES.  ÎOS 

t  les  effets  qui  n'auront  pas  été  dégagés  ;  le  mon- 
«   tant,  provenant  du  surplus  de  cette  vente ,  sera 
c   placé  à  5  pour  100  d'intérêts  au  profil  de  Ten- 
c  gagiste. 
€   Au  bout  de  cinq  ans,  s'il  n'a  pas  réclamé  cette 

<  somme,  elle  sera  acquise  à  la  banque  des  pauvres 

<  et  jointe  aux  rentrées  successives;  elle  permet- 
c  tra  d'augmenter  successivement  le  nombre  des 

<  prêts  (i). 

<  L'administration  et  le  bureau  des  prêts  de  la 
i  banque  des  pauvres  seront  placés  rue  du  Temple, 
«  n°  17,  dans  une  maison  achetée  à  cet  effet  au  sein 
<c  de  ce  quartier  populeux.  Un  revenu  de  10,000  fr. 
«  sera  affecté  aux  frais  et  à  l'administration  de  la 
i  banque  des  pauvres,  dont  le  directeur  à  vie  sera...  > 
Polidori  interrompit  le  notaire,  et  dit  au  prêtre  : 
c  Vous  allez  voir,  monsieur  l'abbé,  par  le  choix 
du  directeur  de  cette  administration,  si  Jacques  sait 
réparer  le  mal  qu'il  a  fait  involontairement.  Vous 
savez  que,  par  une  erreur  qu'il  déplore,  il  avait  faus- 
sement accusé  son  caissier  du  détournement  d'une 
somme  qui  s'est  ensuite  retrouvée. 

—  Sans  doute... 

—  Et  bien  !  c'est  à  cet  honnête  garçon  ,  nommé 
François  (^ermain,  que  Jacques  accorde  la  direc- 

(1)  "Sous  avons  dit  que  dans  quelques  petits  États  d'Italie,  il 
existe  des  monts-de-piélé  gratuits  ,  fondations  charitables  qui  ont 
beaucoup  d'analogie  avec  rétablissement  que  nous  supposons. 


204  L\  banqcl:  des  pauvres. 

lion  à  vie  de  celle  banque,  avec  des  appoiniemcnis 
de  4,000  fr.  N'esl-ce  pas  admirable,.,  monsieur 
Tabbé  ? 

—  Ptien  ne  m'étonne  plus  mainlenanl,  ou  plutôt 
rien  ne  m'a  étonné  jusqu'ici,  dit  le  prêtre...  [.a 
fervente  piéié,  les  venus  de  notre  digne  ami  de- 
vaient tôt  ou  lard  avoir  un  résultat  pareil...  Consa- 
crer toute  sa  fortune  à  une  si  belle  insliluiion,  ah  ! 
c'est  admirable  ! 

—  Plus  d'un  million,  monsieur  Tabbé  î  dit  Poli- 
dori,  plus  d'un  million  amassé  à  force  d'ordre,  d'é- 
conomie et  de  probité  !..,  Et  il  y  avait  pomiant  des 
misérables  capables  d'accuser  Jacques  d'avarice  !... 
Comment,  disaient-ils,  son  élude  lui  rapporte  50 
ou  60,000  francs  par  an,  cl  il  vil  de  privations? 

—  A  ceux-là,  reprit  l'abbé  avec  enthousiasme, 
je  répondrais  :  Pendant  quinze  ans  il  a  vécu  comme 
un  indigent...  afin  de  pouvoir  un  jour  magnitique- 
ment  soulager  les  indigents. 

—  Mais  sois  donc  au  moins  fier  cl  joyeux  du  bien 
que  tu  fais,  s'écria  Pulidori  en  s'adrcssant  à  Jac- 
ques Ferrand,  qui,  sombre,  abattu,  le  regard  fixe, 
semblait  absorbé  dans  une  médilalion  profonde. 

—  ILlas  !  dit  iristcmcnirabbé,  ce  n'est  pas  daiis 
ce  monde  que  l'on  reçoit  la  récompense  de  tant  de 
vertus,  on  a  une  ambition  plus  haute... 

—  Jacques,  dit  Polidori,  en  louchant  légèrement 
l'épaule  du  notaire,  finis  donc  la  lecture.  > 


LA  r.ANQLE  DES  PAUVRES.  Q05 

Le  notaire  Iressaillii,  passa  sa  main  sur  son  fronl, 
puis,  s'adrcssani  au  piêlre,  il  lui  dit  : 

t  Pardon,  monsieur  Tabbé  ,  mais  je  songeais... 
je  songeais  à  Timmense  extension  que  pourra  pren- 
dre celle  banque  des  pauvres  par  la  seule  accumu- 
laiion  des  revenus,  si  les  prels  de  chaque  année  , 
régulièremenlremboursés,  ne  les  enlamaient  pas. ..Au 
bout  de  quatre  ans  elle  pourrait  déjà  faire  pour 
environ  cinquante  mille  écus  de  prêls  gratuits  ou 
sur  gages...  Cest  énorme...  énorme,  et  je  m'en 
félicite,  ï  ajouta-l-il  en  songeont,  avec  une  rage  ca- 
chée, à  la  valeur  du  sacrifice  qu'on  lui  imposait.  I 
reprit  :  «  J'en  étais  ,  je  crois... 

—  A  la  nomination  de  François  Germain  pour 
directeur  de  la  société,  >  dit  Polidori. 

Jacques  Ferrand  continua  : 

<  Un  revenu  de  dix  mille  francs  sera  affecté  aux 
i  frais  et  à  l'adminislralion  de  la  Banque  des  Tra- 
«  railleurs  sans  ouvrage ,  dont  le  directeur  à  vie 
1  sera  François  Germain  ,  et  dont  le  gardien  sera  le 
«  portier  actuel  de  la  maison ,  nommé  Pipelet. 

«  }t\.  l'abbé  Duniont,  auquel  les  fonds  nécessaires 
i  à  la  fondation  de  Toeuvre  seront  remis,  instituera 
c  un  conseil  supérieur  de  surveillance  composé  du 
1  maire  et  du  juge  de  paix  de  l'arrondissement, 
t  qui  s'adjoindront  les  personnes  qu'ils  jugeront 
«  utiles  au  patronage  et  à  Texlension  de  la  banque 
a  des  pauvres,  car  le  fondateur  s'estimera  mille 


S06  LA  BANQUE  DES  PAUVRES. 

4  fois  payé  du  peu  qu'il  fait ,  si  quelques  personnes 
i   charitables  concouraient  à  son  œuvre. 

«  On  annoncera  Touverlure  de  cette  banque  par 
«   tous  les  moyens  de  publicité  possible... 

«  Le  fondateur  répèle ,  en  finissant ,  qu'il  n'a 
«   aucun  mérite  à  faire  ce  qu'il  fait  pour  ses  frères. 

i  Sa  pensée  n'est  que  l'écho  de  cette  pensée 
«  divine  : 

«     AlMONS-NOLS  LES  UNS  LES  AUTRES,..     > 

—  Et  votre  place  sera  marquée  dans  le  ciel 
auprès  de  celui  qui  a  prononcé  ces  paroles  immor- 
telles, >  s'écria  l'abbé  en  venant  serrer  avec  eflusion 
les  mains  de  Jacques  Ferrand  dans  les  siennes. 

Le  notaire  était  à  bout... 

Les  forces  lui  manquaient...  Sans  répondre  aux 
félicitations  de  l'abbé  ,  il  se  hâta  delui  remettre  en 
bons  du  Trésor  la  somme  considérable  nécessaire  à 
la  fondation  de  cette  œuvre  ,  et  de  la  renie  de  Morel 
le  lapidaire. 

c  J'ose  croire,  monsieur  Tabbé  ,  dit  enfin  Jacques 
Ferrand,  que  vous  ne  refuserez  pas  cette  nou- 
velle mission,  confiée  à  votre  charité.  Du  reste,  un 
étranger...  nommé  sir  Walter  Miirph...  qui  m'a 
donné  quelques  avis...  sur  la  rédaction  de  ce  projet, 
allégera  quelque  peu  votre  fardeau...  et  ira  aujour- 
d'hui même  causer  avec  vous  de  h  pratique  de 
l'œuvre  et  se  mettre  à  votre  disposition  ,  s'il  peut 
vous  être  utile.  Excepté  pour  lui ,  je  vous  prie  donc 


LA  BANQUE  DES  PAUVRES.  ÎOI 

(le   me  garder  le  plus  profond  secret,  monsieur 
Tabbé. 

—  Vous  avez  raison . . .  Dieu  sait  ce  que  vous  faites 
pour  vos  frères...  Qu'importe  le  reste?...  Tout  mon 
regret  est  de  ne  pouvoir  apporter  que  mon  zèle  dans 
celle  noble  inslilulion  ;  il  sera  du  moins  aussi  ardent 
que  votre  charité  est  intarissable...  Mais  qu'avez- 
vous?  vous  pâlissez!...  SouÛVez-vous ? 

—  Un  peu  ,  monsieur  l'abbé...  Celte  longue  lec- 
ture ,  rémotion  que  me  causent  vos  bienveillantes 
paroles...  le  malaise  que  j'éprouve  depuis  quelques 
jours...  Pardonnez  ma  faiblesse,  dit  Jacques  Fer- 
rand  en  s'asseyant  péniblement;  cela  n'a  rien  de 
grave  sans  doute,  mais  je  suis  épuisé. 

—  Peut-être  feriez-vous  bien  de  vous  mettre  au 
lit?  dit  le  prêtre  avec  un  vif  intérêt;  de  faire 
mander  votre  médecin  ? 

—  Je  suis  médecin,  monsieur  l'abbé ,  dit  Poli- 
dori.  L'éiat  de  Jacques  Ferrand  demande  de  grands 
soins  ,  je  les  lui  donnerai.    > 

Le  notaire  tressaillit. 

«  Un  peu  de  repos  vous  remeiira,  je  l'espère  , 
dit  le  curé.  Je  vous  laisse;  mais  avant,  je  vais  vous 
donner  le  reçu  de  cette  somme,    t 

Pendant  que  le  prêtre  écrivait  le  reçu  ,  Jacques 
Ferrand  et  Polidori  échangèrent  un  regard  impos- 
sible à  rendre... 

(  Allons ,  bon  courage ,  bon  espoir  !  dit  le  prêtre 


208  L\  PANOrn  DES  PAliVRrS. 

en  remetlanl  le  reçu  à  Jacques  Ferrand.  D'ici  à 
bien  longlemps  ,  Dieu  ne  pernieUra  pas  qu'un  de 
ses  meilleurs  serviteurs  quille  une  vie  si  ulilemeni , 
si  religieusement  employée...  Demain  ,  je  reviendrai 
vous  voir...  Adieu,  monsieur...  adieu,  mon  ami... 
mon  digne  et  saint  ami...    p 

Le  prêtre  sortit. 

Jacques  Ferrand  et  Polidori  restèrent  seuls. 


FI\   DU    DOUZIEMG    VOLUME, 


MAY  1 8 1976 


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PQ       Sue,  Eugène 

24^6       Les  mystères  de  Paris 

m 

V.  10-12